jours, et elle l'accueillit avec transport. Elle lui tint les plus
extravagants discours qu'il eût entendus dans son voyage. Elle lui dit
que chez elle on voulait le Roi, le vrai Roi, le Roi absolu, affranchi
de toute gêne, pouvant faire le bien de ses sujets sans que les
entraves inventées par les révolutionnaires vinssent l'en empêcher,
c'est-à-dire sans que les gens raisonnables pussent élever une
objection contre la franchise du port de Marseille. Le prince entendit
en outre de véhémentes déclamations au sujet des droits réunis, et se
conduisant comme il avait fait ailleurs, répondit aux Marseillais
qu'il était de leur avis, qu'ils avaient certainement raison, et qu'il
croyait pouvoir leur promettre une satisfaction prochaine, mais qu'il
fallait un peu de patience, et laisser au Roi le temps d'accomplir le
bien. On était si heureux de le contempler, de lui serrer les mains,
qu'on prenait pour sérieuses toutes ses paroles, et dans cette
favorable disposition on lui offrit des fêtes magnifiques. Chaque
ville, dans ces occasions, montre ce qu'elle a de mieux. Marseille fit
voir son bassin, bien loin alors de ce qu'il est devenu depuis, y
donna de brillants exercices nautiques, et dans l'une de ces journées
de réjouissance, lorsque la nuit fut venue, fit, sur une montagne qui
domine le port, éclater soudainement une sorte de volcan au moyen d'un
millier de tonneaux remplis de matières inflammables. Le maire dit au
comte d'Artois que ce qu'il avait sous les yeux n'était qu'une faible
image des sentiments brûlants des Marseillais, et on le conduisit
ensuite au principal théâtre de la ville. Là eut lieu une véritable
scène de délire. Monsieur avait écrit au Roi pour lui demander la
franchise du port, fort combattue dans le sein du Conseil royal, et le
Roi lui avait répondu qu'il espérait bientôt l'obtenir en forçant la
main à ses ministres. Le prince, prenant pour fait ce qui était à
faire, annonça en plein théâtre la franchise du port comme chose
accordée, et alors le maire tombant à ses genoux, lui baisa les mains
au nom de toute la population marseillaise. Les spectateurs se
levèrent huit ou dix fois en poussant des cris de joie et de
reconnaissance.
[En marge: Passage du prince à Nîmes, à Grenoble, etc.]
Après quelques jours passés au milieu d'une population délirante, le
prince répétant aux Marseillais ce qu'il avait déjà dit aux Lyonnais,
aux Bourguignons, aux Champenois, que les jours passés parmi eux
étaient les plus heureux de sa vie, quitta Marseille pour aller
visiter Toulon, puis rebroussa chemin, traversa Nîmes, où il aurait pu
être fort utile en contenant les catholiques et en rassurant les
protestants, ce qu'il ne fit point, se rendit à Grenoble, où il fut
chaudement accueilli par le parti royaliste, peu nombreux mais vif, et
enfin gagna la Franche-Comté.
[En marge: Sa présence à Besançon.]
[En marge: L'archevêque Lecoz.]
[En marge: Menaces du préfet à l'égard de l'archevêque.]
À Besançon, la situation des partis aurait exigé la conduite la plus
sage et la plus ferme. Une noblesse orgueilleuse, pleine de préjugés,
ayant pour préfet du département un noble du pays, lequel excitait les
passions au lieu de les contenir, avait singulièrement indisposé la
masse des habitants. Une circonstance particulière aggravait cet état
de choses. C'est là que se trouvait l'archevêque Lecoz. Ce prélat dont
nous avons déjà parlé, ancien constitutionnel, personnage
très-respectable mais très-obstiné, avait donné asile aux prêtres
assermentés, et du reste n'avait jusqu'alors inspiré aucun regret de
sa nomination, ni aux autorités temporelles ni aux autorités
spirituelles. À la chute de l'Empire, à l'avènement des Bourbons, la
petite Église avait dirigé contre lui toutes ses colères, la noblesse
locale y avait joint les siennes, le préfet avait attisé ce feu, et il
en était résulté une espèce de guerre religieuse, qui se bornait
toutefois à de mauvais procédés, et n'allait pas, bien entendu,
jusqu'à l'emploi des armes. Le préfet et les gens de son parti
disaient tout haut que le prince à son passage à Besançon ne recevrait
pas l'archevêque, à quoi l'archevêque, avec son entêtement ordinaire,
répondait qu'il ne s'en présenterait pas moins chez M. le comte
d'Artois. Piqué de tant de hardiesse, le préfet avait déclaré que si
l'archevêque tenait parole, il tiendrait lui la sienne, et le ferait
arrêter. Tels étaient les propos qui s'échangeaient publiquement à
Besançon entre l'autorité civile et l'autorité religieuse, en ayant
pour confident le pays tout entier, qui recueillait et répétait ces
provocations.
[En marge: Monsieur refuse de recevoir ce prélat, et le préfet menace
de le faire arrêter s'il essaie de se présenter chez le prince.]
Monsieur pouvait en cette occasion faire une chose aussi sensée
qu'utile, en démentant par sa conduite les propos d'un préfet
imprudent, en acceptant au moins avec le prélat des relations
officielles, relations qui devaient subsister jusqu'à la révocation du
Concordat, et qui étaient d'ailleurs la conséquence obligée de la
lettre écrite par l'abbé de Montesquiou à l'évêque de la Rochelle.
Malheureusement on ne pouvait guère espérer que Monsieur tiendrait
une telle conduite. Arrivé à Besançon, au milieu des vives
démonstrations des ultra-royalistes, il ne se rendit point à la
cathédrale de peur d'y rencontrer l'archevêque, et craignant même sa
visite, il lui fit dire qu'il ne voulait pas le recevoir. Ce fut le
préfet qui se chargea de cette communication, et qui la transmit
officieusement au prélat. Celui-ci, aussi opiniâtre que ses
adversaires étaient inconvenants, demanda au préfet de lui écrire ce
qu'il lui faisait dire, car il devait, dans un cas pareil, savoir
prendre toute la responsabilité de ses actes. Le préfet, non moins
extravagant que son parti, ne manqua pas d'écrire au prélat, et enfin,
ne s'en tenant pas même à cette conduite sans mesure, il envoya le
chef de la gendarmerie compléter le scandale. Ce chef, brave officier,
partageant les bons sentiments de son corps, qui à toutes les époques
a rempli admirablement ses devoirs, alla trouver l'archevêque, lui
témoigna sa douleur, et le supplia de ne pas sortir du palais
épiscopal pendant que le prince serait à Besançon, lui laissant
entendre qu'il avait mission d'employer la force pour l'en empêcher.
Le prélat se soumit cette fois, ne quitta point sa demeure, mais
écrivit sur-le-champ à Paris, et résolut de dénoncer aux deux Chambres
des procédés aussi scandaleux. L'effet produit dans la contrée fut
immense, et le clergé n'y présenta plus que deux camps ennemis,
derrière lesquels était rangée la population tout entière,
très-inégalement partagée du reste, car elle était en grande partie
prononcée contre la noblesse et le clergé qui soulevaient de tels
orages.
[En marge: Tristes résultats du voyage de Monsieur.]
Monsieur, toujours bien fêté par les siens, s'achemina ensuite vers
Paris, ayant plu par sa bonne grâce à tous ceux qu'il n'avait pas
blessés par ses imprudences, ayant prodigué les croix, celle du Lis
par milliers, celles de la Légion d'honneur et de Saint-Louis par
centaines, ayant laissé plus agités qu'ils ne l'étaient auparavant les
pays qu'il avait parcourus, et n'ayant pas même, comme son fils, le
duc d'Angoulême, donné au moins quelques bons conseils sur sa route.
Monsieur était de retour à Paris vers la fin d'octobre.
[En marge: Voyage militaire du duc de Berry dans les provinces
frontières.]
Pendant ce même temps, son second fils, M. le duc de Berry, avait
exécuté un voyage tout militaire le long des frontières, avait visité
Maubeuge, Givet, Metz, Nancy, Strasbourg, Colmar, Huningue, Belfort,
et était revenu par Langres à Paris. Il s'était exclusivement appliqué
à inspecter les troupes, à les faire manoeuvrer, à leur remettre les
nouveaux drapeaux, à leur distribuer des croix, et ne les avait ni
trouvées, ni laissées contentes. Ce prince, petit de taille, et ayant
des allures qu'il essayait de modeler sur celles de Napoléon, n'avait
point déplu à l'armée dans les premiers jours de la Restauration. Mais
soit l'impossibilité de triompher des dispositions hostiles des
militaires, soit les fautes du gouvernement, soit ses propres fautes à
lui, il commençait à ne plus réussir. Loin de redoubler de soins pour
vaincre les penchants qu'il trouvait contraires, il s'emportait contre
les difficultés, et notamment dans la dernière tournée, il s'était
livré à des accès de colère, que la malveillance avait recueillis,
qu'elle exagérait, qu'elle racontait partout, et qui produisaient un
aussi triste effet que les imprudences politiques et religieuses de
son père.
[En marge: À quelles conditions les voyages des princes auraient pu
être utiles.]
Les princes n'avaient donc pas fait en se montrant tout le bien qu'on
espérait de leur présence, quoiqu'ils eussent provoqué sur leur
passage des cris enthousiastes. Pour que leurs voyages eussent été
vraiment utiles, il aurait fallu, comme nous l'avons déjà dit, qu'il
existât un gouvernement arrêté dans ses vues, ferme dans ses volontés,
animé de l'esprit des Chambres, esprit libéral et modéré tout à la
fois, et que les princes, fidèles interprètes de ce gouvernement,
eussent dit partout à leurs amis ce que ceux-ci se refusaient à
croire, c'est que la Charte était un acte sérieux, dont on voulait
tirer toutes les conséquences. Avec un pareil gouvernement à Paris, et
des princes pour ses organes dans les provinces, on aurait pu calmer
des amis exaltés, ramener le pays qu'ils éloignaient d'eux, et avec le
pays ramené contenir l'armée, dont le mécontentement n'aurait pas été
alors un mal sans remède. Mais ce gouvernement, on l'a bien vu,
n'existait point. Un roi modéré mais indifférent, ne gênant pas ses
ministres dans leur action, mais ne gênant pas davantage son frère et
ses neveux dans leurs fautes; des princes divergents dans leur
conduite, l'un, le duc d'Angoulême, sage mais peu brillant; l'autre,
le comte d'Artois, aimable, mais ayant la passion d'agir, et
n'agissant jamais dans le droit sens; un troisième, le duc de Berry,
assez spirituel, assez militaire, mais sans tenue, tour à tour
caressant ou offensant l'armée, et ne sachant ni la respecter ni s'en
faire respecter; des ministres sans chef, sans système, s'avançant ou
reculant tour à tour devant les Chambres, un seul excepté, tout cet
ensemble n'était pas un gouvernement, c'était un parti au pouvoir, et
un parti au pouvoir c'est un enfant méchant dans les mains duquel on a
remis la foudre!
[En marge: Suite fatale de mesures qui empirent la situation pendant
les mois de septembre et d'octobre.]
[En marge: Renvoi chez eux d'une partie des invalides, dans un calcul
mal entendu d'économie.]
La situation s'était singulièrement gâtée pendant les mois de
septembre et d'octobre, remplis par les voyages des princes. Diverses
mesures, suite nécessaire du courant auquel on s'abandonnait, avaient
eu le plus fâcheux retentissement, et rencontré dans les Chambres une
résistance devant laquelle il avait fallu reculer. Ainsi le ministre
de la guerre, réduit par les dépenses intempestives dont on l'avait
chargé, à chercher partout des économies, avait tâché de gagner deux
millions sur l'administration des Invalides. Nos guerres sans exemple
avaient prodigieusement multiplié le nombre des soldats blessés et
indigents, et on avait été obligé d'établir pour eux des succursales à
Arras et à Avignon. Le ministre avait songé à se débarrasser des
invalides qui n'étaient plus Français en leur accordant une indemnité
une fois payée, et à renvoyer dans leurs foyers une partie de ceux qui
étaient Français en leur allouant une pension annuelle de 250 francs.
Il s'était persuadé que cette pension leur suffirait pour vivre dans
leurs villages, tandis qu'à Paris, dans l'hôtel royal des Invalides,
la dépense d'un homme s'élevait à 700 francs. L'économie n'était pas
douteuse, mais cette mesure avait paru inhumaine, car 250 francs
étaient loin de suffire à des hommes pour la plupart dépourvus de
famille, et elle avait fait dire qu'on expulsait de leur asile des
soldats mutilés au service du pays, pendant qu'on prodiguait les
secours, les grades même, à des hommes qui avaient porté les armes
contre la France. Il y avait en effet une commission nommée pour
liquider les services dans l'armée de Condé, et pour attribuer des
secours aux anciens soldats vendéens. Une autre mesure, tout aussi mal
imaginée que celle des invalides, avait excité un soulèvement aussi
grand.
[En marge: Suppression d'une partie des maisons destinées aux
orphelines de la Légion d'honneur.]
Il avait fallu s'occuper des finances de la Légion d'honneur. Sa
dotation, convertie en rentes, ne pouvait pas même suffire aux
nominations de Napoléon pour la dernière guerre. On avait, il est
vrai, décidé que les nominations faites depuis la paix resteraient
sans traitement, jusqu'à ce que les ressources de l'institution
permissent d'en donner. Mais il fallait pourvoir à la dépense des
établissements chargés de recevoir les filles des militaires pauvres.
Il y avait à entretenir la maison de Saint-Denis, celle d'Écouen, et
en outre diverses maisons secondaires, dont deux connues sous les noms
_des Barbeaux_ et _des Loges_. Elles étaient remplies de jeunes
filles, la plupart rendues orphelines par nos longues guerres. On eut
la malheureuse pensée d'en supprimer trois, celles d'Écouen, des
Barbeaux et des Loges, et de donner, comme pour les invalides, 250
francs de pension aux jeunes filles expulsées de leur asile. Une
circonstance compliquait la question, c'est que le château d'Écouen
appartenait aux princes de Condé. Il était dès lors trop facile de
supposer que, pour rendre ce château à ses anciens maîtres, on jetait
sur le pavé les orphelines de l'armée, dont les pères avaient succombé
en servant la France. À cette nouvelle les militaires, déjà émus,
s'émurent davantage, et firent partager au public leur émotion, en
faveur de ces pauvres enfants qui ne pouvaient vivre avec 250 francs,
et dont quelques-unes n'avaient plus ni père ni mère. Les maréchaux
prirent en main leur cause, et le maréchal Macdonald porta leurs
réclamations à la Chambre des pairs dont il était membre, et au pied
du trône auprès duquel il avait accès.
[En marge: Réduction à une seule des écoles militaires, avec une
clause qui tend à les réserver à la noblesse seule.]
Enfin, une mauvaise pensée du ministre de la guerre à l'égard des
écoles militaires compléta cet ensemble de mesures malencontreuses.
Voulant réduire à une seule les trois écoles militaires de Saint-Cyr,
de Saint-Germain et de la Flèche, pour leur donner, disait-il, plus
d'unité, et pour faire _jouir la noblesse du royaume des avantages qui
lui étaient assurés par l'édit de janvier 1751_, le ministre avait
fait décider par ordonnance royale la réunion des trois écoles en une,
qui devait être celle de Saint-Cyr. Le texte de l'ordonnance semblait
annoncer l'intention d'écarter des écoles militaires la bourgeoisie,
pour y introduire exclusivement la noblesse, qui dès lors serait seule
en possession de la carrière des armes, comme c'était l'usage
autrefois.
[En marge: Grand effet produit par ces mesures.]
[En marge: Pétitions aux Chambres, et décisions de celles-ci qui
obligent les ministres à revenir sur leurs actes.]
Retracer l'effet produit par ces diverses mesures serait difficile.
Quoiqu'il y eût beaucoup d'exagération dans tout ce que dirent alors
le public mécontent, et les journaux qui lui servaient d'organe, il
était évident néanmoins que pour suffire à des dépenses intempestives,
comme le rétablissement de la maison du Roi, ou la liquidation des
pensions aux officiers émigrés, on ajoutait aux misères de l'armée, et
qu'enfin on avait le projet de rétablir l'ancien ordre de choses, où
la noblesse avait la jouissance exclusive des grades militaires. Les
réclamations jaillirent de toutes les bouches à la fois. Si jamais
l'utilité du droit de pétition, peu sensible en temps ordinaire où
l'on a rarement des actes graves à redresser, éclata d'une manière
frappante, ce fut dans ces circonstances. De nombreuses pétitions
furent adressées aux deux Chambres. La Chambre des députés voulut en
entendre le rapport immédiatement, et malgré l'opposition d'une
minorité toute dévouée à l'émigration, malgré aussi l'imprudence d'une
autre minorité vouée au parti contraire, elle donna tort au
gouvernement en lui renvoyant les pétitions dont il s'agissait, avec
l'invitation, adoucie dans la forme mais positive au fond, de révoquer
les actes dénoncés. On fut obligé par conséquent de revenir sur ce
qu'on avait fait, de déclarer par exemple que la citation de l'édit de
1751 n'emporterait pas une préférence pour la noblesse dans
l'admission aux écoles militaires, de décider que les succursales des
Invalides seraient conservées jusqu'à extinction des militaires qui
les occupaient, que les renvois avec pensions dans leurs foyers
n'auraient lieu pour les invalides que sur leur demande expresse,
qu'il en serait de même pour les orphelines de la Légion d'honneur, et
que les maisons des _Barbeaux_ et des _Loges_ seraient rouvertes pour
les jeunes filles qui ne voudraient ou ne pourraient se retirer dans
leurs familles.
[En marge: Les hostilités s'engagent plus particulièrement entre les
militaires et le gouvernement.]
Les Chambres quoique très-modérées, et franchement royalistes,
étaient donc toujours prêtes à retenir le pouvoir sur la pente où il
se laissait aller, et il eût été à désirer que, se confiant en elles,
les partis blessés ne cherchassent point ailleurs leur satisfaction et
leur sécurité. Mais il faut aux passions irritées plus que la justice,
il leur faut la vengeance, et elles la cherchent par tous les moyens.
Les officiers à la demi-solde accumulés dans la capitale, les uns
vivant dans les salons de Paris, les autres dans les lieux publics,
tenaient un langage chaque jour plus violent et plus provocateur. Leur
audace irritant le gouvernement, amenait contre eux des rigueurs
inévitables, et d'excitations en excitations, on en arrivait peu à peu
à une sorte de guerre ouverte, laquelle, débutant par des paroles,
pouvait malheureusement se terminer en actes violents.
[En marge: Commencement de l'affaire du général Exelmans, accusé
d'avoir entretenu des relations coupables avec Murat.]
Murat était jusqu'ici, grâce à sa défection, resté roi de Naples. Sa
présence sur le trône de la basse Italie agitait non-seulement les
Italiens, mais les Bourbons d'Espagne et de France, qui demandaient sa
déchéance au congrès de Vienne. Les polices rivales, l'une appartenant
au gouvernement, l'autre à M. le comte d'Artois, faisaient assaut de
défiances, d'inventions, et se figuraient que l'agitation des esprits
venait non des fautes du gouvernement, mais de l'action des partis
hostiles. Excité par ces polices, le gouvernement cherchait donc
ailleurs qu'en lui-même la cause du mal, et il s'était imaginé que
Murat et Napoléon, récemment réconciliés, et possédant des trésors
considérables, s'en servaient pour entretenir le mauvais esprit des
militaires et des fonctionnaires sans emploi.
Un Anglais, fantasque comme il y en a beaucoup, lord Oxford, s'étant
pris de passion pour les Bonaparte, malgré le sentiment contraire de
ses compatriotes, avait traversé Paris afin de se rendre en Italie, et
on le croyait porteur de la correspondance secrète des militaires
mécontents avec Naples et l'île d'Elbe. On s'entendit avec l'ambassade
anglaise, et on le fit arrêter, non pour le détenir, mais pour lui
enlever ses papiers. Ces papiers visités causèrent par leur
insignifiance une surprise qu'on n'aurait pas dû éprouver, si on avait
conservé quelque sang-froid. La pièce la plus coupable de celles qu'on
y trouva émanait du général Exelmans, et le crime dont elle contenait
le secret se réduisait à bien peu de chose, comme on va le voir. Le
général Exelmans ayant entendu dire que les puissances se disposaient
à faire marcher contre Murat l'une des armées coalisées, écrivait à ce
prince, qui l'avait eu longtemps sous ses ordres et l'avait comblé de
bienfaits, que beaucoup d'officiers, du nombre desquels il était,
iraient lui offrir leur épée si le trône de Naples était en danger. Du
reste il ne disait pas un mot qui eût trait aux Bourbons de France ou
à un projet dirigé contre leur gouvernement.
[En marge: Fausseté de cette accusation.]
[En marge: Le ministre Dupont, malgré des propositions contraires,
s'en tient à une simple réprimande à l'égard du général Exelmans.]
[En marge: Cette affaire momentanément assoupie.]
Cette lettre, quoique ne renfermant rien de ce qu'on avait supposé,
excita chez le Roi et les princes une extrême irritation. On voulut
punir sur le général Exelmans tous les complots imaginaires dont on
n'avait saisi aucune preuve, et auxquels on s'obstinait à croire. On
résolut donc de lui faire un procès pour avoir entretenu des
relations avec les ennemis extérieurs de l'État, délit aggravé par sa
position d'officier resté en service actif. Le ministre de la guerre,
général Dupont, quoique souvent faible, résista cette fois de la
manière la plus sage et la plus honorable. Il fit remarquer que le roi
de Naples était jusqu'ici reconnu de l'Europe entière, que la France,
bien que sollicitant à Vienne sa déchéance, ne s'était pas encore mise
en guerre ouverte avec lui; que les sujets français pouvaient, sans
être coupables de relations criminelles, lui offrir leur épée; qu'il
n'y aurait certainement pas un tribunal qui consentît à incriminer la
lettre du général Exelmans; que le général étant au service, et ne
devant pas ignorer les sentiments de la cour de France à l'égard de la
cour de Naples, on pouvait tout au plus l'accuser d'une conduite peu
discrète, peu zélée, qu'il y avait lieu par conséquent de lui infliger
une réprimande, mais rien au delà. Bien qu'il partageât l'irritation
des princes contre le général Exelmans, le Roi finit par comprendre
les raisons du ministre de la guerre, et par admettre la réprimande
comme la plus grave des peines à infliger. En conséquence le ministre
de la guerre fit appeler le général Exelmans, lui adressa quelques
reproches, et pour le moment cette affaire, destinée plus tard à un
retentissement funeste, fut étouffée grâce à la sagesse du général
Dupont en cette circonstance.
[En marge: Le général Vandamme expulsé des Tuileries.]
Les jeunes officiers qui remplissaient Paris de leur présence et de
leurs propos, connurent tout de suite ce qui était arrivé au général
Exelmans, et malgré la peine légère qu'il avait subie, ils en firent
grand bruit. Bientôt on leur fournit un grief du même genre. Le
général Vandamme, officier du plus rare mérite, mais d'un caractère
emporté, professant les opinions révolutionnaires les plus violentes,
fait sinon pour justifier du moins pour provoquer toutes les
calomnies, passait à tort pour le plus méchant des hommes, et
partageait avec le maréchal Davout la haine des ennemis de la France.
Revenu des prisons de Russie, il avait été indignement outragé en
traversant l'Allemagne, et un incident pareil aurait dû suffire pour
attirer sur sa tête l'intérêt universel. Il n'en fut rien, et on
persuada au Roi, si le général Vandamme se présentait aux Tuileries,
de faire exception pour lui seul aux flatteries qu'on prodiguait aux
chefs de l'armée. À peine arrivé à Paris, le général se présenta aux
Tuileries le jour où étaient reçus les militaires de son grade. On lui
refusa l'entrée du palais, et les gardes du corps le jetèrent en
quelque sorte à la porte de la demeure royale. Ce vieux militaire, qui
avait passé sa vie sous les feux de l'ennemi, indigné d'être ainsi
traité par des jeunes gens qui n'avaient jamais entendu un coup de
fusil, remplit Paris de ses plaintes, et trouva de nombreux échos pour
les reproduire.
[En marge: Anoblissement de la famille de Georges Cadoudal.]
Pendant qu'on traitait de la sorte l'un des plus vieux soldats de
l'armée, le bruit se répandit tout à coup que la famille de Georges
Cadoudal venait d'être anoblie. Personne ne pouvait nier le courage de
Georges, son dévouement à sa cause, mais personne ne pouvait approuver
les moyens qu'il avait résolu d'employer contre le Premier Consul, et
dont il avait fait l'aveu devant la justice. Il n'est pas besoin de
dire tout ce qu'un semblable fait dut provoquer de réflexions amères
et violemment exprimées.
[En marge: Carnot, sa vie solitaire et son irritation concentrée.]
[En marge: Son mémoire au Roi sur le régicide.]
[En marge: Argumentation contenue dans ce mémoire.]