Ce rapporteur, qui était M. Bedoch, se fit entendre à la Chambre le 17

octobre, et redressa vivement M. Ferrand dans tout ce qu'il avait dit.

Il déclara qu'il avait mission de rétablir, autant que possible, la

confiance publique ébranlée par les imprudentes paroles du ministre,

lequel avait prêté à Louis XVIII des sentiments personnels que le Roi

de France ne pouvait ni éprouver, ni exprimer. La balance des torts

et des mérites dans notre immense révolution ne pouvait être établie

d'une main ferme, car il faudrait rechercher aussi la conduite de ceux

qui, par un zèle mal entendu, avaient précipité les malheurs de la

royauté et de la France. Le pourrait-on, d'ailleurs, on ne le devrait

pas. Le Roi avait promis de voir dans la France une seule famille,

toute composée de ses enfants, et il ne devait pas, on ne devait pas

pour lui, chercher à établir entre eux des distinctions blessantes. On

parlait des regrets qu'il nourrissait au fond de son coeur; mais il ne

pouvait avoir au fond de son coeur que la ferme volonté de tenir ses

promesses, et entre ces promesses il n'y en avait pas de plus sacrée

que celle de faire respecter les propriétés de toute origine. Quant à

l'avenir, on ne prévoyait pas un temps où les émigrés seraient mieux

traités qu'aujourd'hui, car il fallait espérer que l'impôt ne serait

jamais affecté qu'aux besoins de l'État.--

Le rapport, comme on le voit, était ferme et sévère, et contenait une

leçon directe qui remontait plus haut que le ministre lui-même. Aussi,

tout en l'approuvant, l'assemblée se montra hésitante lorsqu'on lui en

demanda l'impression. Il y avait l'impression ordinaire qui

appartenait à tout rapport, et l'impression extraordinaire accordée

aux discours que la Chambre avait remarqués. L'assemblée n'osa pas

accorder cette dernière distinction.

M. Ferrand, profitant de cette hésitation, crut trouver une occasion

favorable pour répondre au rapporteur, et se servant pour cela du

journal le plus accrédité du parti royaliste, prétendit que la

Chambre interprétait son discours comme lui-même, puisqu'elle avait

refusé au travail de M. Bedoch l'honneur de l'impression.

[En marge: La Chambre des députés s'associe au rapport.]

À peine cette assertion était-elle émise qu'il se produisit un retour

subit dans la Chambre des députés. Un membre de la commission vint à

la tribune rappeler que les bureaux avaient réclamé ou la réfutation,

ou la suppression du discours du ministre, que la commission n'avait

donc fait autre chose qu'obéir à un mandat formel de ceux qui

l'avaient nommée, que le rapporteur avait été son organe fidèle, et

qu'en présence des doutes qu'on cherchait à élever il fallait que la

Chambre se prononçât, et déclarât si en effet, comme l'avait prétendu

un journal, elle n'approuvait pas le rapport. La Chambre aussitôt se

prononça à une très-grande majorité, en ordonnant cette fois

l'impression du rapport et des paroles qu'elle venait d'entendre.

[Date en marge: Nov. 1814.]

[En marge: La loi adoptée avec des amendements.]

La discussion du projet s'ensuivit. Elle fut longue et orageuse,

remplit toute la fin d'octobre, et provoqua de part et d'autre de

violents emportements. Un membre de la droite (on commençait à

désigner les partis par la place matérielle qu'ils occupaient dans la

Chambre), M. de la Rigaudie, dans un discours véhément, interrompu à

chaque instant par de bruyants murmures, fit le procès à la Révolution

tout entière, et excita un tel soulèvement que la police défendit aux

journaux de reproduire intégralement la séance. On répondit à cet

orateur, et heureusement ce ne fut pas avec la même exagération. M.

Durbach soumit à la Chambre une proposition fort raisonnable, c'était

de s'emparer des biens non vendus, d'en faire la base d'une opération

financière, au moyen de laquelle on indemniserait non pas une seule

classe privilégiée d'émigrés, mais tous, et particulièrement les plus

pauvres. On n'accueillit point cette proposition, et on vota la loi

avec les amendements de la commission, après une censure presque

unanime du discours de M. Ferrand.

[En marge: Extrême irritation des partis pendant les mois d'octobre et

de novembre.]

[En marge: Présence à Paris de plusieurs maréchaux, et leur langage.]

[En marge: Soudain mécontentement du maréchal Ney.]

[En marge: Diverses causes de ce mécontentement.]

[En marge: Le duc de Wellington en est une.]

Les poursuites contre le mémoire de Carnot, les divers incidents

relatifs aux invalides, aux orphelines de la Légion d'honneur, aux

écoles militaires, aux généraux Vandamme et Exelmans, les voyages des

princes, la conduite tenue à l'égard de l'archevêque de Besançon, la

loi sur la remise des biens non vendus, les paroles de M. Ferrand sur

la _ligne droite_, avaient rempli d'agitation les mois d'octobre et de

novembre. L'espèce d'apaisement qui s'était manifesté après les

premières discussions législatives, et notamment après le vote des

mesures financières, marquées au coin de la sagesse, avait fait place

à une violente irritation, égale du reste chez les deux partis

opposés, celui de l'émigration et celui de la révolution. Ce dernier

se composait en ce moment non-seulement des révolutionnaires gravement

compromis, comme ceux par exemple qu'on appelait les _votants_, mais

des fonctionnaires de l'Empire, des militaires, des libéraux modérés,

et d'une partie notable de la bourgeoisie blessée par les prétentions

de la noblesse et du clergé. Les journaux, quoique contenus par la

censure, révélaient parfaitement l'irritation des uns et des autres,

et Paris en offrait le tableau singulièrement animé. L'hiver

approchant, beaucoup de personnages étaient revenus dans la capitale.

La police les suivait de l'oeil avec une extrême défiance. C'étaient

MM. de Bassano, de Vicence, de Montalivet, de Cadore, de Rovigo,

Lavallette et autres, qui ne conspiraient pas, mais qui naturellement

vivaient entre eux, et ne pouvaient pas être affligés des maladresses

d'un gouvernement qu'ils regardaient comme ennemi. On aurait voulu

leur faire quitter Paris, mais on ne l'osait pas. Ils étaient en effet

si peu entreprenants, que le prince Cambacérès, ne se permettant de

réunir ses amis qu'à sa table, s'abstenait d'inviter les militaires,

de peur d'éveiller des soupçons. Néanmoins une circonstance occupait

beaucoup la police, et, bien qu'elle ne signifiât rien en réalité,

elle était l'objet de toute sa sollicitude, c'était la présence de

quelques-uns des maréchaux, qui auraient dû être dans leurs

gouvernements, et qui étaient venus à Paris les uns après les autres,

du reste par hasard et sans intention politique. On citait les

maréchaux Soult, Suchet, Oudinot, Masséna, Ney. Le maréchal Soult

était venu pour solliciter, et, comme on va le voir, n'était pas bien

dangereux pour les Bourbons. Le maréchal Suchet, qui avait eu le

commandement en chef des deux armées d'Espagne, n'était à Paris que

parce que ces deux armées avaient été dissoutes. Il était fort

paisible, et généralement désigné comme le plus propre à devenir

ministre de la guerre. Le maréchal Masséna, ses lettres de

naturalisation obtenues, était immédiatement reparti pour la Provence

où l'appelait son commandement. Le maréchal Oudinot n'avait séjourné

à Paris que quelques jours; le maréchal Ney y était resté. Ce

maréchal, le plus caressé de tous par la cour, et ayant d'abord

accepté ces caresses assez volontiers, était tout à coup devenu

mécontent. Après s'être flatté que l'intervention de Louis XVIII et la

faveur de l'empereur Alexandre pourraient lui conserver ses dotations,

situées toutes à l'étranger, il avait perdu cet espoir, et réduit à

ses appointements, chargé d'enfants, il était dans une sorte de gêne.

La guerre qui lui avait, comme à d'autres, semblé bien longue, était

cependant une source de gloire et de fortune désormais fermée; il la

regrettait déjà sans se l'avouer, et la préférait à une oisiveté mêlée

de beaucoup d'amertume. En effet, les flatteries affectées dont il

avait été l'objet avaient pris peu à peu leur véritable caractère, et

sous les caresses avait bientôt percé le dédain. Sa femme, belle et

orgueilleuse, avait essuyé aux Tuileries, de la part de dames de la

cour moins prudentes que leurs maris, des désagréments auxquels elle

avait été très-sensible, et qui avaient vivement blessé son irritable

époux[12]. Une cause particulière avait porté au comble la mauvaise

humeur du maréchal. Le duc de Wellington, devenu ambassadeur

d'Angleterre à Paris, y laissait percer une vanité qui était la seule

faiblesse de son âme simple et forte. On le voyait étaler

complaisamment au milieu de la cour de France sa gloire célébrée avec

affectation par le parti royaliste. Dans ce moment le déchaînement

contre l'Angleterre, à laquelle on attribuait les rigueurs du traité

de Paris, était universel. La ruine de Washington, qui venait d'être

incendié par l'armée anglaise (la guerre continuait entre l'Angleterre

et l'Amérique), avait exaspéré tous les partis à un tel point qu'il

avait fallu contenir jusqu'aux journaux royalistes. De plus on avait

vu l'armée anglaise se transporter par terre de Bordeaux à Bruxelles.

Lord Wellington semblait la commander de Paris même, et le public,

comme s'il eût pressenti un avenir, hélas! bien prochain, en était

profondément blessé. Les choses étaient poussées si loin que la police

était sans cesse obligée de veiller, pour épargner à lord Wellington

des offenses populaires.

[Note 12: Un témoin des plus dignes de foi, par son

caractère respectable et sa haute position, m'a dit avoir vu

dans les mains de madame la maréchale Ney une lettre de son

mari, écrite de Lons-le-Saulnier, le jour même où il

abandonnait la cause des Bourbons pour celle de Napoléon, et

dans laquelle se trouvaient ces mots: Mon amie, tu ne

pleureras plus en sortant des Tuileries....--]

[En marge: Le maréchal Ney réconcilié avec le maréchal Davout.]

Le maréchal Ney comparant l'isolement où lui et sa femme se trouvaient

aux Tuileries avec les soins empressés dont le général britannique

était l'objet, en éprouvait un sentiment plein d'amertume.--Cet homme,

disait-il, en parlant de lord Wellington, cet homme a été heureux en

Espagne, par la faute de Napoléon et de nos généraux, mais s'il

pouvait un jour se rencontrer avec nous, dans une position où la

fortune n'aurait pas tout préparé pour son triomphe, on verrait ce

qu'il est! Et puis, ajoutait-il, caresser ainsi, à notre face, cet

ennemi acharné de la France!...--La généreuse colère qu'éprouvait le

maréchal était telle qu'il ne la dissimulait plus, et qu'il s'était

même rapproché du maréchal Davout, avec lequel il était resté brouillé

depuis la fatale journée de Krasnoé. Le maréchal Davout enfermé,

comme nous l'avons dit, dans sa terre de Savigny, avait rédigé sur sa

conduite à Hambourg un mémoire substantiel, où il avait démontré

jusqu'à l'évidence l'indignité des calomnies dont il était poursuivi,

et avait demandé au Roi la permission de le publier. Le Roi, au lieu

de traiter ce grand serviteur du pays avec la distinction qui lui

était due, s'était borné à dire au ministre de la guerre que le

mémoire était fort de raisons, qu'il était même assez fort pour qu'il

fût impossible de sévir (on avait eu cette folle pensée), qu'il

fallait en permettre la publication, tout en laissant le maréchal dans

l'espèce d'exil, non avoué mais réel, dans lequel il vivait à Savigny.

Du reste le maréchal s'était lui-même relégué à Savigny, et ne

paraissait que très-rarement à Paris, où il ne pouvait se montrer sans

être entouré d'agents fort incommodes.

Cette conduite à l'égard du glorieux défenseur de Hambourg était l'une

des causes les plus fortes de l'exaspération des militaires. Ils

disaient avec raison que ce traitement était odieux et offensant pour

l'armée tout entière. Ney le répétait à tout le monde, et prétendait

qu'il fallait que les maréchaux se réunissent, et allassent porter

leurs réclamations au pied du trône.

On aurait bien voulu imposer silence à ces indiscrets qu'on avait

flattés sans profit, mais on n'aurait jamais osé frapper assez haut

pour les faire taire. L'audace du parti de l'émigration et son désir

de vengeance n'étaient pas encore montés à la hauteur de la glorieuse

tête de Ney! Il fallait pour cela de nouveaux désastres, et une

immense catastrophe. On se borna pour le moment à faire partir de

Paris le général Vandamme, qui depuis qu'on lui avait fermé les

Tuileries tenait le langage le plus inconsidéré. Mais on ne guérissait

pas le mal avec ces mesures, et, au mois de novembre, l'inquiétude

allait croissant de jour en jour. Les fonds baissaient, et la rente

cinq pour cent, que le plan financier de M. Louis avait portée de 65

francs à 78, était retombée à 70, bien que la situation financière

s'améliorât à vue d'oeil, que les impôts indirects commençassent à

rentrer, que les _reconnaissances de liquidation_ eussent cours sur la

place au moyen d'un très-faible agio. Évidemment la confiance était

profondément ébranlée, et la politique, non la finance, était la cause

de ce subit ébranlement.

[En marge: Louables efforts de M. de Chateaubriand pour rapprocher les

partis.]

M. de Chateaubriand employait sa plume, devenue, contre son ordinaire,

ferme, sobre, sensée, à calmer les partis, à leur prouver que leurs

voeux extrêmes étaient déraisonnables, impossibles à réaliser, que

leurs voeux raisonnables au contraire étaient ou réalisés, ou en voie

de l'être, qu'ils devaient donc se tenir pour satisfaits, contribuer

même au triomphe d'un état de choses auquel ils avaient les uns et les

autres un égal intérêt, royalistes parce que c'étaient les Bourbons,

révolutionnaires et bonapartistes parce que c'était la liberté, seule

garantie possible des droits et de la sécurité de tous. Il donnait

ainsi à tous les partis, et principalement au sien, de sages et utiles

leçons, plus sages que lui-même; il les donnait dans des articles

insérés au _Journal des Débats_, ou dans des brochures, que le Roi

avait loués publiquement. Mais rien ne calmait l'inquiétude qu'on

éprouvait, et la peur qu'on se faisait réciproquement.

[En marge: Peur que les partis se font les uns aux autres.]

[En marge: Complots qu'ils s'imputent.]

[En marge: Effroi que Napoléon inspire encore du fond de son île.]

Les deux partis s'étaient imaginé qu'ils conspiraient l'un contre

l'autre, et qu'ils étaient même sur le point de réussir dans leurs

complots. Les bonapartistes, c'est-à-dire les militaires et les

révolutionnaires, réunis dans une haine commune contre les royalistes,

étaient persuadés que l'on avait amené à Paris douze ou quinze cents

chouans des plus audacieux, qu'avec leur secours on devait éloigner le

Roi sous prétexte d'un voyage à Compiègne, changer ensuite le

gouvernement, abolir la Charte, s'emparer des personnages les plus

notables parmi les militaires et les hommes de la Révolution,

probablement se défaire des principaux, exiler les autres, puis

proclamer le rétablissement pur et simple de l'ancien régime. De leur

côté les royalistes auxquels on imputait de semblables projets,

étaient convaincus que les jeunes généraux qui remplissaient Paris,

ayant quelques milliers d'officiers sans emploi à leurs ordres, et

pouvant compter sur l'adhésion des troupes à quelque régiment qu'elles

appartinssent, devaient exécuter un coup de main, enlever la famille

royale, l'égorger ou la déporter, traiter de même la noblesse de

France, proclamer Napoléon Ier ou Napoléon II, et commencer un nouveau

règne impérial, en se jetant sur l'Europe pour la mettre une seconde

fois au pillage, au profit d'une race de mamelouks que la guerre avait

créés, que la paix ne pouvait satisfaire. Ce vaste complot, selon

eux, était formé de concert avec Napoléon et Murat, récemment

réconciliés, et soudoyant de leurs trésors toutes les conspirations

qui se tramaient. Les suppositions à l'égard de Napoléon étaient sans

bornes, comme l'était l'idée qu'on se formait de son implacable

activité, de son prodigieux ascendant. Jamais il n'avait été plus

grand dans l'imagination des hommes qu'au fond de l'île si chétive qui

lui servait d'asile, car tandis que la haine essayait d'en faire un

vil scélérat sans génie et sans courage, la peur en faisait un géant

infatigable, intarissable en ressources, et toujours en mesure et à la

veille de bouleverser le monde. Il avait, disait-on, emporté des

trésors à Porto-Ferrajo, et de là il dirigeait le fil de toutes les

trames européennes, surtout à Vienne, où les puissances étaient en ce

moment assemblées dans un congrès universel. Il y soufflait le feu de

la discorde, il y tenait asservie à son génie la faiblesse de son

beau-père, et il allait se mettre à la tête des armées autrichiennes

pour fondre sur les Bourbons de France et d'Espagne. D'autres fois on

le disait évadé pour aller commander les armées américaines contre

l'Angleterre, ou les armées turques contre l'Europe, ou les armées

napolitaines contre l'Autriche, car les contradictions ne coûtaient

guère. On le voyait partout en un mot, et la peur de ses ennemis le

dédommageait bien des efforts que faisait leur haine pour le

rapetisser.

[En marge: Fausseté des complots que les partis s'imputent les uns aux

autres.]

De ces mille complots qu'on se prêtait les uns aux autres, qu'y

avait-il de vrai? Tout et rien, tout, si on prenait pour des complots

les vains propos des partis, rien, si on ne prenait pour véritables

complots que des projets mûrement concertés entre chefs et exécuteurs

s'entendant bien, ayant des moyens proportionnés au but, et ayant fixé

ou étant prêts à fixer le jour de l'exécution. Quant à ceci, il n'en

existait rien. Sans doute il était impossible de nier que s'ils

l'avaient pu, les royalistes auraient mis la Charte à néant, et que

s'ils avaient été aussi méchants que leur langage, ils se seraient

volontiers débarrassés des principaux personnages de l'armée et de la

Révolution. Mais ils avaient encore moins de moyens que leurs

adversaires, moins d'audace surtout, et se contentaient de tenir des

propos extravagants, qui, répétés aux bonapartistes et aux

révolutionnaires, les jetaient dans une véritable épouvante. Sans

doute aussi, les révolutionnaires, les bonapartistes, s'ils l'avaient

pu, se seraient emparés de la famille royale et de la cour, et en

auraient fait on ne sait quoi, pourvu qu'ils en fussent délivrés. Il

est bien vrai que s'ils avaient su s'entendre, se concerter, se

conduire, ils auraient pu tout ce qu'ils auraient voulu, car la force

publique était tout entière à eux. Il est bien vrai que sentant ce

qu'ils auraient pu, ils disaient follement qu'ils allaient le faire,

et par cette intempérance de langage se rendaient aussi effrayants

qu'ils étaient en réalité impuissants. On aurait donc recouvré une

parfaite sécurité, si on avait su discerner l'état véritable des

partis, mais suivant l'usage on jugeait de leurs projets d'après leurs

propos, et d'après sa propre peur. Aussi de part et d'autre on prenait

ses précautions. Souvent ces militaires agités passaient la nuit

debout, ayant leurs épées et leurs pistolets à la ceinture,

convaincus qu'on allait les assaillir. De son côté la police

épouvantée donnait l'alarme aux autorités qui mettaient sur pied la

garde nationale, les compagnies des gardes du corps, toutes les forces

disponibles, excepté la garnison dont on se défiait, et on restait

ainsi jusqu'au jour à se faire peur réciproquement[13]. Il y avait

telle nuit dans le mois de novembre où les patrouilles s'étaient

croisées par centaines, sans autre résultat qu'une panique générale

qui détruisait toute confiance, et faisait baisser les fonds publics

au grand détriment des finances.

[Note 13: Rien n'est plus curieux que la suite des rapports

de police rédigés par M. Beugnot. On y voit que le mois de

novembre fut un mois de folles alarmes, ce qui amena le

changement ministériel que nous allons raconter.]

[En marge: La police de Monsieur exagère le mal, que la police du

gouvernement cherche à atténuer.]

La police principale, celle du gouvernement, dirigée par M. Beugnot,

ne partageait ces ridicules alarmes que dans une mesure fort

restreinte, et elle tâchait dans ses rapports de rassurer le Roi, à

quoi il se prêtait volontiers par paresse et par goût de tranquillité.

Mais Monsieur, incapable de se tenir en repos, sa police, tout aussi

incapable de rester inactive, affirmaient au contraire qu'on était sur

un volcan prêt à faire éruption, que la police officielle était

inepte, que même elle trahissait, et qu'on s'exposait à être enlevé un

matin à force d'aveuglement. Monsieur allait trouver le Roi, lui

disait qu'il était mal servi, et qu'on était à la veille d'une

catastrophe. Le Roi le repoussait, lui répondait qu'il était, comme

toujours, la proie des intrigants, puis néanmoins finissait par se

laisser atteindre à un certain degré par ces continuelles alarmes, et

tombait dans une sorte de perplexité.

[En marge: On s'en prend aux ministres des difficultés de la

situation, et particulièrement au ministre de la guerre.]

Ses neveux, dont il faisait plus de cas que de son frère, s'unissaient

cependant au comte d'Artois pour soutenir que les choses allaient mal,

et qu'il y fallait remédier de quelque façon. Mais là était la

difficulté. Sans doute les choses allaient mal, et le remède était

celui que ne voient jamais les gouvernements, c'était de résister à

ses passions, et surtout à celles de ses amis, de rassurer ainsi la

masse de la nation, étrangère aux partis et ne voulant que le bien

général. Mais on se gardait de raisonner de la sorte, et on s'en

prenait à ceux qui gouvernaient, c'est-à-dire au ministère,

ordinairement réputé auteur de tout ce qui arrive dans un État libre,

ou presque libre. Le ministère n'avait, disait-on, aucun ensemble, et

c'était vrai. Mais pour qu'il en eût, il aurait fallu le composer

constitutionnellement, c'est-à-dire en faire le seul conseil de la

couronne, en exclure les princes, et adopter un homme principal, deux

au plus, et s'en fier à eux. On était loin de songer à ce moyen, et on

s'en prenait non pas au Conseil, à sa composition, mais aux ministres

individuellement, et en particulier au ministre de la guerre. Il ne

tenait pas l'armée, disait-on; il était sans ascendant sur elle, il ne

savait ni la dominer, ni la satisfaire!...--Tel est le prix réservé

aux ministres faibles! Le général Dupont, aussi malheureux dans ce

court ministère qu'il l'avait été en Espagne, homme d'esprit, bien

intentionné, ménageant tant qu'il pouvait ses anciens camarades,

dissimulant leurs imprudences, s'efforçant enfin de contenter eux et

les émigrés, n'avait réussi qu'à mécontenter les uns et les autres.

Il n'aurait pas commis une seule faute, ce qui était impossible dans

sa situation, qu'il eût difficilement satisfait l'armée, à laquelle il

fallait imposer de cruelles réductions, et faire endurer un régime

déplaisant pour elle. Cependant, des fautes, il en avait commis, et de

graves: mais ces fautes, qui l'avait obligé à les commettre? les

princes eux-mêmes qui l'accusaient, les princes en créant la maison

militaire, en prodiguant les grades pour services d'émigration, etc.

Or, le résultat prévu, inévitable de ces fautes se produisant, les

princes s'en prenaient au ministre trop complaisant qui les avait

commises à leur instigation, et disaient qu'il y avait danger à

laisser l'armée dans ses mains. À cela le Roi n'objectait rien, n'en

sachant rien, et paraissait assez disposé à croire ses neveux qui s'en

mêlaient beaucoup.

[En marge: M. le comte d'Artois dénonce au Roi la police comme mal

faite.]

[En marge: Le Roi ne veut pas l'en croire.]

[En marge: Singulier penchant du comte d'Artois pour M. Fouché.]

[En marge: Moyens qu'emploie M. Fouché pour se faire valoir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 48 段