À Bordeaux, le prince se trouvait pour ainsi dire dans sa capitale.

C'était là qu'avait paru le premier des Bourbons, et ce Bourbon

c'était lui. Mais là, comme ailleurs, on n'en était plus à la joie et

aux flatteuses espérances des premiers jours. Après avoir considéré

les Anglais comme des libérateurs, et aussi comme de riches

consommateurs, car ils avaient bu et emporté beaucoup de vins, on en

était venu à une véritable exaspération contre eux, depuis la perte de

l'île de France, et depuis ce qu'on avait appris de l'état de nos

colonies, remplies à l'avance de marchandises britanniques. En outre

les Bordelais étaient mécontents de quelques saillies imprudentes de

la noblesse de Guyenne, et en particulier du maintien obstiné des

droits réunis. La haine des Anglais, le mécontentement inspiré par la

noblesse, l'irritation contre les droits réunis, étaient donc les

trois sentiments à combattre et à modérer chez les Bordelais. Le duc

d'Angoulême s'y appliqua de son mieux, soutint, ce qui était vrai, que

les Anglais s'étaient conduits en vainqueurs peu généreux sans doute,

mais qu'ils n'avaient rien fait pour empêcher la renaissance du

commerce français, et qu'avec un peu de temps et de travail on le

verrait refleurir. Il traita la riche bourgeoisie avec distinction, et

enfin insista sur la nécessité absolue des impôts indirects, le budget

de l'État ne pouvant pas s'en passer. Il exerça sous ce rapport une

influence assez heureuse sur la partie éclairée du commerce bordelais.

De Bordeaux, le prince se rendit à Mont-de-Marsan, Bayonne, Pau,

Toulouse, Limoges, tenant à tout le monde des discours assez sages,

répandant çà et là quelques avis utiles, mais remuant, sans le

vouloir, les passions royalistes plus qu'il ne convenait à l'intérêt

de la France et de sa famille. Il opéra son retour vers Paris par

Angers et le Mans.

[En marge: Retour par l'Anjou et le Mans.]

[En marge: Scènes à Angers.]

[En marge: Fermeté de M. le duc d'Angoulême.]

Angers était une des villes les plus agitées de l'Ouest, et l'une des

plus importantes. La bourgeoisie et la noblesse y étaient fort

divisées sur tous les sujets qui partageaient les hommes en ce

temps-là. En général, la bourgeoisie composait l'infanterie de la

garde nationale, et la noblesse en composait la cavalerie, parce que

celle-ci étant plus riche pouvait entretenir des chevaux. La cavalerie

s'était donné un habit particulier, qu'on appelait l'habit vendéen,

et que, malgré des ordres réitérés de Paris, elle n'avait pas voulu

abandonner. De plus, elle affichait l'intention d'entourer

exclusivement le prince, et de former sa garde personnelle. Cette

prétention s'était manifestée en plus d'un endroit, et au Mans

notamment, au centre du pays des anciens chouans. Il s'était même

révélé parmi ces derniers une prétention bien autrement grave, c'était

de se réunir au nombre de vingt mille, avec leurs chefs et leurs

bannières, et d'accompagner ainsi le duc d'Angoulême pendant son

séjour dans la province. Il y avait plus d'un mois que les deux

préfets d'Angers et du Mans étaient à l'oeuvre pour empêcher des

manifestations de ce genre, et ils n'avaient pu y réussir. Pourtant, à

l'approche de M. le duc d'Angoulême, et grâce à plusieurs

recommandations émanées de lui, ils parvinrent à faire entendre raison

aux têtes folles, et particulièrement à Angers la garde à cheval

promit de s'abstenir de toute prétention inconvenante, et de son côté

la garde nationale à pied fit la même promesse. Malgré ces assurances

de tranquillité, le prince étant arrivé aux portes d'Angers, et toutes

les autorités étant allées avec les troupes à sa rencontre, une

compagnie de la garde nationale à pied, qui se défiait des prétentions

de la cavalerie, coupa le cortége, et environna M. le duc d'Angoulême

qu'elle plaça dans une espèce de carré. Ni le prince ni l'autorité

militaire n'osèrent sévir sur l'heure même, car le sentiment public

était avec les infracteurs à la règle, et il fallut entrer dans la

ville escorté de la sorte. Une fois à Angers, M. le duc d'Angoulême

voulut faire acte d'autorité envers l'un et l'autre parti; il prononça

la dissolution de la compagnie d'infanterie qui avait troublé

l'ordonnance de la fête, mais rétablit la balance par une vive

remontrance adressée à l'un des principaux personnages de la noblesse.

«C'est vous, monsieur, lui dit-il, qui voulez être ici plus roi que le

Roi, qui voulez qu'on vous présente les armes, qu'on vous obéisse,

qu'on n'obéisse pas aux autorités, et qui troublez par vos prétentions

un pays où vous devriez donner l'exemple de l'union des esprits et de

la soumission aux lois? Des royalistes tels que vous sont plus

dangereux que les ennemis les plus redoutables; retirez-vous.»--Cette

scène, devenue bientôt le sujet des entretiens de la ville, charma la

bourgeoisie, et aurait produit le plus grand bien si elle avait pu

être connue de la France entière. Mais on défendit aux journaux de la

publier. Le prince pardonna ensuite à la compagnie de la garde

nationale qui avait été dissoute, permit de la reformer, et laissa les

gens sages d'Angers parfaitement contents de lui.

[En marge: Fin du voyage de M. le duc d'Angoulême, lequel a été un

mélange de bien et de mal.]

Au Mans, on était parvenu à faire entendre raison aux chefs des

chouans, et ce qui avait contribué à les rendre plus dociles, c'est

qu'ils avaient moins retrouvé de leurs anciens soldats qu'ils ne

l'espéraient d'abord, et que parmi les nouveaux très-peu étaient

capables de faire quinze ou vingt lieues à leurs frais, pour prendre

part à une démonstration politique. Le prince fut donc délivré de ce

souci. Il n'en vit pas moins beaucoup de royalistes ardents, beaucoup

de vieux soldats de la guerre civile qui lui exprimèrent des

sentiments très-peu modérés, sans se livrer toutefois à aucune

démonstration fâcheuse. Il rentra à Paris au milieu d'août, ayant eu

la volonté de faire le bien, mais plus souvent le triste destin de

faire le mal, en agitant sans le vouloir des pays qu'il aurait fallu

calmer.

[En marge: Voyage de M. le comte d'Artois.]

[En marge: Sa conduite en Champagne, et ses promesses de soulagement

aux populations ruinées par la guerre.]

Immédiatement après le retour du duc d'Angoulême, M. le comte d'Artois

partit pour la Champagne et la Bourgogne. Il était autorisé à beaucoup

promettre en fait de faveurs administratives, et à ne rien refuser en

fait de distinctions honorifiques, la mesure en ce genre ne dépendant

ni du budget ni de la tyrannie des règles. Il avait pour le grand

nombre la décoration du Lis, pour les militaires et les magistrats la

croix de la Légion d'honneur, pour les royalistes de choix la croix de

Saint-Louis, et il n'était pas homme à fermer la main que le Roi lui

avait permis d'ouvrir. Il visita premièrement les bords de la Seine et

de l'Aube, et en particulier les villes de Nogent, de Méry,

d'Arcis-sur-Aube, de Brienne, de Bar-sur-Aube, de Troyes, où la guerre

avait laissé d'affreuses traces. Il trouva une partie de la population

plongée dans la misère, et vivant au milieu des ruines. Il était

compatissant et démonstratif; il fut touché des maux dont il était

témoin, le laissa voir, et sut plaire par les marques d'une vive

sympathie. Sur toute sa route il s'apitoya avec ceux qui souffraient,

pleura même avec eux, les appela tour à tour ses amis, ses enfants, et

leur promit de faire connaître au Roi leurs infortunes, comme si le

Roi avait eu le moyen de les réparer toutes. Le ministre des finances

avait eu soin de prendre ses précautions contre les prodigalités du

prince, et fait poser en principe que l'État ne pouvait rien pour les

contrées ravagées par la guerre, que tout au plus pourrait-il accorder

quelques dégrèvements d'impôts, mais seulement dans le cas d'une

impossibilité de recouvrement bien démontrée. Aussi Monsieur promit-il

à tous les habitants de solliciter des exemptions d'impôts, même des

prêts d'argent, et en attendant, il les autorisa à couper 120,000

arbres dans les forêts de l'État pour les aider à reconstruire leurs

maisons. À ce secours, qui était juste et de quelque importance, il

ajouta des aumônes aussi abondantes que le permettait la liste civile,

déjà fort obérée par les secours accordés aux émigrés, et y ajouta des

décorations du Lis par cinq et six cents à la fois, relevées çà et là

de quelques croix de la Légion d'honneur ou de Saint-Louis. Il quitta

ces populations en leur laissant pour principal adoucissement de leurs

maux l'émotion d'une visite princière, et de plus l'espérance, qui,

fondée ou non, console toujours les hommes.

[Date en marge: Sept. 1814.]

[En marge: M. le comte d'Artois à Dijon.]

[En marge: Prétentions de la noblesse bourguignonne.]

[En marge: L'état des choses fort empiré en Bourgogne par la présence

de M. le comte d'Artois.]

Après cette visite aux provinces maltraitées par la guerre, le comte

d'Artois se rendit de Troyes à Dijon. Dijon était une ancienne ville

de parlement; il s'y trouvait une vieille noblesse de robe, jadis

instruite, maintenant prétentieuse, et n'admettant d'autre liberté que

celle des _remontrances_. Elle était par conséquent imbue du plus

mauvais esprit, et encouragée dans ses dangereux sentiments par un

préfet qui les partageait. Elle traitait fort mal l'évêque, qui devait

son élévation au Concordat, et qu'on accusait de ménager les

assermentés, parce qu'il avait été assermenté lui-même. Elle publiait

avec beaucoup de suffisance qu'on aurait pu arranger les choses

autrement que ne l'avait fait Louis XVIII, que la Charte était une

oeuvre détestable, que du reste il était temps encore de réparer les

fautes commises, en agissant autrement dès que l'occasion serait

favorable. Aussi, tandis qu'en Champagne tout était dans un certain

calme, altéré seulement par le sentiment des souffrances de la guerre,

en Bourgogne au contraire les esprits étaient extrêmement agités, une

partie des habitants rêvant un retour au passé qui alarmait

profondément l'autre partie. Naturellement, Monsieur fut accueilli

avec transport par les royalistes dont il partageait notoirement les

opinions, et avec son ordinaire facilité d'humeur, il ne contesta rien

de ce qu'on lui disait, adhéra à tout ce qu'il entendit, se borna à

conseiller la patience, et, quant à la manifestation qui devait être

la plus significative, ne manqua pas de la faire aussi fâcheuse que

possible, car il refusa de recevoir l'évêque, ce qui produisit dans

toute la contrée une impression des plus vives, et propagea rapidement

les divisions qui commençaient à troubler le clergé.

[En marge: Situation de la ville de Lyon.]

Monsieur avait trouvé la situation mauvaise à Dijon, la laissa pire,

et se rendit à Lyon. Cette grande ville, alors la plus importante du

royaume après Paris, n'était pas une de celles où la situation était

le moins compliquée. À côté d'anciens royalistes pleins du souvenir du

siége de 1793, détestant la Révolution et ses oeuvres, et réunis avec

exaltation sous leur ancien commandant M. de Précy, on voyait une

riche classe de commerçants et de manufacturiers, étrangers par leur

âge aux souvenirs de 1793, très-sensibles à tout ce que Napoléon avait

fait pour réparer les malheurs de leur ville, et surtout pour

favoriser leur commerce, qui avait reçu sous son règne une immense

extension. La guerre maritime qui avait ruiné Nantes, Bordeaux,

Marseille, avait au contraire enrichi Lyon. Cette ville, située sur la

Saône et le Rhône, au noeud de toutes les communications fluviales

avec l'Allemagne, la Suisse, l'Italie, l'Espagne, était devenue le

centre d'affaires le plus actif et le plus vaste. La possession de

l'Italie, la faculté d'en tirer les soies brutes à bas prix, la

facilité de porter de riches étoffes à tout le continent, des

commandes considérables pour les palais impériaux, étaient des

avantages que Lyon avait fort appréciés, et qui diminuaient à vue

d'oeil depuis que les mers étaient ouvertes, que la navigation

fluviale perdait ce que gagnait la navigation maritime, et que les

Anglais, aussi maîtres que les Autrichiens en Italie, faisaient

renchérir les soies brutes en les achetant pour les travailler

eux-mêmes. À ces déplaisirs il faut ajouter les exactions commises par

les Autrichiens, lesquelles retombaient fort injustement sur les

Bourbons, et on comprendra les motifs divers qui rendaient froide au

moins, sinon hostile à la cause royale, la classe des commerçants

lyonnais, de beaucoup la plus riche et la plus influente du pays. Le

peuple, imitant ces divisions, était partagé. Une portion peu

nombreuse mais ardente s'était jointe aux royalistes. Le reste suivait

en masse le parti contraire. Les royalistes se réunissaient dans un

café, signalé par la violence des discours qui s'y tenaient, et en

sortaient quelquefois pour aller provoquer leurs adversaires,

très-intimidés quoique les plus nombreux. Le maire, homme doux,

honorable, royaliste par sa naissance et ses relations, se laissait

aller au courant des passions lyonnaises, et s'était brouillé avec le

préfet, M. de Bondy, qui s'efforçait en vain de résister au désordre.

Ce préfet, animé du meilleur esprit, était réduit à lutter seul contre

les partis extrêmes, car il ne trouvait aucun appui ni auprès de M. de

Précy, chef de la garde nationale, ni auprès du maréchal Augereau,

commandant la division. Ce dernier méprisé des troupes et du gros de

la population pour n'avoir pas su défendre Lyon contre les

Autrichiens, méprisé aussi pour sa fameuse proclamation, était sans

influence, et incapable de réunir les autorités locales dans une

direction commune qui fût à la fois ferme et conciliatrice.

[En marge: Accueil que M. le comte d'Artois reçoit à Lyon.]

[En marge: Imprudences de M. le comte d'Artois.]

C'est au milieu de ce foyer brûlant que le comte d'Artois vint jeter

de nouvelles matières incendiaires. Son arrivée excita en effet la

plus vive commotion. Le _précurseur de la légitimité_, comme on

l'appelait alors, le frère du Roi, et selon les purs royalistes le

vrai roi, devait naturellement être accueilli avec enthousiasme. Le

commandant de la garde nationale M. de Précy, le maire M. d'Albon,

entourés des hommes les plus ardents, allèrent le recevoir aux portes

de Lyon, et en sa présence firent le serment, au nom de la population

tout entière, d'appartenir pour toujours aux Bourbons. Les assistants

les plus proches confirmèrent par leurs acclamations cet engagement,

pris de la meilleure foi du monde. On fit ensuite traverser au prince

les principaux quartiers de la ville, et s'arrêtant sur chaque place,

les autorités municipales renouvelèrent à genoux le serment de

n'appartenir jamais à d'autre dynastie que celle des Bourbons. C'est

ainsi que le prince fut conduit au palais où il devait résider. Les

jours suivants on lui montra les établissements publics, on le mena

chez divers manufacturiers très-flattés de cette distinction, et

devenus pour le moment de bons royalistes, puis on lui fit voir les

traces du siége, dont Napoléon n'avait pas laissé exister un grand

nombre, et enfin on lui présenta tout ce qui restait dans la ville de

gens ayant assisté à ce siége mémorable, y ayant reçu quelque

blessure, ou souffert de quelque manière. M. de Précy fut leur

introducteur, et ce rôle ne convenait à personne autant qu'à lui. Le

prince embrassa ces braves gens avec sa cordialité ordinaire, donna

des croix de Saint-Louis à plusieurs d'entre eux, et puis posa la

première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la

résistance que la ville de Lyon avait opposée à la Convention

nationale en 1793. Jamais gouvernement n'avait autant promis

d'oublier, et jamais gouvernement n'avait montré autant de mémoire!

Monsieur était fait pour plaire, surtout à ceux qui partageaient son

avis, et après quelques jours passés à Lyon, il avait dans son parti

gagné tous les coeurs, et enflammé les passions qu'il aurait mieux

valu éteindre. Il n'avait été désobligeant ni pour le préfet ni pour

le maréchal Augereau, car il était incapable de froisser personne,

mais il ne leur avait donné aucune force. Il s'était au contraire

pleinement épanché avec le maire, avec M. de Précy, et quelques-uns de

leurs amis, leur disant à tous que sans doute on avait beaucoup

concédé à la Révolution, mais qu'il fallait avoir patience, qu'avec le

temps le Roi réparerait tout ce qui était réparable, et que pour le

moment on devait être prudent, afin de ne pas fournir des prétextes à

ses adversaires. Le prince était si peu prudent lui-même, que les

préfets des environs étant accourus pour le visiter à Lyon, il disait

à l'un d'eux, ancien serviteur de l'Empire et noble de naissance: Eh

bien, mon cher préfet, que croyez-vous qu'on doive faire à l'égard des

biens nationaux? Pensez-vous qu'on pourrait les rendre?--Le préfet

répondit que si on voulait provoquer immédiatement une révolution des

plus violentes, on n'avait qu'à laisser percer des pensées

pareilles.--Alors le prince, voyant qu'il avait mal choisi son

interlocuteur, se hâta de revenir sur ce qu'il avait dit, et de

l'expliquer de son mieux, mais on devine le langage qu'il devait tenir

à ceux qui partageaient ses opinions.

[En marge: Il laisse Lyon dans un état d'exaltation extraordinaire.]

Le comte d'Artois laissa la ville de Lyon dans un état d'exaltation

extraordinaire, et plus violemment divisée que jamais. À Valence, il

souffrit une manifestation qui produisit la plus fâcheuse impression.

On lui donnait un dîner servi sur plusieurs tables afin de suffire à

la foule des invités, parmi lesquels figuraient les membres du conseil

du département. L'un d'entre eux, homme riche et considéré, était

fils d'un habitant qui autrefois avait eu la faiblesse de signer une

des nombreuses adresses envoyées à la Convention après la mort de

Louis XVI. La malveillance locale avait eu soin de rechercher ce

souvenir, et d'en faire part à l'entourage de Monsieur. Quelques-uns

des officiers qui accompagnaient le prince, assis à la table où devait

prendre place le fils du signataire, se levèrent en le voyant

paraître, et se retirèrent avec affectation. Ce fut l'occasion d'une

rumeur fort vive, et qui en quelques heures remplit tout le pays.

[En marge: Arrivée du prince à Marseille.]

Le prince traversa Avignon où il se montra le même, et arriva enfin à

Marseille, où il était attendu avec la plus extrême impatience.

[En marge: Souffrances de cette ville pendant l'Empire, et ce qu'elle

attendait de la restauration des Bourbons.]

[En marge: Attachement des Marseillais pour la franchise de leur port;

conviction que cette franchise leur rendrait leur ancienne

prospérité.]

Cette grande ville, jadis la reine de la Méditerranée, et qui l'est

devenue de nouveau, mais par d'autres moyens que ceux qu'elle rêvait

alors, avait bien des raisons de haïr la Révolution et l'Empire, car

elle y avait perdu non-seulement sa prospérité, mais son pain. Pendant

vingt-cinq ans, elle avait vu plus de trois cents vaisseaux de

commerce amarrés sur ses quais, y pourrissant sans changer de

place[10], et à peine un bâtiment chargé de blé ou de sucre entrant de

temps en temps dans son port, quand par miracle l'ennemi ne l'avait

point capturé. Les Anglais étaient venus en saisir plusieurs aux

premières bouées, sous le feu même des forts. Cette ville infortunée

était tombée dans une affreuse détresse, et souffrait tellement

qu'elle se serait certainement révoltée, si un préfet énergique, le

comte Thibaudeau, ne l'avait contenue avec une main de fer. La seule

distraction offerte de temps en temps à sa misère, c'était l'abandon

aux flammes des marchandises anglaises qu'on avait saisies, et qu'on

brûlait sur une des principales places de la ville, sous les yeux d'un

peuple mourant de faim qui voyait détruire en quelques heures des

richesses dont il aurait pu vivre. Aussi le jour de la chute de

Napoléon et du retour des Bourbons avait-il été celui d'une joie

folle, d'une joie dont aucune description ne peut donner l'idée. Mais

les joies sont courtes, car elles ne consistent le plus souvent qu'à

se figurer des félicités impossibles. Bientôt en effet Marseille avait

vu disparaître l'île de France, avec laquelle ses négociants

entretenaient des relations nombreuses, et elle en avait conçu contre

les Anglais une colère furieuse, au point de pouvoir à peine supporter

leur présence dans son port. Elle avait trouvé les colonies qu'on nous

rendait encombrées de produits européens et vides de produits

coloniaux, toutes les relations commerciales changées, l'Espagne en

désordre, la Méditerranée aux mains des Anglais et des Grecs, son

port, autrefois _port franc_, enveloppé par les douanes impériales,

enfin les droits réunis auxquels elle imputait une partie de ses

souffrances, maintenus et confirmés. Aussi sa joie n'avait-elle pas

tardé à se refroidir, et elle cherchait avec amertume la cause de ses

déceptions. Marseille ne savait pas alors que bientôt une immense

industrie manufacturière développée autour de ses murs, qu'un nouvel

empire acquis à la France, celui de l'Algérie, qu'une renaissance

générale des pays méditerranéens, feraient d'elle la reine des mers

méridionales, reine bien plus riche qu'elle n'avait été jadis, et

comme tant d'autres, elle cherchait dans le passé, au lieu de la

chercher dans l'avenir, sa couronne perdue. Elle se figurait que son

ancienne prospérité avait tenu à la _franchise de son port_, franchise

qui consistait à recevoir sans essuyer de visite et sans payer de

droit les marchandises du monde entier, lesquelles ne subissaient

l'application des tarifs qu'à deux lieues de ses murs, comme si la

ligne de douanes reportée à une distance de deux lieues avait pu

changer son sort, et lui rendre des relations qu'elle n'avait plus! Un

entrepôt peut faciliter les relations commerciales, il ne les crée

pas. Hambourg, qui est l'une des plus importantes cités commerçantes

du globe, doit sa grandeur non pas à la franchise de son port, mais à

l'Elbe qui en fait la voie du commerce de l'Allemagne avec le reste du

monde. Pauvre émigrée que ses souvenirs rendaient folle, Marseille ne

respirait que pour obtenir ce qu'elle appelait le _port franc_, et se

figurait qu'à cette condition la restauration des Bourbons serait pour

elle le plus grand des bienfaits, un bienfait tel qu'elle l'avait

imaginé dans ses rêves.

[Note 10: Né et élevé à Marseille, j'ai ce spectacle présent

encore à mes yeux, et il me semble voir cette suite de

vaisseaux immobiles, rangés sur plusieurs lignes, depuis ce

qu'on appelle la place de la Cannebière jusqu'au fort

Saint-Jean. Enfant alors, et conduit souvent sur ces quais,

j'avais pris l'habitude de remarquer ces bâtiments, je

savais leur nom, je me rappelais leur figure, comme les

maisons d'une rue qu'on est habitué à fréquenter, et jamais

je n'en ai vu un seul déplacé pendant les dernières années

de l'Empire. Aussi sa chute fut-elle l'occasion d'une joie

dont je n'ai jamais été témoin en aucun autre temps ni en

aucune autre circonstance.]

[Date en marge: Octob. 1814.]

[En marge: Joie des Marseillais à l'arrivée de Monsieur.]

[En marge: Leur langage extravagant.]

[En marge: M. le comte d'Artois promet tout ce qu'on lui demande.]

[En marge: Fêtes splendides et bruyantes.]

[En marge: Enthousiasme des Marseillais en apprenant que le Roi a

promis la _franchise du port_.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 24 / 48 段