Situation de l'Europe depuis la paix de Paris. -- Mécontentement

des provinces belges et rhénanes annexées à des pays protestants,

et maltraitées par les armées étrangères. -- État de confusion

dans lequel l'Allemagne est menacée de tomber. -- Les peuples y

attendent en vain la liberté qu'on leur a promise, et les petits

États craignent d'être absorbés par les grands. -- Conflagration

en Suisse, par suite de la lutte entre les anciens et les

nouveaux cantons. -- Triste situation de l'Italie. -- Mauvais

gouvernement du roi de Piémont, et rigueurs exercées à Rome par

le gouvernement pontifical. -- Révocation du Concordat français à

peu près consentie, mais différée. -- Étonnement de Murat d'être

encore sur le trône de Naples, et déplaisir des puissances de l'y

voir. -- État de l'Espagne. -- Conduite perfide et cruelle de

Ferdinand VII. -- Il abandonne le pacte de famille dans le désir

de complaire aux Anglais. -- Pendant que l'Europe est ainsi

tourmentée, les souverains coalisés assistent à Londres à des

fêtes brillantes. -- Ils renouvellent la promesse de rester unis,

sans s'expliquer toutefois sur les points litigieux. -- Le

congrès de Vienne remis au mois de septembre. -- Dispositions

qu'on y apporte. -- Deux souverains seuls, l'empereur Alexandre

et le roi Frédéric-Guillaume, y arrivent d'accord, et fortement

unis. -- Ils estiment que tout leur est dû par l'Europe, et

veulent avoir en entier l'un la Pologne, l'autre la Saxe. --

L'Angleterre n'entrevoit rien de ce projet; l'Autriche le

découvre, mais se tait dans l'espérance de le faire échouer sans

rompre l'union européenne. -- Avantages que cette situation eût

offerts à la France, si elle était arrivée sans engagements à

Vienne, et sans avoir signé le traité du 30 mai. -- Liberté

laissée à M. de Talleyrand d'agir comme il voudra. -- Le Roi ne

lui impose qu'une obligation, celle d'expulser Murat du trône de

Naples. -- Départ de M. de Talleyrand assisté du duc de Dalberg.

-- Son impatience de jouer un grand rôle, et son parti pris de

fonder sa politique à Vienne sur le principe de la _légitimité_.

-- Entrée solennelle des souverains alliés dans la capitale de

l'Autriche. -- Magnifique et coûteuse hospitalité que leur offre

l'empereur François dans le palais de Schoenbrunn. -- Les

prétentions de la Prusse et de la Russie à l'égard de la Saxe et

de la Pologne bientôt connues, deviennent le sujet de tous les

entretiens. -- Soulèvement des princes allemands contre ces

prétentions. -- Embarras de l'Angleterre et de l'Autriche,

inquiètes pour le maintien de l'alliance de Chaumont. -- Plus

leur union est menacée, plus elles affectent d'y croire, et se

promettent de la maintenir. -- Accord secret de l'Autriche, de

l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour diriger les

affaires à elles quatre, et n'y associer les autres puissances

que pour la forme. -- Cet accord, bientôt dévoilé, devient un

nouveau grief pour les puissances de second ordre, qui craignent

que les exclure ne soit un moyen de les sacrifier. -- La légation

française irritée ne se borne pas à protester contre ces projets

d'exclusion, mais elle prend tout de suite parti pour la Saxe

contre les vues de la Russie et de la Prusse. -- La Prusse se

venge en disant que la France songe à ressaisir la ligue du Rhin.

-- Protestations de désintéressement auxquelles la légation

française est réduite pour corriger l'effet de sa conduite

précipitée. -- Irritation d'Alexandre dirigée en particulier

contre M. de Talleyrand. -- Entrevue de ce monarque avec le

plénipotentiaire français. -- Après quelques semaines perdues en

pourparlers et en propos amers, il s'élève un cri général pour

réclamer la convocation du congrès. -- Les _quatre_, c'est-à-dire

l'Autriche, l'Angleterre, la Russie et la Prusse, sentant le

danger d'une réunion générale et immédiate, proposent un délai

d'un mois, ce qui entraîne la remise du congrès au 1er novembre,

sous le prétexte de se donner le temps de mûrir les questions. --

M. de Talleyrand se met à la tête des opposants. -- Il demande

que sans plus tarder on réunisse le congrès en assemblée

générale, et veut profiter de l'occasion pour faire décider

l'admission du représentant de la Saxe et le rejet du

représentant de Naples, ce qui serait une manière indirecte de

résoudre sur-le-champ les deux questions les plus importantes du

moment. -- Vive résistance de la part des _quatre_. -- Après

quelques jours on transige, et on ajourne le congrès au 1er

novembre, en promettant de le réunir tout entier à cette époque,

et on adopte des expressions qui permettent d'espérer ce qu'on

appelle _le respect du droit public_. -- Après avoir déjoué les

projets d'exclusion, la légation française au lieu d'attendre

avant de s'engager davantage dans la question de la Saxe, se

prononce toujours plus fortement. -- Les Russes et les Prussiens

se prononcent de leur côté avec une singulière hauteur. --

Activité des petits États et surtout de la Bavière. -- Liaisons

de celle-ci avec la légation française. -- Embarras croissant de

l'Autriche et de l'Angleterre. -- Lord Castlereagh craignant de

se brouiller avec la Prusse, dont il a besoin pour sa politique à

l'égard des Pays-Bas, voudrait lui livrer la Saxe, afin de sauver

la Pologne. -- M. de Metternich, qui désirerait au contraire

sauver la Saxe plutôt que la Pologne, désapprouve cette tactique,

et pourtant la laisse essayer, dans l'espoir qu'elle ne réussira

pas, car Frédéric-Guillaume ne se tiendra pas pour satisfait si

Alexandre ne l'est point. -- Lord Castlereagh se met résolûment

en avant. -- Ses vifs entretiens avec Alexandre, suivis de notes

fermes et amères. -- La Bavière, toujours la plus active,

n'hésite pas à parler de guerre, et dit à l'Autriche qu'il

faudrait songer à se rapprocher de la France, et à s'allier avec

elle. -- M. de Metternich qui craint la désunion, répond que la

France n'a plus d'armée. -- La Bavière reporte ces propos à la

légation française pour la piquer d'honneur. -- M. de Talleyrand

demande à louis XVIII de faire des armements. -- Délibération sur

ce sujet dans le Conseil royal. -- Le ministre des finances

consent à donner une cinquantaine de millions pour remettre

l'armée française sur un pied convenable. -- Grande satisfaction

de M. de Talleyrand, et son empressement à publier les armements

de la France. -- Pendant ce temps la lutte est toujours aussi

vive à Vienne. -- M. de Metternich obligé de se prêter à la

tactique de lord Castlereagh, conseille à la Prusse dans son

propre intérêt de ne pas prendre la Saxe, mais consent à la lui

livrer à certaines conditions que la Prusse ne peut guère

accepter. -- Alexandre exaspéré paraît résolu à tout braver; il

livre la Saxe qu'il occupait aux troupes prussiennes, et

concentre toutes ses forces sur la Vistule. -- Irritation à

Vienne, et voeu général de réunir le congrès au 1er novembre. --

Violente altercation d'Alexandre avec M. de Metternich. --

Réunion du congrès à l'époque annoncée. -- Les huit signataires

du traité de Paris, la France, l'Angleterre, l'Autriche, la

Russie, la Prusse, l'Espagne, le Portugal, la Suède, prennent

l'initiative des convocations et des résolutions. -- Division du

congrès en comités. -- Comité pour la vérification des pouvoirs.

-- Comité dit des six, composé de la France, de l'Espagne, de

l'Autriche, de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, pour les

grandes affaires européennes. -- Comités pour les affaires

allemandes, pour les affaires d'Italie, pour les affaires

suisses, pour la liberté des nègres, pour la liberté des fleuves,

etc. etc. -- Il est convenu que lorsque les principaux intéressés

dans chaque question se seront abouchés au sein des comités, les

_huit_ interviendront pour achever de les mettre d'accord, et

pour consacrer leurs résolutions. -- Travail dans tous les

comités. -- Affaires italiennes. -- Questions de la réunion de

Gênes au Piémont, et de la succession à la couronne de Savoie. --

Questions de Parme et de Naples. -- Sages motifs de M. de

Metternich pour faire traîner l'affaire de Naples en longueur. --

Affaires suisses; continuation de la lutte entre les anciens et

les nouveaux cantons. -- L'influence de la France sur le canton

aristocratique de Berne, et sur les cantons démocratiques d'Uri,

Glaris, Unterwald, employée à négocier un accord. -- Tandis que

les affaires d'Italie et de Suisse tendent à une solution, celles

de Saxe et de Pologne s'aggravent. -- Efforts de lord Castlereagh

pour détacher la Prusse de la Russie. -- Alexandre s'en aperçoit,

et provoque une explication de la part de Frédéric-Guillaume. --

Les deux souverains après s'être expliqués, se jettent dans les

bras l'un de l'autre, et se promettent d'être plus unis que

jamais. -- Proclamation du prince Rennin, gouverneur temporaire

de la Saxe, qui annonce que ce royaume va passer sous la

souveraineté du roi de Prusse, du consentement de l'Angleterre et

de l'Autriche. -- Violents démentis donnés par ces deux

puissances. -- En ce moment les instances des princes allemands

auprès du Prince régent d'Angleterre font modifier les

instructions de lord Castlereagh. -- Celui-ci change de

tactique, et s'unit à M. de Metternich pour défendre résolûment

la Saxe et la Pologne. -- Tendance des choses à la guerre. --

Plan de campagne arrêté par le prince de Schwarzenberg, dans

lequel on dispose des forces de la France, sans lui rien dire. --

Projet de faire entrer au printemps 200 mille Autrichiens et

Allemands en Pologne, 150 mille en Silésie, et 100 mille Français

en Franconie et Westphalie. -- M. de Metternich présente le 10

décembre une note dans laquelle il retire le demi-consentement

qu'il avait donné au sacrifice de la Saxe, en se fondant sur ce

que la Prusse n'a rempli aucune des conditions exigées par

l'Autriche. -- Les Prussiens exaspérés veulent faire un éclat,

mais Alexandre s'efforce de les retenir. -- Après plusieurs

entretiens avec le prince de Schwarzenberg le czar acquiert la

conviction que les puissances ont pris le parti de résister à ses

desseins, et il songe alors à quelques sacrifices. -- Il se

décide en gardant toute la Pologne à abandonner le duché de Posen

à la Prusse, pour que celle-ci ait moins à demander en Allemagne,

et il tâche en même temps de s'entendre à l'amiable avec

l'Autriche relativement à la frontière russe en Gallicie. --

D'après les conseils d'Alexandre la Prusse fait à l'Autriche une

réponse modérée. -- Réplique de l'Autriche dans laquelle elle

prouve qu'en abandonnant à la Prusse 3 ou 400 mille âmes en Saxe,

l'engagement de lui rendre son état de 1805 serait rempli. -- La

Prusse entre dans ces calculs, et la question perd le caractère

absolu qu'elle avait eu jusque-là, pour se convertir en question

de chiffres. -- Formation d'une commission d'évaluation à

laquelle on admet la France, après avoir voulu l'en exclure. --

Les questions de quantité se débattent vivement dans cette

commission. -- La nouvelle de la paix conclue entre l'Angleterre

et l'Amérique rend à lord Castlereagh toute son énergie. -- Une

scène violente ayant eu lieu entre les Anglais et les Prussiens,

lord Castlereagh exaspéré se rend chez M. de Talleyrand. -- Ce

dernier profite de l'occasion et offre au ministre britannique

une alliance offensive et défensive. -- Convention du 3 janvier

1815 par laquelle l'Autriche, l'Angleterre, la France s'allient,

et promettent de fournir 150 mille hommes chacune pour faire

triompher leur politique. -- Triste condition imposée à M. de

Talleyrand si la guerre éclate, de rester dans les limites du

traité de Paris. -- Envoi d'un général français pour la

discussion du plan de campagne. -- La convention du 3 janvier,

tenue secrète, est pourtant communiquée à la Bavière, au Hanovre,

aux Pays-Bas, à la Sardaigne, pour obtenir leur adhésion. --

Malgré le secret gardé, la Prusse et la Russie s'apercevant à

l'attitude de leurs adversaires qu'un accord s'est établi entre

eux, se décident à transiger. -- On enlève à la Saxe la moitié de

son territoire, et le tiers de sa population, pour les donner à

la Prusse. -- Dernière lutte au sujet de la ville de Leipzig, qui

est définitivement laissée à la Saxe. -- Le roi Frédéric-Auguste

mandé à Pesth pour lui arracher son consentement. -- La grande

question qui divisait l'Europe étant résolue, et lord Castlereagh

étant appelé au Parlement britannique, on se hâte de finir. --

Solution des questions pendantes. -- Constitution définitive du

royaume des Pays-Bas. -- Rétablissement des maisons de

Hesse-Cassel et de Hesse-Darmstadt. -- Ces maisons abandonnent la

Westphalie à la Prusse moyennant échange. -- Travail de la Prusse

pour se ménager une continuité de territoire de la Meuse au

Niémen. -- Conduite injuste envers le Danemark. -- Le Luxembourg

échoit au royaume des Pays-Bas. -- Mayence devient place

fédérale. -- La Bavière acquiert le palatinat du Rhin, le duché

de Wurzbourg, et abandonne le Tyrol avec la ligne de l'Inn à

l'Autriche. -- Constitution germanique. -- L'Autriche refuse la

couronne impériale, et obtient la présidence perpétuelle de la

diète. -- Organisation de la diète fédérale. -- Solution des

difficultés en Suisse due surtout à la France. -- Les nouveaux

cantons conservent leur existence en payant une indemnité

pécuniaire. -- Berne obtient une indemnité territoriale dans le

Porentruy et l'évêché de Bâle. -- La constitution suisse prise

presque en entier dans l'acte de médiation. -- Difficultés de la

question italienne. -- M. de Talleyrand n'ayant rien exigé pour

prix de son concours dans les affaires de Saxe et de Pologne, est

menacé d'être universellement délaissé dans l'affaire de Naples.

-- Heureusement pour lui, Murat fournit la solution cherchée, en

adressant une sommation imprudente au congrès. -- L'Autriche

répond à cette sommation en annonçant l'envoi d'une armée de 150

mille hommes en Italie. -- Résolution générale d'en finir avec

Murat. -- Difficultés de l'affaire de Parme. -- On voudrait sur

la demande des deux maisons de Bourbon rendre Parme à la reine

d'Étrurie, et ne laisser à Marie-Louise que le duché de Lucques.

-- Celle-ci bien conseillée résiste, et parvient à réveiller la

tendresse de son père et la générosité d'Alexandre. -- Lord

Castlereagh est chargé à l'insu de M. de Talleyrand, de négocier

à son passage à Paris un arrangement direct avec Louis XVIII,

pour que Parme reste à Marie-Louise sa vie durant, et que la

reine d'Étrurie en attendant n'ait que le duché de Lucques. -- Il

est décidé que les Légations seront rendues au Pape. --

Résolutions adoptées sur la liberté des nègres et la liberté des

fleuves navigables. -- Toutes les questions étant résolues en

février, les souverains s'apprêtent à partir, en laissant à leurs

ministres le soin de la rédaction. -- On décide qu'il y aura un

instrument général, signé par les huit puissances qui ont été

parties au traité de Paris, et contenant toutes les solutions

d'un intérêt général, et qu'il y aura en outre des traités

particuliers entre tous les intéressés pour ce qui les concerne

spécialement. -- Au moment de se séparer, la nouvelle du

débarquement de Napoléon saisit et bouleverse tous les esprits.

-- On promet de rester réunis jusqu'à la fin de la nouvelle

crise. -- Tous les arrangements européens précédemment adoptés,

sont maintenus. -- Caractère véritable du congrès de Vienne, et

jugement qu'on peut porter sur son oeuvre, qui, sauf quelques

changements, a duré près d'un demi-siècle.

[Date en marge: Sept. 1814.]

[En marge: État de l'Europe en 1814, assez semblable à celui de la

France à la même époque.]

On vient de voir dans quel état les Bourbons, liés par une

Constitution écrite, surveillés par une opinion publique

très-susceptible, avaient mis la France, en ayant d'ailleurs de

très-bonnes intentions, mais en cédant à ce mouvement de réaction qui

tendait à rétablir l'ancien régime sur les ruines de la Révolution et

de l'Empire. On doit dès lors se figurer la situation dans laquelle

pouvait se trouver l'Europe, partagée entre une foule de gouvernements

que ne liaient ni les lois ni l'opinion, qui étaient libres par

conséquent d'essayer la reconstitution du passé, et décidés à

reprendre les territoires qu'ils avaient perdus, ou même à s'en

approprier qui ne leur avaient jamais appartenu. Cette malheureuse

Europe entre ses émigrés, aussi peu éclairés que les nôtres, et ses

ambitieux qui s'en arrachaient les lambeaux, était cruellement agitée,

et présentait une sorte de chaos où l'avidité le disputait à la

déraison. L'homme qu'on appelait alors le génie du mal, Napoléon,

pouvait des sommets de son île se dire avec toute la malice qu'on lui

prêtait et qu'il avait, que sa chute n'avait pas été dans le monde le

triomphe du désintéressement et de la modération.

Il faut donc jeter un coup d'oeil sur cette Europe si tourmentée, pour

se faire une juste idée de son état à l'époque même qu'on regardait

comme celle de sa délivrance.

[En marge: Situation des provinces belges.]

Les provinces belges, qui avaient d'abord éprouvé un soulagement réel

en échappant à notre joug, étaient surprises et chagrines de se sentir

sous un joug tout aussi lourd, et contraire de plus à tous leurs

sentiments nationaux. Ce qui avait éloigné de nous ces provinces,

c'étaient la conscription, les droits réunis, la clôture des mers, et

les affaires religieuses. Pour le présent elles étaient délivrées de

la conscription, mais non des impôts indirects qui avaient été

maintenus. Les mers étaient devenues accessibles, mais pour laisser

arriver les produits anglais, rivaux des produits belges, et au moment

où les mers s'ouvraient pour elles, la France se fermait, la France

dont le marché avait tant contribué à les enrichir. Elles voyaient le

Pape rétabli à Rome, mais elles passaient sous la domination d'une

nation protestante qu'elles n'aimaient point. La présence de l'armée

britannique qui s'accroissait sans cesse pour la protection du nouveau

royaume des Pays-Bas, leur était importune, et elles accusaient

l'Autriche, qui avait beaucoup contribué à les détacher de la France,

de les avoir trahies et vendues à l'Angleterre.

[En marge: Situation à peu près semblable des provinces rhénanes.]

Les provinces rhénanes n'étaient pas plus satisfaites. Si pour elles

comme pour les Belges la conscription avait cessé, si le Rhin,

principal instrument de leur bien-être, s'était ouvert avec la mer, la

France s'était fermée pour leur industrie qui avait pris un grand

développement sous l'Empire, et le marché de la Prusse n'était pas

fait pour les dédommager de celui de la France. Enfin, être les

concitoyens des habitants de Koenigsberg ne leur semblait pas beaucoup

plus naturel que d'être les concitoyens des Parisiens, et la liberté

du Pape ne les consolait pas plus que les Belges d'appartenir à un

souverain protestant. Elles éprouvaient aussi le chagrin d'une

occupation étrangère, car elles avaient l'armée prussienne sur leur

territoire, et elles étaient horriblement traitées par les soldats de

Blucher, qui n'avaient pas encore pris l'habitude de considérer et de

ménager comme des compatriotes les habitants d'Aix-la-Chapelle et de

Cologne.

[En marge: Profond malaise en Allemagne; inquiétudes des petits

princes, et mécontentement des peuples, qui n'obtiennent pas la

liberté qu'ils avaient espérée.]

Au delà du Rhin, le malaise tenait à d'autres causes. Les Prussiens

étaient contents et avaient raison de l'être, car ils étaient

victorieux, et comptaient sur de vastes agrandissements; mais ils

avaient espéré pour prix de leur patriotisme une liberté qu'on leur

avait promise, et qu'on ne se hâtait pas de leur accorder. Le Hanovre,

le Brunswick, la Hesse, attendaient avec anxiété qu'on fixât leur

sort, et en attendant étaient ruinés par le passage des armées

coalisées. La Saxe qui avait abandonné les Français sur le champ de

bataille, était menacée de perdre sa nationalité pour prix de sa

défection, et de devenir prussienne, ce qui lui causait un véritable

désespoir. Provisoirement elle avait l'humiliation de voir son

souverain prisonnier à Berlin. Dans les petits États germaniques les

princes étaient inquiets des projets qu'on prêtait aux grandes

puissances allemandes, et les peuples très-mécontents des principes

fort peu libéraux affichés par leurs princes. La Bavière ayant de

considérables dédommagements à réclamer pour ce que l'Autriche allait

lui prendre, ne se félicitait guère de les obtenir sur la gauche du

Rhin, tout près de la France avec laquelle on voulait ainsi la

compromettre.

[En marge: État de confusion dans lequel la Suisse est tombée.]

La Suisse était tombée dans un état de confusion duquel on ne savait

comment la tirer, et qui mettait tous les intérêts en conflit, toutes

les populations en armes. L'acte de médiation, faisant dans les Alpes

une sage application des principes de 1789, avait affranchi les

anciens pays sujets pour les constituer en cantons indépendants, avait

ainsi converti les treize cantons en dix-neuf, avait aboli dans

l'intérieur de chacun les inégalités de condition, les oppressions de

tout genre, et créé un état parfaitement équitable, dont la Suisse

s'était trouvée heureuse pendant dix ans, et sous lequel elle n'aurait

eu rien à désirer, si la guerre n'avait alors altéré le bonheur de

tout le monde.

[En marge: Lutte ardente entre les anciens et les nouveaux cantons.]

C'est ce même acte de médiation que les Bernois, en introduisant les

coalisés en Suisse au mois de décembre précédent, avaient eu en vue de

détruire, et qu'ils avaient détruit en effet. Sur-le-champ toutes les

anciennes prétentions s'étaient réveillées. Berne voulait faire

rentrer sous son joug les pays de Vaud et d'Argovie, et leur ôter leur

qualité de cantons fédérés. Uri voulait enlever le val Levantin au

canton du Tessin, et en avait pris possession sans attendre la

décision d'aucune autorité. Schwitz et Glaris se préparaient à

reprendre les territoires d'Utznach et de Gaster au canton de

Saint-Gall, et pour y parvenir tâchaient d'insurger ces anciens

districts. Zug réclamait un bailliage en Argovie, Appenzell se

flattait de recouvrer le Rheinthal. De leur côté, les populations

menacées s'étaient mises sur la défensive. Les citoyens de Vaud,

d'Argovie, de Thurgovie, de Saint-Gall, du Tessin, étaient sous les

armes, au nombre de vingt mille hommes. Le régime intérieur des

cantons n'était pas moins en péril que leur composition territoriale.

Les sujétions de classe à classe étaient à la veille de reparaître.

On avait du moins la prétention de les rétablir, et tous les intérêts

nouveaux et légitimes reconnus par l'acte de médiation, se voyant en

péril, étaient prêts à se révolter.

[En marge: Vains efforts de la diète de Zurich pour mettre fin à cette

anarchie.]

La diète assemblée à Zurich, désirant mettre un terme à cette

anarchie, avait essayé de reconstituer la Suisse. Mais les cinq

cantons qui méditaient des projets de bouleversement territorial, ceux

de Berne, d'Uri, de Schwitz, de Glaris, de Zug, attirant à eux par la

conformité des opinions les cantons de Fribourg, de Soleure, de

Lucerne et d'Unterwalden, avaient formé une contre-diète, qui ne

voulait ni se rendre à celle de Zurich, ni adhérer à ses actes. La

diète de Zurich se composait des cantons menacés, Vaud, Argovie,

Thurgovie, Saint-Gall, Tessin, et des cantons qu'on appelait

impartiaux, Zurich, Bâle, Schaffhouse, Appenzell, Grisons. Elle en

comptait dix, tandis que la diète opposante en comptait neuf.

Heureusement pour la cause du bon droit et du bon sens, Alexandre,

libéral par sentiment et par éducation, influencé en outre par M. de

Laharpe et par le général Jomini, n'entendait pas prêter la main à un

tel bouleversement. Il avait agi sur les souverains alliés, et les

avait amenés à déclarer que les puissances coalisées ne

reconnaîtraient que la diète de Zurich, qu'elles ne consentiraient pas

à la suppression d'un seul des cantons existants, et que Berne ayant

beaucoup perdu, elles tâcheraient de l'indemniser avec quelques

portions des territoires conquis sur la France.

Forte de cet appui, la diète de Zurich avait fini par vaincre les

dissidents, et par les attirer dans son sein. Elle avait rédigé un

projet de pacte fédéral qui en consacrant l'existence des dix-neuf

cantons, et en laissant au congrès de Vienne le soin de décider les

questions territoriales, avait, sous le rapport de l'égalité civile et

de l'organisation des pouvoirs, conservé tout ce que renfermait de bon

l'acte de médiation. Mais ce projet ayant été repoussé par les cantons

dissidents, les populations dont l'existence était en péril avaient

refusé de déposer les armes. Le pays de Vaud, transformé en une sorte

de camp, au lieu d'offrir selon sa coutume l'aspect du bien-être et du

repos, offrait celui de la plus profonde anxiété et de la plus vive

agitation. Voilà pour l'instant tout ce que la Suisse avait gagné à la

délivrance de l'Europe. C'était au congrès de Vienne à y remettre,

s'il le pouvait, l'ordre et la justice.

[En marge: État de l'Italie.]

En passant les Alpes le spectacle devenait plus triste et plus

affligeant encore.

[En marge: Le peuple de Milan s'étant révolté contre le vice-roi, les

Autrichiens occupent l'Italie jusqu'au Tessin et au Pô.]

[En marge: Ils se proclament souverains des provinces occupées.]

Les Français en se retirant avaient laissé les débris de l'armée

italienne à Milan, et les Autrichiens dans la plupart des places

fortes de la Lombardie. Le prince Eugène s'était flatté de conserver,

malgré sa noble fidélité à Napoléon, une partie au moins de sa

vice-royauté. Il avait compté pour y réussir sur l'influence du roi de

Bavière, son beau-père, et sur l'estime personnelle dont il jouissait

en Europe. Les Italiens sages l'auraient souhaité pour leur prince, et

le sénat lombard se préparait à faire une démarche en ce sens, lorsque

la populace milanaise, ennuyée des Français qu'elle avait vus dix-huit

ans chez elle, excitée aussi par quelques membres de la noblesse et

du clergé, s'était révoltée, avait envahi le sénat, et massacré le

ministre des finances Prina. Elle allait même égorger le ministre de

la guerre lorsqu'on était parvenu à la contenir. Le général Pino

s'étant mis à la tête de la force publique, on avait formé une espèce

de régence en y appelant des patriotes éclairés, et on avait ensuite

demandé un souverain au Congrès de Vienne. La réponse, facile à

deviner, avait été l'occupation autrichienne. Le maréchal Bellegarde,

à la tête de cinquante mille Autrichiens, avait envahi la Lombardie

tout entière jusqu'au Pô, dissous la régence provisoire, et pris

possession du pays au nom de la cour impériale d'Autriche. Bien que le

régime destiné à ces contrées ne fût pas encore connu, on prévoyait

qu'il serait celui des provinces autrichiennes.

[En marge: Conduite déraisonnable du vieux roi de Sardaigne.]

Ce régime devait être dur mais régulier en Lombardie; il était dès le

premier jour devenu extravagant en Piémont. Le vieux roi de Sardaigne,

après avoir passé à Rome le temps de son exil, et assisté à l'entrée

du Pape, aux genoux duquel il s'était prosterné, était venu à Turin

prendre possession de ses États, que les Anglais se proposaient

d'accroître du territoire de Gênes. Il les avait gouvernés comme le

plus aveugle des émigrés aurait pu le faire. Il avait non-seulement

rétabli le pouvoir absolu, mais il en usait en poursuivant tous ceux

qui avaient servi la France, en faisant punir ceux qui mangeaient gras

le vendredi et le samedi, et en montrant en toutes choses la plus

violente intolérance dans un pays que les Français venaient de remplir

de leur esprit pendant vingt années. Un grand nombre d'officiers

piémontais s'enfuyaient chez Murat qui les accueillait avec

empressement, et le reste de l'armée, ou refusant de servir, ou

détestant le nouveau régime, n'était guère disposé à le soutenir. Sans

le voisinage des Autrichiens présents sur le Tessin et le Pô, on

aurait vu éclater une insurrection générale.

[En marge: Désolation de Gênes, menacée de perdre son indépendance.]

Gênes qui s'était étourdiment livrée aux Anglais, et avait reçu du

facile et libéral lord Bentinck la promesse de son indépendance, était

désolée depuis qu'elle s'était aperçue du sort qu'on lui préparait. Il

n'y avait pas en effet un joug qui lui fût plus antipathique que celui

du Piémont. Chose singulière, tous les ports de l'Europe avaient

d'abord tendu les bras vers les Anglais, c'est-à-dire vers la mer, et

ils les retiraient maintenant avec colère. Gênes se conduisait comme

Marseille, Bordeaux, Nantes, Anvers, etc.

Les Légations, comprises pendant la durée de l'Empire dans la

vice-royauté de Lombardie, étaient occupées par Murat qui les avait

envahies au nom de la coalition. En suivant le courant des idées

régnantes, et en restituant à chaque prince ce qui lui appartenait

jadis, on aurait dû les rendre au Pape, et il était fondé à y compter.

Mais Murat, que le Pontife rentré à Rome refusait de reconnaître, s'en

était vengé en continuant d'occuper ces provinces, sans les tourmenter

du reste, mais en les laissant dans un doute pénible relativement à

leur destination future.

[En marge: Satisfaction de la Toscane, la seule des provinces

italiennes qui soit heureuse et satisfaite.]

[En marge: Sagesse du grand-duc Ferdinand.]

En ce moment (septembre et octobre 1814) un seul pays était heureux en

Italie, et peut-être en Europe, c'était la Toscane. Rendue à

l'archiduc Ferdinand, duc de Wurzbourg sous l'Empire, ballottée

depuis vingt ans d'une souveraineté à l'autre, elle avait retrouvé

enfin un prince doux et sage, qui ne cherchait à la priver d'aucune

des améliorations dues aux Français, qui ne persécutait personne pour

avoir servi Napoléon, qui avait choisi au contraire MM. Fossombroni et

Corsini, les membres les plus distingués de l'administration

française, pour les mettre à la tête de son gouvernement. Aussi les

Toscans, appréciant leur sort, et le trouvant bon, étaient-ils les

seuls des Italiens qui ne regrettassent et ne désirassent rien. La

turbulente Livourne, ayant la liberté de naviguer, et n'étant pas

menacée comme Gênes d'appartenir à un maître étranger, était aussi

satisfaite et aussi paisible que le reste de la Toscane.

[En marge: Rentrée de Pie VII à Rome.]

[En marge: Sa conduite peu digne de son caractère.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 48 段