Les deux Chambres, sans répondre à la vivacité des sentiments du parti

libéral, méritaient donc la confiance des hommes éclairés,

commençaient à l'obtenir, et acquéraient peu à peu, nous le répétons,

la force de contenir et de soutenir le gouvernement, ce qui était pour

lui également désirable. Malheureusement la contradiction que

rencontrait le gouvernement, sans l'avoir encore irrité contre le

régime constitutionnel, n'avait guère amélioré ses penchants. Le Roi

était à peu près le même, c'est-à-dire tranquille, envisageant les

questions avec calme, et assez enclin à laisser faire ses ministres

quand il ne s'agissait pas du principe de son autorité ou de

quelques-uns des intérêts essentiels de l'émigration. Ces intérêts en

effet lui tenaient fort à coeur. Ainsi, relativement aux biens

nationaux, il se faisait une vraie violence, et, s'il l'avait pu, il

les aurait rendus aux anciens propriétaires. Il avait notamment fort

désapprouvé l'arrestation de MM. Dard et Falconnet, auteurs des deux

brochures dirigées contre l'irrévocabilité des ventes nationales.

Après une courte instruction ces deux avocats avaient été élargis, aux

grands applaudissements de la haute émigration, qui les avait visités,

comblés de soins pendant leur courte captivité, et qui continua de

remplir leur maison après leur sortie de prison. Le Roi prit aussi

fait et cause pour ses gardes du corps dans leurs querelles avec la

garde nationale et avec l'armée, et manifesta l'intention de les

soutenir à tout prix. Ses ministres sans le contredire se bornèrent à

essayer de prévenir de nouvelles collisions, ou d'en corriger l'effet

quand ils n'avaient pu les prévenir. Sauf ces exceptions, le Roi

laissait ses ministres suivre le courant, à quoi ils n'étaient que

trop enclins. Quant à M. le comte d'Artois revenu de Saint-Cloud à

Paris, à la suite d'une absence motivée par sa santé et par sa

mauvaise humeur, il se donnait comme toujours beaucoup de mouvement,

écoutait les solliciteurs de province qui venaient demander des places

en alléguant leur royalisme, leur faisait des promesses qu'il ne

pouvait tenir, et abondait dans le sens de leurs passions extrêmes, ce

qui le rendait de plus en plus l'objet des espérances et de l'amour de

la faction dite _ultra-royaliste_. Il avait, par curiosité, par goût

de se mêler du gouvernement, par la méfiance propre aux esprits

faibles, laissé s'établir autour de lui une police composée des

intrigants de tous les régimes, usés au service des polices

antérieures, et cherchant, auprès de ce qu'on appelait alors le

_pavillon Marsan_ (celui que le prince occupait dans le palais des

Tuileries), un emploi qui leur était refusé à la direction générale de

la police. Ce prince était charmé de recueillir ainsi des bruits ou

piquants ou inquiétants, de les apporter au Roi, de pouvoir lui

montrer qu'on le servait mal, ou qu'il ne savait pas se faire servir,

et que tandis qu'il lisait ses auteurs classiques, la monarchie était

minée, et menacée de nouvelles catastrophes. Louis XVIII, éclairé par

M. Beugnot, qui s'appliquait à lui prouver le peu de fondement des

informations de Monsieur, avait plusieurs fois enjoint à son frère de

renoncer à ces commérages, et de le laisser vivre en paix. Monsieur

n'en tenait compte, et continuait ce manège, se contentant seulement

d'en parler moins souvent au Roi. Des deux fils de Monsieur, l'un, le

duc d'Angoulême, peu spirituel mais sage et modeste, comme nous

l'avons déjà dit, ne cherchait à se donner que le rôle qu'on lui

accordait, et voyageait en ce moment dans l'Ouest pour y faire

respecter l'autorité royale un peu plus qu'elle ne l'était; l'autre,

M. le duc de Berry, ne manquant pas d'esprit, mais emporté au delà de

toutes les bornes, avait d'abord réussi auprès des troupes dont il

s'occupait assidûment, mais commençait à les blesser par une violence

qu'il avait contenue au début, et qu'il contenait beaucoup moins, à

mesure que le naturel revenait, et que se révélait chaque jour

davantage la difficulté de rattacher l'armée aux Bourbons. Ainsi,

malgré d'assez grandes différences entre eux, ces trois princes

partageaient beaucoup trop les penchants de leurs amis pour résister à

leur influence, et se garantir de leurs fautes. À chaque instant

quelque nouvelle manifestation de leur part venait ajouter aux

incidents dont la malveillance des partis cherchait à profiter.

[En marge: Procession le 15 août, pour rappeler et confirmer le voeu

de Louis XIII.]

Le 15 août était le jour où sous l'Empire on célébrait la

Saint-Napoléon. Il aurait fallu n'y pas prendre garde, et s'appliquer

à laisser oublier cette journée. La famille royale voulut, au

contraire, qu'elle continuât d'être une fête, mais en devenant une

fête royaliste. C'était le jour où Louis XIII, en reconnaissance de la

grossesse d'Anne d'Autriche, avait par un voeu solennel placé la

France sous la protection de la Vierge. Quelque respectable que fût ce

souvenir historique, il fallait bien consulter les circonstances avant

de céder au plaisir de le réveiller. On n'en fit rien, et on ordonna

une procession solennelle dans toute la France pour rappeler et

confirmer le voeu de Louis XIII. Les princes à Paris la suivirent à

pied, le cierge à la main, et ce spectacle ne produisit pas un effet

heureux sur les esprits qu'offusquait le zèle religieux des Bourbons.

Les officiers à la demi-solde, toujours très-nombreux dans la

capitale, se raillèrent fort de ces princes si dévots, et les soldats

achetèrent de la chandelle pour célébrer la Saint-Napoléon en

illuminant leurs casernes. On eut même la plus grande peine pour faire

éteindre dans la soirée cette illumination séditieuse.

[En marge: Fête offerte au Roi par la ville de Paris.]

Le 29 août, une manifestation d'un autre genre produisit un effet non

moins fâcheux. Le Roi, invité par la ville de Paris à une fête

magnifique, alla dîner à l'hôtel de ville, ce qu'il n'avait pas encore

fait depuis son retour en France. D'abord il fallut apaiser une

querelle des gardes du corps et de la garde nationale. Les gardes du

corps voulaient occuper seuls les appartements intérieurs, et reléguer

la garde nationale au dehors. C'était une prétention inconvenante, car

la garde nationale n'était que la ville de Paris elle-même prenant les

armes pour rendre honneur au Roi, et à l'hôtel de ville elle était

chez elle. La reléguer à la porte du palais municipal, pendant que les

gardes du corps seraient dans l'intérieur, était un étrange oubli de

toutes les bienséances. La querelle s'échauffant, le Roi partagea le

différend, et il fut convenu que la garde nationale et les gardes du

corps se distribueraient par moitié les appartements intérieurs.

[En marge: Fâcheux caractère de cette fête.]

La fête commença par un dîner offert au Roi: un bal devait suivre. La

magnificence, le goût furent dignes et de la grande cité qui recevait

son roi, et de l'hôte auguste qui était reçu chez elle. Louis XVIII

assis à la table principale avec les princes de sa famille, y avait

admis trente-six dames par une sorte de dérogation à l'ancien usage.

Dans le nombre il avait compris les premières dames de l'ancienne

cour, méritant fort d'y être assurément, et trois ou quatre seulement

de la nouvelle noblesse. Cette circonstance du reste ne devait pas

être la plus remarquée. Le préfet, debout derrière le siége du Roi,

servait le monarque, la femme du préfet, dans la même attitude,

servait madame la duchesse d'Angoulême. Les membres du conseil

municipal remplissaient le même office auprès des princes.

Certainement on avait vu jadis des princes et même des rois servir des

empereurs; mais on peut dire, sans céder à de vulgaires préjugés

démocratiques, que le temps de ces spectacles était passé. Napoléon

avec tout le prestige de sa gloire et de sa puissance, n'avait pu en

corriger l'inconvenance, quand il avait voulu les renouveler, et il ne

l'avait d'ailleurs jamais essayé aussi complétement. Le lendemain de

la fête de l'hôtel de ville, les flatteurs de cette époque

s'exprimèrent avec un vif enthousiasme sur la magnificence et la

beauté morale des scènes de la veille. Ils parlèrent des fêtes de la

Révolution et de l'Empire avec un profond mépris, dirent que ni les

unes ni les autres n'avaient jamais rien offert de pareil à ce qu'on

venait de voir, qu'à l'autorité légitime seule, reconnue, acceptée par

tous, il était donné de présenter des spectacles semblables, et que

ceux qui avaient eu le bonheur d'y assister en conserveraient un

souvenir ineffaçable. Ils débitèrent ainsi les banalités qu'on répète

à la suite de toutes les fêtes, et qui ne persuadent que les invités.

Sans doute, et très-heureusement, il n'est pas de nos jours impossible

à la royauté d'attirer encore le respect, mais c'est à la condition de

beaucoup de vertu, de simplicité, de sévérité de goût, et d'un respect

pour les hommes égal à celui qu'elle exige pour elle-même.

[En marge: On rapproche la fête de l'hôtel de ville de certaines

scènes qui se passent en province, et dans lesquelles d'anciens

seigneurs montrent des prétentions ridicules.]

[En marge: Faiblesse de l'administration.]

[En marge: Incapacité administrative de M. de Montesquiou.]

[En marge: Les préfets laissés sans direction.]

[En marge: M. Beugnot dénonce l'état de la France au Roi, qui se borne

à rire avec lui des fautes des émigrés.]

[En marge: Désir des princes de voyager, afin de _royaliser_ la

France.]

Les peuples jugent par les yeux, et c'est dans les représentations

extérieures d'un gouvernement qu'ils vont chercher le plus souvent sa

signification morale. On s'obstina à voir dans le rôle que les

magistrats municipaux avaient accepté auprès du Roi, le rôle que

certains hommes auraient voulu imposer à la nation elle-même, et on

rattacha les scènes de l'hôtel de ville aux extravagances que quelques

anciens seigneurs venaient de se permettre en Normandie, en Bretagne,

en Languedoc, en Provence. Les uns avaient voulu que dans leurs

églises de village on leur présentât l'encens, d'autres que le pain

bénit leur fût offert avant de l'être aux autorités municipales, et

ils avaient provoqué des conflits ridicules, recueillis avec

empressement par les journaux, et même dénoncés aux Chambres. Du reste

ce n'étaient là que des incidents qui auraient eu peu d'importance, si

on avait possédé un gouvernement ferme, rigoureusement légal,

conséquent avec les institutions qu'il avait données, et animé de

l'esprit qui se manifestait dans les Chambres. Malheureusement ce

gouvernement ne pouvait se trouver dans un ministère sans unité, sans

chef, sans esprit de conduite et sans influence. Celui des ministres

qui avait avec le pays les relations les plus directes, le ministre de

l'intérieur, M. de Montesquiou, aimable quand il n'était pas trop

suffisant, raisonnable pour un homme de son origine et de son parti,

parlant avec aisance et succès aux Chambres, était néanmoins le plus

incapable des administrateurs, parce qu'il n'avait ni fermeté, ni

application au travail. Après avoir rappelé les commissaires

extraordinaires, il avait laissé une grande partie des préfets

impériaux en place, sans s'expliquer à leur égard, sans leur faire

savoir s'ils seraient maintenus ou congédiés. Qu'on laissât à leur

poste les fonctionnaires spéciaux, tels que les agents des finances,

des ponts et chaussées, de la guerre, de la marine, rien de mieux, car

on n'aurait pas eu de quoi les remplacer. Mais quant aux préfets,

personnages tout politiques, devant représenter exactement l'esprit et

les sentiments du nouveau gouvernement, les conserver était difficile,

et assez dangereux. Pourtant, faute de sujets capables, car le parti

royaliste éloigné depuis longtemps des affaires en fournissait peu

alors, M. de Montesquiou avait été obligé de laisser en fonctions un

grand nombre des préfets de l'Empire. Il aurait dû au moins les

changer de département, ce qui leur aurait donné une sorte d'origine

royale, et leur aurait épargné le désagrément de se contredire sous

les yeux de leurs administrés. Il n'en avait rien fait, et s'était

contenté dans les départements où il y avait quelques anciens nobles,

réputés capables d'exercer une fonction publique, de les nommer

préfets ou sous-préfets, et il avait livré les uns et les autres à

leur propre inspiration, sans s'expliquer, nous le répétons, sur le

sort réservé aux préfets de l'Empire. Il en résultait que les préfets

royalistes se livraient à leurs passions, et que les préfets impériaux

conservés étaient d'une faiblesse extrême, de peur de s'attirer la

colère des royalistes. Ainsi les uns faisaient hardiment le mal, les

autres le laissaient faire complaisamment, et souffraient qu'on dît

publiquement que la Charte était un expédient momentané, que les

Bourbons une fois raffermis compléteraient la restauration en

rétablissant la dîme, en rendant les biens de l'Église et des

émigrés, etc... Pour prévenir de telles fautes il aurait fallu lire

soi-même une correspondance nombreuse, y répondre immédiatement,

commander, agir en un mot, toutes choses dont M. de Montesquiou était

incapable. À peine s'apercevait-il des accidents les plus graves,

lorsqu'il en était résulté un scandale comme celui de l'évêque de la

Rochelle, et alors il intervenait par une lettre froide et inefficace.

L'homme d'esprit qui dirigeait la police, M. Beugnot, avait

parfaitement entrevu cet état de choses, et avait envoyé dans les

départements des agents intelligents et éclairés qui lui avaient

adressé une suite de rapports extrêmement instructifs, et révélant

l'étrange situation de la France à cette époque. Les communiquer à

Louis XVIII était chose fort délicate, car c'était lui dénoncer comme

insensés, et quelquefois comme très-coupables, ses amis les plus

zélés. M. Beugnot, lorsque parmi ces rapports il y en avait de

piquants et de capables d'amuser un roi railleur, profitait de

l'occasion pour les mettre sous ses yeux. Louis XVIII les lisait, puis

les rendait à M. Beugnot, et se bornait à rire avec lui de ce qu'il

appelait les amis de son frère. Les choses n'allaient pas plus loin,

et c'était là tout le gouvernement. Cependant comme on sentait

confusément la faiblesse de l'administration, les princes s'étaient

persuadé qu'ils devaient se montrer, que leur présence rallierait et

subjuguerait tous les coeurs, et répandrait partout la flamme du

royalisme. Ils se trompaient étrangement, et ne voyaient pas qu'au

lieu de diminuer le mal, ils allaient l'accroître. Bien gouverner

alors c'eût été contenir les passions de ses amis, et envoyer des

princes dans les provinces, c'était au contraire exalter ces passions

au plus haut point, et recueillir pour unique bien quelques

manifestations de royalisme, aussi vaines que le sont ordinairement

les acclamations des peuples, qui crient toujours quand on les émeut,

oublient le lendemain le cri de la veille, pour en pousser un tout

contraire le surlendemain, si on les émeut dans un sens différent.

[En marge: M. le duc d'Angoulême envoyé dans l'Ouest.]

Le pays le plus agité, l'Ouest, fut celui où l'on songea d'abord à

envoyer l'un des princes. On choisit, et on fit bien, M. le duc

d'Angoulême. Il employa les mois de juillet et d'août à ce voyage. Il

fut décidé qu'en septembre et octobre M. le comte d'Artois visiterait

la Champagne et la Bourgogne, le Lyonnais, la Provence, le Dauphiné,

la Franche-Comté, et que dans le même temps M. le duc de Berry

parcourrait les provinces frontières, où les militaires se trouvaient

en grand nombre.

[En marge: État des provinces de l'Ouest.]

[En marge: Bonne volonté et sages discours de M. le duc d'Angoulême.]

Les provinces de l'Ouest, c'est-à-dire la basse Normandie, la

Bretagne, la Vendée, avaient déplu à Louis XVIII, parce qu'elles ne

semblaient pas tenir compte de lui, et qu'elles parlaient beaucoup

plus de M. de la Rochejacquelein, par exemple, et de quelques autres

chefs royalistes, que du Roi lui-même. Les insurgés de ces provinces,

comme nous l'avons dit, s'étaient réunis, armés aux dépens des bleus

dont ils avaient pris les fusils, avaient rappelé leurs anciens chefs,

en avaient choisi de nouveaux quand les anciens étaient morts, et

suivaient leurs instructions beaucoup plus que celles du gouvernement.

Le duc d'Angoulême fut chargé de leur faire entendre qu'il y avait un

roi, qu'il n'y en avait qu'un, et que c'était celui-là dont il fallait

reconnaître et respecter l'autorité. Pour ne pas trop afficher

l'intention d'un voyage dans les pays autrefois insurgés, ce prince

annonça qu'il allait visiter le littoral de la Manche, c'est-à-dire

Brest, Nantes, la Rochelle, etc. Aussi laissa-t-il à gauche la contrée

des chouans, et alla-t-il directement par la basse Normandie à Rennes

et Brest. Il fût accueilli avec un empressement et des démonstrations

bien naturels dans des provinces où sa présence rappelait le souvenir

de tant de souffrances endurées pour la cause des Bourbons, et où il y

avait une foule de vieillards qui ne pouvaient se les rappeler que les

yeux pleins de larmes. Il trouva les royalistes soit anciens, soit

nouveaux, parlant de la Charte très-légèrement, considérant le

maintien des ventes nationales comme un acte de prudence tout

momentané, considérant le Concordat comme une autre espèce de Charte

tombée avec Bonaparte. Il trouva le peuple porté à voir dans les

impôts un reste de la tyrannie impériale dont il fallait promptement

se débarrasser, et bien décidé à ne pas souffrir la sortie des grains

quoique décrétée par les royalistes, les acquéreurs de biens nationaux

alarmés et prêts à s'unir pour se défendre, la magistrature défiante

et attendant avec anxiété la nouvelle investiture qu'on lui

promettait, enfin l'armée triste, hostile et à peine respectueuse. Le

prince n'avait pas assez de pénétration pour apprécier la portée de

cet état de choses, mais il avait assez de sens et de droiture pour

le juger contraire au bon ordre, contraire surtout aux promesses du

Roi qui, selon lui, devaient être loyalement remplies, et il tint un

excellent langage, excepté au sujet des affaires religieuses sur

lesquelles la dynastie tout entière avait les plus dangereuses

opinions. Il s'attacha partout à persuader qu'il n'y avait pas deux

rois, l'un au pavillon de Flore, appelé Louis XVIII, ancien jacobin,

disaient les gens de province, très-rusé, promettant pour ne pas

tenir, et l'autre, le comte d'Artois, résidant au pavillon Marsan,

ayant seul dans le coeur les vrais sentiments d'un bon royaliste; le

premier représenté par les préfets, auxquels il ne fallait ni obéir ni

croire, le second représenté par quelques chefs de chouans, qu'il

fallait exclusivement écouter et suivre. Il leur déclara qu'il n'y

avait qu'un roi, qu'on devait exécuter ses ordres, payer les impôts,

permettre aux grains de sortir, ne pas inquiéter les acquéreurs de

biens nationaux, en un mot vivre paisibles, jouir du repos public et

en laisser jouir les autres. Il parla moins sagement aux prêtres, dont

il parut partager les erreurs, excepté toutefois à l'égard de la dîme

et des biens d'Église. Il donna force tant qu'il put aux autorités

régulières, enthousiasma la masse du peuple par sa qualité seule de

Bourbon, satisfit les honnêtes gens par sa modération et sa droiture,

mais malheureusement ne séduisit personne, et après avoir traversé

Laval, Rennes, Brest, Lorient, laissa le pays presque aussi troublé

qu'il l'avait trouvé, parce que si ses discours étaient bons, sa

présence néanmoins causait une vive émotion, et que dans le moment

toute émotion était un mal, vu qu'elle réveillait les passions qu'il

aurait fallu éteindre.

[En marge: M. le duc d'Angoulême à Nantes.]

[En marge: Esprit de cette grande ville.]

Nantes était un point important à visiter. On voyait là une très-riche

bourgeoisie commerçante, aimant les principes de la Révolution,

détestant ses excès dont elle avait eu sous les yeux de cruels

exemples, mais haïssant tout autant l'insurrection vendéenne, et

mécontente de l'arrogance de la noblesse des deux rives de la Loire.

Elle avait pour le régime impérial, sous lequel elle avait été privée

de tout commerce, une aversion qui l'avait naturellement portée vers

les Bourbons arrivant avec la paix et la Charte. Mais d'une part les

extravagances de l'émigration et des prêtres, de l'autre la peine

qu'elle avait à rétablir le négoce, l'avaient indisposée. Elle

regrettait amèrement l'île de France, imputait aux Anglais les calculs

les plus pervers, et en voulait au gouvernement de sa partialité pour

l'Angleterre. Nos colonies, sur lesquelles Nantes avait beaucoup

compté, venaient d'être encombrées par le pavillon britannique de

produits de l'Europe, et il n'y avait pas quant à présent grand trafic

à espérer avec elles. Par tous ces motifs les Nantais étaient des

royalistes sincères, mais déjà un peu déçus dans leurs espérances, et

parfaitement constitutionnels. Les Vendéens ayant annoncé qu'ils

mettraient sur la rive gauche de la Loire un poteau portant: _Ici

commence la Vendée_, ils avaient déclaré qu'ils en mettraient un aux

portes de Nantes avec ces mots: _Ici échoua la Vendée_.

[En marge: M. le duc d'Angoulême dans le Bocage.]

[En marge: Simplicité et honnêteté de cette partie de la Vendée.]

[En marge: Faute de M. le duc d'Angoulême à l'égard de l'évêque de la

Rochelle.]

Le duc d'Angoulême fut fort bien accueilli par les Nantais, leur tint

un langage modéré qui leur plut, et les ramena à de meilleures

dispositions. En quittant Nantes il entra en pleine Vendée, et se

rendit d'abord à Beaupréau. Il était là dans le Bocage, dans ce pays

coupé, presque inaccessible, où des nobles vivant patriarcalement avec

leurs paysans les avaient jadis conduits au feu contre les armées de

la République. Il y avait dans ces campagnes beaucoup de foi, de

simplicité, et très-peu de cet esprit d'intrigue et de brigandage qui

avait signalé la chouannerie. Les paysans du Bocage étaient assez

tranquilles, sous la direction de leurs seigneurs qui leur disaient

d'attendre ce que le Roi ordonnerait, et d'y obéir. Leur seule

insubordination consistait à payer lentement les impôts, dans

l'espérance de les voir abolis. Il en vint cinq à six mille à

Beaupréau, avec leurs seigneurs et leurs bannières blanches, vivement

émus en présence du prince, comme ils devaient l'être en se rappelant

tant de luttes, tant de douleurs et de ruines supportées pour la cause

royale. Leur langage ne fut point inconvenant; d'ailleurs ils avaient

le sentiment des améliorations obtenues depuis 1789, et peu de goût au

rétablissement de la dîme et des droits féodaux. Dans ce centre du

Bocage il y eut beaucoup de scènes touchantes et presque aucune de

regrettable. À Bourbon-Vendée le prince trouva l'esprit moins simple

et moins innocent des gens du Marais. Dans cette région moins agricole

et un peu plus commerçante, on aimait le mouvement, on cherchait

l'importance, on pratiquait la contrebande, on échappait volontiers à

l'impôt, et on manifestait des passions assez turbulentes. Le clergé

surtout s'y montrait dépourvu de toute raison. Le prince y redit à

ceux qui vinrent l'entendre ce qu'il avait dit partout, et ce ne fut

pas sans quelque effet. Il se rendit ensuite à la Rochelle, où il

aurait dépendu de lui de faire beaucoup de bien en accueillant

l'évêque titulaire, contre lequel le clergé local était en révolte au

profit de l'ancien évêque non démissionnaire. Malheureusement M. le

duc d'Angoulême, qui était le plus dévot des princes de sa famille,

refusa de recevoir l'évêque titulaire, et donna ainsi un démenti des

plus déplorables à la lettre de M. de Montesquiou. La petite Église

fut transportée de joie, et en devint plus arrogante que jamais, car

on ne pouvait rien faire de plus significatif pour elle que de refuser

de voir le prélat en fonction, pour lequel cependant le gouvernement

venait de demander l'obéissance. C'était déclarer par la bouche du

prince que le gouvernement officiel était une illusion dont il ne

fallait pas être dupe.

[En marge: M. le duc d'Angoulême à Bordeaux.]

[En marge: Déceptions dont se plaint cette grande ville, et efforts de

M. le duc d'Angoulême pour ramener le contentement dans les esprits.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 23 / 48 段