place du Peuple. Au nombre de ceux qui s'étaient prosternés devant
lui, on avait vu le pauvre Charles IV, son épouse, le prince de la
Paix, tristes débris de la maison d'Espagne, relégués à Rome comme les
épaves d'un grand naufrage. Pie VII, ordinairement si doux, si modéré,
avait presque dépouillé les qualités de son caractère en remettant les
pieds sur son domaine sacré, et s'était livré aux colères de l'Église
les moins sages, les moins humaines. Il s'était hâté de casser tout ce
que les Français avaient fait de meilleur sous le rapport
administratif, de poursuivre impitoyablement ceux qui les avaient
servis, prêtres ou laïques, d'annuler les ventes des biens d'Église,
et de proclamer enfin le rétablissement des jésuites, ce qui était un
sujet d'inquiétude pour toutes les classes éclairées. Ce n'était pas
le cardinal Consalvi, éloigné à cette époque pour solliciter l'appui
des cours européennes dans l'affaire des Légations, mais le cardinal
Pacca, son remplaçant temporaire, qui inspirait ces imprudentes
déterminations. Le cardinal Maury avait été relégué dans son diocèse
de Montefiascone, avec défense de paraître devant le Saint-Père.
Pourquoi? Pour être devenu prélat de Napoléon que Pie VII avait sacré.
Tous les parents du cardinal avaient été privés des charges qu'ils
occupaient. Les choses étaient poussées à un tel point que Pie VII
commençait lui-même à être confus de ce démenti donné à son généreux
caractère.
[En marge: Relations du Pape avec les Bourbons.]
[En marge: Suite de la négociation ouverte pour la révocation du
Concordat.]
Nous avons déjà exposé les relations du Pape avec le gouvernement des
Bourbons, à propos de la révocation du Concordat. En sollicitant
auprès des Bourbons leur appui dans la question des Légations et des
Marches, Pie VII réclamait, comme on l'a vu naguère, Avignon et
Bénévent. Il suppliait Louis XVIII de ne pas accepter la Charte, à
cause de la liberté des cultes qui s'y trouvait proclamée; il
invoquait en outre la suppression du divorce, un changement à la loi
du mariage qui rendît à l'acte religieux sa supériorité sur l'acte
civil, et une dotation en biens-fonds pour l'Église. En retour,
l'ancien évêque de Saint-Malo, ambassadeur de Louis XVIII, avait
présenté les demandes de sa cour, qui consistaient dans l'abolition
pure et simple du Concordat, et dans la restauration du clergé de
France tel qu'il existait avant 1802. En adressant cette demande au
Saint-Siége avec le respect qu'il lui devait, l'évêque de Saint-Malo
avait néanmoins laissé entendre à Pie VII qu'on était loin d'approuver
son règne, qu'on l'aurait même taxé de faiblesse, si on avait osé
articuler un reproche contre le représentant de Dieu sur la terre.
De son côté le Pape, qui ne voyait rien d'étonnant à réclamer Avignon,
à contester la liberté des cultes, avait trouvé extraordinaire et
blessant qu'on lui demandât de défaire son propre ouvrage par le
rétablissement de l'ancienne Église française, et qu'on osât insinuer
qu'il s'était trompé en signant le Concordat. Sa doctrine et celle de
ses négociateurs, était que le Saint-Siége n'avait pu errer. Si les
Bourbons eussent été conséquents, ils n'auraient pas dû le contester,
mais comme ici tout était inconséquence, le ministre de Louis XVIII,
pour obtenir l'abolition du Concordat, soutenait que le Pape avait pu
errer, et se faisait ainsi gallican, tandis que le Pape s'armait des
doctrines ultramontaines pour défendre dans le Concordat la moins
ultramontaine de ses oeuvres.
Pourtant comme on avait grand besoin les uns des autres, on cherchait
à s'entendre, et Pie VII venait de nommer une congrégation de
cardinaux pour examiner la grave question de la révocation du
Concordat, et résoudre les difficultés nombreuses qu'elle soulevait.
Il y avait dans les réclamations de la cour de France quelque chose
qui convenait infiniment à la cour de Rome, c'était l'augmentation
très-considérable des siéges épiscopaux, et sous ce rapport on était
loin de lui déplaire. Elle avait donc admis cette mesure, non à titre
de révocation du Concordat, mais comme simple augmentation du nombre
des diocèses, ce que l'Église n'a refusé dans aucun temps. Quant aux
personnes, le Pape était également prêt à céder, et voulait bien
rétablir les anciens titulaires encore vivants, au nombre de douze ou
treize, quelque grande que fût pour lui la confusion de remettre en
charge les prélats qu'il avait déposés, mais il exigeait des pensions
bien garanties pour ceux qu'il allait déposer après les avoir élevés,
pensions qu'on ne refusait pas. Néanmoins ces négociations tournaient
en longueur, comme il arrive souvent à Rome, ce qui devait être fort
heureux cette fois pour la considération de Pie VII et pour le
gouvernement des Bourbons, qui ne se doutaient pas du bien qu'on leur
faisait en différant l'accomplissement de leurs désirs.
[En marge: Situation de Naples.]
[En marge: Inquiétudes de Murat, que tout le monde regarde comme ne
devant pas conserver le royaume de Naples.]
Restait Naples et le débris de dynastie impériale subsistant dans ce
royaume. Rien n'égalait l'étonnement de Murat de se voir encore sur le
trône de Naples, si ce n'est l'étonnement qu'éprouvait l'Europe en l'y
voyant. Lorsque dans les premiers jours de 1814, la coalition doutait
encore de sa victoire, l'Autriche, pour détacher Murat de Napoléon,
lui avait garanti le trône de Naples, et l'Angleterre avait confirmé
cette garantie. Maintenant que la coalition était définitivement
victorieuse, elle se repentait de s'être si tôt et si formellement
engagée. Les puissances qui n'avaient pas pris part à cette
négociation blâmaient la précipitation de l'Autriche et de
l'Angleterre, qui étaient confuses de leur ouvrage, et, sans oser le
détruire elles-mêmes, étaient assez disposées à le laisser détruire
par d'autres.
[En marge: Mouvements que se donne Ferdinand IV pour recouvrer son
patrimoine.]
[En marge: Efforts de la princesse Pauline pour réconcilier Murat et
Napoléon.]
Tous les princes d'Italie avaient refusé de reconnaître Murat, et en
particulier le Pape, ce dont Murat s'était vengé, ainsi que nous
venons de le dire, en occupant les Légations et les Marches. Tandis
que Murat avait près de lui ce voisin moralement si puissant qui
refusait de le reconnaître, il avait un autre voisin tout aussi
redoutable, c'était Ferdinand IV, resté roi en Sicile, et de Palerme
où il régnait regardant Murat comme un aventurier qu'une distraction
de l'Europe avait laissé pour un moment sur un trône usurpé. Comme il
fallait s'y attendre, le légitime héritier des Bourbons de Naples
mettait tout en usage pour rentrer dans son patrimoine. Murat pouvait
donc à Naples, comme Marmont à Paris, apprécier ce qu'on gagne à
déserter sa cause naturelle, quelque raison qu'on puisse avoir de la
quitter dans les injustices qu'on a essuyées. Les regrets sont le
commencement du remords, et Murat regrettait déjà vivement d'avoir
abandonné sa vraie cause en abandonnant celle de Napoléon. Sa
belle-soeur, la princesse Pauline, s'appliquait de moitié avec la
reine à lui faire sentir ce qu'il ne sentait que trop, et elle était
partie pour Porto-Ferrajo afin de rapprocher les deux beaux-frères.
[En marge: Murat s'applique à cacher aux puissances ses véritables
dispositions.]
[En marge: Ses soins pour son armée.]
[En marge: Sorte de popularité dont il jouit.]
[En marge: Retour subit des Italiens vers Napoléon.]
Pourtant Murat ne voulait pas donner aux puissances qui venaient de se
réunir à Vienne un prétexte fondé de le détrôner, en se montrant
infidèle à ses engagements, et tandis qu'il envoyait à l'île d'Elbe
des paroles de repentir, il se gardait de toute démarche
compromettante, et tenait toujours envers les puissances le langage
d'un membre de la coalition, bien satisfait d'avoir contribué à
vaincre le tyran de l'Europe. Mais il accueillait les officiers
piémontais ou lombards qui cherchaient asile auprès de lui; il
accueillait également les officiers français qui venaient lui offrir
leurs services, quoiqu'un ordre de Louis XVIII rappelât ces derniers
en France, et payait bien les uns et les autres, car ses finances
étaient en assez bon état. Il s'appliquait à renforcer son armée,
forte déjà de 80 mille hommes, et s'occupait d'elle avec une grande
sollicitude, parce qu'elle était auprès du congrès de Vienne son titre
le plus solide. À Naples même il n'était pas sans quelques partisans,
dans la noblesse et la bourgeoisie, qui craignaient le retour de tout
ce que Ferdinand IV devait amener à sa suite. Cependant, s'il avait
pour lui les classes éclairées qu'il ne froissait pas, il n'avait pas
les lazzaroni, fort sensibles au souvenir de leurs anciens maîtres,
bien qu'il fût souvent applaudi par eux à cause de sa bonne mine qu'il
leur montrait fréquemment en se promenant à cheval dans les rues de
Naples. Il n'était donc pas entièrement impopulaire, mais il n'était
plus ce qu'il avait été pendant quelques mois, c'est-à-dire le héros
de l'Italie. Ce héros était ailleurs, il était à l'île d'Elbe. Après
avoir voulu se débarrasser des droits réunis et de la conscription,
les Italiens étaient bientôt revenus à Napoléon, et ils voyaient en
lui le représentant idéal de leur cause, vaincu et attaché sur un
rocher comme Prométhée. Excepté en Toscane, il n'y avait des Alpes au
détroit de Messine qu'un voeu, c'est que le souverain de l'île d'Elbe
quittât son île, se mît à la tête de l'armée napolitaine, et marchât
sur Milan. Il n'était guère probable qu'il en agît ainsi, car Napoléon
ne serait pas sorti de son île pour tenter avec les Italiens ce qui ne
lui avait pas réussi avec les Français, c'est-à-dire une lutte
désespérée contre l'Europe victorieuse, et pour une cause dont il ne
s'était jamais fort soucié, celle de l'unité de l'Italie. Il est vrai
néanmoins que s'il eût paru tous les hommes que révoltaient le régime
militaire des Autrichiens, la tyrannie dévote du roi de Piémont, la
domination du Sacré Collége, se seraient levés à sa voix, et auraient
fait une de ces tentatives que les Italiens ont renouvelées tant de
fois, et qui ne leur ont pas encore réussi.
Ainsi l'Italie après avoir, comme toutes les contrées de l'Europe,
désiré et invoqué ce qu'on appelait la commune délivrance, en était
fort peu satisfaite. Mais il y avait un pays moins satisfait que tous
les autres, et plus justement indigné des déceptions qui payaient ses
efforts, c'était l'Espagne. Celui-là avait versé des torrents de sang,
et soutenu une lutte héroïque pour rappeler ses rois, et pour prix de
ce sang versé, de cette lutte héroïque, n'avait obtenu qu'une tyrannie
stupide et sanguinaire!
[En marge: Conduite de Ferdinand VII en Espagne.]
[En marge: Il refuse d'abord de s'expliquer avec la Régence, qui lui
demande de prêter serment à la Constitution des Cortès.]
[En marge: Lorsqu'il est rassuré par les témoignages de l'enthousiasme
populaire, Ferdinand s'explique, et repousse la Constitution.]
Ferdinand VII, comme on l'a vu, transporté à la frontière d'Espagne
par ordre de Napoléon, et remis aux troupes espagnoles, était entré à
Girone le 24 mars. De Girone il s'était acheminé vers Saragosse, et
avait trouvé les envoyés de la Régence et des Cortès, qui exigeaient,
avant de lui rendre l'autorité royale, qu'il prêtât serment à la
Constitution de Cadix, à peu près comme avait fait le Sénat à l'égard
de Louis XVIII. Qu'on imagine les Bourbons à Paris, n'ayant point à
ménager l'armée impériale de Fontainebleau, une opinion publique
très-éclairée, et, au lieu de s'appuyer sur les armées étrangères dont
Alexandre dirigeait le bras, s'appuyant uniquement sur une armée
vendéenne, et on devinera tout de suite la conduite que Ferdinand VII
tint en Espagne. Ce prince refusa d'abord de s'expliquer avec les
envoyés de la Régence et des Cortès, et se rendit de Saragosse à
Valence, recueillant sur son chemin les hommages des populations,
enthousiasmées de le revoir et de recouvrer la paix. À Valence on
l'accueillit avec des transports d'allégresse. Les armées elles-mêmes
vinrent lui prêter serment, et ce mouvement, provoqué par sa présence,
continuant à s'accroître, il se crut bientôt assez fort pour
s'expliquer clairement avec les autorités de Madrid. Les hommes sages
étaient bien d'avis qu'il ne pouvait accepter sans changement la
Constitution de Cadix, plus défectueuse encore que notre Constitution
de 1791. Mais le personnage alors le plus distingué de l'Espagne, le
vainqueur de Baylen, le général Castaños, et M. de Cevallos, le plus
éclairé des ministres, lui avaient conseillé de négocier, de se borner
à des modifications à la Constitution, et de ne pas rompre avec des
hommes qui avaient défendu son trône au prix de leur sang. Mais il
était encore plus irrité contre ceux qui prétendaient limiter son
autorité royale après l'avoir sauvée, que contre ceux qui avaient
essayé de la lui ravir pour jamais en l'enfermant à Valençay, et il ne
voulut à aucun prix employer les voies de la conciliation.
Malheureusement les chefs qui dirigeaient les Cortès, aussi peu sensés
que lui, n'étaient pas plus disposés à transiger, et l'accord duquel
aurait pu résulter dès cette époque l'établissement en Espagne
d'institutions raisonnables, était devenu impossible. Ayant reçu par
l'archevêque de Tolède, député de la Régence, la prière de se
prononcer à l'égard de la Constitution, il finit par déclarer qu'il ne
l'accepterait point, renvoya l'archevêque à Madrid, cassa tous les
décrets des Cortès, reprit la plénitude de son autorité, et fit
marcher des corps de troupes sur la capitale.
[En marge: En Espagne le peuple et l'armée ne comprenant pas ce dont
il s'agit, se livrent à leur penchant pour la royauté.]
[En marge: Ferdinand VII entre triomphant à Madrid, et s'y comporte en
roi absolu.]
[En marge: Il proscrit les hommes qui avaient défendu sa couronne, et
rétablit l'inquisition.]
[En marge: Commencement de résistance en Catalogne.]
Le peuple, l'armée, voyant en lui le roi pour lequel ils avaient
combattu si longtemps, ne comprenant rien ou presque rien à la dispute
théorique qui divisait le roi et les Cortès, et regardant même comme
étonnant qu'on lui refusât la royauté après la lui avoir conservée au
prix de tant d'efforts, l'avaient encouragé par leur soumission
enthousiaste à tout oser, et il entra à Madrid en roi absolu,
c'est-à-dire libre de se livrer aux excès qui pouvaient le perdre. À
peine installé dans son palais il éloigna ou emprisonna les hommes qui
avaient lutté avec le plus d'énergie pour sauver sa couronne, relégua
dans son diocèse l'archevêque de Tolède, chef de la Régence, qui avait
soutenu de toutes ses forces la prérogative royale, rétablit
l'inquisition avec ses conséquences, et ajouta au ridicule d'une
restauration impossible l'odieux de la plus noire et de la plus
cruelle ingratitude. Pourtant il restait en Espagne des hommes sur
lesquels les doctrines libérales des Cortès avaient fait impression,
qui, sans les partager complétement, trouvaient absurde la réaction
entreprise, et qui étaient prêts à s'y opposer. Ces hommes existaient
surtout en Catalogne. Une quantité de membres des Cortès s'étaient
joints à eux, et un commencement de résistance semblait s'organiser de
ce côté. En voyant le fils de Charles IV se comporter de la sorte, ils
songeaient à rappeler le vieux roi, auquel, à défaut de lumières, ils
connaissaient de la douceur. Les complications augmentant à vue
d'oeil, Ferdinand VII, qui attribuait le mouvement des esprits aux
intrigues du prince de la Paix retiré à Rome auprès du roi Charles IV,
demanda au Saint-Siége qu'on éloignât cet ancien ministre de son père,
et qu'on l'exilât à Pesaro. Charles IV, toujours fidèle à son favori,
éprouva un violent mouvement de colère en apprenant cette nouvelle, et
manifesta l'intention de quitter Rome, soit pour se rendre à
Barcelone, soit pour se rendre à Vienne, afin de demander à l'Espagne
ou à l'Europe qu'on lui restituât son trône, et qu'on le vengeât d'un
fils dénaturé. On eut beaucoup de peine à le calmer, et il fallut
l'autorité sacrée du Pape pour le retenir.
Tel est le spectacle qu'offrait alors l'Espagne, et en y portant ses
regards c'était le cas de rendre grâce au Sénat de nous avoir préparé
une Constitution raisonnable, aux souverains étrangers de l'avoir
appuyée, à Louis XVIII d'avoir eu la sagesse de l'accepter, et de nous
avoir ainsi épargné l'indigne réaction qui récompensait le dévouement
des Espagnols. Malheureusement, sans égaler l'odieuse conduite de
Ferdinand VII, les Bourbons qui régnaient chez nous, devaient
commettre des fautes qui suffiraient pour rouvrir à Napoléon la
carrière des grandes aventures, et à la France celle des grands
malheurs!
[En marge: Conduite de Ferdinand VII à l'égard des Bourbons de
France.]
[En marge: Il veut faire arrêter Mina sur le territoire français, et
rompt les relations diplomatiques avec la France.]
Ce qui complétera le tableau que nous venons de tracer de l'Espagne,
c'est le court exposé de ses relations avec le cabinet des Tuileries.
En juillet on avait enfin signé le traité de paix que les Pyrénées
rendaient si facile à conclure, et tout s'était borné à se rendre
réciproquement les prisonniers. Mais secrètement la France avait
promis d'aider l'Espagne à obtenir à Vienne une double restitution,
celle de Parme pour la reine d'Étrurie, et celle du trône de Naples
pour Ferdinand IV, réduit depuis huit ans à la Sicile. Du reste il n'y
avait pas grand effort à faire auprès de la cour de France pour la
décider à appuyer de telles réclamations, car elle les aurait élevées
pour son propre compte. Mais au même instant l'Espagne contractait
envers l'Angleterre l'engagement secret de ne pas renouveler avec les
Bourbons le pacte de famille, et rompait brusquement ses relations
diplomatiques avec nous pour le plus étrange motif. Le chef de
guérillas, Mina, des entreprises duquel nous avions eu tant à souffrir
et Ferdinand VII tant à se louer, était au nombre de ceux que le
monarque restauré poursuivait pour cause d'opposition à son autorité
absolue. Ce célèbre partisan s'était réfugié à Bayonne, et le consul
d'Espagne, s'adressant à l'autorité française qui avait eu la
faiblesse d'y consentir, avait opéré son arrestation sur le territoire
français. Louis XVIII et le duc de Berry, indignés l'un et l'autre de
l'outrage fait à la couronne de France, avaient voulu qu'on relâchât
Mina, qu'on destituât l'agent français complice de cet acte illégal,
et qu'on demandât une réparation à la cour d'Espagne. Ferdinand VII
ayant refusé la réparation, et en exigeant une au contraire, les
relations diplomatiques étaient interrompues entre les deux pays.
Ainsi brouillé avec les Espagnols qui lui avaient sauvé sa couronne,
Ferdinand VII était brouillé de plus avec les Bourbons de France, ses
seuls parents, ses seuls alliés dans le monde, et livrait le pacte de
famille à l'Angleterre, sans être même assuré de son appui, car elle
blâmait hautement l'atroce réaction dont il était autant l'instrument
que l'auteur.
[En marge: Causes de l'état où l'Europe était tombée.]
[En marge: Urgence pour le congrès de Vienne de faire cesser cette
anarchie.]
Telle était la situation de l'Europe affranchie de Napoléon, mais
exposée à une sorte de contre-révolution universelle: et ce n'étaient
pas encore tous les maux qui la menaçaient! Après quinze ans de
souffrances causées par l'ambition exorbitante de Napoléon, il
semblait que la chute de ce conquérant insatiable dût servir de leçon,
et apprendre à tout le monde à modérer ses prétentions. Il n'en était
rien pourtant, et les puissances victorieuses paraissaient par le
débordement de leur avidité, bien plus pressées de justifier Napoléon
que de faire bénir sa chute. C'est le triste spectacle qu'elles
donnaient en ce moment à Vienne, où elles avaient pris rendez-vous
pour le 1er août.
[En marge: Voyage des souverains coalisés à Londres.]
[En marge: Accueil enthousiaste qu'ils y reçoivent.]
[En marge: Promesse réitérée de demeurer unis.]
Les souverains alliés, excepté l'empereur François peu ami du bruit,
étaient allés en quittant Paris rendre visite au Prince régent
d'Angleterre, et recevoir à Londres une ovation telle que le peuple
anglais sait en décerner lorsque ses passions s'échauffent, et que
ses intérêts sont satisfaits. On avait depuis quelques mois poussé
bien des acclamations à Rome, à Madrid, à Vienne, à Berlin, mais rien
n'avait égalé les mutuelles félicitations qu'on s'était adressées à
Londres, à l'apparition de l'empereur de Russie et du roi de Prusse.
L'accueil qu'on leur avait fait tenait du délire. Ne voulant pas
troubler ces fêtes magnifiques par des discussions d'intérêts qui
auraient pu altérer la joie universelle, on s'était promis de demeurer
toujours unis, de se faire des sacrifices réciproques s'il en fallait
faire pour rester d'accord, et de maintenir à tout pris l'alliance de
Chaumont, au moyen de laquelle on s'était débarrassé du tyran de
l'Europe. La France, quoique rendue aux Bourbons, n'était pas assez
résignée, disait-on, Napoléon, relégué à l'île d'Elbe, n'était pas
assez oublié, pour que des événements imprévus ne pussent surgir, dont
on ne triompherait que par le maintien de l'union commune. On s'était
donc, sans s'expliquer sur les futurs arrangements européens, juré de
nouveau une éternelle amitié, et promis de se retrouver à Vienne dans
les mêmes sentiments.
[En marge: Le congrès de Vienne renvoyé au mois de septembre.]
D'après l'article 32 du traité de Paris, qui fixait à deux mois
l'époque du prochain congrès, on aurait dû être réunis le 1er août.
Mais ce terme étant trop rapproché pour tout ce qu'on avait à faire,
on avait remis au mois de septembre la réunion convenue.
[En marge: Entrée des souverains à Vienne.]
[En marge: Tableau de Vienne à la veille du congrès.]
[En marge: Situation du roi de Saxe, prisonnier à Berlin, et de
Marie-Louise, reléguée à Schoenbrunn.]
Après les fêtes de Londres le roi de Prusse, malgré sa modestie, était
allé recevoir les félicitations de ses sujets. L'empereur Alexandre
s'était rendu de son côté à Varsovie, pour échauffer les Polonais en
faveur d'une prétendue reconstitution de la Pologne qu'il méditait, et
les deux monarques n'avaient pu arriver à Vienne que le 25 septembre.
Ils y avaient fait une entrée magnifique, digne de leur joie et de
leurs succès. L'empereur François, se prêtant à toutes ces
représentations pour ses alliés bien plus que pour lui-même, s'était
porté à la rencontre des monarques alliés, les avait embrassés en
présence de son peuple, et il était ensuite rentré avec eux dans sa
capitale, au milieu de l'enthousiasme des habitants. On avait vu
accourir successivement les rois de Bavière, de Wurtemberg, de
Danemark, et après eux tous les princes allemands, italiens,
hollandais, qui avaient un intérêt quelconque à défendre dans les
futures négociations. Les princesses abondaient à Vienne autant que
les princes, et on y voyait figurer la grande-duchesse Catherine,
soeur d'Alexandre, veuve du duc d'Oldenbourg, princesse spirituelle,
active, et exerçant une certaine influence. À ces têtes couronnées
s'étaient joints les généraux et les diplomates de la coalition,
impatients de se complimenter de leurs succès militaires ou
politiques, les uns venant seulement recueillir des éloges et jouir du
triomphe commun, les autres venant siéger au congrès pour le compte de
leurs gouvernements, tous avides de récompenses, de fêtes, de
plaisirs, de nouvelles, et composant la plus éblouissante, la plus
tumultueuse réunion qui fut jamais. Il n'y manquait que l'infortuné
roi de Saxe, prisonnier à Berlin pour avoir été surpris le dernier
dans l'alliance de la France, et Marie-Louise, reléguée dans le palais
de Schoenbrunn d'où elle entendait avec une sorte d'envie le bruit
des fêtes, occupée non de rejoindre son époux à l'île d'Elbe, mais de
disputer aux deux maisons de Bourbon son duché de Parme, et dirigée
dans le soin de ses intérêts par M. de Neiperg qu'on lui avait donné
pour l'accompagner, officier distingué, se mêlant à la fois de guerre
et de diplomatie, l'informant de tout ce qu'elle avait avantage à
connaître, et, dans le profond isolement où elle était tombée,
commençant à devenir pour elle un conseiller, un avocat, un ami.
[En marge: Soins qu'on avait mis à ne s'expliquer sur rien, de peur de
n'être pas d'accord.]