La venue de Monsieur lui rendit toutes les illusions des premiers

jours, et elle l'accueillit avec transport. Elle lui tint les plus

extravagants discours qu'il eût entendus dans son voyage. Elle lui dit

que chez elle on voulait le Roi, le vrai Roi, le Roi absolu, affranchi

de toute gêne, pouvant faire le bien de ses sujets sans que les

entraves inventées par les révolutionnaires vinssent l'en empêcher,

c'est-à-dire sans que les gens raisonnables pussent élever une

objection contre la franchise du port de Marseille. Le prince entendit

en outre de véhémentes déclamations au sujet des droits réunis, et se

conduisant comme il avait fait ailleurs, répondit aux Marseillais

qu'il était de leur avis, qu'ils avaient certainement raison, et qu'il

croyait pouvoir leur promettre une satisfaction prochaine, mais qu'il

fallait un peu de patience, et laisser au Roi le temps d'accomplir le

bien. On était si heureux de le contempler, de lui serrer les mains,

qu'on prenait pour sérieuses toutes ses paroles, et dans cette

favorable disposition on lui offrit des fêtes magnifiques. Chaque

ville, dans ces occasions, montre ce qu'elle a de mieux. Marseille fit

voir son bassin, bien loin alors de ce qu'il est devenu depuis, y

donna de brillants exercices nautiques, et dans l'une de ces journées

de réjouissance, lorsque la nuit fut venue, fit, sur une montagne qui

domine le port, éclater soudainement une sorte de volcan au moyen d'un

millier de tonneaux remplis de matières inflammables. Le maire dit au

comte d'Artois que ce qu'il avait sous les yeux n'était qu'une faible

image des sentiments brûlants des Marseillais, et on le conduisit

ensuite au principal théâtre de la ville. Là eut lieu une véritable

scène de délire. Monsieur avait écrit au Roi pour lui demander la

franchise du port, fort combattue dans le sein du Conseil royal, et le

Roi lui avait répondu qu'il espérait bientôt l'obtenir en forçant la

main à ses ministres. Le prince, prenant pour fait ce qui était à

faire, annonça en plein théâtre la franchise du port comme chose

accordée, et alors le maire tombant à ses genoux, lui baisa les mains

au nom de toute la population marseillaise. Les spectateurs se

levèrent huit ou dix fois en poussant des cris de joie et de

reconnaissance.

[En marge: Passage du prince à Nîmes, à Grenoble, etc.]

Après quelques jours passés au milieu d'une population délirante, le

prince répétant aux Marseillais ce qu'il avait déjà dit aux Lyonnais,

aux Bourguignons, aux Champenois, que les jours passés parmi eux

étaient les plus heureux de sa vie, quitta Marseille pour aller

visiter Toulon, puis rebroussa chemin, traversa Nîmes, où il aurait pu

être fort utile en contenant les catholiques et en rassurant les

protestants, ce qu'il ne fit point, se rendit à Grenoble, où il fut

chaudement accueilli par le parti royaliste, peu nombreux mais vif, et

enfin gagna la Franche-Comté.

[En marge: Sa présence à Besançon.]

[En marge: L'archevêque Lecoz.]

[En marge: Menaces du préfet à l'égard de l'archevêque.]

À Besançon, la situation des partis aurait exigé la conduite la plus

sage et la plus ferme. Une noblesse orgueilleuse, pleine de préjugés,

ayant pour préfet du département un noble du pays, lequel excitait les

passions au lieu de les contenir, avait singulièrement indisposé la

masse des habitants. Une circonstance particulière aggravait cet état

de choses. C'est là que se trouvait l'archevêque Lecoz. Ce prélat dont

nous avons déjà parlé, ancien constitutionnel, personnage

très-respectable mais très-obstiné, avait donné asile aux prêtres

assermentés, et du reste n'avait jusqu'alors inspiré aucun regret de

sa nomination, ni aux autorités temporelles ni aux autorités

spirituelles. À la chute de l'Empire, à l'avènement des Bourbons, la

petite Église avait dirigé contre lui toutes ses colères, la noblesse

locale y avait joint les siennes, le préfet avait attisé ce feu, et il

en était résulté une espèce de guerre religieuse, qui se bornait

toutefois à de mauvais procédés, et n'allait pas, bien entendu,

jusqu'à l'emploi des armes. Le préfet et les gens de son parti

disaient tout haut que le prince à son passage à Besançon ne recevrait

pas l'archevêque, à quoi l'archevêque, avec son entêtement ordinaire,

répondait qu'il ne s'en présenterait pas moins chez M. le comte

d'Artois. Piqué de tant de hardiesse, le préfet avait déclaré que si

l'archevêque tenait parole, il tiendrait lui la sienne, et le ferait

arrêter. Tels étaient les propos qui s'échangeaient publiquement à

Besançon entre l'autorité civile et l'autorité religieuse, en ayant

pour confident le pays tout entier, qui recueillait et répétait ces

provocations.

[En marge: Monsieur refuse de recevoir ce prélat, et le préfet menace

de le faire arrêter s'il essaie de se présenter chez le prince.]

Monsieur pouvait en cette occasion faire une chose aussi sensée

qu'utile, en démentant par sa conduite les propos d'un préfet

imprudent, en acceptant au moins avec le prélat des relations

officielles, relations qui devaient subsister jusqu'à la révocation du

Concordat, et qui étaient d'ailleurs la conséquence obligée de la

lettre écrite par l'abbé de Montesquiou à l'évêque de la Rochelle.

Malheureusement on ne pouvait guère espérer que Monsieur tiendrait

une telle conduite. Arrivé à Besançon, au milieu des vives

démonstrations des ultra-royalistes, il ne se rendit point à la

cathédrale de peur d'y rencontrer l'archevêque, et craignant même sa

visite, il lui fit dire qu'il ne voulait pas le recevoir. Ce fut le

préfet qui se chargea de cette communication, et qui la transmit

officieusement au prélat. Celui-ci, aussi opiniâtre que ses

adversaires étaient inconvenants, demanda au préfet de lui écrire ce

qu'il lui faisait dire, car il devait, dans un cas pareil, savoir

prendre toute la responsabilité de ses actes. Le préfet, non moins

extravagant que son parti, ne manqua pas d'écrire au prélat, et enfin,

ne s'en tenant pas même à cette conduite sans mesure, il envoya le

chef de la gendarmerie compléter le scandale. Ce chef, brave officier,

partageant les bons sentiments de son corps, qui à toutes les époques

a rempli admirablement ses devoirs, alla trouver l'archevêque, lui

témoigna sa douleur, et le supplia de ne pas sortir du palais

épiscopal pendant que le prince serait à Besançon, lui laissant

entendre qu'il avait mission d'employer la force pour l'en empêcher.

Le prélat se soumit cette fois, ne quitta point sa demeure, mais

écrivit sur-le-champ à Paris, et résolut de dénoncer aux deux Chambres

des procédés aussi scandaleux. L'effet produit dans la contrée fut

immense, et le clergé n'y présenta plus que deux camps ennemis,

derrière lesquels était rangée la population tout entière,

très-inégalement partagée du reste, car elle était en grande partie

prononcée contre la noblesse et le clergé qui soulevaient de tels

orages.

[En marge: Tristes résultats du voyage de Monsieur.]

Monsieur, toujours bien fêté par les siens, s'achemina ensuite vers

Paris, ayant plu par sa bonne grâce à tous ceux qu'il n'avait pas

blessés par ses imprudences, ayant prodigué les croix, celle du Lis

par milliers, celles de la Légion d'honneur et de Saint-Louis par

centaines, ayant laissé plus agités qu'ils ne l'étaient auparavant les

pays qu'il avait parcourus, et n'ayant pas même, comme son fils, le

duc d'Angoulême, donné au moins quelques bons conseils sur sa route.

Monsieur était de retour à Paris vers la fin d'octobre.

[En marge: Voyage militaire du duc de Berry dans les provinces

frontières.]

Pendant ce même temps, son second fils, M. le duc de Berry, avait

exécuté un voyage tout militaire le long des frontières, avait visité

Maubeuge, Givet, Metz, Nancy, Strasbourg, Colmar, Huningue, Belfort,

et était revenu par Langres à Paris. Il s'était exclusivement appliqué

à inspecter les troupes, à les faire manoeuvrer, à leur remettre les

nouveaux drapeaux, à leur distribuer des croix, et ne les avait ni

trouvées, ni laissées contentes. Ce prince, petit de taille, et ayant

des allures qu'il essayait de modeler sur celles de Napoléon, n'avait

point déplu à l'armée dans les premiers jours de la Restauration. Mais

soit l'impossibilité de triompher des dispositions hostiles des

militaires, soit les fautes du gouvernement, soit ses propres fautes à

lui, il commençait à ne plus réussir. Loin de redoubler de soins pour

vaincre les penchants qu'il trouvait contraires, il s'emportait contre

les difficultés, et notamment dans la dernière tournée, il s'était

livré à des accès de colère, que la malveillance avait recueillis,

qu'elle exagérait, qu'elle racontait partout, et qui produisaient un

aussi triste effet que les imprudences politiques et religieuses de

son père.

[En marge: À quelles conditions les voyages des princes auraient pu

être utiles.]

Les princes n'avaient donc pas fait en se montrant tout le bien qu'on

espérait de leur présence, quoiqu'ils eussent provoqué sur leur

passage des cris enthousiastes. Pour que leurs voyages eussent été

vraiment utiles, il aurait fallu, comme nous l'avons déjà dit, qu'il

existât un gouvernement arrêté dans ses vues, ferme dans ses volontés,

animé de l'esprit des Chambres, esprit libéral et modéré tout à la

fois, et que les princes, fidèles interprètes de ce gouvernement,

eussent dit partout à leurs amis ce que ceux-ci se refusaient à

croire, c'est que la Charte était un acte sérieux, dont on voulait

tirer toutes les conséquences. Avec un pareil gouvernement à Paris, et

des princes pour ses organes dans les provinces, on aurait pu calmer

des amis exaltés, ramener le pays qu'ils éloignaient d'eux, et avec le

pays ramené contenir l'armée, dont le mécontentement n'aurait pas été

alors un mal sans remède. Mais ce gouvernement, on l'a bien vu,

n'existait point. Un roi modéré mais indifférent, ne gênant pas ses

ministres dans leur action, mais ne gênant pas davantage son frère et

ses neveux dans leurs fautes; des princes divergents dans leur

conduite, l'un, le duc d'Angoulême, sage mais peu brillant; l'autre,

le comte d'Artois, aimable, mais ayant la passion d'agir, et

n'agissant jamais dans le droit sens; un troisième, le duc de Berry,

assez spirituel, assez militaire, mais sans tenue, tour à tour

caressant ou offensant l'armée, et ne sachant ni la respecter ni s'en

faire respecter; des ministres sans chef, sans système, s'avançant ou

reculant tour à tour devant les Chambres, un seul excepté, tout cet

ensemble n'était pas un gouvernement, c'était un parti au pouvoir, et

un parti au pouvoir c'est un enfant méchant dans les mains duquel on a

remis la foudre!

[En marge: Suite fatale de mesures qui empirent la situation pendant

les mois de septembre et d'octobre.]

[En marge: Renvoi chez eux d'une partie des invalides, dans un calcul

mal entendu d'économie.]

La situation s'était singulièrement gâtée pendant les mois de

septembre et d'octobre, remplis par les voyages des princes. Diverses

mesures, suite nécessaire du courant auquel on s'abandonnait, avaient

eu le plus fâcheux retentissement, et rencontré dans les Chambres une

résistance devant laquelle il avait fallu reculer. Ainsi le ministre

de la guerre, réduit par les dépenses intempestives dont on l'avait

chargé, à chercher partout des économies, avait tâché de gagner deux

millions sur l'administration des Invalides. Nos guerres sans exemple

avaient prodigieusement multiplié le nombre des soldats blessés et

indigents, et on avait été obligé d'établir pour eux des succursales à

Arras et à Avignon. Le ministre avait songé à se débarrasser des

invalides qui n'étaient plus Français en leur accordant une indemnité

une fois payée, et à renvoyer dans leurs foyers une partie de ceux qui

étaient Français en leur allouant une pension annuelle de 250 francs.

Il s'était persuadé que cette pension leur suffirait pour vivre dans

leurs villages, tandis qu'à Paris, dans l'hôtel royal des Invalides,

la dépense d'un homme s'élevait à 700 francs. L'économie n'était pas

douteuse, mais cette mesure avait paru inhumaine, car 250 francs

étaient loin de suffire à des hommes pour la plupart dépourvus de

famille, et elle avait fait dire qu'on expulsait de leur asile des

soldats mutilés au service du pays, pendant qu'on prodiguait les

secours, les grades même, à des hommes qui avaient porté les armes

contre la France. Il y avait en effet une commission nommée pour

liquider les services dans l'armée de Condé, et pour attribuer des

secours aux anciens soldats vendéens. Une autre mesure, tout aussi mal

imaginée que celle des invalides, avait excité un soulèvement aussi

grand.

[En marge: Suppression d'une partie des maisons destinées aux

orphelines de la Légion d'honneur.]

Il avait fallu s'occuper des finances de la Légion d'honneur. Sa

dotation, convertie en rentes, ne pouvait pas même suffire aux

nominations de Napoléon pour la dernière guerre. On avait, il est

vrai, décidé que les nominations faites depuis la paix resteraient

sans traitement, jusqu'à ce que les ressources de l'institution

permissent d'en donner. Mais il fallait pourvoir à la dépense des

établissements chargés de recevoir les filles des militaires pauvres.

Il y avait à entretenir la maison de Saint-Denis, celle d'Écouen, et

en outre diverses maisons secondaires, dont deux connues sous les noms

_des Barbeaux_ et _des Loges_. Elles étaient remplies de jeunes

filles, la plupart rendues orphelines par nos longues guerres. On eut

la malheureuse pensée d'en supprimer trois, celles d'Écouen, des

Barbeaux et des Loges, et de donner, comme pour les invalides, 250

francs de pension aux jeunes filles expulsées de leur asile. Une

circonstance compliquait la question, c'est que le château d'Écouen

appartenait aux princes de Condé. Il était dès lors trop facile de

supposer que, pour rendre ce château à ses anciens maîtres, on jetait

sur le pavé les orphelines de l'armée, dont les pères avaient succombé

en servant la France. À cette nouvelle les militaires, déjà émus,

s'émurent davantage, et firent partager au public leur émotion, en

faveur de ces pauvres enfants qui ne pouvaient vivre avec 250 francs,

et dont quelques-unes n'avaient plus ni père ni mère. Les maréchaux

prirent en main leur cause, et le maréchal Macdonald porta leurs

réclamations à la Chambre des pairs dont il était membre, et au pied

du trône auprès duquel il avait accès.

[En marge: Réduction à une seule des écoles militaires, avec une

clause qui tend à les réserver à la noblesse seule.]

Enfin, une mauvaise pensée du ministre de la guerre à l'égard des

écoles militaires compléta cet ensemble de mesures malencontreuses.

Voulant réduire à une seule les trois écoles militaires de Saint-Cyr,

de Saint-Germain et de la Flèche, pour leur donner, disait-il, plus

d'unité, et pour faire _jouir la noblesse du royaume des avantages qui

lui étaient assurés par l'édit de janvier 1751_, le ministre avait

fait décider par ordonnance royale la réunion des trois écoles en une,

qui devait être celle de Saint-Cyr. Le texte de l'ordonnance semblait

annoncer l'intention d'écarter des écoles militaires la bourgeoisie,

pour y introduire exclusivement la noblesse, qui dès lors serait seule

en possession de la carrière des armes, comme c'était l'usage

autrefois.

[En marge: Grand effet produit par ces mesures.]

[En marge: Pétitions aux Chambres, et décisions de celles-ci qui

obligent les ministres à revenir sur leurs actes.]

Retracer l'effet produit par ces diverses mesures serait difficile.

Quoiqu'il y eût beaucoup d'exagération dans tout ce que dirent alors

le public mécontent, et les journaux qui lui servaient d'organe, il

était évident néanmoins que pour suffire à des dépenses intempestives,

comme le rétablissement de la maison du Roi, ou la liquidation des

pensions aux officiers émigrés, on ajoutait aux misères de l'armée, et

qu'enfin on avait le projet de rétablir l'ancien ordre de choses, où

la noblesse avait la jouissance exclusive des grades militaires. Les

réclamations jaillirent de toutes les bouches à la fois. Si jamais

l'utilité du droit de pétition, peu sensible en temps ordinaire où

l'on a rarement des actes graves à redresser, éclata d'une manière

frappante, ce fut dans ces circonstances. De nombreuses pétitions

furent adressées aux deux Chambres. La Chambre des députés voulut en

entendre le rapport immédiatement, et malgré l'opposition d'une

minorité toute dévouée à l'émigration, malgré aussi l'imprudence d'une

autre minorité vouée au parti contraire, elle donna tort au

gouvernement en lui renvoyant les pétitions dont il s'agissait, avec

l'invitation, adoucie dans la forme mais positive au fond, de révoquer

les actes dénoncés. On fut obligé par conséquent de revenir sur ce

qu'on avait fait, de déclarer par exemple que la citation de l'édit de

1751 n'emporterait pas une préférence pour la noblesse dans

l'admission aux écoles militaires, de décider que les succursales des

Invalides seraient conservées jusqu'à extinction des militaires qui

les occupaient, que les renvois avec pensions dans leurs foyers

n'auraient lieu pour les invalides que sur leur demande expresse,

qu'il en serait de même pour les orphelines de la Légion d'honneur, et

que les maisons des _Barbeaux_ et des _Loges_ seraient rouvertes pour

les jeunes filles qui ne voudraient ou ne pourraient se retirer dans

leurs familles.

[En marge: Les hostilités s'engagent plus particulièrement entre les

militaires et le gouvernement.]

Les Chambres quoique très-modérées, et franchement royalistes,

étaient donc toujours prêtes à retenir le pouvoir sur la pente où il

se laissait aller, et il eût été à désirer que, se confiant en elles,

les partis blessés ne cherchassent point ailleurs leur satisfaction et

leur sécurité. Mais il faut aux passions irritées plus que la justice,

il leur faut la vengeance, et elles la cherchent par tous les moyens.

Les officiers à la demi-solde accumulés dans la capitale, les uns

vivant dans les salons de Paris, les autres dans les lieux publics,

tenaient un langage chaque jour plus violent et plus provocateur. Leur

audace irritant le gouvernement, amenait contre eux des rigueurs

inévitables, et d'excitations en excitations, on en arrivait peu à peu

à une sorte de guerre ouverte, laquelle, débutant par des paroles,

pouvait malheureusement se terminer en actes violents.

[En marge: Commencement de l'affaire du général Exelmans, accusé

d'avoir entretenu des relations coupables avec Murat.]

Murat était jusqu'ici, grâce à sa défection, resté roi de Naples. Sa

présence sur le trône de la basse Italie agitait non-seulement les

Italiens, mais les Bourbons d'Espagne et de France, qui demandaient sa

déchéance au congrès de Vienne. Les polices rivales, l'une appartenant

au gouvernement, l'autre à M. le comte d'Artois, faisaient assaut de

défiances, d'inventions, et se figuraient que l'agitation des esprits

venait non des fautes du gouvernement, mais de l'action des partis

hostiles. Excité par ces polices, le gouvernement cherchait donc

ailleurs qu'en lui-même la cause du mal, et il s'était imaginé que

Murat et Napoléon, récemment réconciliés, et possédant des trésors

considérables, s'en servaient pour entretenir le mauvais esprit des

militaires et des fonctionnaires sans emploi.

Un Anglais, fantasque comme il y en a beaucoup, lord Oxford, s'étant

pris de passion pour les Bonaparte, malgré le sentiment contraire de

ses compatriotes, avait traversé Paris afin de se rendre en Italie, et

on le croyait porteur de la correspondance secrète des militaires

mécontents avec Naples et l'île d'Elbe. On s'entendit avec l'ambassade

anglaise, et on le fit arrêter, non pour le détenir, mais pour lui

enlever ses papiers. Ces papiers visités causèrent par leur

insignifiance une surprise qu'on n'aurait pas dû éprouver, si on avait

conservé quelque sang-froid. La pièce la plus coupable de celles qu'on

y trouva émanait du général Exelmans, et le crime dont elle contenait

le secret se réduisait à bien peu de chose, comme on va le voir. Le

général Exelmans ayant entendu dire que les puissances se disposaient

à faire marcher contre Murat l'une des armées coalisées, écrivait à ce

prince, qui l'avait eu longtemps sous ses ordres et l'avait comblé de

bienfaits, que beaucoup d'officiers, du nombre desquels il était,

iraient lui offrir leur épée si le trône de Naples était en danger. Du

reste il ne disait pas un mot qui eût trait aux Bourbons de France ou

à un projet dirigé contre leur gouvernement.

[En marge: Fausseté de cette accusation.]

[En marge: Le ministre Dupont, malgré des propositions contraires,

s'en tient à une simple réprimande à l'égard du général Exelmans.]

[En marge: Cette affaire momentanément assoupie.]

Cette lettre, quoique ne renfermant rien de ce qu'on avait supposé,

excita chez le Roi et les princes une extrême irritation. On voulut

punir sur le général Exelmans tous les complots imaginaires dont on

n'avait saisi aucune preuve, et auxquels on s'obstinait à croire. On

résolut donc de lui faire un procès pour avoir entretenu des

relations avec les ennemis extérieurs de l'État, délit aggravé par sa

position d'officier resté en service actif. Le ministre de la guerre,

général Dupont, quoique souvent faible, résista cette fois de la

manière la plus sage et la plus honorable. Il fit remarquer que le roi

de Naples était jusqu'ici reconnu de l'Europe entière, que la France,

bien que sollicitant à Vienne sa déchéance, ne s'était pas encore mise

en guerre ouverte avec lui; que les sujets français pouvaient, sans

être coupables de relations criminelles, lui offrir leur épée; qu'il

n'y aurait certainement pas un tribunal qui consentît à incriminer la

lettre du général Exelmans; que le général étant au service, et ne

devant pas ignorer les sentiments de la cour de France à l'égard de la

cour de Naples, on pouvait tout au plus l'accuser d'une conduite peu

discrète, peu zélée, qu'il y avait lieu par conséquent de lui infliger

une réprimande, mais rien au delà. Bien qu'il partageât l'irritation

des princes contre le général Exelmans, le Roi finit par comprendre

les raisons du ministre de la guerre, et par admettre la réprimande

comme la plus grave des peines à infliger. En conséquence le ministre

de la guerre fit appeler le général Exelmans, lui adressa quelques

reproches, et pour le moment cette affaire, destinée plus tard à un

retentissement funeste, fut étouffée grâce à la sagesse du général

Dupont en cette circonstance.

[En marge: Le général Vandamme expulsé des Tuileries.]

Les jeunes officiers qui remplissaient Paris de leur présence et de

leurs propos, connurent tout de suite ce qui était arrivé au général

Exelmans, et malgré la peine légère qu'il avait subie, ils en firent

grand bruit. Bientôt on leur fournit un grief du même genre. Le

général Vandamme, officier du plus rare mérite, mais d'un caractère

emporté, professant les opinions révolutionnaires les plus violentes,

fait sinon pour justifier du moins pour provoquer toutes les

calomnies, passait à tort pour le plus méchant des hommes, et

partageait avec le maréchal Davout la haine des ennemis de la France.

Revenu des prisons de Russie, il avait été indignement outragé en

traversant l'Allemagne, et un incident pareil aurait dû suffire pour

attirer sur sa tête l'intérêt universel. Il n'en fut rien, et on

persuada au Roi, si le général Vandamme se présentait aux Tuileries,

de faire exception pour lui seul aux flatteries qu'on prodiguait aux

chefs de l'armée. À peine arrivé à Paris, le général se présenta aux

Tuileries le jour où étaient reçus les militaires de son grade. On lui

refusa l'entrée du palais, et les gardes du corps le jetèrent en

quelque sorte à la porte de la demeure royale. Ce vieux militaire, qui

avait passé sa vie sous les feux de l'ennemi, indigné d'être ainsi

traité par des jeunes gens qui n'avaient jamais entendu un coup de

fusil, remplit Paris de ses plaintes, et trouva de nombreux échos pour

les reproduire.

[En marge: Anoblissement de la famille de Georges Cadoudal.]

Pendant qu'on traitait de la sorte l'un des plus vieux soldats de

l'armée, le bruit se répandit tout à coup que la famille de Georges

Cadoudal venait d'être anoblie. Personne ne pouvait nier le courage de

Georges, son dévouement à sa cause, mais personne ne pouvait approuver

les moyens qu'il avait résolu d'employer contre le Premier Consul, et

dont il avait fait l'aveu devant la justice. Il n'est pas besoin de

dire tout ce qu'un semblable fait dut provoquer de réflexions amères

et violemment exprimées.

[En marge: Carnot, sa vie solitaire et son irritation concentrée.]

[En marge: Son mémoire au Roi sur le régicide.]

[En marge: Argumentation contenue dans ce mémoire.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 25 / 48 段