observations qu'on lui adressait, d'abord parce qu'elles venaient de
son frère, ensuite parce qu'il avait assez de perspicacité pour
apercevoir leur peu de fondement. On lui disait que la police était
mal faite, déplorablement faite, que M. Beugnot, dont on ne niait pas
l'esprit, n'y connaissait rien, qu'il était dupe des bonapartistes, et
que, sans le vouloir, il trompait le Roi et allait perdre la
monarchie. Louis XVIII était impatienté de ces propos au dernier
point, parce que dans ces remontrances il voyait son frère tout
entier, toujours disposé à se mêler des affaires, et toujours la dupe
des intrigants de tous les régimes. Le Roi lisait régulièrement les
rapports de M. Beugnot, rapports spirituels, amusants, adroitement
flatteurs, offrant un tableau piquant des personnages contemporains.
Son bon sens les lui faisait juger vrais, sa malice s'en égayait, et
son amour-propre y trouvait son compte. Mais Monsieur voulait lui
persuader que M. Beugnot l'occupait de commérages, et qu'un seul homme
en France, si on osait se confier à lui, saurait faire la police et
sauver la royauté. Cet homme, le croirait-on, était le régicide
Fouché! Monsieur qui, sans haïr les personnes, ne savait jamais leur
rendre justice, faute de discernement et d'impartialité, était devenu
tout à coup non-seulement impartial, mais indulgent, amical même, pour
M. Fouché. Celui-ci, comme nous l'avons déjà dit, était absent de
Paris au moment de la révolution de 1814, et depuis cherchait à
ressaisir son rôle manqué en se mêlant de toutes les choses auxquelles
on souffrait qu'il mît la main. Monsieur, lorsqu'il avait eu besoin
d'être investi de la lieutenance générale du royaume par le Sénat,
avait trouvé M. le duc d'Otrante officieux, empressé, adroit, dépourvu
quoique régicide de haine contre les Bourbons, et au contraire
très-désireux de leur plaire, autant au moins que de tirer le Sénat
d'embarras. Il en avait conçu aussitôt l'opinion la plus favorable, et
il se sentait pour lui un penchant prononcé. Ces dispositions avaient
été confirmées par les rapports des agents du pavillon Marsan. Parmi
ces agents il y avait sans doute quelques royalistes, mais il s'y
rencontrait en bien plus grand nombre de ces serviteurs de tous les
régimes, que la police emploie, use, rejette quand ils sont usés, et
qui, repoussés, vont offrir leurs services à qui leur donne le pain du
jour, race abjecte, qu'un honnête homme ne fréquente que par
obligation, quand il est chargé de veiller à la sûreté de l'État, mais
dont il est trop heureux de repousser le contact, dès qu'il est
déchargé des devoirs du gouvernement. Cette race, M. Fouché loin de la
fuir, aimait passionnément à la fréquenter; il en était entouré sans
cesse, la nourrissait souvent de ses deniers quand ceux de l'État
n'étaient plus à sa disposition, recueillait par ce moyen le vrai et
le faux, sans savoir toujours distinguer l'un de l'autre, aux
renseignements obtenus de la sorte ajoutait ceux qu'il se procurait
directement en visitant dans la même journée, et sans choquer aucun
d'eux, MM. Carnot, de Lafayette, de Blacas, de Bassano, en voyant même
les ministres étrangers dont la porte s'ouvrait devant le talisman des
nouvelles, se donnait ainsi l'apparence d'un magicien instruit de
tout, disposant de tout, ayant dans ses mains le secret, la confiance,
la volonté de tous les partis, pouvant les contenir, les déchaîner à
son gré, roi en un mot du chaos que seul il saurait débrouiller et
gouverner.
[En marge: M. le comte d'Artois charmé de ses entretiens avec M.
Fouché, voudrait lui confier le ministère de la police.]
[En marge: Le Roi s'y refuse.]
Ces agents que la police officielle repoussait, que le pavillon Marsan
accueillait, étaient les prôneurs assidus de M. Fouché auprès du comte
d'Artois, et avaient persuadé à ce prince de le recevoir. M. le comte
d'Artois, cédant à son penchant pour l'intrigue, avait reçu M. Fouché,
et avait été charmé de son entretien avec lui. M. Fouché, au lieu
d'afficher, comme Carnot, l'orgueil du régicide, en avait au
contraire affiché l'humilité et le repentir, s'était montré plein de
respect, de soumission, avait témoigné un désir ardent de réparer les
égarements de sa vie en soutenant et en sauvant les Bourbons; puis, se
servant de sa connaissance des choses et des hommes, il avait ébloui
le prince, et lui avait paru le sauveur auquel il fallait remettre le
destin de la monarchie, de sorte que M. le comte d'Artois, idole du
royalisme extrême, allait à l'extrême opposé, c'est-à-dire jusqu'à la
région du régicide, chercher un intrigant sans principes pour lui
accorder la confiance qu'il refusait aux plus respectables amis de la
liberté. Aussi avait-il conçu l'idée de nommer le duc d'Otrante
ministre de la police de Louis XVIII, et lui en avait-il donné
l'espérance, presque la certitude. Le duc d'Otrante avait quitté le
prince le coeur plein de joie, et n'avait dissimulé à personne son
désir et son espoir de rentrer bientôt au ministère. Pourtant, M. le
comte d'Artois s'était trop vanté, car il ne disposait pas des
portefeuilles, et sa confiance éloignait plutôt qu'elle n'attirait
celle de Louis XVIII. Le portefeuille promis plusieurs fois n'arrivant
pas, M. Fouché piqué, allait dire dans Paris qu'on lui avait offert le
ministère de la police et qu'il l'avait refusé. M. Beugnot, fort
adroitement, racontait ces détails à Louis XVIII, et Louis XVIII se
riait de son frère, quand il ne se fâchait pas de ses indécentes
relations.
[En marge: Perplexités du Roi à l'égard des changements proposés.]
Les deux ministres attaqués à la cour étaient donc celui de la guerre
et celui de la police, le dernier n'ayant que l'emploi de directeur
général, avec le titre de ministre d'État. Le Roi, aimant le repos,
détestant le changement, comprenant qu'on lui offrait des remèdes plus
dangereux qu'utiles, s'entretenait avec M. de Blacas des obsessions
dont il était l'objet, et le trouvait de son avis, car M. de Blacas
avait du sens malgré ses passions, et d'ailleurs était volontiers de
l'opinion de son maître. Néanmoins il était trop sincère pour cacher
au Roi la vérité, et pour lui laisser ignorer qu'on se plaignait
beaucoup du ministre de la guerre et du directeur de la police. Le Roi
restait perplexe, et il aurait été fort agité s'il avait pu l'être,
mais sa pesante personne apaisait son âme en pesant sur elle, et la
faisait le plus souvent tourner à l'inertie.
[Date en marge: Déc. 1814.]
[En marge: Complot imaginaire de l'Odéon.]
Le mois de novembre s'était passé en tiraillements intérieurs, qui du
reste n'éclataient guère aux yeux du public, lorsque le mercredi, 30
novembre, le Roi devant aller en grande pompe à une représentation
théâtrale à l'Odéon, la police de Monsieur prit l'alarme, et courut
remplir les Tuileries du bruit d'un complot dont l'exécution devait
avoir lieu le jour même. Le complot, disait-on, consistait à enlever
le Roi et la famille royale, à les précipiter dans la Seine ou à les
transporter à l'étranger, et à changer ensuite le gouvernement.
Quelques centaines d'hommes, audacieux et intrépides, sortis de
l'armée, devaient exécuter ce coup de main. Ils étaient d'accord avec
les chefs de parti, et tout était prêt pour tirer les conséquences de
l'acte une fois accompli. La police officielle n'en savait rien, et
pour les royalistes ardents c'était une raison d'y ajouter une foi
entière. Le maréchal Marmont venait de prendre le service auprès du
Roi, avec sa compagnie des gardes du corps. Il était crédule autant
qu'il était léger; de plus, il détestait le général Dupont, parce que
ce ministre occupait une place qu'il croyait lui être due, et qu'il
avait la vague espérance de le remplacer. Aussi était-il l'un de ceux
qui répétaient le plus souvent que l'armée n'était pas dirigée, et
qu'on la laissait à la merci des conspirateurs. Le matin même du 30,
éveillé par l'un de ces agents officieux qui troublaient ordinairement
le sommeil de la cour, et initié à la connaissance du prétendu complot
qui devait s'accomplir dans la soirée, il courut hors d'haleine chez
le Roi, fit auprès de lui grand étalage de dévouement, sans toutefois
remplir ce prince ni de trouble ni de gratitude, car Louis XVIII
croyait médiocrement au danger qu'on lui signalait. Le maréchal fit
monter ses gardes du corps à cheval, avertit le général Maison
commandant la première division militaire, le général Dessoles
commandant la garde nationale, lesquels se hâtèrent de mettre leurs
soldats en mouvement, et se garda de faire dire un seul mot au
ministre de la guerre, qui aurait dû être le premier informé. Les
principaux personnages de la cour endossèrent leur habit militaire, se
munirent secrètement d'armes de toute espèce, et l'on arriva à l'Odéon
armé jusqu'aux dents. Les rues étaient pleines de troupes, les loges
du théâtre d'uniformes, et on semblait assister à une revue plutôt
qu'à une représentation théâtrale. Au milieu de ce déploiement
d'uniformes un seul homme, le ministre de la guerre, arriva en habit
noir, paraissant ne se douter de rien, et avec un air d'ignorance,
d'indifférence et d'innocence qui révolta tous les empressés, tous
les épouvantés, tous les gens à précautions.
[En marge: Ce complot supposé devient l'occasion des changements
désirés.]
Le Roi fut applaudi comme il l'était toujours, et rentra sans avoir
essuyé ni une attaque, ni une offense. Le lendemain les curieux qui
étaient à l'affût des nouvelles, rirent aux éclats de cette chaude
alarme, mais ceux qui prétendaient avoir sauvé le Roi, le maréchal
Marmont en tête, s'indignèrent de l'incurie du ministre de la guerre
et du directeur de la police. Ce fut dans toute la cour un
déchaînement inouï, et comme après un temps d'agitation il faut un
changement quelconque qui soulage les âmes, on exigea au moins une
modification du ministère. Les neveux du Roi demandaient absolument un
autre ministre de la guerre, et son frère un autre directeur de la
police. Le Roi, fatigué, et finissant par croire qu'il avait couru un
danger réel, céda, et consentit aux deux changements désirés.
[En marge: M. Beugnot remplacé à la police par M. d'André.]
Pour la police, il ne voulut pas entendre parler du duc d'Otrante, et,
laissant cette partie de l'administration en direction générale, la
confia à M. d'André, ancien constituant, fonctionnaire instruit,
laborieux, sage, correspondant des Bourbons pendant leur séjour en
Angleterre, et par tous ces motifs inspirant au parti de l'émigration
une suffisante sécurité. Mais en donnant à son frère la satisfaction
d'éloigner M. Beugnot, Louis XVIII n'entendait pas sacrifier ce
serviteur; il voulut l'élever au contraire, et lui confia le ministère
de la marine qui venait de vaquer par la mort de M. Malouet, homme
distingué et fort regrettable. M. Beugnot fut ainsi doublement
récompensé de ses rapports spirituels et sensés, en étant déchargé de
la police, et en devenant ministre à portefeuille.
[En marge: Subite faveur du maréchal Soult, et sa nomination au
ministère de la guerre à la place du général Dupont.]
Restait à trouver le ministre de la guerre. L'armée alors offrait deux
hommes qui réunissaient au degré le plus éminent les rares qualités
d'un ministre de la guerre, et chez lesquels l'autorité morale se
joignait aux talents administratifs, c'étaient le maréchal Davout et
le maréchal Suchet. Le maréchal Davout, devenu l'objet de toutes les
haines de l'étranger et de l'émigration, était proscrit et impossible.
Il était tout simple qu'on ne songeât point à lui. Le maréchal Suchet,
enclin par la nature de son esprit à ce régime sagement libéral dont
les Bourbons pouvaient être les fondateurs en France, fort caressé
d'ailleurs par eux, avait été désigné plus d'une fois comme propre au
ministère de la guerre. Il figurait même sans le savoir dans toutes
les combinaisons ministérielles que le duc d'Otrante proposait à
Monsieur. Mais extrêmement réservé, il n'avait pas donné d'assez
grands témoignages de dévouement pour conquérir la bienveillance de la
cour. Un homme duquel on ne l'aurait pas attendu, le maréchal Soult, y
avait pleinement réussi. Il était en ce moment l'idole du parti
royaliste, comme M. Fouché l'était de la coterie de M. le comte
d'Artois. Voici comment il était parvenu tout à coup à ce haut degré
de faveur.
Maltraité d'abord pour avoir livré en pleine paix la bataille de
Toulouse, et maltraité fort injustement, car il ignorait les
événements de Paris lorsqu'il l'avait livrée, il avait commencé par
jouer à Paris le rôle d'un mécontent, et d'un mécontent téméraire,
tant ses propos étaient dépourvus de mesure. Le général Dupont,
excellent homme, tâchant de conquérir des adhérents aux Bourbons,
avait reçu, écouté le maréchal Soult, lui avait rendu l'espérance, et
avec l'espérance un peu plus de calme. Bientôt ce ministre,
poursuivant son oeuvre, avait résolu de donner un commandement au
maréchal Soult, afin de le rattacher définitivement aux Bourbons, et
avait choisi pour lui l'Alsace d'abord, puis en y pensant mieux, la
Bretagne, où l'on pouvait mettre à l'épreuve un fonctionnaire douteux.
La fidélité de cette province était en effet de nature à conjurer tous
les dangers, et de plus, à son contact, on pouvait juger si celui
qu'on y envoyait était véritablement converti. Le calcul du ministre
de la guerre avait pleinement réussi. Le maréchal Soult, entouré des
plus ardents royalistes, les avait entièrement satisfaits, et s'était
bientôt montré leur égal au moins en sentiments politiques, car il
n'avait pas hésité à dire que la bonne cause depuis vingt-cinq ans
avait été celle des Bourbons, que tous ceux qui en avaient servi une
autre s'étaient trompés, mais qu'ils répareraient leur erreur par un
dévouement sans bornes. Il ne s'en était pas tenu à ce langage, il
était allé visiter le triste champ de bataille de Quiberon, et croyant
y découvrir des ossements non ensevelis, ce qui arrive quelquefois sur
les champs de bataille, il avait ouvert une souscription pour élever
un monument aux officiers français morts dans cette fatale journée.
Ils étaient à jamais regrettables sans doute les braves gens qui,
employant si mal leur bravoure, avaient péri sur ce lugubre rivage de
Quiberon; mais ce n'était pas le moment de réveiller un pareil
souvenir, et on pouvait s'étonner surtout qu'il fût réveillé par le
nouveau gouverneur de la Bretagne.
L'étonnement avait été aussi grand dans l'armée que le contentement
dans le parti royaliste. Le maréchal Soult avait paru une conquête
précieuse, et méritant d'être achevée. Ayant été exclu de la pairie
avec les maréchaux Masséna et Davout, il s'était rendu à Paris afin de
la solliciter à la suite de la souscription pour le monument de
Quiberon, et avait été fort mal accueilli de ses anciens camarades,
mais très-bien de la cour tout entière. Il était ainsi dans l'attente,
lorsque le portefeuille de la guerre était venu à vaquer. Il y eut une
sorte d'unanimité pour le lui conférer sur-le-champ, malgré les
prétentions du maréchal Marmont que personne ne considérait comme
sérieuses. Le maréchal Soult joignant à une rare application au
travail l'attitude du commandement, et tous les dehors de la fermeté,
sembla un ministre de la guerre accompli. Ce choix remplit le public
de surprise, la cour de joie et d'espérance.
[En marge: Les ministres apprennent ces changements après qu'ils sont
accomplis.]
Ces diverses nominations furent publiées le 4 décembre par ordonnance
royale. Le Roi y avait consenti plutôt qu'il ne les avait voulues.
Chose singulière, mais naturelle en ce temps-là, et qui peint bien
comment on comprenait le gouvernement constitutionnel à ses débuts, le
Conseil royal apprit les changements ministériels peu d'heures avant
le public. M. de Blacas, au nom du Roi, en informa ses collègues, qui
en furent étonnés, mais qui ne purent pas craindre que l'harmonie du
cabinet en fût fort altérée. M. de Blacas les manda par un courrier à
M. de Talleyrand, déjà parti pour le congrès de Vienne, personnage
principal qui aurait dû être l'auteur de ces modifications, et qui en
était à peine le confident après qu'elles étaient accomplies. Enfin
Louis XVIII répugnant aux explications avec les personnes, parce que
son repos et la dignité royale en souffraient toujours un peu, ne
voulut rien dire lui-même au général Dupont. Depuis la scène de
l'Odéon il avait évité de le recevoir, alléguant pour s'en dispenser
tantôt une indisposition, tantôt une promenade, et le 3 décembre, il
lui envoya M. de Blacas pour lui redemander le portefeuille de la
guerre, lui offrir une pension de 40,000 francs, et un commandement en
province. M. de Blacas prit soin d'affirmer au général Dupont qu'il
n'était pas l'auteur du changement qu'il venait lui annoncer, ce qui
était vrai, surprit fort le général en lui nommant son successeur, et
rapporta sa démission au Roi.
[En marge: Calme momentané et grandes espérances que les royalistes
conçoivent de la nomination du maréchal Soult.]
Ainsi se termina cette crise, par le renvoi du ministre de la guerre à
qui on attribuait les mauvaises dispositions de l'armée, et par le
changement du directeur de la police auquel on s'en prenait de
conspirations imaginaires parce qu'il ne voulait pas y croire. Comme
il arrive en pareil cas, un court moment de calme devait s'ensuivre,
jusqu'à ce qu'on eût senti l'inanité du remède, et jusqu'à ce que se
réalisât cette sinistre prophétie de Napoléon: _Les Bourbons vont
pacifier la France avec l'Europe, mais la mettre en guerre avec
elle-même_.
FIN DU LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.
LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME.
CONGRÈS DE VIENNE.