Rome venait de recouvrer le Pape, et l'avait reçu à genoux sur la

place du Peuple. Au nombre de ceux qui s'étaient prosternés devant

lui, on avait vu le pauvre Charles IV, son épouse, le prince de la

Paix, tristes débris de la maison d'Espagne, relégués à Rome comme les

épaves d'un grand naufrage. Pie VII, ordinairement si doux, si modéré,

avait presque dépouillé les qualités de son caractère en remettant les

pieds sur son domaine sacré, et s'était livré aux colères de l'Église

les moins sages, les moins humaines. Il s'était hâté de casser tout ce

que les Français avaient fait de meilleur sous le rapport

administratif, de poursuivre impitoyablement ceux qui les avaient

servis, prêtres ou laïques, d'annuler les ventes des biens d'Église,

et de proclamer enfin le rétablissement des jésuites, ce qui était un

sujet d'inquiétude pour toutes les classes éclairées. Ce n'était pas

le cardinal Consalvi, éloigné à cette époque pour solliciter l'appui

des cours européennes dans l'affaire des Légations, mais le cardinal

Pacca, son remplaçant temporaire, qui inspirait ces imprudentes

déterminations. Le cardinal Maury avait été relégué dans son diocèse

de Montefiascone, avec défense de paraître devant le Saint-Père.

Pourquoi? Pour être devenu prélat de Napoléon que Pie VII avait sacré.

Tous les parents du cardinal avaient été privés des charges qu'ils

occupaient. Les choses étaient poussées à un tel point que Pie VII

commençait lui-même à être confus de ce démenti donné à son généreux

caractère.

[En marge: Relations du Pape avec les Bourbons.]

[En marge: Suite de la négociation ouverte pour la révocation du

Concordat.]

Nous avons déjà exposé les relations du Pape avec le gouvernement des

Bourbons, à propos de la révocation du Concordat. En sollicitant

auprès des Bourbons leur appui dans la question des Légations et des

Marches, Pie VII réclamait, comme on l'a vu naguère, Avignon et

Bénévent. Il suppliait Louis XVIII de ne pas accepter la Charte, à

cause de la liberté des cultes qui s'y trouvait proclamée; il

invoquait en outre la suppression du divorce, un changement à la loi

du mariage qui rendît à l'acte religieux sa supériorité sur l'acte

civil, et une dotation en biens-fonds pour l'Église. En retour,

l'ancien évêque de Saint-Malo, ambassadeur de Louis XVIII, avait

présenté les demandes de sa cour, qui consistaient dans l'abolition

pure et simple du Concordat, et dans la restauration du clergé de

France tel qu'il existait avant 1802. En adressant cette demande au

Saint-Siége avec le respect qu'il lui devait, l'évêque de Saint-Malo

avait néanmoins laissé entendre à Pie VII qu'on était loin d'approuver

son règne, qu'on l'aurait même taxé de faiblesse, si on avait osé

articuler un reproche contre le représentant de Dieu sur la terre.

De son côté le Pape, qui ne voyait rien d'étonnant à réclamer Avignon,

à contester la liberté des cultes, avait trouvé extraordinaire et

blessant qu'on lui demandât de défaire son propre ouvrage par le

rétablissement de l'ancienne Église française, et qu'on osât insinuer

qu'il s'était trompé en signant le Concordat. Sa doctrine et celle de

ses négociateurs, était que le Saint-Siége n'avait pu errer. Si les

Bourbons eussent été conséquents, ils n'auraient pas dû le contester,

mais comme ici tout était inconséquence, le ministre de Louis XVIII,

pour obtenir l'abolition du Concordat, soutenait que le Pape avait pu

errer, et se faisait ainsi gallican, tandis que le Pape s'armait des

doctrines ultramontaines pour défendre dans le Concordat la moins

ultramontaine de ses oeuvres.

Pourtant comme on avait grand besoin les uns des autres, on cherchait

à s'entendre, et Pie VII venait de nommer une congrégation de

cardinaux pour examiner la grave question de la révocation du

Concordat, et résoudre les difficultés nombreuses qu'elle soulevait.

Il y avait dans les réclamations de la cour de France quelque chose

qui convenait infiniment à la cour de Rome, c'était l'augmentation

très-considérable des siéges épiscopaux, et sous ce rapport on était

loin de lui déplaire. Elle avait donc admis cette mesure, non à titre

de révocation du Concordat, mais comme simple augmentation du nombre

des diocèses, ce que l'Église n'a refusé dans aucun temps. Quant aux

personnes, le Pape était également prêt à céder, et voulait bien

rétablir les anciens titulaires encore vivants, au nombre de douze ou

treize, quelque grande que fût pour lui la confusion de remettre en

charge les prélats qu'il avait déposés, mais il exigeait des pensions

bien garanties pour ceux qu'il allait déposer après les avoir élevés,

pensions qu'on ne refusait pas. Néanmoins ces négociations tournaient

en longueur, comme il arrive souvent à Rome, ce qui devait être fort

heureux cette fois pour la considération de Pie VII et pour le

gouvernement des Bourbons, qui ne se doutaient pas du bien qu'on leur

faisait en différant l'accomplissement de leurs désirs.

[En marge: Situation de Naples.]

[En marge: Inquiétudes de Murat, que tout le monde regarde comme ne

devant pas conserver le royaume de Naples.]

Restait Naples et le débris de dynastie impériale subsistant dans ce

royaume. Rien n'égalait l'étonnement de Murat de se voir encore sur le

trône de Naples, si ce n'est l'étonnement qu'éprouvait l'Europe en l'y

voyant. Lorsque dans les premiers jours de 1814, la coalition doutait

encore de sa victoire, l'Autriche, pour détacher Murat de Napoléon,

lui avait garanti le trône de Naples, et l'Angleterre avait confirmé

cette garantie. Maintenant que la coalition était définitivement

victorieuse, elle se repentait de s'être si tôt et si formellement

engagée. Les puissances qui n'avaient pas pris part à cette

négociation blâmaient la précipitation de l'Autriche et de

l'Angleterre, qui étaient confuses de leur ouvrage, et, sans oser le

détruire elles-mêmes, étaient assez disposées à le laisser détruire

par d'autres.

[En marge: Mouvements que se donne Ferdinand IV pour recouvrer son

patrimoine.]

[En marge: Efforts de la princesse Pauline pour réconcilier Murat et

Napoléon.]

Tous les princes d'Italie avaient refusé de reconnaître Murat, et en

particulier le Pape, ce dont Murat s'était vengé, ainsi que nous

venons de le dire, en occupant les Légations et les Marches. Tandis

que Murat avait près de lui ce voisin moralement si puissant qui

refusait de le reconnaître, il avait un autre voisin tout aussi

redoutable, c'était Ferdinand IV, resté roi en Sicile, et de Palerme

où il régnait regardant Murat comme un aventurier qu'une distraction

de l'Europe avait laissé pour un moment sur un trône usurpé. Comme il

fallait s'y attendre, le légitime héritier des Bourbons de Naples

mettait tout en usage pour rentrer dans son patrimoine. Murat pouvait

donc à Naples, comme Marmont à Paris, apprécier ce qu'on gagne à

déserter sa cause naturelle, quelque raison qu'on puisse avoir de la

quitter dans les injustices qu'on a essuyées. Les regrets sont le

commencement du remords, et Murat regrettait déjà vivement d'avoir

abandonné sa vraie cause en abandonnant celle de Napoléon. Sa

belle-soeur, la princesse Pauline, s'appliquait de moitié avec la

reine à lui faire sentir ce qu'il ne sentait que trop, et elle était

partie pour Porto-Ferrajo afin de rapprocher les deux beaux-frères.

[En marge: Murat s'applique à cacher aux puissances ses véritables

dispositions.]

[En marge: Ses soins pour son armée.]

[En marge: Sorte de popularité dont il jouit.]

[En marge: Retour subit des Italiens vers Napoléon.]

Pourtant Murat ne voulait pas donner aux puissances qui venaient de se

réunir à Vienne un prétexte fondé de le détrôner, en se montrant

infidèle à ses engagements, et tandis qu'il envoyait à l'île d'Elbe

des paroles de repentir, il se gardait de toute démarche

compromettante, et tenait toujours envers les puissances le langage

d'un membre de la coalition, bien satisfait d'avoir contribué à

vaincre le tyran de l'Europe. Mais il accueillait les officiers

piémontais ou lombards qui cherchaient asile auprès de lui; il

accueillait également les officiers français qui venaient lui offrir

leurs services, quoiqu'un ordre de Louis XVIII rappelât ces derniers

en France, et payait bien les uns et les autres, car ses finances

étaient en assez bon état. Il s'appliquait à renforcer son armée,

forte déjà de 80 mille hommes, et s'occupait d'elle avec une grande

sollicitude, parce qu'elle était auprès du congrès de Vienne son titre

le plus solide. À Naples même il n'était pas sans quelques partisans,

dans la noblesse et la bourgeoisie, qui craignaient le retour de tout

ce que Ferdinand IV devait amener à sa suite. Cependant, s'il avait

pour lui les classes éclairées qu'il ne froissait pas, il n'avait pas

les lazzaroni, fort sensibles au souvenir de leurs anciens maîtres,

bien qu'il fût souvent applaudi par eux à cause de sa bonne mine qu'il

leur montrait fréquemment en se promenant à cheval dans les rues de

Naples. Il n'était donc pas entièrement impopulaire, mais il n'était

plus ce qu'il avait été pendant quelques mois, c'est-à-dire le héros

de l'Italie. Ce héros était ailleurs, il était à l'île d'Elbe. Après

avoir voulu se débarrasser des droits réunis et de la conscription,

les Italiens étaient bientôt revenus à Napoléon, et ils voyaient en

lui le représentant idéal de leur cause, vaincu et attaché sur un

rocher comme Prométhée. Excepté en Toscane, il n'y avait des Alpes au

détroit de Messine qu'un voeu, c'est que le souverain de l'île d'Elbe

quittât son île, se mît à la tête de l'armée napolitaine, et marchât

sur Milan. Il n'était guère probable qu'il en agît ainsi, car Napoléon

ne serait pas sorti de son île pour tenter avec les Italiens ce qui ne

lui avait pas réussi avec les Français, c'est-à-dire une lutte

désespérée contre l'Europe victorieuse, et pour une cause dont il ne

s'était jamais fort soucié, celle de l'unité de l'Italie. Il est vrai

néanmoins que s'il eût paru tous les hommes que révoltaient le régime

militaire des Autrichiens, la tyrannie dévote du roi de Piémont, la

domination du Sacré Collége, se seraient levés à sa voix, et auraient

fait une de ces tentatives que les Italiens ont renouvelées tant de

fois, et qui ne leur ont pas encore réussi.

Ainsi l'Italie après avoir, comme toutes les contrées de l'Europe,

désiré et invoqué ce qu'on appelait la commune délivrance, en était

fort peu satisfaite. Mais il y avait un pays moins satisfait que tous

les autres, et plus justement indigné des déceptions qui payaient ses

efforts, c'était l'Espagne. Celui-là avait versé des torrents de sang,

et soutenu une lutte héroïque pour rappeler ses rois, et pour prix de

ce sang versé, de cette lutte héroïque, n'avait obtenu qu'une tyrannie

stupide et sanguinaire!

[En marge: Conduite de Ferdinand VII en Espagne.]

[En marge: Il refuse d'abord de s'expliquer avec la Régence, qui lui

demande de prêter serment à la Constitution des Cortès.]

[En marge: Lorsqu'il est rassuré par les témoignages de l'enthousiasme

populaire, Ferdinand s'explique, et repousse la Constitution.]

Ferdinand VII, comme on l'a vu, transporté à la frontière d'Espagne

par ordre de Napoléon, et remis aux troupes espagnoles, était entré à

Girone le 24 mars. De Girone il s'était acheminé vers Saragosse, et

avait trouvé les envoyés de la Régence et des Cortès, qui exigeaient,

avant de lui rendre l'autorité royale, qu'il prêtât serment à la

Constitution de Cadix, à peu près comme avait fait le Sénat à l'égard

de Louis XVIII. Qu'on imagine les Bourbons à Paris, n'ayant point à

ménager l'armée impériale de Fontainebleau, une opinion publique

très-éclairée, et, au lieu de s'appuyer sur les armées étrangères dont

Alexandre dirigeait le bras, s'appuyant uniquement sur une armée

vendéenne, et on devinera tout de suite la conduite que Ferdinand VII

tint en Espagne. Ce prince refusa d'abord de s'expliquer avec les

envoyés de la Régence et des Cortès, et se rendit de Saragosse à

Valence, recueillant sur son chemin les hommages des populations,

enthousiasmées de le revoir et de recouvrer la paix. À Valence on

l'accueillit avec des transports d'allégresse. Les armées elles-mêmes

vinrent lui prêter serment, et ce mouvement, provoqué par sa présence,

continuant à s'accroître, il se crut bientôt assez fort pour

s'expliquer clairement avec les autorités de Madrid. Les hommes sages

étaient bien d'avis qu'il ne pouvait accepter sans changement la

Constitution de Cadix, plus défectueuse encore que notre Constitution

de 1791. Mais le personnage alors le plus distingué de l'Espagne, le

vainqueur de Baylen, le général Castaños, et M. de Cevallos, le plus

éclairé des ministres, lui avaient conseillé de négocier, de se borner

à des modifications à la Constitution, et de ne pas rompre avec des

hommes qui avaient défendu son trône au prix de leur sang. Mais il

était encore plus irrité contre ceux qui prétendaient limiter son

autorité royale après l'avoir sauvée, que contre ceux qui avaient

essayé de la lui ravir pour jamais en l'enfermant à Valençay, et il ne

voulut à aucun prix employer les voies de la conciliation.

Malheureusement les chefs qui dirigeaient les Cortès, aussi peu sensés

que lui, n'étaient pas plus disposés à transiger, et l'accord duquel

aurait pu résulter dès cette époque l'établissement en Espagne

d'institutions raisonnables, était devenu impossible. Ayant reçu par

l'archevêque de Tolède, député de la Régence, la prière de se

prononcer à l'égard de la Constitution, il finit par déclarer qu'il ne

l'accepterait point, renvoya l'archevêque à Madrid, cassa tous les

décrets des Cortès, reprit la plénitude de son autorité, et fit

marcher des corps de troupes sur la capitale.

[En marge: En Espagne le peuple et l'armée ne comprenant pas ce dont

il s'agit, se livrent à leur penchant pour la royauté.]

[En marge: Ferdinand VII entre triomphant à Madrid, et s'y comporte en

roi absolu.]

[En marge: Il proscrit les hommes qui avaient défendu sa couronne, et

rétablit l'inquisition.]

[En marge: Commencement de résistance en Catalogne.]

Le peuple, l'armée, voyant en lui le roi pour lequel ils avaient

combattu si longtemps, ne comprenant rien ou presque rien à la dispute

théorique qui divisait le roi et les Cortès, et regardant même comme

étonnant qu'on lui refusât la royauté après la lui avoir conservée au

prix de tant d'efforts, l'avaient encouragé par leur soumission

enthousiaste à tout oser, et il entra à Madrid en roi absolu,

c'est-à-dire libre de se livrer aux excès qui pouvaient le perdre. À

peine installé dans son palais il éloigna ou emprisonna les hommes qui

avaient lutté avec le plus d'énergie pour sauver sa couronne, relégua

dans son diocèse l'archevêque de Tolède, chef de la Régence, qui avait

soutenu de toutes ses forces la prérogative royale, rétablit

l'inquisition avec ses conséquences, et ajouta au ridicule d'une

restauration impossible l'odieux de la plus noire et de la plus

cruelle ingratitude. Pourtant il restait en Espagne des hommes sur

lesquels les doctrines libérales des Cortès avaient fait impression,

qui, sans les partager complétement, trouvaient absurde la réaction

entreprise, et qui étaient prêts à s'y opposer. Ces hommes existaient

surtout en Catalogne. Une quantité de membres des Cortès s'étaient

joints à eux, et un commencement de résistance semblait s'organiser de

ce côté. En voyant le fils de Charles IV se comporter de la sorte, ils

songeaient à rappeler le vieux roi, auquel, à défaut de lumières, ils

connaissaient de la douceur. Les complications augmentant à vue

d'oeil, Ferdinand VII, qui attribuait le mouvement des esprits aux

intrigues du prince de la Paix retiré à Rome auprès du roi Charles IV,

demanda au Saint-Siége qu'on éloignât cet ancien ministre de son père,

et qu'on l'exilât à Pesaro. Charles IV, toujours fidèle à son favori,

éprouva un violent mouvement de colère en apprenant cette nouvelle, et

manifesta l'intention de quitter Rome, soit pour se rendre à

Barcelone, soit pour se rendre à Vienne, afin de demander à l'Espagne

ou à l'Europe qu'on lui restituât son trône, et qu'on le vengeât d'un

fils dénaturé. On eut beaucoup de peine à le calmer, et il fallut

l'autorité sacrée du Pape pour le retenir.

Tel est le spectacle qu'offrait alors l'Espagne, et en y portant ses

regards c'était le cas de rendre grâce au Sénat de nous avoir préparé

une Constitution raisonnable, aux souverains étrangers de l'avoir

appuyée, à Louis XVIII d'avoir eu la sagesse de l'accepter, et de nous

avoir ainsi épargné l'indigne réaction qui récompensait le dévouement

des Espagnols. Malheureusement, sans égaler l'odieuse conduite de

Ferdinand VII, les Bourbons qui régnaient chez nous, devaient

commettre des fautes qui suffiraient pour rouvrir à Napoléon la

carrière des grandes aventures, et à la France celle des grands

malheurs!

[En marge: Conduite de Ferdinand VII à l'égard des Bourbons de

France.]

[En marge: Il veut faire arrêter Mina sur le territoire français, et

rompt les relations diplomatiques avec la France.]

Ce qui complétera le tableau que nous venons de tracer de l'Espagne,

c'est le court exposé de ses relations avec le cabinet des Tuileries.

En juillet on avait enfin signé le traité de paix que les Pyrénées

rendaient si facile à conclure, et tout s'était borné à se rendre

réciproquement les prisonniers. Mais secrètement la France avait

promis d'aider l'Espagne à obtenir à Vienne une double restitution,

celle de Parme pour la reine d'Étrurie, et celle du trône de Naples

pour Ferdinand IV, réduit depuis huit ans à la Sicile. Du reste il n'y

avait pas grand effort à faire auprès de la cour de France pour la

décider à appuyer de telles réclamations, car elle les aurait élevées

pour son propre compte. Mais au même instant l'Espagne contractait

envers l'Angleterre l'engagement secret de ne pas renouveler avec les

Bourbons le pacte de famille, et rompait brusquement ses relations

diplomatiques avec nous pour le plus étrange motif. Le chef de

guérillas, Mina, des entreprises duquel nous avions eu tant à souffrir

et Ferdinand VII tant à se louer, était au nombre de ceux que le

monarque restauré poursuivait pour cause d'opposition à son autorité

absolue. Ce célèbre partisan s'était réfugié à Bayonne, et le consul

d'Espagne, s'adressant à l'autorité française qui avait eu la

faiblesse d'y consentir, avait opéré son arrestation sur le territoire

français. Louis XVIII et le duc de Berry, indignés l'un et l'autre de

l'outrage fait à la couronne de France, avaient voulu qu'on relâchât

Mina, qu'on destituât l'agent français complice de cet acte illégal,

et qu'on demandât une réparation à la cour d'Espagne. Ferdinand VII

ayant refusé la réparation, et en exigeant une au contraire, les

relations diplomatiques étaient interrompues entre les deux pays.

Ainsi brouillé avec les Espagnols qui lui avaient sauvé sa couronne,

Ferdinand VII était brouillé de plus avec les Bourbons de France, ses

seuls parents, ses seuls alliés dans le monde, et livrait le pacte de

famille à l'Angleterre, sans être même assuré de son appui, car elle

blâmait hautement l'atroce réaction dont il était autant l'instrument

que l'auteur.

[En marge: Causes de l'état où l'Europe était tombée.]

[En marge: Urgence pour le congrès de Vienne de faire cesser cette

anarchie.]

Telle était la situation de l'Europe affranchie de Napoléon, mais

exposée à une sorte de contre-révolution universelle: et ce n'étaient

pas encore tous les maux qui la menaçaient! Après quinze ans de

souffrances causées par l'ambition exorbitante de Napoléon, il

semblait que la chute de ce conquérant insatiable dût servir de leçon,

et apprendre à tout le monde à modérer ses prétentions. Il n'en était

rien pourtant, et les puissances victorieuses paraissaient par le

débordement de leur avidité, bien plus pressées de justifier Napoléon

que de faire bénir sa chute. C'est le triste spectacle qu'elles

donnaient en ce moment à Vienne, où elles avaient pris rendez-vous

pour le 1er août.

[En marge: Voyage des souverains coalisés à Londres.]

[En marge: Accueil enthousiaste qu'ils y reçoivent.]

[En marge: Promesse réitérée de demeurer unis.]

Les souverains alliés, excepté l'empereur François peu ami du bruit,

étaient allés en quittant Paris rendre visite au Prince régent

d'Angleterre, et recevoir à Londres une ovation telle que le peuple

anglais sait en décerner lorsque ses passions s'échauffent, et que

ses intérêts sont satisfaits. On avait depuis quelques mois poussé

bien des acclamations à Rome, à Madrid, à Vienne, à Berlin, mais rien

n'avait égalé les mutuelles félicitations qu'on s'était adressées à

Londres, à l'apparition de l'empereur de Russie et du roi de Prusse.

L'accueil qu'on leur avait fait tenait du délire. Ne voulant pas

troubler ces fêtes magnifiques par des discussions d'intérêts qui

auraient pu altérer la joie universelle, on s'était promis de demeurer

toujours unis, de se faire des sacrifices réciproques s'il en fallait

faire pour rester d'accord, et de maintenir à tout pris l'alliance de

Chaumont, au moyen de laquelle on s'était débarrassé du tyran de

l'Europe. La France, quoique rendue aux Bourbons, n'était pas assez

résignée, disait-on, Napoléon, relégué à l'île d'Elbe, n'était pas

assez oublié, pour que des événements imprévus ne pussent surgir, dont

on ne triompherait que par le maintien de l'union commune. On s'était

donc, sans s'expliquer sur les futurs arrangements européens, juré de

nouveau une éternelle amitié, et promis de se retrouver à Vienne dans

les mêmes sentiments.

[En marge: Le congrès de Vienne renvoyé au mois de septembre.]

D'après l'article 32 du traité de Paris, qui fixait à deux mois

l'époque du prochain congrès, on aurait dû être réunis le 1er août.

Mais ce terme étant trop rapproché pour tout ce qu'on avait à faire,

on avait remis au mois de septembre la réunion convenue.

[En marge: Entrée des souverains à Vienne.]

[En marge: Tableau de Vienne à la veille du congrès.]

[En marge: Situation du roi de Saxe, prisonnier à Berlin, et de

Marie-Louise, reléguée à Schoenbrunn.]

Après les fêtes de Londres le roi de Prusse, malgré sa modestie, était

allé recevoir les félicitations de ses sujets. L'empereur Alexandre

s'était rendu de son côté à Varsovie, pour échauffer les Polonais en

faveur d'une prétendue reconstitution de la Pologne qu'il méditait, et

les deux monarques n'avaient pu arriver à Vienne que le 25 septembre.

Ils y avaient fait une entrée magnifique, digne de leur joie et de

leurs succès. L'empereur François, se prêtant à toutes ces

représentations pour ses alliés bien plus que pour lui-même, s'était

porté à la rencontre des monarques alliés, les avait embrassés en

présence de son peuple, et il était ensuite rentré avec eux dans sa

capitale, au milieu de l'enthousiasme des habitants. On avait vu

accourir successivement les rois de Bavière, de Wurtemberg, de

Danemark, et après eux tous les princes allemands, italiens,

hollandais, qui avaient un intérêt quelconque à défendre dans les

futures négociations. Les princesses abondaient à Vienne autant que

les princes, et on y voyait figurer la grande-duchesse Catherine,

soeur d'Alexandre, veuve du duc d'Oldenbourg, princesse spirituelle,

active, et exerçant une certaine influence. À ces têtes couronnées

s'étaient joints les généraux et les diplomates de la coalition,

impatients de se complimenter de leurs succès militaires ou

politiques, les uns venant seulement recueillir des éloges et jouir du

triomphe commun, les autres venant siéger au congrès pour le compte de

leurs gouvernements, tous avides de récompenses, de fêtes, de

plaisirs, de nouvelles, et composant la plus éblouissante, la plus

tumultueuse réunion qui fut jamais. Il n'y manquait que l'infortuné

roi de Saxe, prisonnier à Berlin pour avoir été surpris le dernier

dans l'alliance de la France, et Marie-Louise, reléguée dans le palais

de Schoenbrunn d'où elle entendait avec une sorte d'envie le bruit

des fêtes, occupée non de rejoindre son époux à l'île d'Elbe, mais de

disputer aux deux maisons de Bourbon son duché de Parme, et dirigée

dans le soin de ses intérêts par M. de Neiperg qu'on lui avait donné

pour l'accompagner, officier distingué, se mêlant à la fois de guerre

et de diplomatie, l'informant de tout ce qu'elle avait avantage à

connaître, et, dans le profond isolement où elle était tombée,

commençant à devenir pour elle un conseiller, un avocat, un ami.

[En marge: Soins qu'on avait mis à ne s'expliquer sur rien, de peur de

n'être pas d'accord.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 48 段