et en particulier les Prussiens, se mirent de leur côté à dire que la
France se démasquait déjà; qu'elle avait paru d'abord résignée à son
nouveau sort, mais qu'elle ne l'était point, qu'au fond elle voulait
toujours les rives du Rhin, qu'elle cherchait à tout brouiller pour
les recouvrer, et que si on n'était pas fortement unis contre elle, on
aurait encore à essuyer de sa part de graves dommages. Notre légation,
et le plus actif de ses membres, M. le duc de Dalberg, très-lié avec
les Allemands, répondirent à ces calomnies que la France ne désirait
rien pour elle-même, qu'elle n'avait plus d'ambition, qu'elle ne
songeait à aucun agrandissement, mais qu'elle entendait s'opposer aux
agrandissements excessifs qui menaçaient la sûreté générale de
l'Europe. Il était fâcheux d'être amené sitôt à de semblables
protestations, et d'être obligés de nous déclarer satisfaits après la
conduite tenue à notre égard dans les négociations de Paris. En
attendant un peu au contraire, en ne découvrant pas tout de suite
notre marche, chacun pour nous attirer à lui eût fomenté notre
ambition loin de la dénoncer, et nous aurions reçu des offres au lieu
d'avoir à faire des protestations de désintéressement, qui nous
enchaînaient à notre condition présente encore plus que le traité de
Paris.
[En marge: En huit jours tous les projets sont dévoilés, et
particulièrement ceux de la Russie et de la Prusse.]
Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas huit jours qu'on était à Vienne,
et déjà le secret de chacun était ébruité. On savait que la Russie
voulait toute la Pologne, la Prusse toute la Saxe, que les États
secondaires en étaient indignés, qu'ils cherchaient auprès de la
France un appui offert par celle-ci avec un extrême empressement, que
l'Autriche et l'Angleterre, embarrassées de ce tumulte, persistaient,
malgré les desseins suspects de la Russie et de la Prusse, à tout
faire avec ces dernières, sans bruit, sans participation des autres
puissances. Sous l'éclat des fêtes l'agitation était donc vive,
l'anxiété profonde.
[En marge: Vive irritation d'Alexandre, qui avait cru qu'on ne pouvait
lui rien refuser.]
[En marge: Cette irritation tournée surtout contre la France.]
[En marge: M. de Nesselrode, cherchant à tout calmer, conseille à M.
de Talleyrand de demander une audience à l'empereur Alexandre.]
[En marge: Cette audience est demandée et accordée.]
[En marge: Premier et vif entretien d'Alexandre avec M. de
Talleyrand.]
[En marge: Fermeté respectueuse de M. de Talleyrand.]
[En marge: Froideur avec laquelle se quittent l'empereur de Russie et
le plénipotentiaire français.]
Rien ne saurait rendre l'irritation et surtout l'étonnement de
l'empereur de Russie en ce moment. Il était si convaincu des immenses
obligations de l'Europe envers lui, qu'il avait peine à comprendre la
résistance opposée à ses désirs. Dans son dépit il ne voyait partout
que des ingrats, et dans les Allemands qui refusaient de le laisser
venir jusqu'à l'Oder, et dans les Bourbons qui refusaient de lui
livrer leur cousin le roi de Saxe, et enfin dans l'Autriche et
l'Angleterre elles-mêmes, qui approuvaient au moins de leur silence
les clameurs dont il était l'objet. Alexandre en était même
complétement changé, à ce point que lui d'ordinaire si doux, si
caressant, était devenu tout à coup sec, hautain et amer. Le plus
fort de son irritation était tourné contre nous. Il avait, disait-il,
autant qu'il l'avait pu, arraché la France aux mains de ses
vainqueurs; il avait remis les Bourbons sur leur trône, et le ministre
dirigeant, M. de Talleyrand, à la tête des affaires. Il avait donc
comblé la mesure des bons procédés envers le pays, envers le Roi,
envers le premier ministre, et pourtant il n'avait recueilli
qu'ingratitude de la part des uns et des autres. Louis XVIII avait
affiché aussi peu de considération pour sa personne que pour ses
opinions; il n'avait écouté aucun de ses conseils, n'avait seulement
pas songé à lui offrir le cordon bleu qu'il s'était hâté de donner au
Prince régent d'Angleterre, lui avait même refusé la pairie pour M. de
Caulaincourt, et opposait enfin des obstacles presque offensants au
mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne. Ces griefs
l'empereur Alexandre les énumérait avec colère et très-peu de
discrétion, et les trouvait tous dépassés par l'attitude que M. de
Talleyrand venait de prendre si soudainement à Vienne. Le sage comte
de Nesselrode, constamment appliqué à éteindre les flammes que
d'autres allumaient, aurait voulu calmer l'empereur Alexandre envers
tout le monde, mais particulièrement envers la France, dont il
appréciait singulièrement l'alliance. En conséquence il avait
conseillé à M. de Talleyrand de demander une audience à l'empereur.
Cette démarche était presque un devoir en arrivant à Vienne; elle
plaisait d'ailleurs à M. de Talleyrand, plus disposé à étendre son
rôle qu'à le restreindre. Il demanda en effet cette audience, mais
Alexandre la lui fit attendre plusieurs jours. Le czar répondit enfin,
et reçut le représentant de la France au palais impérial de
Schoenbrunn, où il était établi. Au lieu de se montrer comme
d'ordinaire affectueux et familier, il accueillit M. de Talleyrand
avec hauteur, ce qui n'embarrassa guère l'illustre diplomate, passé
maître dans l'art de conserver sa position en présence des potentats
de la terre. Il le questionna brusquement, et coup sur coup, sur
l'état de la France, comme un homme qui n'attendait pas de très-bonnes
nouvelles de ce qui s'y passait, et qui n'était pas convaincu que
l'Europe eût pris le meilleur parti en rappelant les Bourbons. M. de
Talleyrand répondit avec respect, mais avec fermeté à toutes les
questions de l'empereur Alexandre, et il s'engagea entre eux le
dialogue saccadé qu'on va lire.--Quelle est la situation de votre
pays?--Très-bonne, Sire; aussi bonne que Votre Majesté pouvait le
désirer, meilleure qu'on ne devait l'espérer.--Et l'esprit public?--Il
s'améliore chaque jour.--Et le progrès des idées libérales?--Nulle
part ce progrès n'est plus régulier et plus réel.--Et la presse?--Elle
est libre, sauf quelques restrictions indispensables dans les premiers
temps.--Et l'armée?--Excellente.... Nous avons cent trente mille
hommes sous les drapeaux; nous pouvons en avoir trois cent en un
mois.--Et les maréchaux?--Lesquels, Sire?--Oudinot?--Il est
dévoué.--Soult?--Il a montré de l'humeur dans les premiers moments; on
lui a donné la Bretagne, il est satisfait, et témoigne un grand
dévouement.--Et Ney?--Il souffre de la perte de ses dotations, mais il
dépend de Votre Majesté de mettre fin à cette souffrance.--Et vos
Chambres?... on prétend qu'elles ne sont pas unies avec le
gouvernement.--Qui a pu dire une telle chose à Votre Majesté?... Il y
a, comme dans tout début, quelques difficultés, mais après vingt-cinq
ans de révolutions, il est miraculeux d'être arrivé en quelques mois à
un calme aussi grand que celui dont nous jouissons.--Et vous,
êtes-vous content de votre position?--Sire, la confiance et les bontés
du Roi passent mes espérances.--À chacune de ces réponses, qu'il
donnait à peine le temps d'achever, Alexandre laissait voir sur son
visage une expression d'incrédulité ironique. Mais bientôt abandonnant
cette espèce d'enquête sur l'état de la France, qui aurait fini par
être offensante si la hauteur respectueuse de M. de Talleyrand n'avait
corrigé ce que son rôle avait de pénible, l'empereur Alexandre dit
vivement à celui-ci: Parlons de nos affaires. Les finirons-nous?--Il
dépend de Votre Majesté, dit M. de Talleyrand, de les terminer à sa
plus grande gloire, et au plus grand avantage de l'Europe.--Le czar se
contenant à peine, témoigna autant de surprise que de déplaisir de la
résistance qu'il rencontrait de la part de la France, et dit à M. de
Talleyrand: Il me semblait que les Bourbons me devaient quelque
chose.--M. de Talleyrand, sans contester les obligations du maître
qu'il servait envers Alexandre, lui parla des droits de l'Europe,
qu'il importait de respecter, surtout après avoir renversé un homme
qu'on accusait de les avoir foulés tous aux pieds.--Ces droits de
l'Europe, répondit Alexandre, que vous imaginez aujourd'hui pour me
les opposer, je ne les connais pas. Entre puissances les droits sont
les convenances de chacune. Je n'en admets pas d'autres.--Alors M. de
Talleyrand détournant sa face, et élevant les mains au-dessus de sa
tête, s'écria: Malheureuse Europe! malheureuse Europe! que vas-tu
devenir?--L'empereur, plus irrité qu'arrêté par cette exclamation
significative, lui dit d'un ton que M. de Talleyrand ne lui avait
jamais connu: Eh bien, s'il en est ainsi, la guerre! la guerre! J'ai
deux cent mille hommes en Pologne, qu'on vienne m'en chasser...
D'ailleurs j'ai le consentement de toutes les puissances, vous seuls
me faites obstacle, et rompez un accord près de devenir général.--M.
de Talleyrand, pendant la durée de l'Empire, avait eu à soutenir les
assauts d'un lion autrement redoutable qu'Alexandre. Il se montra plus
affligé que troublé des emportements du czar, lui répondit que la
France ne désirait point la guerre, ne la craignait pas, mais que si
par malheur il fallait la faire, elle la ferait cette fois pour le
maintien des droits de tous, aidée de la sympathie universelle et des
secours de beaucoup d'alliés, car il avait la certitude que l'accord
dont se flattait l'empereur n'existait pas. Après ce pénible
entretien, M. de Talleyrand s'inclinant respectueusement mais
froidement, se dirigea vers la porte du cabinet impérial. Alexandre
alors s'avança vers lui, et lui prit la main, mais avec un mouvement
convulsif qui révélait son trouble et son irritation.
C'est dans ces situations difficiles que M. de Talleyrand, pour
représenter une grande puissance devant une autre, n'avait pas d'égal:
si effectivement les vrais intérêts de la France étaient alors sur
l'Elbe et la Vistule, non sur le Rhin et les Alpes, on ne l'avait
jamais ni mieux ni plus fièrement servie.
[En marge: Après beaucoup de jours perdus, les représentants des
quatre puissances qui voulaient tout diriger à elles seules, sentent
enfin le besoin de penser au congrès, et pour cela se fixent sur le
mode de réunion.]
[En marge: Précédents empruntés aux congrès antérieurs.]
La fin de septembre avait été employée à se donner des fêtes, et à
tenir force propos. Il fallait enfin réunir officiellement le congrès,
sous une forme ou sous une autre, en totalité ou en partie. Les
représentants de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de
l'Angleterre, MM. de Nesselrode, de Hardenberg, de Metternich,
Castlereagh, _les quatre_, comme on les appelait, arrivés les
premiers, et d'autant plus soigneux de renfermer entre eux les
affaires qu'elles paraissaient se compliquer davantage, avaient
cherché quel serait le mode à adopter pour la tenue du congrès, et ils
s'étaient mis secrètement d'accord sur la manière de procéder suivant
eux la meilleure.
[En marge: Difficulté de réunir tous les plénipotentiaires en une
sorte de _constituante_ européenne.]
[En marge: Les _quatre_ se décident à faire prendre l'initiative de
toutes les opérations du congrès aux huit signataires du traité de
Paris.]
Les congrès les plus célèbres des temps passés offraient des
précédents de nature très-diverse, et difficilement applicables à la
circonstance présente. Jamais on n'avait vu les représentants de tous
les États assemblés pour disposer à peu près du monde civilisé,
non-seulement comme territoire, mais comme constitution. Les
plénipotentiaires composant le congrès de Westphalie n'avaient eu à
s'occuper que de l'Allemagne, tandis que les plénipotentiaires appelés
à former le congrès de Vienne avaient à s'occuper de l'Allemagne
d'abord, puis de l'Europe, et même des deux mondes. Il semblait donc
que réunir les ministres des divers États pour délibérer en commun,
était ce qu'il y avait de plus facile et de plus simple. Mais comment
les faire délibérer en commun sur des sujets qui touchaient les uns
essentiellement, les autres accessoirement? Comment faire délibérer,
par exemple, Berne sur le Portugal, le Portugal sur la Norvége, l'un
et l'autre sur la constitution de l'Allemagne et de l'Italie? Comment
donner la même valeur au vote de ceux qui représentaient cinquante
millions d'hommes, et au vote de ceux qui en représentaient un
million, et souvent beaucoup moins? Et si on tenait compte de ces
différences, comment les calculer avec une suffisante précision?
Évidemment c'était impossible, et on ne pouvait réunir les
plénipotentiaires des puissances en une espèce de _constituante_
européenne, car s'il y en avait quelques-uns, comme ceux de
l'Autriche, de la Prusse, de la France, de l'Angleterre, de la Russie,
que tous les intérêts, grands et petits, touchaient également, la
plupart au contraire représentaient des intérêts ou trop étrangers les
uns aux autres, ou trop minimes, pour avoir sur l'ensemble un suffrage
à la fois éclairé et suffisamment proportionnel. De plus il y avait
des plénipotentiaires que les uns voudraient admettre, les autres
rejeter. Ainsi la Prusse et la Russie repoussaient le ministre du roi
de Saxe condamné d'avance par elles comme ayant mérité de perdre sa
couronne, les deux maisons de Bourbon repoussaient l'envoyé du roi
actuel de Naples comme le représentant d'un usurpateur, et personne
enfin ne voulait admettre le fondé de pouvoirs de l'ancienne
république de Gênes, dont on ne reconnaissait plus l'existence. Une
réunion générale et commune était donc impossible, et ce qu'il y
avait de plus naturel, c'était que les signataires du traité de Paris,
qui s'étaient donné ajournement à Vienne, s'emparassent du rôle
qu'avaient joué les puissances médiatrices dans les congrès
antérieurs, et se constituassent intermédiaires, et au besoin arbitres
entre les intéressés. Ainsi les huit signataires du traité de Paris
pouvaient ouvrir le congrès, vérifier les pouvoirs, former pour chaque
question des comités composés des principaux intéressés, s'instituer
arbitres dans les affaires difficiles, amener de la sorte les choses à
un accord, et, après avoir préparé sur chaque point des traités
spéciaux, les confondre dans un traité général, que tous les États,
sans exception, signeraient pour enchaîner l'Europe entière à son
oeuvre. Il est vrai que parmi les huit signataires, deux, le Portugal
et la Suède, allaient se trouver investis du rôle de grandes
puissances, qui n'était guère en rapport avec leur force réelle, et
qu'ils le devraient à la circonstance accidentelle qui les avait
autorisés, à titre de belligérants, à signer la paix du 30 mai avec la
France. Mais l'inconvénient après tout n'était pas bien grave, et on
avait l'avantage de s'appuyer sur un titre légal en quelque sorte, en
faisant intervenir les huit signataires qui avaient convoqué le
congrès.
[En marge: Cette forme très-acceptable à condition qu'elle ne
cacherait pas le projet de tout faire à quatre.]
[En marge: On convient ensuite de former deux comités, un de six pour
les grandes questions européennes, un de cinq pour les affaires
allemandes.]
[En marge: Résolution secrète de ne rien proposer à ces comités
qu'après s'être mis d'accord entre quatre.]
Cette forme était évidemment la seule praticable, la seule bonne, à
condition toutefois que certaines puissances n'en abuseraient pas pour
s'arroger toute l'influence, et elle fut en effet préférée par les
plénipotentiaires de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la
Prusse, occupés à concerter secrètement entre eux la manière de
procéder. Ils convinrent qu'ils s'efforceraient de la faire prévaloir
parmi les nombreux représentants de l'Europe actuellement réunis à
Vienne. Cette question de forme ainsi résolue, restaient deux
questions de fond de la plus haute gravité: le partage des immenses
territoires devenus vacants, et la constitution définitive de
l'Allemagne. Ce qui concernait la Suisse et l'Italie avait son
importance sans doute, mais importance toute spéciale, et intéressant
presque exclusivement la France, l'Autriche et l'Espagne. On pensa
qu'il serait temps de s'en occuper plus tard, lorsque les deux
principales affaires seraient réglées. Il fut donc convenu entre les
_quatre_, qu'on ferait prendre aux huit signataires du traité de Paris
l'initiative de l'ouverture du congrès, et qu'on créerait ensuite deux
comités, l'un pour la distribution des territoires et les affaires
générales de l'Europe, l'autre pour la constitution de l'Allemagne. Le
premier, destiné à être le grand comité européen, devait d'abord
comprendre les _quatre_; mais il n'était pas possible de n'y pas
ajouter la France, et avec la France qui représentait aujourd'hui la
première des deux maisons de Bourbon, l'Espagne qui représentait la
seconde, l'Espagne qu'on espérait avoir avec soi parce qu'elle était
l'Espagne, parce qu'elle avait Ferdinand VII pour roi, parce qu'on
savait les deux maisons de Bourbon actuellement brouillées. Enfin il
fut convenu que tout en appelant pour la forme ces six puissances dans
le grand comité européen, on aurait toujours soin avant de leur
soumettre les questions essentielles, de les décider secrètement à
quatre, ce qui serait un moyen assuré de conserver la direction
exclusive des choses en la partageant en apparence.
Quant aux affaires allemandes on résolut de les confier à l'Autriche
et à la Prusse, qui joueraient par rapport à ces affaires le rôle que
les _quatre_ entendaient jouer par rapport aux affaires européennes,
qui par conséquent les décideraient secrètement à elles deux, puis les
soumettraient pour la forme aux puissances allemandes de second ordre,
telles que la Bavière, le Wurtemberg, le Hanovre. (Ce dernier État
avait été rétabli, et constitué en royaume au profit de la maison
régnante d'Angleterre). La Saxe étant condamnée plus ou moins dans
l'esprit des _quatre_, et fort réduite dans l'esprit de tous, ne
devait pas faire partie du comité allemand, pas plus que les deux
Hesses qui n'étaient point encore rétablies, et la maison de Bade qui
n'était pas jugée assez importante pour y prendre place.
[En marge: Ces vues ayant été divulguées soulèvent de vives
réclamations.]
[En marge: La France se met à la tête des petites puissances pour
déjouer les projets des _quatre_, c'est-à-dire de l'Autriche, de
l'Angleterre, de la Russie et de la Prusse.]
Tel avait été le résultat des premières conférences entre les
ministres des quatre grandes cours, sur l'ouverture et la forme du
congrès, sur la manière surtout d'y répartir l'influence. Il était
étrange et même dérisoire de voir les _quatre_ s'arroger ainsi la
souveraineté universelle, en vertu d'un accord que leur avidité
rendait impossible, et qui devait se briser en éclats au simple énoncé
de leurs prétentions réciproques. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter
sérieusement de leurs menées. Cependant aussitôt que leurs
propositions furent seulement entrevues, et il fallut pour cela peu de
jours, elles excitèrent un soulèvement général. Tous ceux qui se
voyaient exclus des délibérations, et qui craignaient que les exclure
ne fût une manière de les sacrifier, jetèrent les hauts cris, et
demandèrent pourquoi on voulait tout faire à quatre, même à six, même
à huit, et pourquoi on ne convoquait pas le congrès lui-même? La
légation française, profondément blessée d'être laissée en dehors de
ces accords secrets et préalables, avait propagé l'idée de convoquer
le congrès tout entier, et cette idée avait fort réussi auprès des
exclus, qui comprenaient presque tout le monde. Elle avait trouvé un
adhérent zélé dans M. de Labrador, représentant de l'Espagne, homme
sage, qui malgré la mauvaise intelligence régnant entre les cours de
Madrid et de Paris, n'avait pas cru convenable d'apporter cette
mauvaise intelligence à Vienne, et avait voulu que les deux maisons de
Bourbon, ayant les mêmes intérêts à défendre, n'eussent qu'une
attitude, qu'une conduite, qu'un langage. Il suivait en tout M. de
Talleyrand, adoptait ses idées, et répétait ses discours. Ainsi sous
l'influence de la légation française, et surtout sous l'influence des
intérêts alarmés, on n'entendait dans les salons de Vienne demander
qu'une chose: Quand réunira-t-on le congrès? Comment le
convoquera-t-on?--
[En marge: Afin de se donner du temps, les _quatre_ se décident à
provoquer une déclaration au nom des huit signataires du traité de
Paris, qui ajourne le congrès à un mois.]
Le réunir tout entier dans l'état des esprits effrayait les _quatre_.
Pourtant il fallait donner un signe de vie, dire enfin quelque chose à
ces nombreux diplomates rendus à Vienne depuis trois ou quatre
semaines, et attendant vainement une communication. Les _quatre_
résolurent donc, conformément au projet arrêté entre eux, de faire
prendre aux huit signataires du traité de Paris l'initiative au moins
apparente des opérations du congrès, et de faire publier par eux une
déclaration dans laquelle, se fondant sur l'article 32 de ce traité
qui convoquait les représentants de l'Europe à Vienne, on annoncerait
qu'on y était, qu'on s'était livré à un premier examen des graves
questions à résoudre, mais qu'on n'avait pu encore arriver à une
entente complète, qu'en conséquence on s'ajournait à un mois, temps
pendant lequel les communications officieuses seraient employées à
rapprocher les intérêts, à concilier les vues, et que ce temps expiré
on convoquerait le congrès lui-même, suivant le mode jugé le plus
convenable, pour revêtir d'une forme officielle et authentique les
résolutions adoptées.
[En marge: Réunion confidentielle et préparatoire chez M. de
Metternich, où l'on adjoint aux _quatre_ la France et l'Espagne.]
[En marge: Cette réunion confidentielle a lieu le 30 septembre.]
D'après ce projet, M. de Metternich résolut de réunir chez lui, non
pas même les huit signataires du traité de Paris, mais les six
principaux plénipotentiaires qui, dans le plan secrètement arrêté
d'avance, devaient former le grand comité européen, c'est-à-dire les
ministres d'Autriche, d'Angleterre, de Russie, de Prusse, de France,
d'Espagne, et de leur soumettre la déclaration projetée. Cette
réunion, par la forme même des convocations consistant en billets
confidentiels, devait avoir un caractère purement privé, et n'annoncer
d'autre désir que celui de s'entendre entre soi sur une manifestation
devenue indispensable. On était convoqué le 29 pour le 30 septembre,
avec l'intention de dater la déclaration du 1er octobre, et de
s'ajourner au 1er novembre.
[En marge: Embarras dans lequel M. de Talleyrand jette la réunion par
une suite de questions piquantes.]
[En marge: Réponse qu'on essaye de lui faire.]