octobre, et redressa vivement M. Ferrand dans tout ce qu'il avait dit.
Il déclara qu'il avait mission de rétablir, autant que possible, la
confiance publique ébranlée par les imprudentes paroles du ministre,
lequel avait prêté à Louis XVIII des sentiments personnels que le Roi
de France ne pouvait ni éprouver, ni exprimer. La balance des torts
et des mérites dans notre immense révolution ne pouvait être établie
d'une main ferme, car il faudrait rechercher aussi la conduite de ceux
qui, par un zèle mal entendu, avaient précipité les malheurs de la
royauté et de la France. Le pourrait-on, d'ailleurs, on ne le devrait
pas. Le Roi avait promis de voir dans la France une seule famille,
toute composée de ses enfants, et il ne devait pas, on ne devait pas
pour lui, chercher à établir entre eux des distinctions blessantes. On
parlait des regrets qu'il nourrissait au fond de son coeur; mais il ne
pouvait avoir au fond de son coeur que la ferme volonté de tenir ses
promesses, et entre ces promesses il n'y en avait pas de plus sacrée
que celle de faire respecter les propriétés de toute origine. Quant à
l'avenir, on ne prévoyait pas un temps où les émigrés seraient mieux
traités qu'aujourd'hui, car il fallait espérer que l'impôt ne serait
jamais affecté qu'aux besoins de l'État.--
Le rapport, comme on le voit, était ferme et sévère, et contenait une
leçon directe qui remontait plus haut que le ministre lui-même. Aussi,
tout en l'approuvant, l'assemblée se montra hésitante lorsqu'on lui en
demanda l'impression. Il y avait l'impression ordinaire qui
appartenait à tout rapport, et l'impression extraordinaire accordée
aux discours que la Chambre avait remarqués. L'assemblée n'osa pas
accorder cette dernière distinction.
M. Ferrand, profitant de cette hésitation, crut trouver une occasion
favorable pour répondre au rapporteur, et se servant pour cela du
journal le plus accrédité du parti royaliste, prétendit que la
Chambre interprétait son discours comme lui-même, puisqu'elle avait
refusé au travail de M. Bedoch l'honneur de l'impression.
[En marge: La Chambre des députés s'associe au rapport.]
À peine cette assertion était-elle émise qu'il se produisit un retour
subit dans la Chambre des députés. Un membre de la commission vint à
la tribune rappeler que les bureaux avaient réclamé ou la réfutation,
ou la suppression du discours du ministre, que la commission n'avait
donc fait autre chose qu'obéir à un mandat formel de ceux qui
l'avaient nommée, que le rapporteur avait été son organe fidèle, et
qu'en présence des doutes qu'on cherchait à élever il fallait que la
Chambre se prononçât, et déclarât si en effet, comme l'avait prétendu
un journal, elle n'approuvait pas le rapport. La Chambre aussitôt se
prononça à une très-grande majorité, en ordonnant cette fois
l'impression du rapport et des paroles qu'elle venait d'entendre.
[Date en marge: Nov. 1814.]
[En marge: La loi adoptée avec des amendements.]
La discussion du projet s'ensuivit. Elle fut longue et orageuse,
remplit toute la fin d'octobre, et provoqua de part et d'autre de
violents emportements. Un membre de la droite (on commençait à
désigner les partis par la place matérielle qu'ils occupaient dans la
Chambre), M. de la Rigaudie, dans un discours véhément, interrompu à
chaque instant par de bruyants murmures, fit le procès à la Révolution
tout entière, et excita un tel soulèvement que la police défendit aux
journaux de reproduire intégralement la séance. On répondit à cet
orateur, et heureusement ce ne fut pas avec la même exagération. M.
Durbach soumit à la Chambre une proposition fort raisonnable, c'était
de s'emparer des biens non vendus, d'en faire la base d'une opération
financière, au moyen de laquelle on indemniserait non pas une seule
classe privilégiée d'émigrés, mais tous, et particulièrement les plus
pauvres. On n'accueillit point cette proposition, et on vota la loi
avec les amendements de la commission, après une censure presque
unanime du discours de M. Ferrand.
[En marge: Extrême irritation des partis pendant les mois d'octobre et
de novembre.]
[En marge: Présence à Paris de plusieurs maréchaux, et leur langage.]
[En marge: Soudain mécontentement du maréchal Ney.]
[En marge: Diverses causes de ce mécontentement.]
[En marge: Le duc de Wellington en est une.]
Les poursuites contre le mémoire de Carnot, les divers incidents
relatifs aux invalides, aux orphelines de la Légion d'honneur, aux
écoles militaires, aux généraux Vandamme et Exelmans, les voyages des
princes, la conduite tenue à l'égard de l'archevêque de Besançon, la
loi sur la remise des biens non vendus, les paroles de M. Ferrand sur
la _ligne droite_, avaient rempli d'agitation les mois d'octobre et de
novembre. L'espèce d'apaisement qui s'était manifesté après les
premières discussions législatives, et notamment après le vote des
mesures financières, marquées au coin de la sagesse, avait fait place
à une violente irritation, égale du reste chez les deux partis
opposés, celui de l'émigration et celui de la révolution. Ce dernier
se composait en ce moment non-seulement des révolutionnaires gravement
compromis, comme ceux par exemple qu'on appelait les _votants_, mais
des fonctionnaires de l'Empire, des militaires, des libéraux modérés,
et d'une partie notable de la bourgeoisie blessée par les prétentions
de la noblesse et du clergé. Les journaux, quoique contenus par la
censure, révélaient parfaitement l'irritation des uns et des autres,
et Paris en offrait le tableau singulièrement animé. L'hiver
approchant, beaucoup de personnages étaient revenus dans la capitale.
La police les suivait de l'oeil avec une extrême défiance. C'étaient
MM. de Bassano, de Vicence, de Montalivet, de Cadore, de Rovigo,
Lavallette et autres, qui ne conspiraient pas, mais qui naturellement
vivaient entre eux, et ne pouvaient pas être affligés des maladresses
d'un gouvernement qu'ils regardaient comme ennemi. On aurait voulu
leur faire quitter Paris, mais on ne l'osait pas. Ils étaient en effet
si peu entreprenants, que le prince Cambacérès, ne se permettant de
réunir ses amis qu'à sa table, s'abstenait d'inviter les militaires,
de peur d'éveiller des soupçons. Néanmoins une circonstance occupait
beaucoup la police, et, bien qu'elle ne signifiât rien en réalité,
elle était l'objet de toute sa sollicitude, c'était la présence de
quelques-uns des maréchaux, qui auraient dû être dans leurs
gouvernements, et qui étaient venus à Paris les uns après les autres,
du reste par hasard et sans intention politique. On citait les
maréchaux Soult, Suchet, Oudinot, Masséna, Ney. Le maréchal Soult
était venu pour solliciter, et, comme on va le voir, n'était pas bien
dangereux pour les Bourbons. Le maréchal Suchet, qui avait eu le
commandement en chef des deux armées d'Espagne, n'était à Paris que
parce que ces deux armées avaient été dissoutes. Il était fort
paisible, et généralement désigné comme le plus propre à devenir
ministre de la guerre. Le maréchal Masséna, ses lettres de
naturalisation obtenues, était immédiatement reparti pour la Provence
où l'appelait son commandement. Le maréchal Oudinot n'avait séjourné
à Paris que quelques jours; le maréchal Ney y était resté. Ce
maréchal, le plus caressé de tous par la cour, et ayant d'abord
accepté ces caresses assez volontiers, était tout à coup devenu
mécontent. Après s'être flatté que l'intervention de Louis XVIII et la
faveur de l'empereur Alexandre pourraient lui conserver ses dotations,
situées toutes à l'étranger, il avait perdu cet espoir, et réduit à
ses appointements, chargé d'enfants, il était dans une sorte de gêne.
La guerre qui lui avait, comme à d'autres, semblé bien longue, était
cependant une source de gloire et de fortune désormais fermée; il la
regrettait déjà sans se l'avouer, et la préférait à une oisiveté mêlée
de beaucoup d'amertume. En effet, les flatteries affectées dont il
avait été l'objet avaient pris peu à peu leur véritable caractère, et
sous les caresses avait bientôt percé le dédain. Sa femme, belle et
orgueilleuse, avait essuyé aux Tuileries, de la part de dames de la
cour moins prudentes que leurs maris, des désagréments auxquels elle
avait été très-sensible, et qui avaient vivement blessé son irritable
époux[12]. Une cause particulière avait porté au comble la mauvaise
humeur du maréchal. Le duc de Wellington, devenu ambassadeur
d'Angleterre à Paris, y laissait percer une vanité qui était la seule
faiblesse de son âme simple et forte. On le voyait étaler
complaisamment au milieu de la cour de France sa gloire célébrée avec
affectation par le parti royaliste. Dans ce moment le déchaînement
contre l'Angleterre, à laquelle on attribuait les rigueurs du traité
de Paris, était universel. La ruine de Washington, qui venait d'être
incendié par l'armée anglaise (la guerre continuait entre l'Angleterre
et l'Amérique), avait exaspéré tous les partis à un tel point qu'il
avait fallu contenir jusqu'aux journaux royalistes. De plus on avait
vu l'armée anglaise se transporter par terre de Bordeaux à Bruxelles.
Lord Wellington semblait la commander de Paris même, et le public,
comme s'il eût pressenti un avenir, hélas! bien prochain, en était
profondément blessé. Les choses étaient poussées si loin que la police
était sans cesse obligée de veiller, pour épargner à lord Wellington
des offenses populaires.
[Note 12: Un témoin des plus dignes de foi, par son
caractère respectable et sa haute position, m'a dit avoir vu
dans les mains de madame la maréchale Ney une lettre de son
mari, écrite de Lons-le-Saulnier, le jour même où il
abandonnait la cause des Bourbons pour celle de Napoléon, et
dans laquelle se trouvaient ces mots: Mon amie, tu ne
pleureras plus en sortant des Tuileries....--]
[En marge: Le maréchal Ney réconcilié avec le maréchal Davout.]
Le maréchal Ney comparant l'isolement où lui et sa femme se trouvaient
aux Tuileries avec les soins empressés dont le général britannique
était l'objet, en éprouvait un sentiment plein d'amertume.--Cet homme,
disait-il, en parlant de lord Wellington, cet homme a été heureux en
Espagne, par la faute de Napoléon et de nos généraux, mais s'il
pouvait un jour se rencontrer avec nous, dans une position où la
fortune n'aurait pas tout préparé pour son triomphe, on verrait ce
qu'il est! Et puis, ajoutait-il, caresser ainsi, à notre face, cet
ennemi acharné de la France!...--La généreuse colère qu'éprouvait le
maréchal était telle qu'il ne la dissimulait plus, et qu'il s'était
même rapproché du maréchal Davout, avec lequel il était resté brouillé
depuis la fatale journée de Krasnoé. Le maréchal Davout enfermé,
comme nous l'avons dit, dans sa terre de Savigny, avait rédigé sur sa
conduite à Hambourg un mémoire substantiel, où il avait démontré
jusqu'à l'évidence l'indignité des calomnies dont il était poursuivi,
et avait demandé au Roi la permission de le publier. Le Roi, au lieu
de traiter ce grand serviteur du pays avec la distinction qui lui
était due, s'était borné à dire au ministre de la guerre que le
mémoire était fort de raisons, qu'il était même assez fort pour qu'il
fût impossible de sévir (on avait eu cette folle pensée), qu'il
fallait en permettre la publication, tout en laissant le maréchal dans
l'espèce d'exil, non avoué mais réel, dans lequel il vivait à Savigny.
Du reste le maréchal s'était lui-même relégué à Savigny, et ne
paraissait que très-rarement à Paris, où il ne pouvait se montrer sans
être entouré d'agents fort incommodes.
Cette conduite à l'égard du glorieux défenseur de Hambourg était l'une
des causes les plus fortes de l'exaspération des militaires. Ils
disaient avec raison que ce traitement était odieux et offensant pour
l'armée tout entière. Ney le répétait à tout le monde, et prétendait
qu'il fallait que les maréchaux se réunissent, et allassent porter
leurs réclamations au pied du trône.
On aurait bien voulu imposer silence à ces indiscrets qu'on avait
flattés sans profit, mais on n'aurait jamais osé frapper assez haut
pour les faire taire. L'audace du parti de l'émigration et son désir
de vengeance n'étaient pas encore montés à la hauteur de la glorieuse
tête de Ney! Il fallait pour cela de nouveaux désastres, et une
immense catastrophe. On se borna pour le moment à faire partir de
Paris le général Vandamme, qui depuis qu'on lui avait fermé les
Tuileries tenait le langage le plus inconsidéré. Mais on ne guérissait
pas le mal avec ces mesures, et, au mois de novembre, l'inquiétude
allait croissant de jour en jour. Les fonds baissaient, et la rente
cinq pour cent, que le plan financier de M. Louis avait portée de 65
francs à 78, était retombée à 70, bien que la situation financière
s'améliorât à vue d'oeil, que les impôts indirects commençassent à
rentrer, que les _reconnaissances de liquidation_ eussent cours sur la
place au moyen d'un très-faible agio. Évidemment la confiance était
profondément ébranlée, et la politique, non la finance, était la cause
de ce subit ébranlement.
[En marge: Louables efforts de M. de Chateaubriand pour rapprocher les
partis.]
M. de Chateaubriand employait sa plume, devenue, contre son ordinaire,
ferme, sobre, sensée, à calmer les partis, à leur prouver que leurs
voeux extrêmes étaient déraisonnables, impossibles à réaliser, que
leurs voeux raisonnables au contraire étaient ou réalisés, ou en voie
de l'être, qu'ils devaient donc se tenir pour satisfaits, contribuer
même au triomphe d'un état de choses auquel ils avaient les uns et les
autres un égal intérêt, royalistes parce que c'étaient les Bourbons,
révolutionnaires et bonapartistes parce que c'était la liberté, seule
garantie possible des droits et de la sécurité de tous. Il donnait
ainsi à tous les partis, et principalement au sien, de sages et utiles
leçons, plus sages que lui-même; il les donnait dans des articles
insérés au _Journal des Débats_, ou dans des brochures, que le Roi
avait loués publiquement. Mais rien ne calmait l'inquiétude qu'on
éprouvait, et la peur qu'on se faisait réciproquement.
[En marge: Peur que les partis se font les uns aux autres.]
[En marge: Complots qu'ils s'imputent.]
[En marge: Effroi que Napoléon inspire encore du fond de son île.]
Les deux partis s'étaient imaginé qu'ils conspiraient l'un contre
l'autre, et qu'ils étaient même sur le point de réussir dans leurs
complots. Les bonapartistes, c'est-à-dire les militaires et les
révolutionnaires, réunis dans une haine commune contre les royalistes,
étaient persuadés que l'on avait amené à Paris douze ou quinze cents
chouans des plus audacieux, qu'avec leur secours on devait éloigner le
Roi sous prétexte d'un voyage à Compiègne, changer ensuite le
gouvernement, abolir la Charte, s'emparer des personnages les plus
notables parmi les militaires et les hommes de la Révolution,
probablement se défaire des principaux, exiler les autres, puis
proclamer le rétablissement pur et simple de l'ancien régime. De leur
côté les royalistes auxquels on imputait de semblables projets,
étaient convaincus que les jeunes généraux qui remplissaient Paris,
ayant quelques milliers d'officiers sans emploi à leurs ordres, et
pouvant compter sur l'adhésion des troupes à quelque régiment qu'elles
appartinssent, devaient exécuter un coup de main, enlever la famille
royale, l'égorger ou la déporter, traiter de même la noblesse de
France, proclamer Napoléon Ier ou Napoléon II, et commencer un nouveau
règne impérial, en se jetant sur l'Europe pour la mettre une seconde
fois au pillage, au profit d'une race de mamelouks que la guerre avait
créés, que la paix ne pouvait satisfaire. Ce vaste complot, selon
eux, était formé de concert avec Napoléon et Murat, récemment
réconciliés, et soudoyant de leurs trésors toutes les conspirations
qui se tramaient. Les suppositions à l'égard de Napoléon étaient sans
bornes, comme l'était l'idée qu'on se formait de son implacable
activité, de son prodigieux ascendant. Jamais il n'avait été plus
grand dans l'imagination des hommes qu'au fond de l'île si chétive qui
lui servait d'asile, car tandis que la haine essayait d'en faire un
vil scélérat sans génie et sans courage, la peur en faisait un géant
infatigable, intarissable en ressources, et toujours en mesure et à la
veille de bouleverser le monde. Il avait, disait-on, emporté des
trésors à Porto-Ferrajo, et de là il dirigeait le fil de toutes les
trames européennes, surtout à Vienne, où les puissances étaient en ce
moment assemblées dans un congrès universel. Il y soufflait le feu de
la discorde, il y tenait asservie à son génie la faiblesse de son
beau-père, et il allait se mettre à la tête des armées autrichiennes
pour fondre sur les Bourbons de France et d'Espagne. D'autres fois on
le disait évadé pour aller commander les armées américaines contre
l'Angleterre, ou les armées turques contre l'Europe, ou les armées
napolitaines contre l'Autriche, car les contradictions ne coûtaient
guère. On le voyait partout en un mot, et la peur de ses ennemis le
dédommageait bien des efforts que faisait leur haine pour le
rapetisser.
[En marge: Fausseté des complots que les partis s'imputent les uns aux
autres.]
De ces mille complots qu'on se prêtait les uns aux autres, qu'y
avait-il de vrai? Tout et rien, tout, si on prenait pour des complots
les vains propos des partis, rien, si on ne prenait pour véritables
complots que des projets mûrement concertés entre chefs et exécuteurs
s'entendant bien, ayant des moyens proportionnés au but, et ayant fixé
ou étant prêts à fixer le jour de l'exécution. Quant à ceci, il n'en
existait rien. Sans doute il était impossible de nier que s'ils
l'avaient pu, les royalistes auraient mis la Charte à néant, et que
s'ils avaient été aussi méchants que leur langage, ils se seraient
volontiers débarrassés des principaux personnages de l'armée et de la
Révolution. Mais ils avaient encore moins de moyens que leurs
adversaires, moins d'audace surtout, et se contentaient de tenir des
propos extravagants, qui, répétés aux bonapartistes et aux
révolutionnaires, les jetaient dans une véritable épouvante. Sans
doute aussi, les révolutionnaires, les bonapartistes, s'ils l'avaient
pu, se seraient emparés de la famille royale et de la cour, et en
auraient fait on ne sait quoi, pourvu qu'ils en fussent délivrés. Il
est bien vrai que s'ils avaient su s'entendre, se concerter, se
conduire, ils auraient pu tout ce qu'ils auraient voulu, car la force
publique était tout entière à eux. Il est bien vrai que sentant ce
qu'ils auraient pu, ils disaient follement qu'ils allaient le faire,
et par cette intempérance de langage se rendaient aussi effrayants
qu'ils étaient en réalité impuissants. On aurait donc recouvré une
parfaite sécurité, si on avait su discerner l'état véritable des
partis, mais suivant l'usage on jugeait de leurs projets d'après leurs
propos, et d'après sa propre peur. Aussi de part et d'autre on prenait
ses précautions. Souvent ces militaires agités passaient la nuit
debout, ayant leurs épées et leurs pistolets à la ceinture,
convaincus qu'on allait les assaillir. De son côté la police
épouvantée donnait l'alarme aux autorités qui mettaient sur pied la
garde nationale, les compagnies des gardes du corps, toutes les forces
disponibles, excepté la garnison dont on se défiait, et on restait
ainsi jusqu'au jour à se faire peur réciproquement[13]. Il y avait
telle nuit dans le mois de novembre où les patrouilles s'étaient
croisées par centaines, sans autre résultat qu'une panique générale
qui détruisait toute confiance, et faisait baisser les fonds publics
au grand détriment des finances.
[Note 13: Rien n'est plus curieux que la suite des rapports
de police rédigés par M. Beugnot. On y voit que le mois de
novembre fut un mois de folles alarmes, ce qui amena le
changement ministériel que nous allons raconter.]
[En marge: La police de Monsieur exagère le mal, que la police du
gouvernement cherche à atténuer.]
La police principale, celle du gouvernement, dirigée par M. Beugnot,
ne partageait ces ridicules alarmes que dans une mesure fort
restreinte, et elle tâchait dans ses rapports de rassurer le Roi, à
quoi il se prêtait volontiers par paresse et par goût de tranquillité.
Mais Monsieur, incapable de se tenir en repos, sa police, tout aussi
incapable de rester inactive, affirmaient au contraire qu'on était sur
un volcan prêt à faire éruption, que la police officielle était
inepte, que même elle trahissait, et qu'on s'exposait à être enlevé un
matin à force d'aveuglement. Monsieur allait trouver le Roi, lui
disait qu'il était mal servi, et qu'on était à la veille d'une
catastrophe. Le Roi le repoussait, lui répondait qu'il était, comme
toujours, la proie des intrigants, puis néanmoins finissait par se
laisser atteindre à un certain degré par ces continuelles alarmes, et
tombait dans une sorte de perplexité.
[En marge: On s'en prend aux ministres des difficultés de la
situation, et particulièrement au ministre de la guerre.]
Ses neveux, dont il faisait plus de cas que de son frère, s'unissaient
cependant au comte d'Artois pour soutenir que les choses allaient mal,
et qu'il y fallait remédier de quelque façon. Mais là était la
difficulté. Sans doute les choses allaient mal, et le remède était
celui que ne voient jamais les gouvernements, c'était de résister à
ses passions, et surtout à celles de ses amis, de rassurer ainsi la
masse de la nation, étrangère aux partis et ne voulant que le bien
général. Mais on se gardait de raisonner de la sorte, et on s'en
prenait à ceux qui gouvernaient, c'est-à-dire au ministère,
ordinairement réputé auteur de tout ce qui arrive dans un État libre,
ou presque libre. Le ministère n'avait, disait-on, aucun ensemble, et
c'était vrai. Mais pour qu'il en eût, il aurait fallu le composer
constitutionnellement, c'est-à-dire en faire le seul conseil de la
couronne, en exclure les princes, et adopter un homme principal, deux
au plus, et s'en fier à eux. On était loin de songer à ce moyen, et on
s'en prenait non pas au Conseil, à sa composition, mais aux ministres
individuellement, et en particulier au ministre de la guerre. Il ne
tenait pas l'armée, disait-on; il était sans ascendant sur elle, il ne
savait ni la dominer, ni la satisfaire!...--Tel est le prix réservé
aux ministres faibles! Le général Dupont, aussi malheureux dans ce
court ministère qu'il l'avait été en Espagne, homme d'esprit, bien
intentionné, ménageant tant qu'il pouvait ses anciens camarades,
dissimulant leurs imprudences, s'efforçant enfin de contenter eux et
les émigrés, n'avait réussi qu'à mécontenter les uns et les autres.
Il n'aurait pas commis une seule faute, ce qui était impossible dans
sa situation, qu'il eût difficilement satisfait l'armée, à laquelle il
fallait imposer de cruelles réductions, et faire endurer un régime
déplaisant pour elle. Cependant, des fautes, il en avait commis, et de
graves: mais ces fautes, qui l'avait obligé à les commettre? les
princes eux-mêmes qui l'accusaient, les princes en créant la maison
militaire, en prodiguant les grades pour services d'émigration, etc.
Or, le résultat prévu, inévitable de ces fautes se produisant, les
princes s'en prenaient au ministre trop complaisant qui les avait
commises à leur instigation, et disaient qu'il y avait danger à
laisser l'armée dans ses mains. À cela le Roi n'objectait rien, n'en
sachant rien, et paraissait assez disposé à croire ses neveux qui s'en
mêlaient beaucoup.
[En marge: M. le comte d'Artois dénonce au Roi la police comme mal
faite.]
[En marge: Le Roi ne veut pas l'en croire.]
[En marge: Singulier penchant du comte d'Artois pour M. Fouché.]
[En marge: Moyens qu'emploie M. Fouché pour se faire valoir.]