Poser de telles questions c'est presque les résoudre, et après un

demi-siècle on s'étonne qu'elles aient pu être si singulièrement

envisagées à l'époque dont nous racontons l'histoire. Malheureusement

il n'y avait pas alors plus de gouvernement à l'extérieur qu'à

l'intérieur, et ces questions ne furent pas même soulevées dans le

Conseil royal. De même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne faudrait

pas différer de deux mois la convention du 23 avril, qui nous

dessaisissait de gages précieux sans hâter d'un jour le départ des

armées coalisées, de même qu'on ne s'était pas demandé s'il ne

vaudrait pas mieux remettre à six mois le traité de Paris,

c'est-à-dire à un moment où unies pour nous dépouiller, les puissances

seraient désunies pour se partager nos dépouilles, de même on ne se

demanda pas quel parti il faudrait épouser à Vienne. La défectueuse

organisation du Conseil royal en fut la cause, bien plus que le défaut

de lumières chez les hommes qui le composaient. Ce conseil, comme on

l'a déjà vu, mélange confus de princes, de ministres à portefeuille,

de ministres sans portefeuille, sous un roi bel esprit, distrait,

paresseux, disposé à laisser gouverner, mais non pas à souffrir à côté

de lui un chef de cabinet étendant sur toutes les affaires son active

vigilance, un tel conseil ne pouvait donner que des résultats décousus

comme lui-même. Là où était un ministre spécial doué d'une véritable

capacité, tout allait bien. Ainsi les finances jouissant de cet

avantage, étaient supérieurement conduites. Dans les autres

départements, et surtout dans celui de l'intérieur, les choses étaient

livrées au hasard, et c'étaient les passions du parti dominant qui

gouvernaient. Quant aux affaires extérieures elles avaient été

abandonnées au Roi comme roi, et à M. de Talleyrand comme l'homme

réputé le plus habile de France en ces matières, et on va voir ce qui

en advint.

[En marge: Sentiments du Roi Louis XVIII à l'égard de la politique

étrangère.]

[En marge: Modestie des voeux de Louis XVIII.]

[En marge: Éloignement de Louis XVIII pour les alliances trop

étroites.]

Les vues de Louis XVIII à l'égard des affaires étrangères étaient,

ainsi qu'en toutes choses, modérées et assez sages, mais bornées comme

ses voeux[14]. Heureux d'être rentré dans le royaume de ses pères, de

le recouvrer tout entier, même avec une ou deux places de plus, et un

magnifique musée dont il se souciait peu, il n'avait pas envie

d'accroître ce royaume, et ne faisait pas la réflexion fort simple que

tous les autres États s'étant agrandis, la France en restant ce

qu'elle était en 1792 se trouvait relativement amoindrie, et si elle

parvenait à reconquérir sa supériorité, ne le devrait qu'aux bienfaits

de la Révolution qu'il n'appréciait guère. Louis XVIII avait de la

dignité mais aucune ambition, tenait à la paix, que son âge, ses

infirmités, ses malheurs, l'épuisement de la France, lui rendaient

chère, et avec raison ne voulait pas la compromettre légèrement.

D'ailleurs la manie de se mêler beaucoup des affaires du dehors était

une tradition impériale qui ne lui plaisait pas, et il souhaitait

qu'on jouât à Vienne un rôle digne, pacifique, et profitable en un

point seulement, c'est qu'on le délivrât de la présence de Murat sur

le trône de Naples. Laisser sur l'un des trônes de l'Europe la petite

usurpation, quand la grande était tombée, lui semblait une

inconséquence, une honte pour toutes les puissances, et pour la

France un vrai danger. _Flagilio addit damnum_, disait-il, dans son

goût de rendre sa pensée par des adages latins. En effet il regardait

Naples comme un pied-à-terre où Napoléon pouvait descendre à chaque

instant, d'où il marcherait avec quatre-vingt mille Italiens sur les

Alpes, et de là soulèverait tous les éléments qui fermentaient encore

en France. Attribuant les difficultés qu'il rencontrait dans le

gouvernement intérieur de son royaume, aux intrigues et à l'argent de

Napoléon, il avait refusé de lui payer la rente de deux millions

stipulée par le traité du 11 avril, et voulait qu'on le transportât

lui-même aux Açores. Après cette translation et le détrônement de

Murat, il désirait qu'on ne laissât pas le duché de Parme à

Marie-Louise, autre inconséquence, autre danger, selon lui, de la

politique européenne, et qu'on rendît ce duché à la maison de Parme,

alliée de la maison de Bourbon. Enfin, en sa qualité de fils d'une

princesse saxonne, il aurait trouvé séant pour sa couronne de sauver

le roi de Saxe. Mais il plaçait ce dernier objet bien après les

autres. Pour aucun il n'eût bravé la guerre, ni même un trouble; mais

ce qu'on pourrait avec la politique seule, il souhaitait qu'on le fît.

Il admettait les alliances comme un moyen de la politique, mais il ne

voulait en adopter aucune trop étroitement, car à son avis les

alliances étroites engageaient, et peu à peu menaient à la guerre.

Entre les quatre grandes puissances européennes dont on aurait pu

rechercher l'alliance, il préférait par goût celle de l'Angleterre,

car chez toutes les autres quelque chose lui déplaisait fort, chez la

Russie l'imprudence du souverain, chez la Prusse les opinions beaucoup

trop libérales de la nation, chez l'Autriche la parenté avec

Bonaparte. Il poussait à cet égard la prévention jusqu'à rejeter,

comme on l'a vu, une alliance de famille avec la Russie, alliance qui

aurait pu avoir les plus utiles conséquences. N'ayant d'autres

héritiers que ses neveux, et parmi ces neveux M. le duc d'Angoulême

étant sans enfants, il fallait marier M. le duc de Berry si on

désirait conserver la couronne à la branche aînée. Le comte Pozzo di

Borgo avait donc songé à unir la grande-duchesse Anne, la même que

Napoléon avait dû épouser, à M. le duc de Berry, et il s'en était

occupé avec son ardeur accoutumée, faisant valoir les services déjà

rendus par la Russie et ceux qu'elle pouvait rendre encore, vantant

fort en un mot tous les avantages d'un pareil mariage. Mais Louis

XVIII, outre qu'il considérait un mariage avec les Romanoff comme une

sorte de dérogeance pour la maison de Bourbon, ne voulait s'enchaîner

ni à la Russie ni à l'empereur Alexandre, alléguait les raisons

religieuses, qui en général ne le touchaient guère, exigeait que la

princesse abjurât avant d'arriver en France, et opposait à ce projet

mille froideurs calculées. À choisir une alliance, il eût préféré,

comme nous venons de le dire, celle de l'Angleterre, mais de celle-là

même il ne voulait qu'avec infiniment de réserve. S'entendre avec

l'Angleterre, sans se trop engager avec elle, et grâce à cette entente

se débarrasser de Murat et du prisonnier de l'île d'Elbe, faire rendre

le duché de Parme à la maison d'Étrurie, adoucir quelque peu le sort

du roi de Saxe, composait toute sa politique. Mais pour aucun de ces

objets, excepté peut-être le détrônement de Murat et la translation de

Napoléon dans d'autres mers, il n'eût consenti à braver de sérieuses

complications. Du reste il avait exprimé ces modestes désirs à son

négociateur, l'avait ensuite laissé libre de se conduire comme il

l'entendrait, et avait à peine jeté les yeux sur un volumineux mémoire

rédigé au département des relations extérieures, sous le titre

d'_Instructions_, et embrassant dans tous leurs détails les

innombrables affaires de l'Europe. Il l'avait signé à peu près sans le

lire.

[Note 14: Il n'existe peut-être pas un sujet, dans toute

l'histoire de notre siècle, sur lequel les historiens

étrangers ou français aient été plus mal informés que sur le

congrès de Vienne, et il n'y en a pas de plus important,

puisque c'est dans ce congrès que s'est constituée l'Europe

moderne, et qu'a été fixé un état de choses qui a duré déjà

près de cinquante années. J'écris en ayant sous les yeux les

documents les plus authentiques, soit étrangers, soit

français, et notamment la correspondance secrète de M. de

Talleyrand avec Louis XVIII, et de Louis XVIII avec M. de

Talleyrand. C'est dans celle-là que la partie anecdotique et

personnelle de cette grande scène se trouve rapportée, avec

tous les détails qui pouvaient intéresser un roi spirituel,

malicieux, aimant le scandale, et n'ayant presque aucun

préjugé, si ce n'est celui de son origine à laquelle il ne

trouvait rien d'égal sur la terre. M. de Talleyrand

fournissait les matériaux de cette correspondance à M. de la

Besnardière qui la rédigeait, puis il la recopiait de sa

main. Le Roi répondait le plus souvent lui-même, ou par M.

de Blacas. Quant aux affaires proprement dites, M. le duc de

Dalberg les traitait dans une correspondance spéciale avec

le cabinet, que M. de Jaucourt dirigeait en l'absence de M.

de Talleyrand. Celle-ci moins piquante, mais plus sérieuse,

ne laisse rien à désirer sous le rapport des affaires

elles-mêmes, qui s'y trouvent exposées avec une netteté, une

précision et une connaissance des choses remarquables, mais

toujours, bien entendu, du point de vue auquel la légation

française s'était placée. Je ne puis citer les documents

étrangers auxquels j'ai puisé, mais ils sont également

authentiques, et m'autorisent à considérer comme vrai et

complet le récit qu'on va lire.]

[En marge: Instructions écrites du négociateur français.]

Dans ce mémoire, M. de la Besnardière qui en était le rédacteur, et

qui connaissait profondément le détail des affaires européennes, avait

ajouté aux voeux formés par Louis XVIII, l'expression des désirs de la

France sur quelques autres points. Ainsi les places de Luxembourg et

de Mayence étant sorties de nos mains, il fallait empêcher qu'elles ne

passassent dans celles de la Prusse ou de l'Autriche. On ne pouvait en

effet les laisser avec sécurité que dans les mains de la Hollande ou

de la Bavière. À l'égard de l'Italie, il ne suffisait pas d'en

éloigner Murat au profit de Ferdinand IV, et Marie-Louise au profit de

l'ancienne reine d'Étrurie, il fallait résoudre une question du plus

haut intérêt, celle de la succession au trône dans la maison de

Savoie. Le vieux roi de Sardaigne n'avait pas d'enfants, et n'avait

qu'un héritier privé lui-même de descendance. Il importait par

conséquent d'assurer la succession dans la branche de Carignan, si on

ne voulait pas que, par un mariage, le Piémont échût un jour à la

maison d'Autriche. Enfin il convenait de s'occuper des donataires

français, parmi lesquels figuraient au premier rang quelques

maréchaux, et de sauver, si on le pouvait, leurs dotations du naufrage

général. Tels étaient les points secondaires, mais très-importants,

ajoutés à la tâche de notre négociateur par le rédacteur de ses

instructions.

[En marge: Choix de M. de Talleyrand et du duc de Dalberg pour

représenter la France à Vienne.]

[En marge: Facilité de leur rôle, si on voulait s'en tenir au traité

de Paris.]

[En marge: L'expectative, seule conduite à tenir à Vienne.]

Ce négociateur, tellement indiqué qu'il n'y en avait pas un autre de

possible, était M. de Talleyrand. On lui avait adjoint M. le duc de

Dalberg, qui par sa rare sagacité et ses vastes relations en

Allemagne, était très-propre à le seconder. Du reste Louis XVIII,

comme on vient de le voir, avait par la modération de ses voeux,

singulièrement facilité la tâche de ses deux représentants à Vienne.

Si en effet consentant à s'en tenir au traité du 30 mai, on ne voulait

que renverser Murat, procurer quelques domaines à la maison de Parme,

et maintenir le roi de Saxe dans une partie quelconque de ses États,

on avait la force des choses avec soi, et à peu près la certitude de

réussir. Il était évident que Murat étant en contradiction choquante

avec la situation présente de l'Europe, et n'ayant pour appui que

l'Autriche, engagée avec lui jusqu'à la première faute qu'il

commettrait, dégagerait bientôt celle-ci par ses imprudences, et

succomberait sous l'influence des deux maisons de Bourbon réunies. Il

était à la vérité moins facile de détrôner Marie-Louise, au profit de

la maison de Parme, dans un congrès où dominerait François II. Mais il

n'était pas impossible de trouver à Marie-Louise un dédommagement

dans la vaste étendue de l'Italie; et, quant à la Saxe, il était

certain que l'Autriche ne voudrait pas laisser les Prussiens s'établir

à Dresde, les Russes au pied des montagnes de Bohême, que toutes les

puissances secondaires de l'Allemagne se soulèveraient à la seule

proposition de supprimer un État comme la Saxe, que l'Angleterre ne

pourrait pas fermer l'oreille à leurs plaintes, que le parlement

britannique surtout éclaterait à l'idée de voir la Russie occuper la

Pologne tout entière, et que si à cet ensemble de résistances la

France joignait la sienne, la Russie et la Prusse seraient obligées de

céder. Il n'y avait donc qu'à laisser agir la force des choses, pour

voir s'accomplir les voeux modérés de Louis XVIII. Au contraire si on

était tenté de profiter de ces divisions pour revenir sur le traité de

Paris, en se mettant du côté de la Prusse et de la Russie, le rôle

devenait plus laborieux et plus difficile, mais peu périlleux, et d'un

succès presque aussi assuré, car au fond jamais l'Autriche et

l'Angleterre n'oseraient recommencer la guerre, en ayant, outre la

France, la Prusse et la Russie sur les bras. Dans l'une comme dans

l'autre politique, celle d'une tranquille résignation à la paix de

Paris, ou celle d'une amélioration de frontières tirée des divisions

des puissances, le succès était donc infiniment probable. Cependant

quelque politique qu'on adoptât, il y avait une difficulté, c'était

l'extrême répugnance que l'Europe éprouverait à se diviser devant

nous, et surtout à nous introduire dans ses affaires, car il y aurait

tout à la fois pour elle, confusion d'avouer ses misères intérieures,

et danger de nous rendre un rôle considérable en se servant de nous.

En présence de cette disposition il n'y avait qu'une conduite à tenir

à Vienne: attendre, patienter, ne pas se mettre en avant, laisser les

intérêts se diviser, et une fois divisés venir à nous; faire désirer

en un mot notre intervention, au lieu de l'offrir. Plus nous

l'offririons, plus on la craindrait, et moins on nous la payerait. Une

patience mêlée de fierté était donc la seule attitude à prendre, et

avec grande probabilité de succès, car deux choses étaient certaines,

la division des intérêts, et le besoin qu'ils auraient tous de la

France, et devant ces deux certitudes la politique de l'expectative

devait inévitablement réussir.

Si jamais homme avait été éminemment propre à remplir cette tâche,

c'était M. de Talleyrand. Grand par sa naissance, par son rôle depuis

trente années, par sa manière de vivre, par son imposante et

dédaigneuse nonchalance, ayant presque fait de l'inertie une vertu, et

même une épigramme sous un prince qui avait fait de l'activité un

vice, il semblait que si on devait quelque jour, quelque part, pécher

par impatience, ce ne pouvait pas être M. de Talleyrand à Vienne.

Pourtant le tempérament s'évanouit devant les passions, et tel qui

paraît le plus flegmatique des hommes devient le plus impétueux, dès

qu'il a senti l'aiguillon de l'amour-propre ou de l'ambition. M. de

Talleyrand devait en donner en cette occasion un singulier exemple.

[En marge: Mobiles qui devaient agir sur M. de Talleyrand à Vienne, et

principe dont il voulait se servir.]

[En marge: Le principe de _légitimité_ dont M. de Talleyrand voulait

se servir, inapplicable dans la plupart des cas.]

M. de Talleyrand en effet avait depuis quinze ans joué le premier rôle

dans toutes les réunions européennes; il avait soumis à sa volonté,

et toujours rencontré dans un rang inférieur au sien, les

représentants des puissances qu'il allait avoir devant lui comme

ministres de l'Europe victorieuse. Sous l'Empire M. de Metternich

était à Paris ministre modeste d'une cour vaincue et accablée; M. de

Nesselrode était simple secrétaire d'ambassade. Il devait être pénible

à M. de Talleyrand de ne pas se trouver au moins de niveau avec ces

personnages autrefois si secondaires, et si déférents, et il en devait

résulter chez lui un malaise de position capable de nuire à sa manière

d'être à Vienne. Ne s'épuisant ordinairement ni à penser ni à prévoir,

il n'avait guère cherché si des divisions de l'Europe il pourrait

naître pour la France une occasion d'améliorer sa condition; il

s'était demandé seulement quelle attitude aurait à Vienne la France si

longtemps victorieuse, maintenant vaincue, et quelle attitude il

aurait pour elle. Il s'était dit qu'après avoir représenté le génie

tout puissant, représenter le droit (ce qu'il avait défini par un mot

heureux, et qui avait obtenu un immense succès, celui de

_légitimité_), représenter le droit était un rôle très-digne,

très-convenable, et qui pourrait bien n'être pas inférieur à celui

qu'il avait eu jadis. Il partait donc pour Vienne résolu à s'y faire

une place avec le talisman de la légitimité, qui bon à une infinité de

choses, ne l'était cependant pas à toutes. Certainement pour détrôner

Murat, pour faire respecter le roi de Saxe, le mot était

très-efficace, mais il était loin d'être applicable en toute occasion,

car si on le prenait complétement au sérieux, il fallait ne pas

traiter avec Bernadotte que les puissances s'attachaient à flatter,

mais avec Gustave IV qui courait l'Europe en fugitif; il fallait ne

pas admettre le représentant de Ferdinand VII qui n'était roi qu'au

préjudice de son père Charles IV, lequel loin de renoncer à ses

droits, était prêt à les faire valoir; il fallait appeler les

représentants de Gênes, de Venise, de Malte, des anciens électeurs de

Cologne, de Trèves et de Mayence, et de tant d'autres victimes dont on

se préparait à partager les dépouilles. On eût ainsi rempli le congrès

de fantômes, en laissant en dehors des êtres réels et tout puissants.

Ce mot de légitimité malgré tout ce qu'il contenait de vrai et de

respectable ne pouvait donc pas servir à défendre en ce moment les

plus sérieux intérêts de la France; il faisait sourire les hommes

pratiques qui allaient s'assembler à Vienne, et qui l'employaient ou

l'écartaient suivant le besoin; il avait l'inconvénient de nous mettre

à la suite de l'Autriche et de l'Angleterre, les moins disposées des

puissances à nous relever de notre défaite, il nous enchaînait à leur

politique, et enfin en présence des deux grands partis qui allaient

diviser l'Europe, il nous privait de ce qui faisait notre principale

force, la liberté du choix.

Avec une incontestable supériorité comme négociateur, M. de Talleyrand

arrivait donc à Vienne dans des dispositions qui n'étaient pas les

meilleures peut-être pour tirer parti de notre nouvelle situation.

Qu'il s'y posât grandement, rien n'était plus certain; qu'il y agît

utilement, c'était plus douteux. Toutefois, on pouvait être assuré

que représentée par lui, la France n'aurait ni le rôle ni l'attitude

d'une puissance vaincue, et encore moins humiliée.

[En marge: Arrivée de M. de Talleyrand à Vienne.]

Quoi qu'il en soit, parti le 15 septembre de Paris, il était rendu à

Vienne le 23. C'était l'avant-veille de l'arrivée des souverains, mais

leurs chancelleries, leurs états-majors les avaient précédés de

plusieurs jours, et durant ces jours les langues s'étaient fort

agitées. Beaucoup des choses qu'on avait voulu laisser dans le vague

commençaient à s'éclaircir. Les Russes, les Prussiens, informés des

résolutions de leurs maîtres, ne les avaient guère cachées. Les Russes

disaient tout haut, avec une indiscrétion et une jactance singulières,

qu'il leur fallait la Pologne tout entière; les Prussiens, ne montrant

ni plus de prudence ni plus de modestie, disaient qu'il leur fallait

la Saxe. Les uns et les autres semblaient ne pas croire qu'on pût

refuser ces concessions à leurs immenses services.

[En marge: Émotion dans le sein du congrès en apprenant les

prétentions de la Russie et de la Prusse.]

[En marge: Le désir de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche, de

l'Angleterre, de tout faire à quatre, ne cause pas moins d'émotion.]

[En marge: On tourne les yeux vers la France.]

Ces voeux formulés avec tant d'assurance avaient dès le premier jour

excité une vive émotion dans le congrès. Les princes de second ordre,

allemands et autres, étaient révoltés de voir supprimer un État de

même rang qu'eux, au gré d'un voisin ambitieux, et pour un fait qui

leur était commun à tous, celui d'alliance avec la France impériale.

Les représentants de tous les États, quels qu'ils fussent, étaient

effrayés de voir la Russie qui au commencement du siècle était sur la

Vistule, s'avancer jusqu'à la Wartha et à l'Oder, grâce à la

complicité de la Prusse, et s'en expliquaient hautement. Ils disaient

que ce n'était pas la peine de renverser la domination de Napoléon

pour la remplacer si vite, si complétement, si dangereusement par une

autre. Ce qui les offusquait autant que cette ambition, si hardiment

affichée, c'était la prétention de concentrer entre quatre légations,

celles de Russie, de Prusse, d'Autriche et d'Angleterre, la direction

des affaires, et d'en exclure toutes les autres. On attendait donc la

légation française avec une extrême impatience, et bien qu'on n'aimât

pas la France, surtout dans un lieu où les Allemands abondaient, on

était prêt à se ranger derrière elle, pourvu que, sans rien prétendre

pour elle-même, elle vînt au secours des opprimés, des exclus, des

offensés. On était prêt, en un mot, si c'était gratuitement de sa

part, à se laisser défendre, sauver, venger par elle.

[En marge: M. de Talleyrand en laissant désirer l'action de la France,

aurait eu tout le monde avec lui.]

Il eût suffi d'un peu du flegme habituel de M. de Talleyrand pour

irriter singulièrement tous ces désirs, et les convertir bientôt en

une véritable passion. Mais à peine arrivé à Vienne, il ne résista pas

au spectacle dont il fut témoin. Les ministres de toutes les cours lui

firent l'accueil qui était dû à l'un des plus illustres personnages de

l'Europe, personnage qui après avoir représenté la victoire

représentait aujourd'hui la légitimité, et de plus était le dernier

type de cette dignité élégante d'autrefois, tant prisée en ce moment.

Grands et petits diplomates rendirent hommage à sa personne,

fréquentèrent sa maison, mais pour le sérieux des choses tinrent

envers lui une tout autre conduite. Les _quatre_, c'est-à-dire les

représentants de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, de la

Prusse, en lui montrant beaucoup d'égards, lui parlèrent peu

d'affaires, et laissèrent trop voir qu'on n'entendait pas accueillir

son influence aussi bien que sa personne, et qu'ils prétendaient tout

faire à eux seuls, bien que chez eux l'union des intérêts fût loin

d'égaler celle des intentions. Les représentants des petites cours,

d'ordinaire remuants, bien informés, et assez accoutumés à exciter les

uns contre les autres les ministres des grandes cours, parce qu'ils se

sauvent par les divisions de ceux-ci, se pressèrent autour de M. de

Talleyrand, et soit directement, soit par M. de Dalberg, lui

dévoilèrent le projet qu'avaient les _quatre_ de s'emparer de la

direction des affaires, et surtout de livrer la Saxe à la Prusse, qui

livrerait la Pologne à la Russie. Ces révélations furent accompagnées

de malicieux commentaires sur la forte entente du roi de Prusse et de

l'empereur de Russie, sur la maladresse de lord Castlereagh, sur la

faiblesse de M. de Metternich, prêts, disait-on, à laisser commettre

les attentats les plus odieux contre le droit public, l'un parce qu'il

n'avait pas l'habileté, l'autre parce qu'il n'avait pas le coeur de

les empêcher.

[En marge: Le projet de l'exclure des grandes affaires le pique au

vif, et jusqu'à lui faire perdre le sang-froid qui lui était naturel.]

M. de Talleyrand n'aurait eu qu'à attendre quelques jours, pour voir

le projet des _quatre_ s'évanouir devant la révolte générale. Mais

cette résolution de l'exclure, formée par les grandes puissances, et

dénoncée à lui par les petites, le piqua au vif. Sur-le-champ il se

mit à dire que la France replacée sous la souveraineté du vrai droit,

serait à Vienne, s'il le fallait, le seul représentant de ce droit, et

le représentant désintéressé; qu'il était des inconvenances qu'elle

ne souffrirait point, et des iniquités auxquelles elle ne se prêterait

pas. Ce langage, tenu hautement, produisit une vive sensation,

enchanta les ministres des cours allemandes de second ordre, irrita

profondément ceux de la Prusse et de la Russie, et embarrassa fort

ceux de l'Angleterre et de l'Autriche, mécontents sans doute des

convoitises dont la Pologne et la Saxe étaient l'objet, mais effrayés

de l'orage que la France, à la tête des petites cours, semblait prête

à soulever.

[En marge: Déchaînement des Prussiens contre nous, et contre notre

ambition renaissante.]

[En marge: Nécessité de répondre par des protestations de

désintéressement qui, dans le moment, avaient quelque chose de

très-fâcheux.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 32 / 48 段