Talleyrand, l'agitation avait continué à Vienne, et le débat était
resté engagé entre l'empereur Alexandre et lord Castlereagh, ce
dernier persistant dans ses efforts pour sauver la Pologne par le
sacrifice de la Saxe. On savait que le Prince régent d'Angleterre en
sa qualité de futur roi de Hanovre n'était point d'avis de ce
sacrifice, qu'il y était même très-opposé, et on avait fait agir
diverses influences auprès de lui pour qu'il exigeât la modification
des instructions données à lord Castlereagh. Mais en attendant lord
Castlereagh suivait son plan, dans l'espérance de détacher la Prusse
et d'isoler la Russie, et en isolant celle-ci de la réduire à céder.
Bien qu'il fût très-difficile de détacher Frédéric-Guillaume
d'Alexandre, il est vrai que les ministres prussiens paraissaient
moins inébranlables que leur roi, que plusieurs d'entre eux étaient
inquiets des progrès de la Russie vers le centre de l'Europe, du
mauvais effet que produirait chez les Allemands l'incorporation de la
Saxe à la Prusse, et qu'en un mot ils ne semblaient pas aussi engagés
que leur maître dans l'alliance russe. Lord Castlereagh s'étant aperçu
de cette différence entre Frédéric-Guillaume et ses ministres, s'était
flatté de rattacher la Prusse à l'Autriche, de se servir de ces deux
puissances pour forcer la Russie à s'arrêter derrière la Vistule, sans
recourir à la France que l'on continuerait ainsi à laisser en dehors
des grandes affaires européennes. Il espérait donc avec l'Angleterre,
la Prusse, l'Autriche et tous les États allemands, former en Europe
une masse centrale qui contiendrait la Russie, se passerait de la
France, et serait l'arbitre suprême des choses.
[En marge: Note de M. de Metternich, dans laquelle il entre à un
certain degré dans la tactique de lord Castlereagh, et se montre prêt
à sacrifier la Saxe, mais en y mettant des conditions inacceptables
pour la Prusse.]
M. de Metternich, forcé par le cri de l'Allemagne, par celui de
l'armée autrichienne, de se prononcer plus tôt peut-être qu'il ne
l'aurait voulu, mais abandonné par l'Angleterre sur la question de la
Saxe, avait été contraint de se prêter dans une certaine mesure à la
politique de lord Castlereagh, et avait remis à la Prusse une dépêche
dans laquelle il exprimait enfin les intentions de l'empereur François
et de son cabinet. Dans cette dépêche, datée du 22 octobre, quelques
jours avant l'époque assignée pour l'ouverture officielle du congrès,
M. de Metternich s'adressant à la Prusse dans les termes d'une entière
cordialité, rappelait que dès le commencement de 1813, même avant
d'avoir rompu avec Napoléon, l'Autriche avait posé en principe la
reconstitution complète de la Prusse, et en avait fait la condition
expresse de sa politique, qu'on ne pouvait dès lors la considérer
comme atteinte de cette vieille jalousie qui avait divisé jadis les
cabinets de Vienne et de Berlin; il la suppliait d'examiner si, dans
son propre intérêt, il ne serait pas plus sage de renoncer à cette
acquisition de la Saxe, payée si chèrement par l'établissement de la
Russie sur l'Oder, réprouvée par tous les Allemands, et tellement
odieuse à leurs yeux, que le cabinet autrichien pour y avoir consenti
serait peut-être aussi impopulaire que le cabinet prussien pour
l'avoir opérée. M. de Metternich demandait s'il ne serait pas mieux
entendu, en punissant le roi Frédéric-Auguste par quelques réductions
de territoire, de laisser exister le noyau du royaume de Saxe, de se
dégager des promesses funestes qu'on avait faites à la Russie
relativement à la Pologne, de donner ainsi satisfaction au sentiment
universel de l'Allemagne, et de tenir enfin une conduite plus conforme
à la politique réparatrice dont on se vantait aux yeux de l'Europe, et
qu'on ne pratiquait guère en ce moment. Après avoir exposé son
opinion sous la forme d'un conseil, M. de Metternich ajoutait que si
malgré son avis on était amené au sacrifice de la Saxe, il ne ferait
ce sacrifice qu'à diverses conditions, qui pour lui étaient des
conditions absolues du consentement de l'Autriche. Premièrement la
Prusse prendrait l'engagement de se séparer de la Russie dans la
question de la Pologne, et d'opiner comme l'Angleterre et l'Autriche
lorsqu'il s'agirait de résoudre cette question. Secondement, même avec
le désir de faire régner la plus parfaite cordialité entre les deux
cours de Berlin et de Vienne, il fallait cependant maintenir entre
elles un certain équilibre, et établir pour cela de justes proportions
entre la masse des États du Nord et celle des États du Midi, qui
composaient la clientèle de l'une et de l'autre. Or, l'Autriche
voulait que le Mein sur la droite du Rhin, et la Moselle sur la
gauche, fussent les limites territoriales qui sépareraient les États
du Nord de ceux du Midi, afin que Mayence n'appartînt point aux États
du Nord, c'est-à-dire à la Prusse.
Dans la situation où le plaçait la singulière tactique de lord
Castlereagh, M. de Metternich ne pouvait se tirer plus habilement
d'embarras qu'il ne l'avait fait par cette note, car si les dernières
conditions posées à la Prusse relativement à la limite entre les États
du Nord et du Midi, étaient d'une acceptation facile, celle de se
séparer de la Russie dans la question polonaise était à peu près
inacceptable pour le roi Frédéric-Guillaume, et M. de Metternich,
quoiqu'en suivant la route tracée par l'Angleterre, n'en arrivait pas
moins à ses fins de sauver à la fois la Pologne et la Saxe.
[En marge: Irritation qu'éprouve l'empereur Alexandre en voyant la
position prise par l'Autriche.]
[En marge: Afin d'imposer au congrès, il livre la Saxe qu'il occupait
aux troupes prussiennes, et concentre toutes ses forces en Pologne, de
manière à opérer la prise de possession des pays contestés.]
La position que venait de prendre l'Autriche devait singulièrement
irriter l'empereur Alexandre, car il voyait tout le monde se tourner
contre lui, et tous les efforts tendre à le séparer de la Prusse.
Voulant imposer à l'opposition qu'il rencontrait, il imagina de faire
une manifestation décisive, et qui annonçât de sa part, ainsi que de
la part de la Prusse, une résolution irrévocable. Les troupes russes
occupaient encore la Saxe; il invita le roi de Prusse à la faire
occuper par les troupes prussiennes, et à entreprendre immédiatement
après l'organisation administrative et politique du pays. De son côté,
il dirigea sur la Pologne les troupes russes qui évacuaient la Saxe,
de manière à concentrer toutes ses forces sur la Vistule, et de
présenter une barrière de fer à ceux qui essayeraient de lui arracher
sa proie. En même temps il achemina sur Varsovie son frère le
grand-duc Constantin, qu'on disait destiné à devenir roi de Pologne,
pour commencer l'organisation du nouveau royaume. Il n'était pas
possible de braver plus ouvertement l'opinion et la dignité des
puissances réunies à Vienne, puisque même avant leur décision on
prenait possession des États dont elles seules pouvaient conférer la
souveraineté.
[En marge: Indignation générale à Vienne contre la conduite arrogante
de la Russie et de la Prusse.]
[En marge: Désir presque unanime de la réunion immédiate du congrès.]
Aussi le cri fut-il unanime contre une manière de procéder si hardie
et si arrogante. Accusé de faiblesse par tous les Allemands, M. de
Metternich répondait que loin de s'affliger, il fallait se réjouir de
voir les Russes rentrer dans le Nord, et délivrer l'Allemagne de leur
présence. L'excuse n'était guère accueillie par la diplomatie, et on
disait que la France avait eu bien raison de réclamer la réunion du
congrès, car devant le congrès assemblé on n'aurait jamais osé pousser
l'audace si loin. Lord Castlereagh et M. de Metternich eux-mêmes ne
semblaient pas éloignés d'en convenir. Dans cette situation, beaucoup
de gens découragés prétendaient qu'on ne viendrait jamais à bout des
deux monarques de Russie et de Prusse, qu'il n'y avait qu'un moyen
d'en avoir raison, c'était de se séparer, de laisser les deux
usurpateurs seuls en présence de l'opinion de l'Europe, et de
convoquer un nouveau congrès qui revêtu d'un mandat spécial arriverait
fort du sentiment universel. Les esprits plus résolus disaient qu'il
ne fallait pas reculer, que l'unique parti à prendre c'était de rester
fidèle à la déclaration du 8 octobre, de convoquer le congrès au 1er
novembre, et qu'on verrait si les deux monarques dont l'arrogance ne
gardait plus de mesure seraient aussi hardis devant le congrès réuni.
Ce sentiment était le plus généralement partagé. On touchait du reste
au 1er novembre, et on n'avait pas beaucoup à attendre pour mettre à
l'épreuve l'efficacité du moyen proposé.
[En marge: Projet d'Alexandre de faire un court voyage en Hongrie.]
[En marge: Entretiens avant son départ avec M. de Talleyrand et M. de
Metternich.]
L'empereur de Russie, toujours en représentation quoique très-simple
de sa personne, et contribuant ainsi à augmenter les dépenses
auxquelles la cour d'Autriche se livrait pour ses hôtes, avait demandé
à faire un voyage à Ofen en Hongrie, pour rendre un hommage funèbre à
sa soeur, morte épouse de l'archiduc palatin de Hongrie. Il voulait
s'y montrer en costume hongrois, et y avait appelé des provinces
limitrophes beaucoup de Grecs, laïques ou prêtres, car dans ce moment
il avait les yeux tournés autant à l'Orient qu'à l'Occident.
L'empereur d'Autriche et plusieurs princes s'étaient promis de
l'accompagner dans ce voyage qui exigeant quatre ou cinq jours, devait
remplir la fin d'octobre. Avant de partir il eut avec M. de Talleyrand
et M. de Metternich deux entretiens qui causèrent une grande
sensation, et qui ne contribuèrent pas peu à laisser définitivement
fixée au 1er novembre la réunion générale du congrès.
On a vu que pour contre-balancer la tactique de lord Castlereagh, qui
se prêtait à sacrifier la Saxe afin de sauver la Pologne, M. de
Talleyrand avait fait insinuer par le prince Czartoryski à l'empereur
Alexandre, que la France au contraire tenait beaucoup plus à la Saxe
qu'à la Pologne, et sacrifierait celle-ci à l'empereur Alexandre, s'il
voulait contribuer à sauver celle-là. C'était en réalité ne rien
concéder à la Russie, le sort de la Saxe et celui de la Pologne étant
inévitablement liés l'un à l'autre. Pourtant c'était un point de vue
nouveau qui avait frappé M. de Nesselrode, et qui devint le motif
d'une conférence de M. de Talleyrand avec l'empereur Alexandre. M. de
Talleyrand consentit à solliciter une entrevue pour la forme
seulement, car au fond il ne le fit que d'après une insinuation
très-claire de M. de Nesselrode. Cette nouvelle entrevue du czar avec
le plénipotentiaire français était la seconde depuis un mois et demi
qu'on était à Vienne, et si, à la vérité, M. de Talleyrand avait
rencontré l'empereur Alexandre dans les fêtes, il n'en avait point
été reçu en audience particulière depuis la visite que nous avons
racontée.
[En marge: Alexandre fait d'abord à M. de Talleyrand un accueil plus
amical que la première fois.]
[En marge: L'entrevue ne tarde pas à redevenir orageuse.]
[En marge: M. de Talleyrand tient tête à son auguste interlocuteur et
oppose à sa vivacité un sang-froid ironique.]
L'empereur Alexandre se montra cette fois moins aigre envers le
représentant de la France. Il exprima le regret de ne pas voir M. de
Talleyrand plus souvent, à quoi celui-ci répondit avec gratitude et
dignité, puis sans perdre de temps il aborda le grand sujet de toutes
les préoccupations. Le czar voulut savoir ce qui se passait dans
l'esprit des Français, et ce qui pouvait faire qu'ils se montrassent à
l'égard de la Pologne si parfaitement indifférents.--Je vous avais
trouvé à Paris, dit-il à M. de Talleyrand, entièrement favorable au
rétablissement de la Pologne.--Assurément, Sire, répondit M. de
Talleyrand d'un ton respectueux mais ferme, j'aurais vu avec une joie
véritable, et tous les Français comme moi, le rétablissement de la
Pologne, mais de la vraie Pologne. Au contraire, celle dont il s'agit
nous intéresse médiocrement. Elle n'a plus que la valeur d'une
question de frontières entre vous et l'Allemagne, et c'est à la Prusse
et à l'Autriche à examiner s'il leur convient de vous laisser venir
jusqu'à l'Oder. Dans cet état des choses, nous ne pouvons, nous,
défenseurs constants du droit public européen, nous intéresser qu'à la
Saxe.--Alors Alexandre qui s'était d'abord contenu, s'écria en termes
amers et peu dignes de lui, que le droit, que les traités étaient de
vains mots dont chacun se servait suivant ses convenances, qu'il n'en
était pas la dupe, et qu'il n'était question là, ni de principes, ni
de droit, mais d'intérêts que chaque puissance entendait à sa
manière.--Alexandre ajouta qu'il avait promis la Saxe au roi
Frédéric-Guillaume, qu'il ne retirerait pas cette promesse, car il
tenait plus à sa parole qu'à ces prétendus traités qui n'étaient que
des mensonges, que le roi de Saxe était un traître qui avait déserté
la cause de l'Europe, qu'il irait finir prisonnier en Russie, et que
ce ne serait pas le premier prince saxon qui aurait expié ainsi ses
prétentions sur la Pologne. M. de Talleyrand, autant que le respect le
permettait, manifesta une sorte d'horreur pour de tels principes.--La
qualification de traître, dit-il à Alexandre, ne devrait jamais
s'appliquer à un roi (qui ne pouvait dans tous les cas être qu'un
vaincu), et ne devrait surtout jamais se trouver dans une bouche aussi
auguste que celle de Votre Majesté. Le droit est quelque chose de
très-réel, de très-sacré, qui fait que nous ne sommes point en état de
barbarie, et Votre Majesté y réfléchira davantage, je l'espère, avant
de froisser ainsi le sentiment unanime de l'Europe.--Là-dessus
Alexandre dit brusquement à M. de Talleyrand, que l'Angleterre, que
l'Autriche lui abandonnaient la Saxe, et que son ami le roi de Prusse
serait roi de Prusse et de Saxe, comme lui empereur de Russie et roi
de Pologne.--M. de Talleyrand s'inclinant respectueusement lui
répondit qu'il en doutait fort, car rien n'était moins certain que le
consentement de l'Angleterre et de l'Autriche.--Alors abrégeant
l'entretien, Alexandre ajouta: Vous avez ici des intérêts qui vous
tiennent à coeur (il faisait allusion à Murat), la mesure de mes
complaisances pour la France dépendra de la mesure de ses
complaisances pour la Russie.--La France, répliqua M. de Talleyrand,
ne demande aucune complaisance, car elle ne soutient à Vienne que des
principes.--C'était dire assez qu'elle n'aurait point recours aux bons
offices du czar.
La résistance qu'il rencontrait de la part de tout le monde avait un
peu calmé Alexandre à l'égard de la nôtre. Il manifesta donc cette
fois moins d'aigreur envers le plénipotentiaire français, mais il se
montra absolu, plus encore que la première fois, et affecta même dans
son langage la brièveté, la sécheresse d'une volonté désormais
inébranlable. En présence de cette volonté si prononcée M. de
Talleyrand, toujours aussi habile, avait su allier au respect un doute
légèrement ironique qui le dispensait de la prendre trop au sérieux.
[En marge: L'entretien avec M. de Metternich est des plus orageux.]
[En marge: Alexandre disant que c'est à la Russie à restaurer la
Pologne, M. de Metternich lui répond que l'Autriche y aurait autant de
titres.]
[En marge: Réponse offensante d'Alexandre.]
[En marge: Exaspération de M. de Metternich.]
L'entrevue avec M. de Metternich fut bien autrement orageuse. Les
Prussiens avaient communiqué à l'empereur Alexandre la dépêche de M.
de Metternich exprimant les intentions de l'Autriche, et révélant
clairement les efforts de la diplomatie anglo-autrichienne pour isoler
la Russie au moyen des satisfactions accordées à la Prusse. Ce prince
bien qu'ayant résolu de se contenir, n'était plus maître de son
émotion. Son entretien avec M. de Metternich ne pouvant porter que sur
la Pologne, puisque la Saxe était momentanément concédée, il s'étendit
longuement sur ce sujet, revint à ses discours accoutumés sur l'odieux
de l'ancien partage de la Pologne, et sur l'utilité, la moralité d'une
restauration de ce royaume, comme si la reconstitution d'une Pologne
non pas indépendante mais sujette du plus dangereux des trois
copartageants, avait pu être prise pour une réparation faite à
l'Europe. Alexandre répétant que la Russie, par l'étendue de ses
possessions polonaises, était appelée à offrir cette réparation, M. de
Metternich lui fit la remarque fort simple, que l'Autriche aussi
possédait une portion considérable de l'ancien territoire polonais, et
qu'elle se chargerait tout comme une autre d'une réparation qui
coûterait si peu à la puissance réparatrice. À ces mots le czar
n'étant plus maître de lui, qualifia l'observation de fausse,
d'inconvenante même, et s'oublia jusqu'à dire à M. de Metternich,
qu'il était en Autriche le seul homme qui osât prendre avec la Russie
un pareil _ton de révolte_. Au génie près, M. de Metternich pouvait se
croire en présence de Napoléon, lorsque celui-ci à Dresde le menaça
pendant plusieurs heures de toute sa puissance, en essayant d'abord de
l'accabler de tout son esprit. M. de Metternich ne se laissa point
ébranler, mais profondément offensé du langage du czar, il lui déclara
que si tels devaient être à l'avenir les rapports des cabinets entre
eux, il allait prier son empereur de nommer un autre représentant de
l'Autriche au congrès. Il sortit de cet entretien dans un état
d'émotion où on ne l'avait jamais vu.
[En marge: Grande rumeur à Vienne.]
[En marge: L'empereur François va joindre l'empereur Alexandre en
Hongrie.]
[En marge: Leçon pleine de convenance que le monarque autrichien donne
au monarque russe.]
Le récit de cette scène étrange remplit Vienne de rumeur. On se
demanda pourquoi on s'était soulevé contre Napoléon, si c'était pour
retomber immédiatement sous un joug aussi dur que le sien, et plus
humiliant, car il manquait au nouveau joug cet ascendant prodigieux
qui avait été pendant dix ans l'excuse de l'Europe. L'empereur
François partit le jour même pour Ofen afin de joindre l'empereur
Alexandre en Hongrie. Il était à son égard dans la position la plus
étrange. Il l'avait dans son propre palais depuis plus d'un mois,
ainsi que les autres souverains présents à Vienne. Il éprouvait donc
envers lui toutes les gênes que l'hospitalité impose, et était obligé
souvent de lui montrer la satisfaction sur le visage, en ayant au fond
du coeur le plus amer déplaisir. Pourtant avec sa simplicité pleine de
finesse l'empereur François donna au czar sous la forme la plus douce
une leçon méritée.--Après une longue expérience, lui dit-il, j'ai pris
pour habitude de laisser conduire mes affaires par mes ministres. Je
crois l'habitude bonne, car nos ministres y mettent plus de liberté,
de suite, de calme, de connaissance des choses, que nous ne saurions
en mettre nous-mêmes. Ils agissent du reste par mes ordres, à leur
manière sans doute, mais toujours d'après mes intentions, et vous
pouvez en toutes circonstances regarder leur volonté comme la
mienne.--Il était impossible de mieux confirmer ce qu'avait fait M. de
Metternich, et de reprocher plus délicatement au czar l'inconvenance
de sa conduite. L'empereur François lui parla ensuite de la situation
en termes généraux mais pleins de tact.--Il se devait, dit-il, à ses
peuples. Il leur avait tout sacrifié, jusqu'à sa fille, et lorsqu'il
les trouvait pleins d'inquiétude, il était bien obligé de tenir compte
de leurs préoccupations, et d'essayer d'en faire cesser la
cause.--Alexandre ayant répondu à son allié que la loyauté connue et
éprouvée de son caractère devrait cependant rassurer le peuple
autrichien,--Oui, répliqua l'empereur François, la loyauté des
princes est assurément une garantie, mais une bonne frontière vaut
encore mieux.--
[En marge: Le sentiment général à Vienne est de convoquer le congrès
le 1er novembre, ainsi qu'on en a pris l'engagement par la déclaration
du 8 octobre.]
Tandis que ces monarques accomplissaient leur voyage en Hongrie,
mêlant aux pompes funèbres les fêtes mondaines, tandis qu'Alexandre en
particulier prodiguait aux Hongrois et aux Grecs accourus à sa
rencontre des caresses qui n'étaient pas complétement désintéressées,
les diplomates restés à Vienne s'occupaient de remplir l'engagement
pris pour le 1er novembre. L'opinion générale se prononçait chaque
jour davantage pour la réunion du congrès, bien qu'on fût en grand
désaccord sur les questions les plus importantes. Mais les deux
souverains de Prusse et de Russie avaient montré tant d'audace soit
dans leurs actes, soit dans leur langage, qu'il fallait absolument
leur faire sentir l'autorité de l'Europe, et il n'y avait pas un moyen
de la leur faire sentir plus naturel, plus régulier, plus obligé même,
que d'assembler cette Europe dans la personne de ses représentants.
Sans doute on ne pouvait pas, comme nous l'avons déjà dit, les réunir
en une espèce de _constituante_ européenne, car ils n'avaient pas un
droit égal de connaître et de décider des affaires les uns des autres,
mais il y avait des affaires communes sur lesquelles on devait
rechercher leur avis à tous, il y en avait de spéciales sur lesquelles
il était convenable d'entendre les principaux intéressés, et possible
de les concilier. Enfin puisqu'on s'était donné rendez-vous à Vienne
pour le règlement des intérêts de l'Europe, il fallait bien, quelle
que fût la manière de conférer, appeler ceux qui la représentaient,
leur demander leurs pouvoirs, en opérer la vérification, se concerter
sur le mode de travail, et c'était là justement constituer le congrès,
c'était proclamer l'existence à Vienne d'une autorité légitime,
incontestable, européenne, dont l'ascendant moral pouvait en certaines
circonstances prévenir de dangereuses perturbations.
[En marge: Réunion le 30 octobre, chez M. de Metternich, des huit
signataires du traité de Paris.]
Le 30 octobre, M. de Metternich convoqua chez lui les huit signataires
du traité de Paris pour les consulter sur l'exécution de l'engagement
contenu dans la déclaration du 8 octobre. Il exposa que les questions
graves qui divisaient quelques cabinets n'étaient pas encore résolues,
que cependant on n'avait cessé de s'occuper de leur solution, qu'on
arriverait certainement à un accord, que sur la question si importante
de la constitution allemande le travail était assez avancé, et qu'on
espérait établir un équilibre germanique qui contribuerait beaucoup au
bon équilibre européen, mais qu'en attendant rien n'empêchait de
convoquer les représentants des puissances réunis à Vienne, de leur
demander leurs pouvoirs, de les vérifier, et de former ensuite des
comités, pour leur distribuer les principaux objets qui devaient être
soumis à leur examen.
[En marge: On décide que les huit signataires du traité de Paris
prendront la direction du congrès, et qu'il sera formé pour chaque
question des comités composés d'intéressés et de puissances
conciliatrices.]