Après quelques jours consacrés aux divertissements de tout genre, il

fallait faire succéder à la frivolité des fêtes le sérieux des

affaires, et ce moment, personne n'avait voulu le hâter. En se disant

toujours qu'il importait de rester d'accord, on ne s'était expliqué

sur rien, sauf sur quelques points déjà réglés dans le traité de

Paris. Ainsi il avait été établi par écrit que l'Angleterre aurait la

Belgique et la Hollande pour en composer contre la France le royaume

des Pays-Bas, que l'Autriche recevrait l'Italie jusqu'au Tessin et au

Pô, que la Prusse serait reconstituée et retrouverait son état de

1805, et enfin que la Russie, débarrassée du grand-duché de Varsovie

(essai de Pologne française tenté par Napoléon), en partagerait les

débris à l'amiable avec ses voisins. Mais on était si peu pressé

d'altérer le bonheur général par des contestations, qu'on ne s'était

point entendu sur la part de chacun dans la distribution des

territoires vacants, remettant toujours à la réunion d'automne

l'entente sur les points difficiles et demeurés douteux.

Ces points douteux ne pouvaient concerner ni l'Italie où l'on avait

concédé à l'Autriche la limite du Tessin et du Pô, ni les Pays-Bas où

la frontière française de 1790 avait été prise pour limite définitive;

ces points concernaient le centre de l'Europe, c'est-à-dire les

territoires compris entre la Russie, la Prusse, l'Autriche, et étaient

de nature en effet à susciter de graves difficultés, même des orages.

L'empereur de Russie et le roi de Prusse nourrissaient chacun la

pensée, à peine entrevue par leurs alliés, mais complétement arrêtée

dans leur esprit, d'avoir en entier, l'un la Pologne, l'autre la Saxe.

[En marge: L'empereur de Russie et le roi de Prusse s'étaient seuls

entendus et fortement unis.]

[En marge: Motifs de l'intime union de ces deux princes.]

[En marge: Leur conviction que l'Europe leur devait sa délivrance.]

[En marge: Alexandre voulait la Pologne, et Frédéric-Guillaume la

Saxe.]

[En marge: Raisons par lesquelles ils coloraient cette double ambition

à leurs propres yeux.]

Ces deux princes, pareils d'âge et de position quoique différents de

caractère, avaient commencé leur règne par être fort unis. Divisés par

les événements de 1807, époque où vaincus tous les deux, ils avaient

été fort inégalement traités, car à leur commune défaite Alexandre

avait gagné des provinces, et Frédéric-Guillaume avait perdu la moitié

de ses États, ils s'étaient rapprochés en 1813 sous la dure oppression

de Napoléon, avaient retrouvé leur amitié sur les champs de bataille

de Lutzen et de Leipzig, et s'étaient promis de ne plus se séparer.

Aussi n'avaient-ils rien de caché l'un pour l'autre; ils se disaient

tout, s'entendaient sur tout, et quand Alexandre parlait, on était sûr

que Frédéric-Guillaume allait ouvrir la bouche pour exprimer les mêmes

idées. Or, comme Alexandre non-seulement parlait, mais pensait le

premier, l'un menait l'autre, sans que du reste il en coûtât rien à la

Prusse, car ils avaient aussi fortement uni leurs intérêts que leurs

coeurs. Ces deux princes se portaient réciproquement la plus haute

estime, et se regardaient comme les plus honnêtes gens de leur siècle,

tandis qu'à leurs yeux l'Angleterre était la plus égoïste des

puissances, et l'Autriche la plus astucieuse. Ils se considéraient

aussi comme les sauveurs de l'Europe. À les entendre en effet, si

Alexandre n'avait pas donné le signal de la résistance en 1812, si

Frédéric-Guillaume ne l'avait pas suivi en 1813, si arrivés sur l'Oder

ils n'avaient pas poussé jusqu'à l'Elbe, jusqu'au Rhin, jusqu'à la

Seine, entraînant l'Europe après eux, le monde civilisé serait encore

esclave. Personne donc ne les égalait dans l'estime qu'ils avaient

conçue pour eux-mêmes, et cette estime était fondée à beaucoup

d'égards, car bien que Frédéric-Guillaume laissât voir quelquefois la

duplicité de la faiblesse, Alexandre celle de la mobilité, ils étaient

pleins, le premier de droiture et de modestie, le second de générosité

et de séduction. Mais comme il arrive souvent aux honnêtes gens qui

ont de grandes prétentions à l'honnêteté, ils se tenaient pour

impeccables, et faisaient même de leur ambition une vertu. Si donc

l'un désirait la Pologne, l'autre la Saxe, c'était, à les en croire,

par les plus purs et par les plus respectables motifs. Alexandre

voulait la Pologne uniquement pour la reconstituer. Il avait

effectivement dit et pensé bien souvent dans sa jeunesse, que le

partage de la Pologne par Catherine, Frédéric le Grand et

Marie-Thérèse, était un attentat odieux qu'il fallait absolument

réparer. Fort importuné de voir cette réparation essayée par Napoléon

de 1807 à 1812, et l'ayant à cette époque empêchée tant qu'il l'avait

pu, il croyait que le moment était venu de l'entreprendre pour son

propre compte, et il s'en occupait comme il s'occupait de toute chose,

avec passion. Il avait en outre des facilités particulières pour

l'essayer, puisqu'il possédait la plupart des anciennes provinces

polonaises. En les joignant au grand-duché de Varsovie, comprenant

Varsovie, Thorn, Posen, Kalisch, il pouvait composer un superbe

royaume, qui s'étendrait du Niémen aux Crapacks, auquel il accorderait

des institutions libérales, et dont il se ferait roi, en restant

empereur de toutes les Russies. Il s'appellerait ainsi de ce double

titre d'empereur et roi, qui était le faîte de la puissance humaine,

et serait pour la Russie l'égal ou le supérieur de Catherine et de

Pierre le Grand, puisqu'il aurait dans un seul règne ajouté à l'empire

russe la Finlande, la Bessarabie, la Pologne. Ces rêves d'ambition

étaient à ses yeux des rêves d'humanité. Beaucoup de Polonais qui

avaient toujours pensé que la France était trop loin pour reconstituer

la Pologne, et que la Russie seule pouvait le tenter efficacement,

beaucoup d'autres qui n'avaient commencé à le penser que depuis nos

malheurs, avaient entouré Alexandre, et avaient contribué à enflammer

sa tête. Il se promettait donc d'être le restaurateur de la Pologne,

et le restaurateur libéral, car en la réunissant tout entière sous un

même sceptre, il n'entendait pas lui donner le despotisme russe, mais

quelque chose comme la liberté anglaise. En agissant de la sorte

Alexandre ne se considérait pas du tout comme un conquérant, loin de

là, car au contraire il se dépouillerait, disait-il, de la Lithuanie

et de la Volhynie pour créer ce nouveau royaume, il le placerait

même, s'il le fallait, sous le sceptre de son frère Constantin pour

offusquer moins la jalousie européenne, et n'en garderait que la

suzeraineté. À ses yeux, le congrès de Vienne en se prêtant à cette

oeuvre mettrait le comble à la gloire de l'Europe victorieuse, et

pourrait se dire qu'il avait reconstitué le monde sur les bases de la

justice, de la liberté et de la vraie politique. Il faut pardonner ces

illusions, car c'est quelque chose que d'éprouver le besoin de donner

des apparences honnêtes à son ambition: tant d'autres s'inquiètent si

peu de ce soin, occupés qu'ils sont à la satisfaire, sans songer à la

colorer!

[En marge: Réponse qu'Alexandre et Frédéric-Guillaume croyaient

pouvoir faire aux objections que soulevait leur double ambition.]

Il y avait toutefois à ce beau rêve une objection que l'empereur

Alexandre ne se dissimulait point, mais qu'il ne laissait pas non plus

sans réponse. Les territoires avec lesquels avait été composé le

grand-duché de Varsovie étaient jadis partagés entre la Russie, la

Prusse et l'Autriche. La part principale appartenait à la Prusse, qui

possédait jusqu'à la Vistule, Varsovie comprise. Il fallait donc

enlever cette vaste part à la Prusse, qu'il serait indispensable

d'indemniser ailleurs, et dans ce cas la frontière russe s'avançant de

la Vistule à l'Oder, il faudrait que l'Europe souffrît cette extension

qui deviendrait pour elle un véritable sujet d'alarme, et de plus

serait jugée contraire aux traités de Kalisch (28 février 1813), de

Reichenbach (15 juin 1813), de Toeplitz(9 septembre 1813), traités qui

avaient successivement formé les noeuds de la coalition. D'après ces

traités le grand-duché de Varsovie devait être distribué à l'amiable,

entre les copartageants de la Pologne, conformément à l'ancienne

répartition qu'ils en avaient faite, ou à peu près; de plus la Prusse

devait retrouver dix millions de sujets, et l'Autriche rentrer en

possession de l'Illyrie. Voilà ce qu'on s'était promis les uns aux

autres en formant contre la France la coalition européenne de 1813;

mais les succès inattendus de cette coalition avaient permis de

pousser bien plus loin les restitutions, car l'Autriche au lieu de

recevoir l'Illyrie seule, allait recouvrer le Tyrol et le nord de

l'Italie, en y ajoutant même l'État de Venise qu'elle n'avait pas

autrefois. L'Angleterre, qui eût été bien heureuse d'arracher au

littoral de la France Hambourg et Brême, plus heureuse encore de lui

ôter la Hollande, allait lui enlever même la Belgique, pour la donner

à la maison d'Orange. Si donc tout le monde avait dépassé de beaucoup

ses premiers voeux, la Russie seule, disait Alexandre, devait-elle

être enfermée dans les vues étroites qu'on avait conçues lorsqu'on se

flattait d'atteindre l'Elbe tout au plus, et certainement pas le Rhin?

Évidemment non, et le lot destiné à la Russie devait être

proportionné, comme celui de tous les alliés, aux succès inespérés de

la coalition.

Quant à la Prusse son dédommagement était tout trouvé, c'était la

Saxe, et ce lot obtenu était la réalisation de tous ses voeux. Cette

puissance, depuis que le grand Frédéric l'avait composée de pièces et

de morceaux par le génie réuni des armes et de la politique, avait

toujours présenté une sorte de difformité géographique. Elle offrait

en effet aux yeux de quiconque observait la carte de l'Europe un État

d'une longueur démesurée, s'étendant du Niémen au Rhin, contenant des

échancrures profondes, et surtout dépourvu de consistance au centre.

Dresde ajouté à Berlin, devait corriger en partie cette fâcheuse

configuration, lui procurer en outre le champ d'opérations militaires

dont Napoléon dans le dix-neuvième siècle, et Frédéric dans le

dix-huitième, avaient prouvé l'importance, lui donner pour sujets au

lieu de Polonais désaffectionnés, de bons Allemands, et des meilleurs,

la constituer ainsi la première des puissances allemandes, et préparer

enfin cet avenir d'unité germanique par la Prusse, qui exalte toute

tête prussienne quand on le lui montre en perspective. Tandis

qu'Alexandre croyait devoir à l'humanité de reconstituer la Pologne,

Frédéric-Guillaume croyait devoir à l'Allemagne de lui ménager ce

grand pas vers l'unité, et se flattait de payer de la sorte tout le

sang qu'elle avait versé pour la commune délivrance, ne se disant pas

que c'était l'unité prussienne, bien plus que l'unité germanique à

laquelle il aurait travaillé, que les États secondaires de l'Allemagne

en seraient alarmés au plus haut point, que l'Autriche notamment en

serait révoltée, et que toute l'Europe serait effrayée d'en payer le

prix à la Russie par l'abandon de la Pologne. Comme Alexandre il

trouvait de nombreuses réponses aux objections qu'on pouvait opposer à

ses voeux, car le prisme du désir montre toujours les choses telles

qu'on les veut voir. On avait promis, disait-il, dix millions de

sujets à la Prusse, sans indiquer où on les prendrait, et elle ne

dépasserait pas ce nombre en occupant la Saxe; seulement elle les

prendrait où il lui convenait de les avoir. Le roi de Saxe était un

traître, qui avait déserté la cause de l'Europe, ce n'était donc pas

son intérêt qu'on pouvait alléguer pour empêcher une telle

combinaison. D'ailleurs la Russie et la Prusse réunies n'avaient pas

de contradicteurs à craindre. L'Autriche était si occupée d'assouvir

son avidité en Italie, l'Angleterre dans les deux hémisphères,

qu'elles n'y prendraient garde ni l'une ni l'autre. La France ne

méritait plus de ménagements. Enfin l'Europe avait de telles

obligations à la Russie et à la Prusse, qu'elle ne pouvait pas leur

refuser l'accomplissement de voeux si honnêtes et si légitimes. Telles

étaient les raisons que se donnait Frédéric-Guillaume et qu'il

trouvait excellentes. Du reste entre Alexandre et Frédéric-Guillaume

il y avait parole donnée, et ils arrivaient à Vienne persuadés l'un et

l'autre qu'ils auraient la Pologne et la Saxe.

[En marge: Le soin qu'on avait mis à ne pas s'expliquer, de peur de se

diviser, était cause que l'Angleterre et l'Autriche s'étaient à peine

aperçues des projets de la Prusse et de la Russie.]

[En marge: L'Angleterre, tout occupée de ses propres désirs, ne se

rendait pas du tout compte de ceux de la Prusse et de la Russie.]

[En marge: L'Autriche, plus pénétrante, voyait mieux ce qui se

passait, mais se taisait dans l'intérêt de l'union, et comptait pour

sortir d'embarras sur le temps et la politique.]

Était-il possible que l'Angleterre, que l'Autriche n'eussent point

entrevu ces projets, et si elles les avaient entrevus, qu'elles les

eussent admis sans objection? C'est là sans doute un juste sujet

d'étonnement, quand on pense à la violente opposition qui éclata

bientôt. Mais, comme nous l'avons dit, dans la crainte de troubler

l'union on s'était très-peu expliqué. On avait parlé toujours de la

reconstitution de la Prusse, ce qui était convenu, de la punition du

roi de Saxe, ce qui semblait mérité, du partage du duché de Varsovie,

ce qui résultait des traités. On avait même parlé de la reconstitution

de la Pologne comme de l'une des affaires qui pourraient être

soumises au congrès. Mais tant de choses s'étaient appelées la Pologne

depuis cinquante ans, qu'on pouvait prononcer ce mot sans qu'il

signifiât aucune frontière précise. On était donc resté dans un vague

commode à tout le monde, et d'ailleurs les préoccupations immédiates

avaient détourné des préoccupations plus éloignées. L'Angleterre

toujours pleine des souvenirs du blocus continental, ne songeant qu'à

en empêcher le retour, avait dans cette intention construit le royaume

des Pays-Bas, travaillait à relever celui de Hanovre, voulait assurer

à l'un et à l'autre la Prusse pour alliée, et était prête à tout

concéder à cette puissance pour qu'elle épousât ses vues. L'Autriche,

beaucoup plus prévoyante, avait mieux discerné que l'Angleterre les

projets de Frédéric-Guillaume et d'Alexandre, car il s'agissait pour

elle de laisser la Prusse s'établir à tous les défilés de la Saxe, de

laisser les flots de la race slave s'étendre jusqu'au pied des monts

Crapacks; mais ces inquiétudes n'étaient pas les seules, et, au milieu

de ses prospérités présentes, elle n'avait jamais eu tant de soucis ni

de si graves. Si à l'ouest et au nord la Prusse et la Russie pouvaient

l'inquiéter, elle avait l'Allemagne à reconstituer, sa place

constitutionnelle à y déterminer, l'Italie à organiser, Murat à

contenir, le prisonnier de l'île d'Elbe à surveiller, la France

elle-même à observer, et il fallait prendre garde en s'occupant de ces

divers intérêts, que les soins donnés aux uns ne fissent tort aux

autres. Elle était donc résolue à employer les moyens à son usage,

c'est-à-dire la patience, la finesse, la vigilance, et au besoin la

force. Sur 300 mille hommes dont elle disposait, elle en avait réuni

250 mille en Bohême et en Hongrie, et n'en avait laissé que 50 mille

en Italie, où cependant elle était exposée à avoir sur les bras Murat,

les Italiens et peut-être le prisonnier de l'île d'Elbe. Elle s'était

ainsi, sans le dire, mise en mesure du côté de la Saxe et de la

Pologne, mais plus les difficultés pouvaient devenir grandes, plus

elle voulait en triompher par l'union, par la bonne entente de ce

qu'on appelait _les quatre_, c'est-à-dire de l'Angleterre, de

l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, car à son avis si on

laissait la France et les petites puissances allemandes s'en mêler, on

courait le risque de tomber dans un vrai chaos, d'où jaillirait de

nouveau Lucifer, c'est-à-dire Napoléon, qui n'était pas sorti encore

de la mémoire des hommes, et qui n'avait certainement pas résolu de

s'y effacer, bien qu'il affectât le sommeil profond que supposaient

ses prodigieuses fatigues. Aussi les premiers mots prononcés à Vienne,

avaient-ils été les derniers prononcés à Londres, et on s'était dit

qu'il fallait par-dessus tout rester unis, même au prix des plus

grands sacrifices, et on l'avait dit d'autant plus qu'on sentait venir

le jour où l'on allait cesser de l'être.

[En marge: Ce qui se passait à Vienne, rendait frappante la faute que

la France avait commise, de ne pas différer la conclusion de la paix

de Paris jusqu'au jour où l'Europe se diviserait.]

[En marge: Avantages qu'on aurait pu tirer de ces divisions.]

[En marge: L'inconvénient de condescendre aux voeux de la Russie et de

la Prusse, pour profiter des divisions de l'Europe, n'eût pas été bien

grand.]

Telles étaient donc les dispositions qu'on apportait à Vienne: un

immense désir de maintenir l'union, et une immense avidité fort peu

compatible avec cette union. Si jamais la faute que la France avait

faite de signer si précipitamment le traité de Paris avait été

frappante, c'était dans ce moment où l'Europe était fatalement

condamnée à se diviser, car il était impossible que l'Autriche

consentît à laisser établir la Prusse à Dresde, la Russie à Cracovie,

que les puissances secondaires consentissent à laisser supprimer la

plus respectable d'entre elles, la Saxe, pour un péché qui leur était

commun à toutes, celui de l'alliance avec la France, et que

l'Angleterre laissât commettre tous ces actes d'ambition en face du

parlement britannique. Si au milieu d'une telle division la France

était arrivée à Vienne sans être liée par un traité, sans avoir par

conséquent ses frontières tracées, il est incontestable que sa

position se serait trouvée bien différente de ce qu'elle était à Paris

au mois de mai. Entre la Russie et la Prusse d'une part, voulant à

tout prix la Pologne et la Saxe, et de l'autre l'Angleterre et

l'Autriche résolues à les leur refuser, celui des deux partis qui

aurait eu la France avec lui était assuré d'acquérir une supériorité

tellement décisive, qu'on devait tout faire pour l'avoir avec soi, et

qu'évidemment on n'aurait pas ménagé les concessions pour y réussir.

Les deux puissances les plus portées aux concessions envers la France

étaient naturellement la Russie et la Prusse, car leurs intérêts

étaient sur la Vistule et l'Elbe, non sur le Rhin ou l'Escaut. Il est

donc à peu près certain qu'en nous rangeant de leur côté nous aurions

obtenu de tout autres frontières que celles du traité de Paris.

N'eussions-nous gagné que la ligne des places fortes demandées par nos

négociateurs, que l'avantage eût été déjà grand, et qu'obtenu par la

politique seule, il aurait valu aux Bourbons une popularité qui leur

manquait. C'était donc un vrai malheur que d'arriver à Vienne en

portant au cou la chaîne du traité de Paris. Pourtant le mal n'était

pas sans remède, et il restait des moyens de profiter de la nouvelle

situation. Tout annonçait en effet que le conflit serait des plus

vifs, car la Russie et la Prusse semblaient prêtes à se porter aux

dernières extrémités pour avoir la Pologne et la Saxe. Or, si les

choses étaient poussées jusqu'à nouer des alliances, jusqu'à préparer

la guerre, il n'était pas à supposer qu'on se laissât arrêter par un

vain texte, et qu'on tînt au traité de Paris plus qu'à celui de

Chaumont. Sans doute nous ne pouvions afficher nous-mêmes l'intention

de nous soustraire au traité de Paris, mais en ne nous prononçant pas

trop vite, en laissant entrevoir notre appui, et en mettant un peu de

temps à l'accorder, la Russie et la Prusse étaient si ardentes, que

probablement elles auraient dit elles-mêmes les mots que nous n'osions

pas dire, et nous auraient offert ce que nous n'osions pas demander.

Dans quelle mesure notre condition se serait-elle améliorée, on ne

saurait l'affirmer, mais elle l'aurait été dans une mesure quelconque,

et assurément proportionnée à la gravité du conflit. Ajoutons qu'unis

à la Prusse et à la Russie, le conflit, quel qu'il fût, n'était guère

à craindre pour nous. Il est même probable que l'Angleterre et

l'Autriche n'auraient pas osé braver la guerre, qu'elles auraient

cédé, que nous aurions été par conséquent les arbitres de cette

situation, et les arbitres assez bien récompensés. Par conséquent le

traité de Paris n'était pas une impossibilité, mais une difficulté

qu'on pouvait surmonter avec un peu d'adresse, et on conviendra qu'en

présence d'adversaires qui avaient usé et abusé de la force à notre

égard, l'adresse était bien permise.

Cette manière de se conduire suppose qu'on aurait été décidé à

condescendre aux voeux de la Russie et de la Prusse: mais cette

condescendance était-elle donc si fâcheuse pour nous? La Russie

obtenant toute la Pologne, dont elle avait déjà la plus grande part,

se serait avancée de la Vistule où elle était depuis longtemps

établie, jusqu'à la Wartha. La Prusse obtenant la Saxe, eût confiné de

plus près avec l'Autriche. Ainsi la Russie eût donné plus de souci à

l'Allemagne, la Prusse plus de jalousie à l'Autriche. Était-ce

véritablement à nous Français, à nous en inquiéter? Était-ce à nous à

prendre soin de cette union intime des trois puissances continentales,

qui avait servi à nous vaincre, qui après nous avoir vaincus avait

servi à nous imposer le traité du 30 mai, et qui depuis a tenu pendant

quarante ans notre politique sous le joug d'une coalition permanente?

S'il fallait que par leur position les Prussiens fussent incommodes

pour quelqu'un, ne valait-il pas mieux que ce fût pour l'Autriche en

les mettant à Dresde, que pour nous en les mettant à Cologne et

Aix-la-Chapelle? À la vérité la maison de Saxe étant transportée des

bords de l'Elbe à la gauche du Rhin, comme Alexandre et

Frédéric-Guillaume se proposaient de le faire, l'équilibre germanique,

partie de l'équilibre européen, en eût été un peu plus ébranlé: mais

cet équilibre germanique déjà si profondément atteint dans notre

siècle, quelle était son utilité pour nous et pour toute l'Europe?

C'était d'interposer de petits États entre les grands, afin d'amortir

les chocs entre ces derniers. Or ne valait-il pas mieux dans notre

intérêt que ce qui restait des États germaniques fût interposé entre

nous et la Prusse, pour nous épargner des chocs avec elle, qu'entre la

Prusse et l'Autriche pour épargner des chocs à celles-ci? Et la Saxe

nous ayant abandonnés sur le champ de bataille, l'Europe ayant

dépouillé à notre égard tout esprit de modération, n'étions-nous pas

autorisés plus qu'en aucun temps, plus qu'en aucune occurrence, à

songer à nous, exclusivement à nous?

[En marge: Le Conseil royal ne se mêle pas des questions qu'on avait à

résoudre à Vienne, et les abandonne au Roi et à M. de Talleyrand.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 48 段