M. de Talleyrand, après s'être mis d'accord avec M. de Labrador, se

rendit à cette réunion des huit signataires du traité de Paris réduits

à six. Il y arriva le dernier, avec cette attitude à la fois altière

et négligée qui lui était habituelle, avec cette insignifiance de

visage qu'une légère ironie nuançait à peine. Il trouva rassemblés

chez M. de Metternich, autour d'une table, M. de Nesselrode pour la

Russie, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de Metternich pour

l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour la Prusse, M. de

Labrador pour l'Espagne, et enfin le célèbre pamphlétaire de Gentz,

chargé de rédiger les procès-verbaux. Il s'assit entre M. de

Metternich et lord Castlereagh, comme il aurait fait chez lui, puis,

avec une sorte d'indifférence, demanda quel était le but de la

réunion, et à quel titre on y était appelé. M. de Metternich prenant

la parole pour satisfaire aux questions du plénipotentiaire français,

dit qu'on avait voulu assembler les chefs de cabinet pour s'entendre

sur une déclaration qui semblait non-seulement opportune mais

indispensable.--Les chefs de cabinet, reprit M. de Talleyrand en

regardant les assistants, mais M. de Labrador n'a point cette qualité,

M. de Humboldt non plus!--M. de Metternich répondit alors, avec un

certain embarras, que l'Espagne n'ayant d'autre représentant à Vienne

que M. de Labrador, on n'avait pu convoquer que lui, et que M. de

Humboldt était là pour assister M. de Hardenberg, affligé d'une

profonde surdité.--Si les infirmités sont un titre, dit M. de

Talleyrand, j'aurais pu me faire accompagner ici.--Il demanda ensuite

pourquoi on était six et pas huit, si c'étaient les signataires du

traité de Paris qu'on avait voulu réunir, pourquoi surtout on ne

voyait pas assemblés autour de cette table tous les intéressés aux

affaires que le congrès allait traiter, pourquoi, en un mot, on allait

décider à six des intérêts de tous.--On lui fit observer qu'il

s'agissait d'une simple déclaration préalable, que cette déclaration

convenait surtout aux signataires du traité de Paris, qui étaient les

provocateurs de la formation du congrès, que du reste pour la juger il

fallait la lire, et tout de suite on en commença la lecture.

Le texte de cette pièce contenait le mot d'_alliés_ plusieurs fois

répété, et employé de telle façon qu'il s'appliquait évidemment aux

puissances belligérantes qui avaient conclu contre la France

l'alliance de Chaumont. M. de Talleyrand interrompit cette lecture au

mot d'_alliés_, et dit: Je ne connais point d'alliés ici, car les

alliés supposent la guerre, et la guerre a fini le 30 mai 1814.--Puis

il écouta la pièce avec l'attitude d'un homme qui ne comprenait pas,

et qui certainement ne pouvait pas être accusé de manquer

d'intelligence. Il déconcerta ainsi les assistants par des airs de

surprise, par des questions renouvelées coup sur coup, au point de

jeter bientôt la réunion dans une confusion indicible.--Je ne sais,

répéta-t-il, à quel titre nous sommes ici, et quel droit nous avons de

représenter toutes les cours; je ne sais quels sont ceux qui se

donnent la qualification d'alliés, qui prennent sur eux d'ajourner le

congrès à un mois, au lieu de l'assembler immédiatement, pour vérifier

au moins les pouvoirs, sauf à fixer ensuite la forme et l'époque du

travail.--M. de Metternich répondit qu'il ne tenait pas à un mot, que

celui d'_alliés_ venait de l'habitude de le prononcer.--C'est une

habitude à changer, dit M. de Talleyrand, en interrompant M. de

Metternich.--Celui-ci reprenant, ajouta qu'on ne pouvait cependant pas

former une assemblée délibérante, car il faudrait déterminer ceux

qu'on appellerait, le titre auquel on les admettrait, et le degré de

participation qu'on accorderait à chacun d'eux; qu'il était impossible

de donner à un prince possesseur de cinquante mille sujets, le droit

de décider des intérêts de la Russie qui en possédait cinquante

millions; qu'enfin il s'agissait uniquement de déclarer l'ouverture du

congrès, et de demander un mois de répit pour établir l'accord entre

les principaux intéressés, au moyen de communications officieuses et

confidentielles.

[Date en marge: Octob. 1814.]

[En marge: M. de Talleyrand jette la réunion dans une telle confusion,

qu'on se sépare sans avoir rien décidé.]

Ces raisons, excellentes si elles n'avaient pas caché l'arrière-pensée

de tout faire à quatre, ne parurent pas produire grande impression sur

M. de Talleyrand, et il continua de se montrer insensible à tous les

arguments.--Nous ne pouvons pas cependant, dit M. de Hardenberg, faire

décider les affaires de l'Europe par les princes de Lippe et de

Liechtenstein.--Nous ne pouvons pas plus, répliqua M. de Talleyrand,

les faire décider par les représentants de la Prusse et de la

Russie.--Quelqu'un ayant cité Murat comme une preuve de la difficulté

de déterminer les titres d'admission au congrès, Nous ne connaissons

pas cet homme, répliqua M. de Talleyrand avec un mépris singulier, et

avec l'aisance d'un personnage que son passé gênait fort peu. En un

mot, il fit rompre la conférence sans qu'on se fût mis d'accord, et en

laissant les assistants dans un étrange embarras.

[En marge: Grand éclat à Vienne, et grande satisfaction de tous les

États secondaires.]

Assurément c'était un succès que d'avoir empêché le char des quatre

grandes puissances coalisées de rouler si facilement sur le sol de

Vienne. Mais il ne fallait pas pousser trop loin ce succès, car

quelque politique qu'on adoptât, ou celle de s'unir à la Prusse et à

la Russie pour améliorer la condition de la France, ou celle de s'unir

à l'Autriche et à l'Angleterre pour sauver la Saxe, il y avait deux

puissances sur les quatre qu'il importait de détacher des autres, et

qu'il fallait dans cette vue ne pas trop irriter, ne pas même

embarrasser. Il y aurait bien assez d'éclat par l'empressement que

mettraient à ébruiter cette scène tous ceux qui craignaient d'être

exclus, et qui étaient charmés de voir déjoué le projet d'exclusion!

Ils n'y manquèrent pas, en effet, et allèrent raconter partout la

tentative qu'on avait faite pour différer encore la réunion du

congrès, pour concentrer la direction des affaires entre quatre

puissances, et la résistance contre laquelle cette tentative était

venue échouer. Les _quatre_, au contraire, et parmi eux les Prussiens

surtout, eurent grand soin de répéter ce qu'ils avaient déjà dit, que

la France cherchait en vain à cacher ses vues secrètes, qu'au fond

elle n'était que fictivement résignée au traité de Paris, qu'elle

regrettait la ligne du Rhin, et qu'elle voulait tout brouiller pour la

reprendre, calomnie très-peu méritée, et à laquelle il fallut répondre

encore une fois par des affirmations de désintéressement qui étaient

un nouvel engagement de ne rien désirer, de ne rien demander au delà

du traité de Paris.

[En marge: M. de Talleyrand présente une note dans laquelle il

démontre que six États ne peuvent traiter et stipuler pour tous les

autres.]

M. de Talleyrand aggrava cette espèce d'éclat en rédigeant une note

parfaitement raisonnée du reste, et difficile à réfuter, dans laquelle

il démontrait que six puissances, pas plus que huit, ne pouvaient

prononcer pour toutes les autres; que sans doute, s'étant convoquées à

Vienne par le traité de Paris, il était naturel qu'elles prissent

l'initiative de la première déclaration, mais que cette déclaration

devait être conforme aux droits et aux convenances de l'universalité

des États; que pour qu'elle remplît cette condition, il fallait

d'abord convoquer tous les plénipotentiaires, ne serait-ce que pour

vérifier leurs pouvoirs, et constituer régulièrement le congrès, qu'on

pourrait ensuite, ou les diviser en comités afin d'examiner les

questions qui les intéressaient particulièrement, ou les ajourner si

on avait besoin encore de quelques communications confidentielles pour

s'entendre; que cette première réunion n'avait pas les inconvénients

qu'on supposait, car les petits n'avaient nullement la prétention de

décider des affaires des grands, et se bornaient uniquement à vouloir

faire les leurs; qu'au surplus ces inconvénients s'ils étaient réels,

se rencontreraient plus tard comme aujourd'hui; qu'il fallait donc

préalablement s'assembler tous, au moins une fois, pour vérifier les

pouvoirs, sauf à s'ajourner le lendemain, et que l'office des huit

signataires du traité de Paris devait exclusivement consister, 1º à

convoquer cette première réunion, 2º à déterminer le titre auquel on

y serait admis.

[En marge: M. de Talleyrand demande en outre dans sa note qu'on

détermine le principe d'admission au congrès, et veut qu'on exclue

Murat, et qu'on admette le roi de Saxe.]

[En marge: Grand récri de la part de la Russie, de la Prusse, de

l'Autriche, de l'Angleterre.]

[En marge: Ces puissances ne veulent pas qu'on décide par voie

indirecte les questions de la Saxe et de Naples.]

[En marge: Motif particulier de M. de Metternich pour ajourner la

question d'Italie.]

Toute la portée de cette pièce, logiquement irréfutable, était dans la

dernière proposition. M. de Talleyrand voulait en effet qu'on

déterminât le titre d'admission au congrès de manière à faire admettre

le représentant du roi de Saxe et repousser celui du roi de Naples. Il

y eut grand récri de la part de l'Angleterre, de l'Autriche, de la

Russie, de la Prusse, à la lecture de la note française. Premièrement

elles voulaient tout faire sans bruit, à l'amiable, de peur d'avertir

et d'ameuter les intéressés. Secondement, l'idée de réunir le congrès

causait une sorte de frémissement à la Prusse, qui s'attendait à un

orage si on assemblait seulement deux Allemands pour leur parler de la

suppression de la Saxe. Or, c'était faire plus que de leur en parler,

c'était résoudre la question que d'admettre au congrès le représentant

du roi Frédéric-Auguste, comme c'était résoudre aussi la question de

Naples que de rejeter le représentant de Murat. Ce dernier, quoiqu'il

n'inspirât d'intérêt à personne, était de la part de M. de Metternich

l'objet de ménagements, que les méchants cherchaient à expliquer par

une extrême complaisance de cet homme d'État pour la reine de Naples;

mais ils se trompaient, et les vrais motifs étaient tout autres. M. de

Metternich s'était servi de ses relations personnelles avec la cour de

Naples pour l'amener à la coalition, et il en résultait de sa part un

engagement moral qui ne lui permettait guère de livrer Murat, si

celui-ci ne se livrait lui-même par quelque grave faute envers

l'Europe. Or, cette faute était fort à prévoir, et M. de Metternich

voulait l'attendre, pour ne pas se rendre coupable d'une sorte de

trahison. De plus, ayant à tout événement réuni en Bohême, en

Gallicie, en Moravie, 250 mille hommes pour appuyer sa politique

contre les prétentions de la Prusse et de la Russie, et n'en ayant pas

plus de 50 mille en Italie où toutes les têtes fermentaient, et où

Murat comptait 80 mille hommes conduits en partie par des officiers

français, il ne voulait pas, comme il le disait très-sensément,

_mettre le feu partout à la fois_. Même en étant très-pressée de

satisfaire Louis XVIII à l'égard de Naples, la légation française

aurait pu entrer dans les calculs du ministre autrichien, car ce

n'était pas dans des vues sensiblement différentes des nôtres qu'il

cherchait à gagner du temps, et il savait mieux que nous comment s'y

prendre pour arriver au but.

[En marge: Efforts de M. de Gentz pour amener un rapprochement.]

[En marge: Nouvelle entrevue chez M. de Metternich dans laquelle on ne

réussit pas davantage à s'entendre.]

[En marge: On voudrait que M. de Talleyrand retirât sa note, ce qui

est impossible parce qu'elle a été expédiée à la cour d'Espagne.]

[En marge: M. de Talleyrand insiste pour faire déterminer le principe

d'admission au congrès.]

M. de Gentz, très-violent la plume à la main, était infiniment plus

modéré dans les relations d'affaires. Il courut d'une légation à

l'autre, visita notamment celle de France pour amener une

conciliation, car il sentait, et on sentait avec lui, qu'il fallait

ménager beaucoup les mécontents si on désirait éviter un éclat. On

convint de se revoir, et on se revit en effet, tous les six, chez M.

de Metternich. La première chose qu'on demanda à M. de Talleyrand fut

de retirer sa note, à laquelle il était difficile de ne pas répondre,

et plus difficile encore de répondre sans toucher à des questions

extrêmement délicates. M. de Talleyrand était occupé à se défendre

contre une telle exigence, lorsque M. de Labrador trancha la question

en disant que la suppression désirée était impossible, vu que la note

avait déjà été expédiée à sa cour. M. de Metternich cédant alors à un

mouvement d'humeur, dit en s'adressant à M. de Nesselrode: Je crois

que nous aurions mieux fait de traiter nos affaires entre nous.--Comme

il vous plaira, répliqua M. de Talleyrand, et M. de Metternich voulant

qu'il s'expliquât davantage, il ajouta: Je ne paraîtrai plus à vos

réunions, et membre du congrès j'attendrai qu'on le convoque.--C'était

annoncer qu'à la tête des dissidents la France demanderait la réunion

générale du congrès, en refusant de consacrer ce qui se ferait en

dehors du congrès lui-même. La menace était des plus graves. Aussi

tous les assistants désirant ne rien pousser à bout, s'efforcèrent-ils

de se contenir, et d'apporter plus de mesure dans leurs délibérations.

M. de Metternich ayant fait à M. de Talleyrand l'observation

très-fondée qu'il n'y avait rien de prêt, qu'aucune question n'était

même effleurée, et qu'on serait très-embarrassé de se présenter dans

cet état au congrès, M. de Talleyrand lui répondit que relativement à

l'époque de la convocation il était disposé à se rendre, et à concéder

les trois ou quatre semaines dont on croyait avoir besoin pour

préparer le travail, mais à condition qu'on indiquerait pour plus tard

cette réunion générale dont on ne voulait pas actuellement, et qu'on

déterminerait le principe d'admission à peu près en ces termes:

_Serait admis le représentant de tout prince qui avait des territoires

engagés dans la dernière guerre, territoires dont il avait été

antérieurement et universellement reconnu souverain, et qu'il n'aurait

abandonnés ni par cession ni par abdication._

[En marge: On ne veut à aucun prix résoudre le fond par la forme, et

on repousse l'idée de déterminer à l'avance le principe d'admission au

congrès.]

On retombait ainsi dans la difficulté principale, car ce principe

excluait Murat, qui n'avait pas été _universellement reconnu

souverain_, et admettait le roi de Saxe, qui n'avait cédé ses

territoires _ni par cession ni par abdication_. C'était trancher par

une question de forme la question de fond, à l'égard des deux points

les plus difficiles qu'eût à résoudre le congrès. On ne put donc pas

se mettre d'accord, et on se retira. En sortant de cette réunion, lord

Castlereagh essaya de faire entendre raison à M. de Talleyrand, en lui

insinuant que par son obstination il nuisait sans s'en douter aux

solutions qui lui tenaient le plus au coeur. Malheureusement ne

voulant pas avouer que l'Angleterre et l'Autriche étaient prêtes à se

séparer de la Prusse et de la Russie, et ignorant l'art de dire les

choses à demi-mot, il ne parvint guère à se faire comprendre. De son

côté M. de Talleyrand était trop engagé pour pouvoir reculer

facilement.

[En marge: Après de nombreuses allées et venues on sent le besoin de

transiger.]

[En marge: On forme un projet de déclaration commune, en empruntant

des idées aux parties opposées.]

Pourtant on éprouvait de part et d'autre le besoin de transiger, car

les _quatre_ reconnaissaient que le projet de tout résoudre à eux

seuls, en n'admettant les _huit_ ou les _six_ que pour la forme, était

impossible à réaliser en présence de tant d'intérêts alarmés, et M. de

Talleyrand lui-même, quoique plus animé que de coutume, sentait qu'en

piquant sans cesse M. de Metternich et lord Castlereagh, et

principalement M. de Metternich qu'il n'aimait point, il finirait par

unir indissolublement les _quatre_, qui, poussés à bout,

s'entendraient peut-être en sacrifiant tous les intérêts que la

légation française avait mission de défendre. On était donc disposé

aux concessions, et après trois ou quatre jours de nouvelles allées et

venues on finit par transiger, en se servant de la plume habile de M.

de Gentz, et en prenant quelque chose au projet de déclaration de

chacun. On composa de la sorte une rédaction très-générale et

très-évasive, qui concédait à M. de Talleyrand un point essentiel, la

réunion du congrès dans un mois, et à MM. de Metternich et de

Hardenberg un autre point fort essentiel également pour eux, le

silence sur le principe d'admission. On disait en effet dans cette

déclaration que les représentants des huit puissances signataires du

traité de Paris, ayant pris l'engagement de se réunir à Vienne,

avaient tenu cet engagement, qu'il y étaient venus, qu'ils avaient

déjà conféré avec les représentants des diverses cours intéressées,

mais qu'il leur fallait pour se mettre d'accord de plus longues

communications confidentielles, qu'ils proposaient donc d'ajourner le

congrès au 1er novembre, qu'après ce terme le congrès s'assemblerait,

et serait plus en mesure de remplir sa tâche d'une manière conforme à

l'intérêt de l'Europe, à l'attente des contemporains, et à l'estime de

la postérité.

[En marge: Réunion le 8 octobre chez M. de Metternich, pour s'entendre

définitivement.]

[En marge: Entretien préalable dans lequel MM. de Metternich et de

Talleyrand se rapprochent.]

Ce projet rédigé on convint de se réunir le 8 octobre chez M. de

Metternich, en appelant cette fois, non pas six des signataires du

traité de Paris, mais les huit, ce qui consistait à joindre les

représentants de la Suède et du Portugal à ceux de la Russie, de la

France, de la Prusse, de l'Autriche, de l'Angleterre et de l'Espagne.

M. de Metternich engagea M. de Talleyrand à devancer la réunion d'une

heure, afin de s'entendre sur la rédaction définitive. M. de

Talleyrand ayant en effet précédé les autres plénipotentiaires, M. de

Metternich lui dit qu'il avait désiré ce tête-à-tête pour se concerter

avec lui sur la rédaction qu'on allait proposer, et qui le satisferait

certainement. Comme il la cherchait sans la trouver, M. de Talleyrand

lui dit avec un sourire ironique, qui quelquefois éclairait son visage

glacé: La pièce est apparemment en communication _chez les

alliés_.--Ne parlons plus d'alliés, répondit M. de Metternich, puis il

exhorta son interlocuteur à agir de confiance, et à mettre de côté les

tracasseries, si on voulait sauver par de communs efforts des intérêts

qui étaient identiques. M. de Talleyrand se défendit en demandant

comment il se faisait que M. de Metternich lui laissât le soin

d'écarter la Prusse de Dresde, et la Russie de Cracovie. M. de

Metternich aurait pu lui répondre qu'il était tout aussi étonnant de

voir M. de Talleyrand se presser si fort d'épouser les intérêts de

l'Autriche, et ne pas s'en fier à elle du soin de les sauvegarder.

Mais il fallait s'entendre et ne pas se piquer. M. de Metternich

s'efforça de persuader à M. de Talleyrand, que, moyennant qu'on le

laissât faire, il parviendrait à garantir les intérêts qui semblaient

en ce moment si menacés. M. de Talleyrand voulant le forcer à

s'expliquer davantage, en s'expliquant lui-même, lui déclara que la

France ne prétendait à rien pour elle-même, qu'il était prêt à le

signer, mais qu'il y avait des choses auxquelles, dans l'intérêt

général, elle ne consentirait jamais; qu'elle ne consentirait jamais,

par exemple, à ce que la Prusse eût Luxembourg et Mayence, à ce

qu'elle eût Dresde, à ce que la Russie passât la Vistule. Il ajouta

quant au roi de Saxe, qu'il fallait que ce prince se résignât à des

sacrifices, qu'il s'y résignerait, mais que si on voulait lui ôter la

totalité de ses États, la France s'y opposerait. Là-dessus M. de

Metternich interrompant M. de Talleyrand, et lui prenant la main, lui

dit: Nous sommes plus près de nous entendre que vous ne croyez. La

Prusse n'aura ni Luxembourg, ni Mayence; nous ferons de notre mieux

pour conserver au roi de Saxe la plus grande partie de ses États, et

pour tenir la Russie le plus loin possible de l'Oder; mais ayez

patience, et ne nous créez pas d'obstacles inutiles.--Il parla ensuite

à M. de Talleyrand de ce dont celui-ci ne parlait pas, quoique ce fût

son intérêt essentiel.--Je connais, lui dit-il, le but principal que

vous poursuivez ici (il faisait allusion à Naples); la force des

choses est pour vous, mais ne précipitez rien. Vous amèneriez des

événements graves, que ni vous ni moi, ni aucun de nous, ne pourrions

maîtriser.--

M. de Talleyrand affecta sur l'affaire de Naples une complète

tranquillité d'esprit, disant qu'il s'agissait d'une question de

principe, non de famille, et qu'il comptait sur le respect que

l'Europe avait d'elle-même, pour être certain qu'elle ne supporterait

pas plus longtemps en Italie un état de choses qui était à la fois un

scandale et un danger.

[En marge: Réunion des huit signataires du traité de Paris.]

[En marge: Étant accordé le principe que le congrès sera réuni tout

entier sous un mois, M. de Talleyrand demande en outre l'insertion

d'un mot qui indique qu'on veut se conformer au droit public.]

Cette courte explication avait fort adouci M. de Talleyrand, qui dès

ce moment se montra beaucoup plus disposé à transiger. Les autres

diplomates étant assemblés, il fallut les rejoindre. Étaient présents

M. de Nesselrode pour la Russie, M. de Talleyrand pour la France, M.

de Metternich pour l'Autriche, MM. de Hardenberg et de Humboldt pour

la Prusse, lord Castlereagh pour l'Angleterre, M. de Labrador pour

l'Espagne, M. de Palmella pour le Portugal, M. de Loewenhielm pour la

Suède. M. de Gentz tenait la plume. On lut les deux projets de

déclaration restés seuls en discussion, celui qu'avait d'abord proposé

M. de Talleyrand, et celui que M. de Metternich avait fait rédiger en

adoptant une partie de la rédaction française. Ce dernier fut

unanimement préféré, parce qu'en annonçant la réunion générale du

congrès par l'ajournement à un mois, il ne préjugeait rien quant au

principe d'admission. M. de Talleyrand, sentant qu'il fallait céder,

car il avait obtenu le point le plus important, c'est-à-dire

l'engagement de convoquer le congrès, mais voulant remporter encore un

avantage avant de se rendre, annonça qu'il était prêt à adopter le

projet proposé, si à la phrase qui disait qu'au moyen du délai d'un

mois, l'oeuvre du congrès serait plus conforme _à l'attente des

contemporains_, on ajoutait ces mots: _et au droit public de

l'Europe_, lesquels, sans rien préciser, avaient dans sa pensée une

signification qu'il regardait comme très-utile.

[En marge: Vive discussion.]

[En marge: Le mot relatif au respect du droit public est adopté.]

Ces mots soulevèrent un orage. Les Prussiens avaient cru y voir une

allusion à la Saxe et à sa conservation, et ils en étaient transportés

d'effroi et de colère. Il est bien vrai qu'on invoquait le droit

public afin d'en faire une égide à la Saxe. Mais l'allusion, claire

pour les uns, restait fort vague pour les autres, et en tout cas des

allusions ne décidaient pas la question. M. de Hardenberg debout,

criant comme tous ceux qui n'entendent ni eux ni les autres, répétait:

Mais quelle nécessité de parler du droit public? On ne fera

certainement rien de contraire au droit public. Cela va sans

dire....--Si cela va sans dire, répliqua M. de Talleyrand, cela ira

encore mieux en le disant.--Mais que fait là le droit public?

demandait obstinément M. de Humboldt.--Il fait que vous êtes ici,

repartit M. de Talleyrand; car sans lui vous n'y seriez, ni vous, ni

d'autres.--Ce tumulte dura quelques minutes, et ces dix graves

diplomates faisaient du bruit comme l'assemblée la plus nombreuse.

Lord Castlereagh voulant en finir, prit M. de Talleyrand à part, et

lui adressa cette question: Serez-vous enfin plus raisonnable, si on

vous cède sur ce point?--Oui, dit M. de Talleyrand, mais je vous

demande un service. Vous avez de l'influence sur M. de Metternich,

promettez-moi de l'employer contre Murat.--Je vous le promets,

répondit lord Castlereagh.--Donnez-m'en votre parole.--Je vous la

donne.--Après ce court dialogue le ministre britannique s'en alla dire

à ses collègues qu'il était difficile de refuser l'insertion d'un mot

aussi respectable et aussi inoffensif que celui de _droit public_. M.

de Gentz, M. de Metternich, allèrent répéter la même chose à chacun

des assistants, et le mot fut accepté. Le texte suivant fut donc

adopté avec la date du 8 octobre.

[En marge: Texte de la déclaration qui ajourne au 1er novembre la

réunion du congrès.]

DÉCLARATION.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 48 段