Paris du 30 mai 1814, ont pris en considération l'article 32 de
ce traité, par lequel il est dit que toutes les puissances
engagées de part et d'autre dans la dernière guerre, enverront
des plénipotentiaires à Vienne, pour régler dans un congrès
général les arrangements qui doivent compléter les dispositions
dudit traité; et après avoir mûrement réfléchi sur la situation
dans laquelle ils se trouvent placés, et sur les devoirs qui leur
sont imposés, ils ont reconnu qu'ils ne sauraient mieux les
remplir qu'en établissant d'abord des communications libres et
confidentielles entre les plénipotentiaires de toutes les
puissances. Mais ils se sont convaincus en même temps qu'il est
de l'intérêt de toutes les parties intervenantes de suspendre la
réunion générale de leurs plénipotentiaires jusqu'à l'époque où
les questions sur lesquelles on devra prononcer, seront parvenues
à un degré de maturité suffisant pour que le résultat réponde aux
principes du droit public, aux stipulations du traité de Paris,
et à la juste attente des contemporains. L'ouverture formelle du
congrès sera donc ajournée au 1er du mois de novembre, et les
susdits plénipotentiaires se flattent que le travail auquel ce
délai sera consacré, en fixant les idées et en conciliant les
opinions, avancera essentiellement le grand ouvrage qui est
l'objet de leur mission commune.
»Vienne, le 8 octobre 1814.»
[En marge: La légation française a obtenu un vrai succès, dont elle
devrait se contenter, sans chercher à lui donner trop d'éclat.]
Personne à Vienne ne se méprit sur le sens de ces mots: _les principes
du droit public_, et chacun voulut y voir un premier avantage
remporté au profit de la Saxe. Ce fut un sujet de grand contentement
pour les Allemands, qui, à une seule exception près, celle des
Prussiens, faisaient des voeux ardents pour la conservation de cet
État. Encore parmi les Prussiens y en avait-il plus d'un qui trouvait
que la Saxe était une acquisition chèrement achetée, s'il fallait la
payer aux Russes par l'abandon de la Pologne. On savait gré à la
légation de France de ses efforts pour arrêter l'ambition de certaines
puissances, et pour faire reconnaître le droit de tous les États à
être entendus au congrès. Mais elle aurait dû s'en tenir à ce succès,
qui n'avait pas été obtenu sans s'exposer à d'assez graves
inconvénients, celui notamment de répéter à satiété que nous étions
satisfaits, que nous n'avions rien à désirer, et celui aussi
d'embarrasser, de blesser même l'Angleterre et l'Autriche, dont nous
avions indispensablement besoin dans la politique fort restreinte qui
était devenue la nôtre.
[En marge: Convenance de l'attitude réservée et expectante, d'après la
politique que la France avait adoptée.]
[En marge: Utilité de laisser se prononcer les intérêts allemands.]
Sans doute si nous eussions adopté résolûment le parti de la Prusse et
de la Russie, ce que la politique conseillait, ce que la justice, du
moins quant à nous, ne défendait ni à l'égard de la Saxe, ni à l'égard
de l'Europe, nous n'aurions pas eu tous ces ménagements à garder, car
la Prusse et la Russie étaient elles-mêmes si ardentes, si peu
réservées, que nous n'aurions pas eu besoin de nous gêner beaucoup
plus qu'elles, et d'ailleurs réunies, les épées de la France, de la
Prusse, de la Russie étaient dispensées de prudence. Mais en ayant
pris le parti contraire, celui qui consistait uniquement à sauver la
Saxe, et tout au plus à déposséder Murat et Marie-Louise, il fallait
se plier aux susceptibilités, aux faiblesses du parti méticuleux
auquel nous étions associés, et ne pas l'embarrasser en voulant trop
le servir. Lord Castlereagh et M. de Metternich, en effet, tremblaient
d'être compromis en agissant dans le même sens que nous. M. de
Metternich surtout craignait que nous n'allassions trop vite, car,
ainsi que nous l'avons dit, pour avoir 250 mille hommes en Bohême, en
Gallicie et en Moravie, il n'en avait laissé que 50 mille en Italie,
et il ne voulait faire venir la question de Murat qu'après celle de la
Saxe. Les Allemands eux-mêmes, si contents de nous à cette heure,
exigeaient de grands ménagements, car, dans leur vieille défiance de
la France, ils étaient toujours prêts à reprendre peur, s'ils nous
voyaient redevenir trop remuants et trop actifs. La crainte de
coopérer avec nous était telle encore, que M. de Metternich et lord
Castlereagh avaient adressé de sanglants reproches à M. de Labrador,
parce qu'il avait modelé sa conduite sur la nôtre, et lui avaient dit
que l'Espagne en agissant ainsi montrait envers l'Europe la plus noire
ingratitude. Il fallait donc, après avoir déjoué habilement, comme M.
de Talleyrand avait réussi à le faire, des exclusions blessantes, ne
point aller au-devant de gens qui, ayant besoin de notre concours,
appréhendaient presque autant d'être sauvés par nous que dévorés par
la Prusse et la Russie. Il en est souvent de la politique comme du
commerce, et l'offre avilit le prix des choses, que la demande relève
lorsqu'on sait l'attendre. En laissant désirer notre secours dans
l'affaire de la Saxe qui nous touchait médiocrement, nous étions
beaucoup plus assurés de nous le faire bien payer dans celles de
Naples et de Parme qui nous touchaient essentiellement, du moins au
point de vue où s'était placé le cabinet français. Attendre les
intérêts allemands, se placer derrière eux et non devant eux, était
donc la politique à la fois la plus digne et la plus profitable.
[En marge: Vivacité des cours allemandes.]
[En marge: Conduite et animation de la Bavière.]
[En marge: Sa forte situation à Vienne.]
Ces intérêts allemands au surplus étaient loin de s'endormir. Les
puissances germaniques de second ordre montraient contre ce qu'elles
appelaient l'avidité de la Prusse, la tyrannie de la Russie,
l'inhabileté de l'Angleterre, la faiblesse de l'Autriche, une
animation extraordinaire. À la tête des plus animées était la Bavière.
Cette puissance, en effet, avait de nombreux motifs pour ne pas
laisser sacrifier la Saxe, dont l'existence était nécessaire à
l'équilibre germanique, et dont le seul crime était d'avoir subi
l'alliance française que la Bavière avait recherchée au lieu de la
subir. Il est certain que la Saxe supprimée, la Bavière avec les États
survivants était trop faible pour résister à l'influence de l'Autriche
et de la Prusse, toujours disposées à s'unir lorsqu'il s'agissait de
soumettre le corps germanique à leur domination. Outre les raisons
qu'elle avait de défendre la Saxe, la Bavière en avait les moyens.
Elle était fortement représentée à Vienne. Indépendamment du roi qui
s'y était rendu en personne, elle avait pour ministre au congrès le
prince de Wrède qui, malgré plus d'une faute militaire, était l'un des
généraux les plus justement estimés de la coalition, et qui jouissait
de beaucoup d'influence. Le prince de Wrède n'hésitait pas à dire (et
son roi ne le démentait point) qu'il fallait aller jusqu'à la guerre
pour sauver la Saxe, mettre de côté tout faux scrupule à l'égard de la
France, accepter son appui si elle voulait le donner, et s'en servir
pour refouler la Prusse dans le Brandebourg, pour rejeter la Russie au
delà de la Vistule. Il offrait au moins cinquante mille Bavarois,
fréquentait sans cesse M. de Talleyrand et le duc de Dalberg, et
insistait pour qu'ils se missent en avant encore plus qu'ils ne le
faisaient. Toutefois le roi de Bavière, craignant d'inspirer des
ombrages à cause de son ancienne intimité avec la France, n'osait pas
voir personnellement M. de Talleyrand, tout en lui adressant les
messages les plus affectueux et les plus pressants dans le sens de
notre commune politique.
[En marge: Concours que le Hanovre apporte à la Bavière.]
[En marge: Utilité dont ce concours pouvait être.]
Il y avait un autre État allemand qui apportait un notable secours à
cette politique, c'était le Hanovre, redevenu indépendant depuis 1813.
Simple électeur de Hanovre jadis, le roi d'Angleterre, ne voulant pas
avoir en Allemagne un titre moindre que le souverain de Wurtemberg qui
avait été qualifié roi par Napoléon, avait pris le titre royal, que
tout le monde s'était hâté de lui concéder. Le Hanovre était
représenté au congrès par M. de Munster, qui se prononçait
formellement pour la Saxe. Mais d'après un usage séculaire le ministre
hanovrien ne se trouvait pas toujours en parfaite conformité de vues
avec le ministre britannique, qui suivait une marche propre,
déterminée à la fois par l'intérêt exclusif de l'Angleterre et par
celui du cabinet dans le Parlement. Néanmoins le Hanovre pouvait
rendre un important service à l'Allemagne, c'était de faire agir le
Prince régent d'Angleterre auprès des ministres anglais, pour les
disposer plus favorablement à l'égard de la Saxe, et cette influence,
comme on le verra plus tard, devait être d'une grande utilité. La
Hesse, Bade, et en général tous les petits États étaient prêts à
s'unir à ceux de Bavière, de Wurtemberg, de Hanovre, pour faire, s'il
le fallait, une manifestation extrêmement significative en faveur de
la Saxe, et ils n'attendaient à cet égard que le signal des États
principaux. Afin d'occuper les princes allemands, on avait, malgré la
suspension du congrès et l'ajournement de tout travail officiel, formé
un comité composé de l'Autriche, de la Prusse, de la Bavière, du
Wurtemberg, du Hanovre, pour rédiger un projet de constitution
germanique, et on en avait donné la présidence à la Bavière, afin de
la dédommager de n'être pas du grand comité européen. Dans ce comité
allemand, où dominait l'esprit des princes de second ordre, on
manifestait de toutes les manières possibles la résolution de défendre
l'indépendance et l'existence des États germaniques, contre les
convoitises de confédérés trop puissants et trop ambitieux.
[En marge: Zèle des Autrichiens dans la question de la Saxe, et forme
que prend ce zèle.]
[En marge: Irritation des militaires autrichiens; ils voudraient la
guerre plutôt que de céder.]
Enfin à tout ce zèle germanique s'ajoutait le zèle autrichien, qui,
dissimulé chez les membres du cabinet de Vienne par les raisons que
nous avons exposées, se manifestait sans retenue au sein de la nation,
de la cour et de l'armée. Dans l'état-major autrichien notamment, on
éprouvait et on exprimait une véritable colère contre le double projet
de la Prusse et de la Russie, car pour l'Autriche l'un était aussi
alarmant que l'autre. Les militaires autrichiens, qui avaient la
prétention d'avoir servi la cause européenne au moins autant que les
autres armées coalisées, car sans eux, disaient-ils, les Russes et les
Prussiens, acculés sur l'Oder par les défaites de Lutzen et de
Bautzen, eussent été bientôt rejetés sur la Vistule, les militaires
autrichiens demandaient si, pour prix de leur sang, on allait leur
créer une situation pire que sous la domination de Napoléon, et si
décidément on allait mettre autour des montagnes de Bohême, les Russes
à droite, les Prussiens à gauche, et livrer à ces communs ennemis les
défilés dont le grand Frédéric et Napoléon avaient montré la haute
importance. Bien que peu enclins à recommencer la guerre, ils
n'hésitaient pas à déclarer que puisqu'on était prêt, mieux valait la
faire tout de suite que plus tard, afin d'empêcher une double
usurpation désastreuse. L'Autriche avait en effet 250 mille hommes
pouvant entrer immédiatement en action, en Bohême, Moravie et
Gallicie; les autres États allemands étaient en mesure d'en donner 100
mille, et l'Angleterre occupée en Amérique ne fournît-elle rien, le
secours de 150 mille Français étant assuré, le résultat était
infaillible suivant eux avec une force réelle de 500 mille hommes.
[En marge: Tactique de M. de Metternich et de lord Castlereagh.]
[En marge: Leur crainte de rallumer la guerre, et de ramener les
Français en Allemagne.]
[En marge: Lord Castlereagh tendrait à sacrifier la Saxe pour
satisfaire la Prusse, et la séparer de la Russie.]
Nous avions donc la certitude, en laissant fermenter tous ces
sentiments sans trop nous en mêler, d'être bientôt appelés à jouer un
grand rôle, un rôle décisif dans le sens de la politique adoptée par
la France. Toutefois les deux hommes qui étaient chargés de
débrouiller les fils si embrouillés de la politique européenne, lord
Castlereagh et M. de Metternich, l'un simple, sensé, ferme, mais
quelquefois maladroit, l'autre profond, infiniment adroit avec des
formes allemandes, voulaient dénouer ce noeud gordien sans y employer
l'épée d'Alexandre, car cette épée serait toujours celle de la France,
et rappeler eux-mêmes les armées françaises en Allemagne leur semblait
à la fois un singulier contre-sens et un grave péril. De plus,
d'accord sur le but, ils ne l'étaient pas sur les moyens. M. de
Metternich ne voulait céder ni à la Prusse ni à la Russie, tout en
mettant la plus extrême patience dans son opposition, afin d'éviter
une rupture. Lord Castlereagh au contraire aurait désiré contenter la
Prusse, l'attirer à lui, et se servir d'elle contre la Russie, ce qui
le conduisait à livrer la Saxe pour sauver la Pologne. Cette
disposition de lord Castlereagh tenait à une manière d'entendre les
intérêts britanniques particulière aux ministres de cette époque,
laquelle a besoin d'être expliquée pour être bien comprise.
[En marge: Motif de cette disposition, puisé dans le système des
alliances anglaises.]
Le blocus continental avait causé aux Anglais une telle terreur,
qu'ils tremblaient sans cesse de le voir renaître, sinon par les mains
de Napoléon, du moins par celles des Bourbons, ce qui n'était pas
mieux raisonné que ne le sont ordinairement les conceptions de la
peur. Dans cette préoccupation ils avaient confié le littoral du nord
à la maison d'Orange, en donnant à celle-ci la Hollande et la
Belgique, et de crainte qu'elle ne fût pas ainsi assez forte, ils lui
avaient ménagé pour alliés le Hanovre qu'ils se proposaient de
renforcer, et la Prusse elle-même, à laquelle ils avaient imposé en
quelque sorte les provinces rhénanes pour la rendre nécessairement
notre ennemie. Craignant même de n'avoir pas assez attaché la Prusse à
cette cause, ils étaient prêts à lui livrer la Saxe, se flattant de
pallier cet abandon auprès du Parlement en le motivant sur le système
des alliances britanniques. Mais comme ils désespéraient de faire
supporter à ce même Parlement le sacrifice de la Pologne, ils étaient
résolus de résister à la Russie, voulaient pour cela détacher d'elle
les Prussiens en leur cédant la Saxe, et se promettaient de l'isoler
ainsi tellement qu'elle fût obligée d'abandonner sa proie.
[En marge: Déplaisir que cette disposition cause à M. de Metternich,
qui ne voudrait sacrifier ni la Saxe, ni la Pologne.]
[En marge: Il se prête cependant à la politique de lord Castlereagh
par la conviction qu'il a de son insuccès, la Prusse ne pouvant être
satisfaite sans que la Russie le soit.]
[En marge: M. de Metternich laisse lord Castlereagh s'engager contre
la Russie.]
Cette politique assez compliquée déplaisait fort à M. de Metternich
qui avait un égal désir de défendre la Saxe et la Pologne. Mais on ne
ramène pas aisément les Anglais lorsqu'ils ont une fois entendu leurs
intérêts d'une certaine façon, et M. de Metternich sentant que lord
Castlereagh ne pourrait être éclairé que par une tentative
malheureuse, le laissa faire, convaincu qu'il suffisait de défendre
une seule des deux causes menacées pour assurer le salut des deux. En
effet Alexandre et Frédéric-Guillaume s'étaient donné parole l'un à
l'autre pour la Saxe et la Pologne, et Frédéric-Guillaume ne pouvait
manquer à sa parole et à l'amitié jusqu'à accepter la Saxe, si la
Pologne n'était pas cédée à Alexandre; ajoutez que, dispensé du
sacrifice de Posen, si la Pologne n'était pas échue tout entière à la
Russie, il se serait privé du seul argument spécieux pour exiger la
Saxe. Refuser la Pologne c'était donc du même coup refuser la Saxe, et
sauver l'une c'était sauver l'autre. S'apercevant très-bien de cette
connexion, M. de Metternich au lieu de retenir lord Castlereagh, le
laissa marcher en avant, certain qu'on ne pouvait pas opposer à
Alexandre un plus redoutable adversaire. Indépendamment de son
caractère entier lord Castlereagh avait l'avantage de représenter la
puissance la plus désintéressée dans les distributions territoriales
du continent, et en outre celle qui payait toutes les autres. Or cette
supériorité de celui qui donne sur celui qui reçoit, perçait toujours
dans les relations de l'Angleterre avec ses alliés. Agissant donc à sa
façon, lord Castlereagh demanda un entretien à Alexandre, et l'obtint
sur-le-champ.
[En marge: Alexandre un peu remis de sa première irritation, s'attache
à caresser tout le monde à Vienne.]
Le czar avait alors un peu surmonté ses premiers mouvements de
surprise et de colère. Il était impressionnable mais fin comme un
Asiatique, de plus aimable et bon, et tellement dominé par son goût de
plaire, qu'il ne pouvait pas soutenir longtemps le rôle d'un homme
irrité. Obéissant à son caractère et aux circonstances il s'était mis
à caresser tout le monde à Vienne, spécialement les militaires, se
faisait conduire sur les divers champs de bataille où l'on avait
combattu pendant la campagne de Wagram, et bien qu'il fût avec les
vaincus, trouvait mille choses flatteuses à leur dire, allait presque
toujours à pied dans les rues, s'appuyant tantôt sur le bras d'un
diplomate, tantôt sur celui d'un officier, fréquentait les salons de
Vienne comme un simple particulier, se familiarisait avec toutes les
classes, mettait un grand soin à oublier son rang avec les princes qui
affluaient au congrès, s'attachait en un mot à séduire, et y
réussissait, car peu d'hommes en avaient le talent au même degré. On
remarquait beaucoup à cette époque son intimité avec le prince Eugène
dont il avait protégé la mère et la soeur à Paris, et qui était venu
solliciter la principauté qu'on lui avait promise par le traité du 11
avril. Alexandre le présentait partout en vantant sa fidélité à
Napoléon, ce qui, dans le moment, lui nuisait moins que la difficulté
d'arracher une part à l'avidité universelle. Alexandre se donnait
ainsi beaucoup de mouvement pour plaire, et ce n'était pas trop de
tous ses efforts pour contre-balancer le fâcheux effet de sa
politique.
[En marge: Lord Castlereagh ayant demandé une entrevue à l'empereur
Alexandre, celui-ci se rend chez le ministre anglais.]
À peine avait-il reçu de lord Castlereagh la demande d'un entretien,
qu'il y répondit en se transportant lui-même chez le ministre
britannique. Ce dernier fort touché d'un pareil procédé, se montra
reconnaissant, respectueux autant qu'il devait l'être, mais demeura
Anglais, c'est-à-dire absolu, et en voulant tout ménager, ne ménagea
rien.
[En marge: Long entretien de ces deux personnages.]
[En marge: Lord Castlereagh fait d'abord valoir les services que
l'Angleterre a rendus à la Russie.]
Il s'attacha d'abord à prouver au czar qu'en toutes choses
l'Angleterre avait cherché à lui complaire; qu'elle l'avait aidé en
1812 à conclure la paix de Bucharest avec les Turcs, et à faire
l'acquisition de la Bessarabie; qu'elle avait décidé la Perse à lui
concéder une meilleure frontière vers la mer Caspienne; qu'enfin,
malgré sa répugnance à livrer la Norvége à la Suède, elle y avait
consenti pour assurer définitivement à la Russie la conquête de la
Finlande. Après avoir ainsi établi ses titres à la gratitude de la
Russie, lord Castlereagh prit un à un les traités de Kalisch, de
Reichenbach, de Toeplitz, conclus en février, juin, septembre 1813,
et montra qu'ils prescrivaient formellement aux trois puissances
continentales de partager entre elles le duché de Varsovie, ce qui ne
signifiait pas qu'une des trois le prendrait tout entier pour elle
seule. Puis il passa aux considérations générales, fit valoir les
inquiétudes que la Russie causait à toute l'Europe, insista sur le
trouble qu'elle avait déjà répandu parmi les alliés, et n'hésita pas à
dire que le congrès de Vienne, duquel on espérait faire dater le règne
de la modération et de la justice chez les nations civilisées,
n'offrirait bientôt, si on n'y prenait garde, qu'une scène d'ambition,
capable à elle seule de faire regretter Napoléon. Lord Castlereagh dit
tout cela avec ce langage simple et positif qui n'exagère rien sans
doute, mais qui n'adoucit rien non plus, et rend plus sensible la
gravité des choses en les présentant telles qu'elles sont.
[En marge: Alexandre blessé de l'étalage des services de l'Angleterre,
répond ironiquement, en montrant l'intérêt que l'Angleterre avait à
les lui rendre.]
[En marge: Il discute la valeur des traités de Kalisch, de
Reichenbach, de Toeplitz, qui avaient prescrit le partage du
grand-duché de Varsovie entre les anciens possesseurs de la Pologne.]
[En marge: Ses motifs pour reconstituer la Pologne, et réparer le
grand attentat du dernier siècle contre le droit public européen.]
Malheureusement pas une des quatre puissances qui se disputaient les
lambeaux du continent européen ne pouvait donner une leçon de morale
aux autres, sans que celles-ci fussent en mesure de la lui renvoyer à
l'instant même, et Alexandre, s'il eût voulu tracer le tableau des
ambitions anglaises depuis l'occupation de Malte jusqu'à celle du Cap
et de l'île de France, aurait pu embarrasser cruellement le ministre
britannique. Il se contint, quoique vivement affecté. Cependant il ne
voulut pas rester sous le poids des services que l'Angleterre
prétendait lui avoir rendus, et avec infiniment de tact et de
persiflage, il fit remarquer à lord Castlereagh que la double paix de
la Russie avec la Perse, de la Russie avec la Turquie, avait été
facilitée il est vrai par l'Angleterre, mais pour que les armes russes
devinssent disponibles contre la France; que la Norvége avait été
accordée à Bernadotte, mais pour arracher ce dernier à ses engagements
envers Napoléon; que la Russie pouvait donc se sentir un peu soulagée
du poids de tant de bienfaits, en songeant aux motifs de bienfaiteur.
Passant ensuite aux traités de Kalisch, de Reichenbach, de Toeplitz,
Alexandre montra qu'ils avaient été faits pour une situation à
laquelle ils n'étaient plus applicables; qu'à l'époque de ces traités
on espérait tout au plus opposer quelques bornes à la puissance
jusque-là illimitée de Napoléon, mais non pas le ramener au Rhin, et
surtout le précipiter du trône; qu'à cette prospérité inattendue des
armes communes l'Autriche avait gagné l'Inn, le Tyrol, l'Italie, que
l'Angleterre y avait gagné la Hollande et la Belgique, et qu'il
n'était pas juste que la Russie et la Prusse, qui avaient couru de
bien autres dangers que l'Angleterre, n'eussent aucune part de cet
accroissement inespéré de bonne fortune; que du reste il était engagé,
quant à la Saxe envers son ami le roi de Prusse, quant à la Pologne
envers les Polonais eux-mêmes. À ses yeux, dit Alexandre, le partage
de la Pologne avait été un attentat dont les conséquences morales
n'avaient pas cessé de peser sur l'Europe, et qu'il était honnête et
politique de réparer. Cette réparation la Russie seule en avait les
moyens, car elle possédait la plus grande partie des provinces
polonaises, ce qui n'était le cas, ni de la France qui avait essayé en
vain de reconstituer la Pologne, ni de la Prusse, ni de l'Autriche
qui n'y avaient jamais songé. La Russie en se dépouillant des
provinces qui étaient dans ses mains, pouvait avec un très-léger
sacrifice de la part de la Prusse, sacrifice dont la compensation
était déjà convenue, rétablir la Pologne, la rétablir en royaume
séparé, la doter d'institutions libres, la modérer dans l'usage
qu'elle en ferait, et opérer en un mot une oeuvre qui serait la gloire
de l'Europe et du congrès de Vienne. Il s'était proposé ce noble but,
il était à la veille de l'atteindre, et n'entendait pas y renoncer. Au
surplus, en entrant en Pologne, il avait fait des promesses aux
Polonais pour les détacher de Napoléon, et il avait la résolution de
les tenir. Il n'était pas de ces souverains qui prompts à donner leur
parole dans le besoin, la retiraient avec la même facilité quand le
besoin était passé. Il avait promis, il tiendrait, et croyait avoir
rendu d'assez grands services à l'Europe pour qu'elle eût à son tour
quelque condescendance envers lui.
[En marge: Mélange de finesse et d'exaltation chez Alexandre, qui rend
difficile de démêler ses vrais sentiments.]
Il y avait dans l'empereur Alexandre un mélange de finesse et
d'exaltation romanesque qui ne permettait pas toujours de faire chez
lui la part de la sincérité et celle de l'ambition. Il est bien vrai
que la gloire de rétablir la Pologne le touchait par les plus nobles
côtés de son âme, et il se persuadait presque qu'il faisait un
sacrifice en cédant la Lithuanie et la Volhynie pour construire un
royaume de Pologne, comme si ce royaume une fois constitué n'eût pas
été à lui, mais à un autre. Il s'indignait donc avec une certaine
bonne foi en voyant la résistance qu'il rencontrait.