Le projet de M. Louis eut pour défenseurs la commission et beaucoup de

députés éclairés qui présentèrent d'excellentes raisons, mais par

écrit, la plupart du temps sans suite, sans liaison, et pourtant pas

sans effet, parce que les bonnes raisons finissent par pénétrer dans

les esprits quelle que soit la forme employée pour les faire valoir.

Le meilleur défenseur du plan ministériel fut le ministre lui-même,

qui dans un discours écrit et substantiel, discuta toutes les parties

de son système, de manière à porter la lumière dans les intelligences

les moins ouvertes. Mais lorsqu'on en vint aux détails la discussion

étant devenue plus vive, dès lors plus sérieuse et plus efficace, et

chacun laissant de côté les discours écrits, le ministre produisit

encore plus d'impression sur la Chambre. Quoique dépourvu du talent de

la parole, et s'exprimant avec une sorte de bégayement qui était un

effet de son extrême vivacité, il avait cependant une énergie de

langage qui tenait à la force de sa pensée, et agissait puissamment

sur ses auditeurs. Il commença par déclarer qu'il n'avait rien négligé

pour réduire la dépense, et qu'on était arrivé en fait d'économies au

dernier terme possible. Quant aux impôts, traitant dédaigneusement les

orateurs qui s'apitoyaient avec affectation sur les charges des

contribuables, il dit que le premier des devoirs était de suffire aux

besoins de l'État, qui représentaient les besoins les plus impérieux

des individus eux-mêmes, car on ne pouvait pas plus se passer de

soldats, de juges, de routes, que de pain; que les impôts directs et

indirects étaient indispensables dans leur assiette et leur quotité

actuelles, et qu'il fallait les subir, la France étant d'ailleurs l'un

des pays les moins chargés de l'Europe; qu'enfin il fallait savoir

payer ses malheurs, et que c'était le moyen le plus sûr de s'en

relever. Passant à l'arriéré et au plan de crédit, le ministre soutint

qu'en principe il fallait payer ses dettes, les payer intégralement,

que c'était d'abord le devoir d'honnêtes gens, et ensuite la conduite

de gens habiles; qu'au lieu de s'appauvrir on s'enrichissait en

agissant de la sorte, car on rétablissait le crédit public, par le

crédit public le crédit privé, et avec le crédit privé la vie des

affaires; qu'au surplus il n'y avait personne dans le gouvernement qui

pensât autrement, et que le Roi entendait solder intégralement

l'arriéré, n'importe l'auteur et l'étendue de cet arriéré. Cela dit

avec toute l'énergie d'une profonde conviction, le ministre ajouta que

ne pouvant payer ce qu'on devait avec les impôts actuels, ne voulant

pas non plus les augmenter puisqu'on les trouvait déjà excessifs, il

ne lui restait que les moyens de crédit; que ces moyens il en était

sûr, les ayant éprouvés récemment, mais à deux conditions toutefois,

c'est qu'on se montrerait digne d'avoir du crédit en faisant honneur à

ses engagements, et que de plus on consentirait à payer l'argent ce

qu'il valait; que si on prétendait s'acquitter envers les créanciers

de l'État en leur donnant des rentes au pair, on les frustrerait de

25, de 30, de 40 pour cent, que si au contraire on consentait à leur

donner des rentes au cours, on exposerait l'État à leur payer plus

qu'il ne devait, qu'on lui ferait supporter en outre un intérêt de 8

pour cent à perpétuité, et qu'enfin on écraserait les cours par la

quantité des émissions; que dès lors mieux valaient des effets

temporaires, qui sans doute coûteraient 8 et même 9 pour cent, mais

passagèrement, et ne frustreraient ni l'État ni les créanciers, car

sous cette forme on débourserait exactement le capital qu'on devait;

que ces effets n'étaient pas une chimère, mais une réalité, car il en

avait déjà émis qui s'étaient soutenus avec un intérêt de 7 et 7-1/2

pour une échéance de trois et six mois, ce qui supposait 8 environ

pour une échéance de deux ou trois ans; que les bois demandés étaient

bien plus une garantie qu'une aliénation effective du domaine

forestier, car lorsqu'on en aurait vendu pour cent millions par

exemple, et qu'on aurait retiré pour cent millions des effets émis, le

crédit serait tellement rétabli qu'un emprunt en rentes serait

possible, qu'alors on liquiderait le reste de l'arriéré avec les

produits de cet emprunt, qu'il n'était donc pas probable qu'on vendît

plus du tiers des bois dont l'aliénation était proposée; que sous le

rapport de la propriété forestière, on avait choisi les bois de petite

contenance, difficiles à administrer par l'État, et faciles à

administrer par les particuliers; que les bois intéressant la marine

et la conservation du sol resteraient au domaine, et que les craintes

qu'on avait conçues ou exprimées à cet égard étaient absolument

chimériques; que les moyens imaginés formaient un tout fortement lié

dans ses diverses parties, qu'en retrancher un seul, c'était les faire

crouler tous; qu'enfin il ne savait pas une autre manière de s'y

prendre, et n'en voulait quant à lui essayer aucune autre, étant

certain, pour l'avoir déjà expérimentée pendant cinq mois, de

l'efficacité de celle qu'il proposait.

[En marge: Succès de l'argumentation du ministre.]

Ces raisons reproduites plusieurs fois suivant les occurrences de la

discussion, avec une sorte de trépignement de la voix et du visage qui

révélait chez le ministre toute l'ardeur de sa conviction,

persuadèrent la Chambre. Voyant qu'elle avait en sa présence un homme

de tête qui savait parfaitement ce qu'il faisait, elle ferma le

débat, malgré les cris des opposants de diverses nuances. On passa

ensuite à l'examen des articles, lequel fut remis à une séance

suivante.

[En marge: Nécessité de consentir à un amendement pour assurer

l'adoption du plan ministériel.]

Après avoir consulté les véritables dispositions de la Chambre, les

deux ministres avaient reconnu qu'il fallait faire une concession, non

pas sur le budget ni sur le plan financier, mais sur les centimes

additionnels. L'esprit de la propriété foncière, qui dominait cette

Chambre, exigeait un sacrifice au profit des impôts directs. Il fallut

consentir à réduire de 60 à 30 les centimes additionnels, mais sans

diminuer le chiffre total du budget, qui restait fixé à 618 millions,

ce qui supposait que la Chambre s'engageait à parfaire ce total

l'année suivante, par un moyen ou par un autre. La chose convenue,

l'amendement fut proposé à la séance finale, et accepté par M. de

Montesquiou. Le ministre des finances sortit en ce moment, pour n'être

pas responsable d'une concession qui répugnait à l'inflexibilité de

ses principes, car il n'admettait pas qu'on votât la dépense, sans

voter à l'instant même les ressources destinées à y faire face.

L'amendement fut mis aux voix et adopté.

[En marge: Efforts des opposants afin de réduire de 8 à 6 pour cent

l'intérêt des effets de nouvelle création.]

Restait un dernier différend à vider. Tous les opposants avaient réuni

leurs forces sur un amendement qui consistait à réduire l'intérêt

alloué aux effets de nouvelle création. Il s'agissait de le ramener de

8 à 6, et l'amendement présentait un sérieux danger. D'abord tout

terme moyen convient aux assemblées, qui cherchent en général la

vérité dans les milieux. De plus, beaucoup de gens de bonne foi, mais

fort ignorants en finances, croyaient par cette diminution d'intérêt

défendre le trésor public, et enfin des adversaires malicieux y

voyaient la ruine du plan du ministre, ce qui plaisait aux royalistes

extrêmes qui ne voulaient pas qu'on payât les _créanciers de

Buonaparte_, et plaisait en même temps aux ennemis des Bourbons parce

que c'était pour ceux-ci un échec éclatant. Le ministre s'y opposa

énergiquement, disant qu'en proposant 8 pour cent il n'avait pas fait

une proposition arbitraire, mais nécessaire; que l'argent avait un

prix commercial indépendant de la volonté des gouvernements, qu'on

avait obtenu de l'argent à 7 ou 7-1/2 à courte échéance, que

vraisemblablement on serait obligé de payer 8 pour une échéance plus

longue; que s'il trouvait à contracter à meilleur marché il le ferait,

mais qu'il demandait les latitudes indispensables pour agir, et que si

on les lui refusait sur ce point, autant valait rejeter le plan tout

entier et le budget lui-même, et alors charger les auteurs de

l'amendement de chercher les moyens de faire face aux difficultés de

la situation.

[En marge: Majorité considérable en faveur des projets financiers du

baron Louis.]

La sincérité courageuse chez un ministre visiblement attaché au bien

public ne trouve jamais les assemblées insensibles. L'amendement,

quelle que fût sa faveur, n'obtint que 101 voix, et fut repoussé par

122, ce qui ne présentait, il est vrai, qu'une majorité de 21 voix

pour le gouvernement, mais n'exprimait pas les dispositions réelles de

la Chambre. Lorsqu'il fallut voter sur l'ensemble des propositions

ministérielles, 140 suffrages se prononcèrent pour leur adoption, et

seulement 66 contre, ce qui constituait une majorité de 74 voix,

majorité énorme en considérant le nombre des votants.

[En marge: Bon effet de ce succès pour le gouvernement tout entier.]

Ce succès produisit un grand effet dans le public. D'une part on

voyait une majorité forte et sensée décidée à soutenir le

gouvernement, de l'autre on voyait ce gouvernement ferme, sage, habile

en fait de finances, sachant ce qu'il fallait vouloir, et le voulant

fortement. Le lendemain la rente cinq pour cent qui était montée de 65

francs à 75 par la présentation du projet, montait à 78 par son

adoption, et la paix durant, il n'était pas chimérique de la supposer

à 90 au moins, taux extraordinaire pour cette époque. Dans ce cas il

devenait facile d'exécuter un emprunt, et de liquider immédiatement

l'arriéré tout entier, en n'aliénant qu'une partie des bois dont la

vente avait été ordonnée.

[En marge: Mesures commerciales destinées à opérer la transition entre

le blocus continental et la liberté des mers.]

Les questions de finances n'étaient pas les seules qui relevassent du

ministre spécial de ce département. La chute du blocus continental,

qui s'était accomplie en même temps que celle de l'Empire, exigeait

qu'on pourvût sans différer à la situation du commerce et de

l'industrie. Napoléon n'avait pas assez persévéré dans le blocus

continental pour vaincre l'Angleterre par les moyens commerciaux, mais

il y avait persévéré assez pour jeter les fondements de notre

industrie, et naturellement le jour où toutes les barrières étaient

tombées à la fois par l'invasion de notre territoire, il s'était

produit une véritable perturbation dans nos manufactures, ce qui avait

ajouté aux militaires, aux fonctionnaires civils, aux acquéreurs de

biens nationaux, une nouvelle classe de mécontents portés à regretter

l'Empire.

[En marge: Prétentions des diverses industries.]

On a déjà vu que dans les premiers jours de la Restauration, M. Louis

avait pris quelques mesures provisoires pour mettre notre législation

commerciale en rapport avec le nouvel état des choses. Ainsi il avait

réduit le droit sur les cotons bruts à un simple droit de balance,

afin de donner à nos manufacturiers la possibilité de filer et de

tisser à meilleur marché. Il avait réduit le droit sur les sucres et

les cafés à un taux qui permît au commerce français de les vendre dans

nos ports en concurrence avec le commerce britannique. Mais ces

mesures n'avaient été que transitoires, et il en restait beaucoup

d'autres à prendre pour assurer l'existence et le développement de nos

manufactures. Ainsi qu'il arrive toujours, chacun demandait la

prohibition absolue pour soi, en refusant la simple protection à

autrui, et les Chambres étant devenues l'arbitre auquel s'adressaient

tous les intérêts lésés, elles avaient été assaillies de pétitions

pressantes par nos manufacturiers. Le ministre avait tâché de

satisfaire à la plupart des demandes par des mesures modérées, et qui

fussent de nature à obtenir l'assentiment des Chambres.

[En marge: Rétablissement du service des douanes sur toutes les

frontières.]

[En marge: La prohibition maintenue à l'égard des fils et tissus de

coton, des draps et des lainages.]

D'abord il avait rétabli le service des douanes sur toutes nos

frontières, et il avait en même temps arrêté un genre de fraude qui

était né des circonstances exceptionnelles du moment. Les additions à

notre territoire de 1790, qui nous avaient été accordées par le traité

de Paris, quoique peu étendues, étaient cependant suffisantes pour

contenir des quantités considérables de marchandises. Ces additions

situées à la fois vers la Belgique, le Rhin et la Savoie, avaient été

remplies de produits anglais, qui devaient se trouver français de

droit le jour où nous prendrions possession définitive des nouveaux

territoires. À l'égard de ces produits, le ministre prescrivit la

réexportation de ceux qui étaient prohibés, et exigea l'acquittement

des droits pour ceux dont l'entrée était autorisée moyennant un tarif.

Il prononça la prohibition à l'égard des fils et tissus de coton, à

l'égard des draps, et n'eut pour cela qu'à maintenir la législation

existante. Nos filateurs et tisseurs de coton ayant la matière brute,

non plus au prix du blocus continental, mais au prix actuellement

admis dans toute l'Europe, purent cette année même à la foire de

Leipzig vendre quelques-uns de leurs tissus en concurrence avec ceux

des Anglais, parce qu'on les trouva de plus belle qualité. Toutefois

ils avaient éprouvé un dommage considérable au moment de l'abolition

du droit sur le coton brut, car ils n'avaient pu débiter leurs

produits fabriqués qu'au prix auquel les avait fait descendre la

suppression de ce droit. Ils évaluaient la perte ainsi essuyée à 30

millions, et ils n'hésitèrent pas à en demander le remboursement aux

Chambres, à titre de restitution d'un droit indûment perçu. Le

ministre repoussa vivement cette prétention, et la Chambre se rangea

de son avis. On considéra cette perte comme l'un de ces dommages de

guerre qu'un gouvernement ne peut pas plus épargner à une industrie

atteinte par un brusque renversement de frontière, qu'à une province

occupée par l'ennemi.

[En marge: Régime adopté pour l'industrie métallurgique.]

La plus importante des industries modernes avec celle du coton, était

celle du fer. Ce métal, destiné à remplacer la pierre et le bois dans

une foule d'emplois, était appelé à devenir l'un des instruments les

plus actifs de la civilisation moderne. La production s'en était fort

développée en France par suite du blocus continental, qui interdisait

l'entrée des fers étrangers arrivant par mer. L'abolition de ce régime

plaçait notre industrie métallurgique en présence d'une concurrence

redoutable. Il venait en effet de s'accomplir en Angleterre une grande

révolution dans cette industrie, c'était le remplacement du bois par

la houille comme combustible, et le remplacement du marteau par le

laminoir comme moyen de forger. Il en résultait que les Anglais

étaient en mesure à cette époque de produire la tonne de fer à 350

francs, tandis que les Français ne pouvaient la produire qu'à 500. Il

est vrai que le fer français fondu au bois, et forgé au marteau, avait

d'incontestables avantages de qualité; néanmoins il était impossible

qu'il supportât la concurrence. Aussi l'industrie métallurgique

était-elle alors l'une des plus inquiètes et des plus agitées. Les

maîtres de forges disaient avec raison que si on ne les protégeait pas

contre le fer étranger, ils seraient contraints de renoncer à

travailler, ce qui priverait la France d'une matière de première

nécessité, et la rendrait dépendante des Anglais, qui bientôt lui

feraient payer le fer plus cher que les Français eux-mêmes. Ils

avaient pour appui les propriétaires de bois, qui ne pouvaient vendre

leurs coupes qu'autant que les maîtres de forges s'en faisaient les

acheteurs. Ils avaient pour adversaires les habitants des ports et des

pays producteurs de vin, qui se flattaient de placer leurs vins dans

le Nord, à condition de prendre ses fers. N'osant avouer leur

véritable motif, ils donnaient pour raison que la France privée de la

Belgique et des provinces rhénanes, ne serait pas en état de produire

la quantité de fer nécessaire à ses besoins, allégation que

l'expérience n'a pas justifiée. Les maîtres de forges demandaient la

prohibition, et au contraire les commerçants et les propriétaires de

vignobles réclamaient la liberté entière. Le ministre proposa

d'établir sur les fers étrangers un droit de 150 francs par tonne, qui

ajoutés aux 350 francs constituant le prix de revient des forges

anglaises, égalait le prix français de 500 francs. Il pensa que cette

protection serait suffisante. La discussion fut franche et vive au

Corps législatif, et les deux intérêts en présence trouvèrent de

chauds défenseurs. Un amendement qui portait le droit à 250 francs fut

présenté, et obtint beaucoup de voix. Pourtant le droit de 150 francs

eut l'avantage, et sur ce point encore la pensée du gouvernement

prévalut complétement dans les Chambres.

[En marge: La prohibition accordée en faveur de la raffinerie du

sucre.]

Après cette industrie, celle du raffinage des sucres adressa aussi ses

réclamations soit au gouvernement, soit aux Chambres. La raffinerie

était une ancienne industrie française des plus étendues et des plus

fructueuses, surtout lorsque la France possédant Saint-Domingue, et en

tirant une quantité immense de sucre brut, le raffinait pour une

notable partie de l'Europe. La guerre, qui en favorisant nos

industries nationales avait servi quelques industries rivales, avait

procuré de rapides progrès à la raffinerie étrangère. Les raffineurs

français élevèrent la voix. Ils rappelaient de grands souvenirs de

prospérité coloniale, ils furent écoutés, et obtinrent la prohibition.

[En marge: Libre sortie des grains et des laines moyennant un droit.]

L'agriculture montra aussi des prétentions, et trouva dans le Corps

législatif des oreilles favorablement disposées pour elle. Nos

agriculteurs voulaient tirer parti de l'ouverture des mers pour

exporter leurs grains et leurs laines. Les grains avaient été retenus

en France à l'époque des dernières disettes, et quant aux laines,

Napoléon avait interdit non-seulement leur sortie, mais celle des

troupeaux, parce qu'il avait voulu que la grande importation des

mérinos profitât exclusivement à l'amélioration des laines françaises.

L'agriculture demandait donc le libre commerce des grains, des laines

et des troupeaux, et elle avait contre elle le peuple du littoral,

c'est-à-dire celui de la Normandie, de la Bretagne, de la Vendée,

peuple ardemment royaliste. Elle avait contre elle également tous ceux

qui emploient la laine, les fabricants de draps d'abord, et ensuite

les fabricants de ces tissus si variés connus sous le nom de

_mérinos_, qui sont devenus pour le peuple un vrai bienfait par leur

propagation et leur bas prix. Pourtant l'agriculture avait de bons

arguments à faire valoir, car s'il est naturel, dans l'intérêt de

l'industrie nationale, d'interdire l'entrée des produits étrangers, il

l'est moins de prohiber la sortie des produits nationaux. Elle

semblait donc avoir raison; elle était en outre fort en faveur, et la

Chambre des députés d'accord avec le ministre des finances, permit

l'exportation des grains, en les frappant à la sortie d'un droit

mobile qui s'élevait avec leur prix. On permit l'exportation des

laines, en se bornant à soumettre à un droit celle des béliers.

Telles furent les principales mesures au moyen desquelles on essaya

d'opérer la transition du blocus continental à la liberté des mers. On

supprima, ainsi que nous venons de le dire, les droits sur les

matières premières exotiques, telles que le coton brut, les teintures,

les bois, que Napoléon avait surtaxées comme provenant du commerce

britannique; on continua de prohiber les tissus de coton, pour assurer

aux tissus nationaux une protection absolue; on frappa les fers d'un

droit équivalant à la différence du prix entre le fer anglais et le

fer français; et quant aux objets de grande consommation, tels que le

sucre et le café, qui n'étaient imposés qu'au profit du Trésor, on

diminua singulièrement le droit, pour ôter à la contrebande, devenue

plus facile par le rétablissement de la paix, une partie de ses

avantages. Enfin on prohiba la raffinerie étrangère, et on déclara

libre ou à peu près libre la sortie de nos produits agricoles.

[En marge: Succès de ces mesures.]

[En marge: Autorité croissante des Chambres, bien qu'elles ne

partagent pas toute la vivacité des sentiments du parti libéral.]

Ces mesures, conçues dans un louable esprit de modération, obtinrent

l'approbation générale. Le gouvernement était ainsi tour à tour

soutenu ou contenu par les Chambres, et les Chambres devenaient

l'autorité tutélaire auprès de laquelle tous les intérêts froissés

cherchaient un refuge. Cependant les hommes fortement épris des idées

de liberté, regrettaient quelquefois que la Chambre des députés ne se

prononçât pas d'une manière plus tranchée. Ils auraient voulu par

exemple qu'elle rejetât purement et simplement la loi sur la presse.

Mais en rendant cette loi temporaire, la Chambre des députés avait

sauvé le principe de la liberté, et pour les hommes sages c'était

assez, car pour aller au delà il eût fallu faire essuyer à la royauté

un échec qui l'aurait singulièrement affaiblie, et qui de plus

l'aurait profondément irritée contre le nouveau régime. Politiquement,

cette conduite était évidemment la meilleure.

[En marge: Attitude particulière de la Chambre des pairs, et à propos

de quelques-unes de ses manifestations.]

La Chambre des pairs, de son côté, n'avait pas agi moins sagement que

la Chambre des députés. Elle avait profondément discuté la loi de la

presse, et ne l'avait admise qu'après en avoir retranché le préambule,

qui semblait considérer la censure comme un principe existant dans la

Charte. Elle avait adressé surtout au ministre de l'intérieur une

excellente réponse, à l'occasion du rapport présenté aux deux Chambres

sur l'état de la France. Napoléon, comme on s'en souvient, faisait

chaque année présenter au Corps législatif un exposé de la situation

de l'Empire, pour en constater les progrès successifs. Le gouvernement

crut devoir suivre cet exemple, et profiter de l'occasion pour faire

bien ressortir l'état de désolation où l'Empire et la Révolution

laissaient la France. L'exposé du ministre de l'intérieur

n'envisageant la France que d'un seul point de vue, n'était vrai que

dans le tableau des misères produites par la guerre. La Chambre des

députés répondit par un simple remercîment à la production de cette

pièce, mais la Chambre des pairs, remplie aux deux tiers des membres

du Sénat, ne voulut livrer ni la Révolution, ni même l'Empire, à cet

excès d'injustice. Elle fit une réponse motivée, dans laquelle elle

rappela les immenses bienfaits que la France devait à l'application

des principes de 1789, à l'abolition des jurandes et de toutes les

entraves qui jadis gênaient l'industrie dans l'intérieur du

territoire, à la division de la propriété territoriale, à

l'augmentation du nombre des propriétaires fonciers, à la mise en

valeur d'une grande partie du sol, à l'établissement et au

perfectionnement des manufactures, et après avoir rappelé ces

bienfaits si divers, elle ajouta qu'elle y voyait, ainsi que dans la

paix et la liberté dues aux Bourbons, des motifs d'espérer un prompt

rétablissement de la prospérité publique. La réponse, sans cesser

d'être respectueuse, était digne, vraie, et pleine d'à-propos.

[En marge: Effet produit sur le Roi et les princes par l'esprit que

manifestent les Chambres.]

[En marge: Le Roi demeure assez tranquille, tout en partageant

certaines vues de l'émigration.]

[En marge: Élargissement par l'influence du Roi de MM. Dard et

Falconnet.]

[En marge: Agitation continuelle de M. le comte d'Artois.]

[En marge: Ce prince se rend importun au Roi.]

[En marge: Réserve de M. le duc d'Angoulême.]

[En marge: Emportements de M. le duc de Berry.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 22 / 48 段