Reichenbach, de Toeplitz, relève sans ménagement ce qu'il y a
d'illusoire dans le projet de reconstituer la Pologne.]
Cette indignation ne toucha guère lord Castlereagh, et il revint à la
charge en se servant des raisons bonnes et mauvaises que lui
fournissait la situation. Il n'avait rien de bien solide à répliquer à
l'égard des trois traités de 1813, car ces traités avaient été conclus
en perspective de demi-succès, et la Russie avait droit, comme les
autres, au partage des immenses résultats sur lesquels on n'avait pas
compté. Lord Castlereagh, ne pouvait opposer à Alexandre que des
raisons de modération et d'équilibre, raisons excellentes, mais qui
n'auraient acquis de valeur dans sa bouche, que si l'Autriche avait
renoncé à l'Italie, et l'Angleterre à la Belgique. Mais quant à la
reconstitution de la Pologne, les arguments abondaient, et il les
donna tous avec beaucoup de force.
Le partage de la Pologne, dit-il au czar, avait été un attentat, et ce
n'était pas l'Angleterre, constamment attachée à le combattre, qui
soutiendrait jamais le contraire. Aussi était-elle disposée à
consentir au rétablissement de la Pologne, si on le voulait complet,
sincère, et avec les conditions convenables. Si par exemple l'Autriche
rendait tout ce qu'elle avait de la Pologne, si la Russie, la Prusse
se prêtaient aux mêmes restitutions, si on constituait ce royaume à
part, sans dépendance d'aucun de ses voisins, si on lui donnait un roi
polonais, et sinon polonais, indépendant du moins des trois
copartageants, si on ajoutait à ce don des institutions suffisamment
monarchiques et libérales, l'Angleterre était prête à y applaudir, et
même à y contribuer pour sa part, quoi qu'il pût lui en coûter. Mais
les trois copartageants de la Pologne voulaient-ils sérieusement
faire à cette oeuvre les sacrifices nécessaires? Trouverait-on un roi
capable de cette belle tâche? Et enfin les Polonais réunis
sauraient-ils vivre ensemble, se comporter comme une nation sensée, et
digne de la liberté qu'on lui aurait accordée? Il était permis
non-seulement d'en douter, mais de n'en rien croire, et de regarder le
rétablissement dont on parlait, comme un pur rêve. Or au lieu de cette
réparation vraiment morale et européenne, rétablir une Pologne
incomplète, mensongère, qu'on appellerait Pologne pour la rendre la
plus grande possible, et qu'une fois agrandie de la sorte on
laisserait russe, c'était vouloir faire à l'Europe une illusion à
laquelle elle ne se prêterait jamais.
[En marge: Lord Castlereagh fait valoir enfin les alarmes que cause à
l'Europe l'ambition de la Russie.]
[En marge: Alexandre, pendant cet entretien, a la plus grande peine à
se contenir.]
Lord Castlereagh parla ensuite à Alexandre des alarmes que son projet
excitait; il lui dit que sans la loyauté de son caractère, ces alarmes
seraient devenues telles que le congrès serait déjà dissous, et il le
supplia, pour le repos général et pour sa propre gloire, de renoncer à
une prétention inadmissible. Alexandre eut beaucoup de peine à se
contenir pendant cet entretien, car avec tous ses charmes il n'avait
aucune prise sur la solidité du ministre anglais, qui à son tour avec
sa gaucherie personnelle n'en avait aucune sur la nature fuyante et
impressionnable du czar. Ils se quittèrent fort mécontents, et sans
résultat obtenu de part ni d'autre.
[En marge: Lord Castlereagh voulant prendre acte de ce qu'il a dit,
adresse une note à la Russie dans laquelle il reproduit tout son
entretien.]
[En marge: M. de Talleyrand, pour mieux diviser la Russie et la
Prusse, adopte une politique assez semblable à celle de lord
Castlereagh, mais différente en cela qu'il veut sacrifier la Pologne
pour sauver la Saxe.]
Le lendemain lord Castlereagh, craignant de n'avoir pas dit tout ce
qu'il y avait à dire, voulant de plus qu'il en restât trace dans la
mémoire de son auguste interlocuteur, et soucieux par-dessus tout de
préparer sa justification devant le Parlement britannique, rédigea une
longue note, l'accompagna d'une lettre confidentielle, et les adressa
au czar, pour prendre acte de sa résistance aux prétentions russes. Il
ne s'en tint pas là, et malgré le secret qu'on s'était promis à
l'égard de la France, il chercha auprès d'elle à se faire un mérite de
sa fermeté, en donnant connaissance de son entretien et de sa note à
M. de Talleyrand. Ce dernier fut enchanté de voir lord Castlereagh
s'engager aussi vivement, bien qu'il fût très-mécontent de trouver
l'Angleterre si facile à l'égard de la Saxe. Cette singulière tactique
de l'Angleterre lui inspira l'idée d'une tactique équivalente, mais en
sens opposé. Désirant autant que possible rétablir la balance au
profit de la Saxe sacrifiée par lord Castlereagh, et se servant pour
cela du prince Czartoryski, lequel était en communication fréquente
avec la légation française, il fit savoir à l'empereur Alexandre que
la France ne céderait jamais quant à la Saxe, et serait au contraire
assez disposée à céder quant à la Pologne. La manoeuvre était adroite,
car les uns refusant ce que les autres concédaient, tout accord qui
aurait consisté à satisfaire à la fois la Prusse et la Russie devait
devenir impossible.
[En marge: Conduite et opposition des États allemands dans le comité
chargé de constituer l'Allemagne.]
Pendant ce temps les princes allemands de second ordre continuaient
leur chaude opposition. Dans le comité où ils étaient réunis pour
s'occuper de la Constitution germanique, ils résistèrent à toutes les
combinaisons de la Prusse et de l'Autriche qui tendaient à dominer la
Confédération. Le titre antique d'empereur d'Allemagne que les
monarques autrichiens avaient porté si longtemps, et que François II
avait abdiqué en 1806, lorsque Napoléon avait institué la
Confédération du Rhin, ne pouvait guère être rétabli. L'Autriche l'eût
accepté sans doute, si on avait consenti à le rendre héréditaire sur
la tête de ses princes, mais elle ne pouvait le vouloir éligible, car
c'était se soumettre à une fâcheuse dépendance électorale, et
s'exposer d'ailleurs à le voir passer un jour sur une tête prussienne.
Ce dernier motif eût suffi pour lui faire repousser une pareille
offre. Le titre d'empereur, auquel était naturellement attachée la
direction de la Confédération, disparaissant, il fallait des États
directeurs, comme en Suisse, alternant les uns avec les autres, et la
Prusse y aurait adhéré en renfermant l'alternat entre l'Autriche et
elle. L'Autriche y était peu disposée, mais en tout cas la Bavière, le
Hanovre, le Wurtemberg déclarèrent qu'ils n'accepteraient l'alternat
que s'il n'était pas exclusivement renfermé entre les deux grandes
puissances allemandes. On préparait ainsi la solution qui a prévalu
depuis, celle d'une simple présidence de la Diète, déférée à
perpétuité à l'Autriche, comme image de l'ancienne autorité impériale
transmise dans sa maison, ayant de moins la majesté du titre, et de
plus la perpétuité, mais présentant le grave inconvénient de laisser
indécise l'importante question du commandement militaire.
[En marge: Soin qu'ils mettent à garantir l'indépendance des États
secondaires.]
[En marge: Ils finissent par ne plus vouloir délibérer, jusqu'à ce que
la question de la Saxe soit résolue.]
Une question non moins importante que celle de la direction du corps
germanique, c'était le mode d'existence des États confédérés et la
nature de leurs relations avec les puissances européennes. Jusqu'ici
les États confédérés, quoique attachés les uns aux autres par un lien
fédératif, avaient joui de l'indépendance souveraine, c'est-à-dire
qu'ils avaient conservé le droit de légation et de guerre, qu'ils
pouvaient avoir des envoyés auprès de toutes les cours, posséder des
armées et en disposer. Cette double faculté les avait conduits souvent
à contracter des alliances, sinon contraires à la Confédération
elle-même, du moins aux deux puissances allemandes prépondérantes, et
s'il en était résulté quelquefois l'intervention de l'étranger, il en
était résulté aussi le salut de la commune indépendance. La Prusse
voulait absolument qu'on refusât aux confédérés le droit de légation
et de guerre. Elle était seule de son opinion, et elle rencontra dans
le comité une opposition absolue. Enfin, presque à chaque occasion les
trois royautés de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, déclarèrent
qu'elles n'émettraient d'avis sur les points en litige que lorsque le
sort de la Saxe serait complétement décidé. Elles menacèrent même
d'une protestation, signée par tous les États allemands, contre les
projets attribués à certaines puissances à l'égard de la Saxe. Le
comité finit par ne plus vouloir se réunir jusqu'à ce que cette grande
question eût été résolue.
[En marge: La Bavière cherche à exciter la légation française, et
parle tout haut de guerre.]
[En marge: M. de Talleyrand répond à la Bavière en disant que la
France ne peut apporter un secours qu'on ne lui demande pas.]
Il ne fallait pas perdre beaucoup de temps pour arriver au 1er
novembre, la déclaration d'ajournement n'ayant été signée et publiée
que le 8 octobre. Il était donc à craindre qu'on n'atteignît ce terme
fatal sans s'être entendu. La Bavière, qui était la puissance la plus
active et la plus considérable parmi les États allemands de second
ordre, annonçait la résolution de recourir aux armes pour défendre la
Saxe. Elle avait recruté son armée et l'avait portée à 75,000 hommes;
elle stimulait M. de Metternich, dénonçait tout haut ce qu'elle
appelait sa faiblesse, offrait de fournir vingt-cinq mille hommes par
chaque centaine de mille que fournirait l'Autriche, allait de M. de
Metternich à M. de Talleyrand qu'elle n'avait certes pas besoin
d'exciter, demandait à ce dernier de ne pas se borner à des paroles,
d'en arriver à des menaces, surtout à des menaces effectives, de
déclarer, par exemple, l'intention du Roi de France d'employer la
force, si cela devenait nécessaire. Elle affirmait que lorsque M. de
Talleyrand aurait tenu ce langage, l'Autriche et l'Angleterre seraient
sans excuse, et même sans motifs de tergiverser, qu'elles finiraient
par se prononcer formellement, et qu'on sauverait ainsi l'indépendance
de l'Allemagne et de l'Europe. À cela M. de Talleyrand répondait que
la France était prête, qu'il n'était pas convenable cependant qu'elle
se chargeât à elle seule de la besogne des puissances les plus
intéressées dans la question, que c'était à celles-ci à s'expliquer, à
exprimer au moins un désir, et que le bras de la France serait à elles
au premier appel, mais qu'on daignait à peine adresser une parole à la
légation française, qu'on la tenait en dehors de toutes les
négociations, et qu'après tout elle ne pouvait imposer son secours à
des gens qui semblaient n'en pas vouloir.
[En marge: Transmission de cette réponse à M. de Metternich.]
[En marge: Ce ministre, qui ne voudrait rien précipiter, répond à son
tour que la France ne montre tant de zèle que pour tout brouiller, et
que d'ailleurs la France n'est plus en mesure d'agir.]
[En marge: Le langage de M. de Metternich se retrouve dans la bouche
de tous les princes autrichiens.]
La Bavière s'était hâtée de répéter ces propos à M. de Metternich, et
celui-ci refusant non pas d'agir, mais d'agir vite, avait allégué pour
excuser ses lenteurs, d'abord l'étrange tactique de l'Angleterre qui
pour sauver la Pologne commençait par sacrifier la Saxe, puis les
intentions de la France toujours suspectes d'ambition selon lui:
singulière raison à faire valoir en vérité, car en ce moment la seule
puissance qui à Vienne ne montrât point d'ambition c'était la France!
M. de Metternich ajouta que ce serait assumer une grande
responsabilité que d'introduire soi-même les armées françaises en
Allemagne, à si peu de distance du temps où elles y avaient été si
dominatrices, si onéreuses, et si détestées, que du reste ces armées
n'existaient plus, du moins pour les Bourbons qui étaient incapables
de les ramener au drapeau et de les conduire, que la France parlait
beaucoup, mais sans pouvoir et sans vouloir agir, qu'elle ne parlait
que pour tout brouiller, pour semer la zizanie, pour recouvrer sa
position par la mésintelligence des alliés qui l'avaient vaincue. Ces
réponses avaient été adressées au prince de Wrède qui nous les avait
immédiatement communiquées, et elles s'étaient trouvées non-seulement
dans la bouche du ministre dirigeant, mais dans celle de l'empereur et
de plusieurs archiducs, avec le désir visible qu'on nous les transmît,
ce qui était une sorte de provocation à nous expliquer. Enfin ce même
langage, que les Autrichiens tenaient avec regret et pour s'excuser,
prenait la forme de la jactance et de la raillerie dans la bouche des
Prussiens qui voulaient faire croire à l'impuissance de la France, et
dans la bouche des Russes qui voulaient faire croire à celle des
Bourbons.
[En marge: Nécessité de répondre à un tel langage par des actes.]
[En marge: M. de Talleyrand écrit à Louis XVIII pour lui demander de
faire des armements, et d'en avouer le motif.]
Il n'était plus possible de traiter avec indifférence de tels propos,
et il fallait les faire tomber par des manifestations positives et
convaincantes. M. de Talleyrand déclara que la France avait la volonté
et le moyen d'agir, qu'elle en donnerait la preuve dès qu'on la
mettrait en position de la fournir, et que, dans tous les cas, elle
montrerait bientôt et ses résolutions et ses ressources. Il écrivit
sur-le-champ au Roi, chargea M. le duc de Dalberg d'écrire au cabinet,
et au cabinet comme au Roi proposa une double résolution, celle
d'armer, et celle de dire tout haut pourquoi on armait. Sachant que
Louis XVIII ne voulait pas la guerre, bien qu'un de ses neveux, le duc
de Berry, y fût fort disposé, sachant que le Conseil n'y avait pas
plus de penchant que Louis XVIII, il leur dit que la guerre n'était
point vraisemblable (ce qui était exact), mais qu'avec l'effroi que
chacun en avait, celui qui la ferait craindre aux autres les
dominerait; que les choses n'iraient pas à Vienne au delà de simples
démonstrations, mais qu'il fallait être en état de faire ces
démonstrations, et de les faire sérieuses; que la considération de la
France en dépendait, avec sa considération son influence, et
l'accomplissement de ses désirs, et que ce qu'elle désirait par
exemple en Italie tenait à ce qui se passerait en Allemagne, et
qu'elle ne serait puissante d'un côté qu'en se mettant en mesure de
l'être de l'autre.
C'était prendre le Roi par son endroit sensible, et employer le vrai
moyen de s'en faire écouter que de lui parler de l'Italie,
c'est-à-dire de Naples et de Parme. Du reste le conseil était sage et
donné de très-bonne foi, quoiqu'un hasard étrange, comme on le verra
plus tard, ne dût pas le rendre profitable à la maison de Bourbon.
[En marge: Accueil fait par Louis XVIII à la proposition de M. de
Talleyrand.]
[En marge: Louis XVIII répugne à toute politique entreprenante, mais
il sent le besoin de faire tomber le reproche d'impuissance.]
[En marge: Nécessité de relever l'état militaire de la France en ce
moment.]
Lorsque ces dépêches, datées du milieu d'octobre, parvinrent à Louis
XVIII, elles ne laissèrent pas de l'émouvoir beaucoup. Ainsi que nous
l'avons dit, il tenait singulièrement à la paix, pour la France qui en
avait grand besoin, pour sa famille dont la paix était le titre
principal, pour lui enfin qui n'avait dans son âge, ses infirmités, la
nature de ses talents, que des raisons d'être pacifique. Il savait gré
à son représentant à Vienne de professer si haut le principe de la
légitimité, d'avoir déjoué le projet d'exclure la France des
délibérations communes, voyait avec joie qu'il y eût chance de
renverser Murat, et avec un certain plaisir qu'on pût sauver son
cousin de Saxe, mais trouvait la légation française beaucoup trop
remuante, et craignait qu'on ne l'engageât plus loin qu'il ne voulait
aller. Il délibéra sur ce qu'on lui proposait, en famille d'abord,
puis en plein Conseil. Il n'y avait pas à hésiter sur la résolution à
prendre, car toutes les raisons, grandes et petites, bonnes et
médiocres, se réunissaient en faveur de cette résolution. Il
s'agissait en premier lieu de l'attitude de la France à Vienne, et on
ne pouvait ni pour elle-même, ni pour les Bourbons, laisser établir
l'opinion qu'elle avait été frappée d'impuissance depuis la
restauration de l'ancienne dynastie. Le dommage d'un tel préjugé était
aussi grave pour le pays que pour la famille régnante. Secondement de
l'influence que nous aurions à Vienne devait résulter évidemment la
solution désirée en Italie, solution à laquelle Louis XVIII attachait
tant de prix, et à laquelle les ministres n'en devaient pas attacher
moins que lui, car la sécurité des Bourbons était devenue alors celle
de la France. Troisièmement le salut de la monarchie saxonne, une fois
qu'on avait renoncé à poursuivre des avantages territoriaux à Vienne,
était pour la France un résultat d'une certaine importance. Le roi de
Saxe, à tort ou à raison, passait pour victime de son attachement à
notre cause, et aux yeux de tous ceux qui dans notre pays se piquaient
de patriotisme, le sauver devait nous faire honneur. Il y avait donc à
y réussir la certitude de gagner quelque popularité, sans même tenir
compte des idées de légitimité. Enfin relever notre état militaire
était devenu urgent, car les limites financières imposées au ministre
de la guerre, les dépenses accessoires qu'on avait imprudemment
ajoutées à son budget, étaient cause qu'on avait laissé tomber l'armée
au-dessous même des proportions prévues. Les régiments ne présentaient
plus que des cadres vides qu'il était impossible de faire manoeuvrer.
On s'expliquera ce résultat si on songe que le modique effectif de 200
mille hommes, qu'on avait cru pouvoir conserver avec un budget de 200
millions, avait été d'abord réduit à 150 mille hommes, et bientôt les
ressources manquant à 130 mille. C'était renoncer à l'existence de la
France que se restreindre à un pareil effectif dans l'état des armées
européennes. Ces réductions étaient d'ailleurs l'une des causes du
mécontentement des militaires, et la politique intérieure conseillait
autant que la politique extérieure de remettre l'armée sur un meilleur
pied. Par toutes ces raisons les propositions de la légation
française furent prises en sérieuse considération, et elles se
présentèrent fort bien appuyées au Conseil du Roi.
[En marge: Réunion et délibération du Conseil royal.]
[En marge: M. Louis n'avait cessé de dire que si on l'aidait à relever
le crédit, il serait toujours prêt à fournir à tous les besoins de
l'État, quels qu'ils fussent.]
La difficulté de cette question n'avait jamais été que financière. Le
Conseil étant assemblé, Louis XVIII fit appel au patriotisme du
ministre des finances. Celui-ci n'avait cessé de déclarer que, tout en
se montrant fort rigoureux dans la fixation des dépenses, et même
parce qu'il se montrait tel, il aurait toujours dans un cas urgent
cent millions à la disposition du Roi. Il s'était en effet ménagé une
large ressource en rétablissant le crédit public par la fermeté de sa
politique financière. Ses _reconnaissances de liquidation_ avaient
obtenu un plein succès, car elles avaient cours sur la place moyennant
un agio de 7 ou 8 pour cent. De plus, grâce à sa constance, les impôts
indirects commençaient à rentrer, et il n'était pas embarrassé de
faire face à une dépense imprévue d'une cinquantaine de millions.
[En marge: Pris au mot, M. Louis consent à fournir les sommes
nécessaires.]
M. Louis fut pourtant étonné d'être si promptement pris au mot et mis
en demeure de prouver l'étendue de ses ressources. Mais il n'entendait
pas moins la politique que la finance, et le ministre de la guerre
ayant déclaré qu'une quarantaine de millions suffiraient, il répondit
qu'il était prêt, et qu'il les donnerait au fur et à mesure des
besoins. On recueillait ainsi bien vite le prix de la bonne conduite
qu'on avait tenue à l'égard des finances, en suivant les conseils de
l'esprit droit et vigoureux qui en avait la direction.
[En marge: On rappelle soixante-dix mille hommes sous les drapeaux, et
on se met en mesure d'en avoir bientôt trois cent mille.]
Les fonds demandés pour l'armée étant assurés, restait à savoir
comment on les emploierait. Le ministre de la guerre (c'était encore
en ce moment le général Dupont) aurait voulu qu'on appliquât aux deux
cent mille vieux soldats revenus de l'étranger, et envoyés en congé
dans l'intérieur, le système de réserve qui consiste à laisser les
hommes chez eux, en les exerçant de temps en temps. L'introduction de
ce système devait être facilitée par l'existence de trente mille
officiers à la demi-solde, auxquels on procurerait ainsi un utile
emploi de leur activité, et un traitement supplémentaire. Ce système
n'avait pas été fort éprouvé encore, même en Prusse où il n'avait été
qu'une ruse administrative imaginée pour dépasser les limites imposées
par Napoléon à l'armée prussienne, et on ne savait pas ce qu'il
valait. On craignait de mettre en mouvement tant d'hommes, officiers
et soldats, de dispositions fort suspectes; de plus, l'opération
devait être longue, tandis qu'il fallait des résultats immédiats et
certains. Par tous ces motifs, et sur l'avis fort sage de M. le duc de
Berry, on préféra de rappeler soixante-dix mille soldats sous les
drapeaux, de manière à reporter l'effectif de 130 mille hommes à 200
mille, et à remettre nos régiments sur un meilleur pied. On n'avait
pas besoin pour réunir ce nombre d'hommes de recourir à la
conscription, nominalement supprimée, et il suffisait, comme on doit
s'en souvenir, de tirer de chez eux une partie des militaires
considérés comme en congé, soit qu'on leur eût donné ce congé, soit
qu'ils l'eussent pris eux-mêmes en désertant.
[En marge: Les ministres de la guerre et des finances écrivent des
lettres ostensibles à M. de Talleyrand, pour lui faire connaître le
bon état du trésor et de l'armée.]
Aux dépêches officielles dans lesquelles on annonçait à M. de
Talleyrand les résolutions du gouvernement, les ministres des
finances et de la guerre durent ajouter des lettres particulières
qu'il pût montrer en confidence, et dans lesquelles on lui faisait
connaître le bon état des finances et de l'armée. Le ministre de la
guerre notamment était chargé de lui dire qu'il allait avoir 200 mille
hommes, qu'il en aurait 300 mille dans un mois, si on en avait besoin,
tous vieux soldats, et parfaitement disposés, ce qui était vrai s'il
s'agissait de combattre l'ennemi extérieur. Le Roi écrivit à M. de
Talleyrand pour lui exposer ses sentiments personnels. Il ne voulait
pas, lui dit-il, malgré son amour pour la paix, que la France restât
au-dessous de son rôle naturel, et se montrât incapable de soutenir la
cause du bon droit, mais il lui recommanda expressément de ne pas
l'engager dans une coalition dont l'Autriche et les petites puissances
allemandes feraient seules partie. Il désirait que l'Angleterre y fût
comprise, pour demeurer constamment uni à elle, et pour être plus sûr
du résultat d'une guerre, si on arrivait à cette regrettable
extrémité. Il lui désignait toujours comme les deux objets les plus
essentiels, l'expulsion de Murat du trône d'Italie, et la translation
dans l'une des Açores du prisonnier de l'île d'Elbe.
[En marge: L'agitation des esprits continue à Vienne.]
[En marge: Les princes allemands s'adressent au Prince régent
d'Angleterre pour qu'il prenne en main la cause de la Saxe.]
[En marge: Lord Castlereagh persistant dans sa tactique, essaye de
séparer les ministres prussiens du roi de Prusse.]