Il avait évalué le déficit à 1308 millions, en convenant que sur cette

somme il n'y avait que 818 millions qu'on dût considérer comme

_exigibles_. Cet aveu seul suffisait pour prouver l'exagération,

vraiment peu digne de lui, avec laquelle M. Louis avait présenté la

charge laissée par ses prédécesseurs. Il avait en effet porté à

l'arriéré 244 millions, que depuis dix ans le domaine extraordinaire

avait successivement fournis au trésor de l'État, et qu'il lui devait

assurément, car le domaine extraordinaire ayant été formé avec les

bénéfices de la guerre, il était naturel que par compensation il en

supportât les pertes. De plus, le domaine extraordinaire appartenant à

l'État, c'était l'État qui devait à l'État, et il n'y avait aucune

raison de comprendre cette somme dans le total de la dette _exigible_.

Une autre somme de 246 millions y avait été tout aussi indûment

ajoutée. C'était celle des cautionnements, laquelle depuis bien des

années avait été considérée comme une portion de la dette perpétuelle,

car chaque comptable qui se retirait était immédiatement remplacé par

un autre qui versait un cautionnement équivalent. On n'était donc

jamais obligé d'en rembourser le capital, et on n'en payait qu'un

intérêt fort au-dessous de l'intérêt ordinaire. On ne pouvait

raisonnablement comprendre dans l'arriéré _exigible_ que les

cautionnements dus aux comptables des territoires devenus étrangers,

et leur chiffre était minime.

[En marge: Chiffre véritable du déficit immédiatement exigible.]

L'arriéré exigible se réduisait donc à 818 millions, dont il fallait

encore déduire 12 millions en numéraire trouvés dans les caisses de

l'État, et 70 millions inscrits aux budgets de 1814 et 1815 parce

qu'ils faisaient partie de l'arriéré favorisé qu'on voulait payer

comptant. Restaient donc 736 millions immédiatement exigibles, et

encore un examen attentif devait-il faire retrancher de ce total plus

d'une somme qu'on y avait injustement comprise. C'est tout au plus si

on pouvait considérer comme charge à laquelle l'administration

précédente avait négligé de pourvoir, une somme de 700 millions

environ, et si on considère que cette administration n'avait voulu

augmenter les impôts qu'à la dernière extrémité, au moyen de centimes

additionnels dont elle n'avait presque rien perçu à l'époque de sa

chute, on ne saurait être étonné que deux guerres comme celles de 1813

et de 1814 laissassent un déficit de 700 millions. Il faut même, tout

en déplorant la politique qui avait amené l'Europe à Paris, admirer le

génie administratif capable de limiter dans de telles bornes la

dépense d'une lutte affreuse, et reconnaître que l'ordre le plus

rigoureux n'avait pas cessé d'être maintenu dans nos finances, au

milieu des horreurs de la guerre.

C'est ce que M. Louis, grand administrateur mais homme de parti,

n'avait pas voulu reconnaître, songeant plus à sa gloire qu'à celle

de ses prédécesseurs. Quoi qu'il en soit, il fallait pourvoir à un

déficit de 700 millions environ que les liquidations, successives de

leur nature, ne devaient pas rendre exigibles avant deux ou trois

années, et auxquels on pouvait aisément faire honneur avec 250

millions par an.

[En marge: Moyens de faire face au déficit.]

[En marge: M. Louis propose des effets à courte échéance, et à un taux

d'intérêt déterminé par les circonstances.]

Il y avait deux moyens d'y faire face, ou la rente perpétuelle, ou une

création d'effets à courte échéance, comme les bons royaux par

exemple, dont le ministre avait déjà émis quelques millions avec

succès. L'emploi de la rente perpétuelle soulevait une question grave.

Donnerait-on aux créanciers la rente au pair, ou au cours du jour? Au

pair, on les aurait frustrés de 35 pour cent de leur créance, la rente

cinq pour cent valant 65 francs le jour même où l'on délibérait: au

cours, on aurait exposé l'État à payer plus qu'il ne devait, par

l'élévation des effets publics qu'on pouvait certainement espérer de

la paix, et du rétablissement du crédit. On aurait en outre condamné

l'État à supporter à perpétuité un intérêt d'environ huit pour cent,

sans compter l'inconvénient de jeter sur la place une masse de rentes

qui, à cette époque, dépassait de beaucoup les forces du marché

français. Il y avait une combinaison infiniment meilleure, et beaucoup

mieux adaptée à la situation, c'était d'émettre des effets à échéance

déterminée, remboursables en trois ans, avec un intérêt proportionné

aux exigences actuelles des capitalistes, et s'élevant à 8 pour cent

environ. Ces effets, à la faveur de la paix et de la confiance

inspirée par le ministre, avaient chance de se soutenir assez près du

pair, et on avait le loisir, dans un intervalle de trois ans, de

pourvoir à leur remboursement. M. Louis voulait aliéner peu à peu 300

mille hectares de bois (l'État en avait encore 1,400 mille); il

comptait, de plus, sur la rentrée successive de quelques sommes

provenant de la vente des biens communaux. En mettant de la constance

à appliquer ces diverses ressources, à mesure de leur réalisation, au

rachat des nouveaux effets, on avait la certitude d'en maintenir la

valeur aux environs du pair, et dans trois ans le crédit de l'État

s'étant relevé, il deviendrait possible d'émettre des rentes à un taux

avantageux, et d'acquitter par conséquent à des conditions peu

onéreuses la portion non remboursée de l'arriéré. Le ministre partait

ainsi d'un principe, qu'il a eu l'honneur de poser le premier d'une

manière parfaitement nette, et de vérifier par une belle expérience,

c'est que lorsque le taux de l'argent est très-élevé, il vaut mieux

emprunter en effets à courte échéance, qu'en rentes perpétuelles, car

on ne fait supporter à l'État la surélévation de l'intérêt que pendant

un temps très-limité.

[En marge: Les effets proposés par M. Louis sont intitulés

_reconnaissances de liquidation_, doivent porter un intérêt de 8 pour

cent, et être remboursés en trois ans.]

M. Louis proposa donc de créer des bons temporaires, qualifiés du

titre de _reconnaissances de liquidation_, et remboursables en trois

ans, de leur allouer un intérêt de 8 pour cent, de les émettre au fur

et à mesure des liquidations, et de leur donner pour gage une

aliénation de 300 mille hectares de bois, plus ce qui restait à

percevoir sur le prix des biens communaux. Il n'exclut pas

complétement la ressource des rentes perpétuelles, et il proposa d'en

accorder à ceux des créanciers de l'État qui en voudraient au pair, ce

qui ne pouvait manquer d'arriver, lorsque par suite du rétablissement

du crédit la rente parviendrait à des cours élevés. La combinaison

attestait chez le ministre qui l'avait conçue un coup d'oeil sûr et

exercé. M. Louis avait déjà fait accepter par le public quelques bons

royaux à 8 pour cent, mais lorsque par la présentation de son projet

financier on annoncerait la résolution de payer intégralement les

créanciers de l'État, lorsqu'on ajouterait comme garantie des valeurs

émises pour les payer l'aliénation de 300 mille hectares de bois,

aliénation facile en trois années, on devait inspirer une grande

confiance, ce qui permettrait d'attendre le moment où un emprunt en

rente serait possible à des conditions avantageuses. C'était une

habile transition pour arriver au rétablissement du crédit, qu'on

aurait compromis en voulant y recourir trop tôt, car on l'aurait

ébranlé par un manque de foi si on avait forcé les créanciers à

recevoir des rentes au pair, on l'aurait rendu onéreux si on les leur

avait données au cours, et dans tous les cas on l'aurait retardé par

l'émission simultanée d'une quantité de rentes trop considérable. Il

était une dernière considération, celle-là toute politique, que le

ministre s'était bien gardé de faire valoir auprès du Roi et des

princes, c'est que l'aliénation des 300 mille hectares de bois,

consistant en bois de l'ancien clergé, était de nature à rendre

confiance aux acquéreurs de biens nationaux, et à faire cesser, ou à

diminuer au moins beaucoup l'une des inquiétudes qui nuisaient le

plus au gouvernement des Bourbons. Tout était donc supérieurement

calculé dans le plan du ministre.

[En marge: MM. de Talleyrand et de Montesquiou appuient le plan du

ministre des finances.]

[En marge: M. de Blacas le combat.]

[En marge: Motifs qu'il fait valoir.]

[En marge: Le plan est adopté et envoyé à la Chambre des députés.]

Communiqué à M. de Talleyrand, qui avait en finances des notions

justes, à M. de Montesquiou, qui, sans s'y connaître, avait cependant

assez d'esprit pour apprécier la sagesse des vues de M. Louis, le plan

fut fort appuyé au Conseil royal. Le Roi, absolument étranger aux

questions financières, voyant qu'on approuvait en général le projet,

et résolu d'ailleurs de s'en rapporter à ses ministres pour les choses

qu'ils savaient mieux que lui, accorda son approbation. M. de Blacas

seul éleva quelques objections. Il était, quoique très-galant homme,

l'un de ceux qui voyaient dans l'arriéré le résumé des dettes de la

Révolution et de l'Empire, qui à ce titre ne mettaient pas grand

intérêt à y faire honneur, et qui, sans vouloir d'une banqueroute,

auraient été charmés de payer _les créanciers de Buonaparte_ avec tout

autre chose que de l'argent. La rente au pair lui semblait bien

suffisante pour de tels créanciers, et il la proposa. M. Louis s'anima

fort à ce sujet, répondit avec raison que faire banqueroute pour la

totalité ou pour une partie de la dette, c'était toujours faire

banqueroute; qu'on était ainsi rangé parmi ceux qui donnaient

cinquante pour cent à leurs créanciers, au lieu de ne leur rien donner

du tout; que quant à lui, il ne voulait être ni des uns ni des autres;

que si on agissait de la sorte, la rente tomberait à l'instant par

deux causes, le manque de foi, et la quantité imprudente de

l'émission, et qu'au lieu de rétablir le crédit, on le ruinerait

irrévocablement. M. de Blacas répliqua que la baisse qu'on voulait

éviter sur les rentes se produirait sur les bons de nouvelle création,

et qu'on n'aurait changé que la nature du mal. Mais cette manière de

raisonner, qui prouvait que M. de Blacas, étranger aux finances,

n'avait pas bien saisi l'ensemble du plan, et le secours que chacune

de ses parties apportait à l'autre, ne fut d'aucun effet. Le plan de

M. Louis fut adopté, puis présenté à la Chambre des députés, avec

l'appui d'un bon exposé de motifs, mais moins bon que le plan

lui-même, car ce ministre habile était plus capable de concevoir que

d'exposer ses idées, bien que dans certaines occasions, lorsqu'on le

poussait à bout, il devînt éloquent, en trouvant pour rendre sa pensée

des expressions à la fois énergiques et pittoresques.

[En marge: Bon effet produit par ce plan.]

Ce plan fut renvoyé aux bureaux de la Chambre, et des bureaux à une

commission. Il était attendu avec impatience, et il produisit un grand

effet. On y vit d'abord la véritable étendue des charges de l'État, et

bien qu'elle fût considérable pour le temps, elle n'était pas

au-dessus des forces de la France; on y vit la possibilité de mettre

les dépenses du budget en rapport à peu près exact avec ses

ressources, la résolution franche et sincère du gouvernement de payer

ses dettes, et des ressources suffisantes pour le faire; on y vit

enfin un ministre énergique, habile, connaissant à fond sa tâche, n'en

étant pas effrayé, et ayant la conviction de pouvoir y suffire. Le

jour de la présentation du projet, la rente cinq pour cent était aux

environs de 65; quelques jours après elle était à 70, et montait

bientôt à 75. Il était évident que le ministre avait bien jugé les

dispositions de la place et la manière de lui inspirer confiance, et

on peut affirmer que les moyens détournés d'agir sur les fonds

publics, bien que souvent employés, ne furent pour rien cette fois

dans la hausse rapide des valeurs.

[En marge: Il est renvoyé à une commission.]

La commission examina le projet sous toutes ses faces, sans aucune

complaisance pour le gouvernement, et avec le désir naturel aux

commissions qui représentent les assemblées, de trouver mieux que ce

qu'on leur propose. Mais après examen attentif et du budget de 1815,

et de la liquidation de l'arriéré, elle fut obligée de reconnaître que

ce qu'on avait imaginé était le moyen le plus assuré et le moins

coûteux de tirer le Trésor de ses embarras. Sauf un ou deux détails de

rédaction, le budget du ministre et son plan de finances furent

adoptés intégralement.

[En marge: Rapport et discussion.]

Le rapport fut soumis à la Chambre et discuté dans les derniers jours

d'août. L'intérêt témoigné par le public ne pouvait pas être le même

que pour la loi sur la presse, car la matière inspirait des passions

moins vives, se prêtait moins à de brillants débats, et en outre était

assez abstraite. Pourtant elle touchait fortement les gens d'affaires

et les hommes politiques, qui appréciaient toute l'importance du

sujet. Il y eut dans les tribunes de la Chambre des députés moindre

affluence de gens de parti, plus grande affluence d'esprits sérieux.

M. de Montesquiou accompagna M. Louis dans toutes les séances qui

eurent les finances pour objet, afin de lui prêter l'appui de son

influence personnelle, et au besoin celui de sa parole. La discussion

dura une douzaine de jours, et fut fort animée, fort soutenue de part

et d'autre, quoique se ressentant de l'inexpérience d'hommes qui

étaient pour la première fois appelés à traiter d'intérêts aussi

graves, dans une assemblée vraiment libre. On commença par une

démonstration de zèle pour la royauté, et on mit à part la liste

civile, qui fut portée à vingt-cinq millions pour le Roi, à huit pour

les princes. Ensuite, par une sorte d'élan spontané, on offrit de

payer les dettes contractées par la famille royale pendant

l'émigration, et on accorda trente millions pour cette dépense, qui

était purement accidentelle. Après ce témoignage de royalisme, on

entra en matière, et on s'occupa du budget lui-même dans toutes ses

parties.

[En marge: L'attention se porte d'abord sur le budget lui-même.]

[En marge: Le budget critiqué en sens inverse de la vérité.]

[En marge: On se plaint de l'énormité de la dépense, tandis qu'il

aurait fallu se plaindre de sa dissimulation.]

On parla d'abord du budget de 1815, car celui de 1814 était livré à

tous les hasards d'une liquidation laborieuse, dont le résultat devait

rester inconnu quelques mois encore. D'ailleurs l'arriéré chargé de

solder cet exercice 1814 pouvait seul en être affecté, et 50 millions

de plus ou de moins dans les 6 ou 700 qu'il fallait se procurer par le

crédit, n'étaient pas à prendre en considération sous le rapport des

ressources. On s'occupa donc exclusivement du budget de 1815, qui

représentait l'avenir, et qui était le seul sur lequel on pût agir.

Suivant l'usage des assemblées peu instruites encore des affaires de

l'État, on se récria contre l'énormité de la dépense. Il y eut des

députés comme M. de Flaugergues, homme d'esprit, constitutionnel

très-sincère et très-honnête, qui se plaignirent de ce que ce budget

de 618 millions était presque aussi considérable que celui de l'Empire

en temps de paix, de l'Empire qui comptait cent trente départements.

La plainte était peu fondée, car si on excepte ce qui concerne

l'armée, quelques départements de plus ou de moins ne pouvaient pas

apporter une différence bien sensible dans la dépense d'un grand État.

Si les hommes de ce temps avaient eu la connaissance des affaires

publiques, qui ne s'acquiert en tout pays que par la liberté, ils

auraient critiqué le budget présenté tout autrement qu'ils ne le

firent, car le reproche à lui adresser, c'était l'insuffisance des

crédits affectés aux principaux ministères. Effectivement les deux

ministres de la guerre et de la marine, mis à la gêne par le ministre

des finances, avaient fini par se persuader qu'ils suffiraient à leurs

divers services, l'un avec 51 millions, l'autre avec 200, ce qui était

une complète illusion, due non pas à leur intention de tromper, mais à

leur inexpérience. Il n'y avait pas moins de 100 millions de dépenses

involontairement dissimulées dans ce budget. Mais peu importait dans

le moment: l'essentiel était de rétablir la confiance par une

discussion publique des finances, et par un tableau des ressources qui

ne fût pas désespérant. Les années suivantes devaient amener des

appréciations plus exactes et plus conformes à la réalité des choses.

Le budget fut donc critiqué en sens inverse de la vérité, et du reste

ces critiques ne produisirent aucun effet, parce qu'elles ne

touchaient pas au sujet essentiel, celui qui remuait les passions,

c'est-à-dire au plan de crédit. Il fut dit quelques mots sur les

recettes. Certains députés, représentant les départements vinicoles,

réclamèrent, mais sans trouver d'écho, contre les contributions

indirectes. La Chambre, quoique formée plusieurs années avant la

Restauration, avait essentiellement, comme on le verra tout à l'heure,

l'esprit de la grande propriété, et elle était bien plus préoccupée de

la charge des contributions directes que de celle des contributions

indirectes. Elle fit taire en ne les écoutant pas les représentants du

Midi, et elle ne se montra sensible qu'aux centimes additionnels,

ajoutés par simple décret dans les trois derniers mois de l'Empire, et

convertis en loi dans le budget de M. Louis. Le total de ces centimes

soit pour les dépenses départementales, soit pour les dépenses

générales, s'élevait à 60. La Chambre se montra disposée à les

réduire, et remit à s'en expliquer définitivement au jour des

amendements.

[En marge: Discussion du plan de crédit.]

L'impatience des esprits les porta ensuite vers la grave question de

l'arriéré, et du moyen imaginé pour y faire face. Le projet devait

rencontrer deux espèces d'adversaires, les députés en petit nombre qui

inclinaient vers les sentiments de l'émigration, et qui auraient voulu

qu'on payât les créanciers de l'État avec du papier, non avec des bois

appartenant au clergé, et les libéraux extrêmes, comme M. Durbach, qui

avec de bonnes intentions, mais sans aucun discernement, prenaient

pour de l'agiotage les moyens de crédit proposés, et ne voyaient pas

qu'il n'y avait rien de plus contraire à l'agiotage que de payer

exactement ses dettes. Les uns et les autres débitèrent donc avec

emphase des considérations puériles contre le plan du ministre.

[En marge: Objections des royalistes.]

Les premiers, ceux qui inclinaient vers les sentiments de

l'émigration, n'osèrent pas proposer la banqueroute. Il faut dire pour

l'honneur de ce temps, que les idées de probité financière avaient

déjà fait assez de progrès pour que personne ne se permît de nier le

principe de l'acquittement intégral des dettes de l'État, quelle qu'en

fût l'origine. Il faut même ajouter, pour l'honneur du Corps

législatif, qu'il ne l'aurait pas souffert. Mais on prit des voies

détournées, et on soutint que payer les créanciers avec des rentes au

pair était bien suffisant, qu'on les traiterait ainsi comme la masse

des porteurs de la dette publique, et qu'il n'y aurait pas à les

plaindre. On insinuait d'ailleurs qu'il y avait parmi ces créanciers

beaucoup de fournisseurs qui avaient assez fraudé le Trésor, pour

qu'on fût certain, en les payant avec cette monnaie, de leur donner

plus qu'il ne leur était dû. Les opposants de cette catégorie

s'élevèrent ensuite contre l'aliénation de 300 mille hectares de bois.

Ils reproduisirent les arguments qu'on a souvent fait valoir contre la

destruction des bois, et ils se gardèrent d'énoncer celui qui les

touchait le plus, c'est que les biens qu'on se proposait de vendre

provenaient du clergé. Ils dirent qu'on allait avilir la propriété

forestière en mettant en vente une aussi grande quantité de bois,

qu'on allait surtout singulièrement diminuer la masse des bois du

domaine, car l'État possédait en tout 1400 mille hectares de forêts,

qu'il en aurait 400 mille à rendre aux anciens propriétaires si on

restituait aux émigrés leurs biens non vendus, qu'il en resterait par

conséquent un million tout au plus, et que si on en vendait 300 mille,

il n'en resterait que 700, que la propriété domaniale serait donc

réduite de moitié, ce qui constituerait un véritable dommage pour le

sol, car il n'y avait que les bois appartenant à l'État dont la

conservation fût assurée. Tout cela fut dit avec un certain accent

d'irritation, et assez peu de franchise. Le Corps législatif au

surplus discerna très-bien les sentiments qui inspiraient les auteurs

de cette argumentation.

[En marge: Objections des libéraux extrêmes.]

Quant aux libéraux extrêmes, ils s'élevèrent contre la création d'un

papier nouveau, et surtout contre l'intérêt de 8 pour cent, qui, à les

entendre, était excessif. Ils oubliaient que le ministre avait déjà

créé ce papier, qu'il en avait émis une somme de quelques millions

sous le titre de _bons royaux_, qu'il avait eu le bonheur de le faire

accueillir, grâce aux principes qu'on lui connaissait, grâce à un

intérêt de 7 pour cent; que cet intérêt de 7 alloué à des effets à

trois ou à six mois, supposait au moins 8 pour des effets à trois ans;

qu'il était bien heureux après tout qu'un pareil choix eût été fait,

et eût réussi, car le Trésor n'avait pas reçu 200 millions par

l'impôt, et était parvenu à en solder plus de 350, à l'aide des

combinaisons que le ministre avait imaginées. Ignorant ou négligeant

ces faits, n'ayant ni le désir de les savoir, ni le talent de les

rechercher, ils disaient ce que disent souvent les députés des

provinces, qu'on allait multiplier les moyens d'agiotage, et sacrifier

la substance du peuple aux spéculateurs de la capitale.

[En marge: Plan consistant à donner 5 pour cent d'intérêt, et 3 pour

cent d'amortissement.]

[En marge: Ce plan peu accueilli.]

Un seul opposant proposa quelque chose de moins vain, c'était la

délivrance aux créanciers de l'État de bons portant un intérêt de 5,

avec un amortissement de 3 pour cent, qui devait rendre la libération

plus prompte, et soutenir ce nouvel effet fort au-dessus de la rente,

dont l'amortissement n'était que de 1 pour cent. Mais cette

combinaison en favorisant en apparence le Trésor, qui, moyennant une

dépense égale, devait se trouver déchargé plus tôt de sa dette,

n'allait à rien moins qu'à faire échouer le plan financier du

ministre. En effet, par la conversion d'une partie de l'intérêt en

amortissement, elle réduisait l'intérêt à 5, et le fixait par

conséquent au-dessous du taux commercial qui était 7 pour les valeurs

à trois et à six mois d'échéance, ainsi que le démontrait le cours des

bons royaux. C'était donc un effort puéril pour se soustraire à la loi

commune du commerce, qui est de payer les choses ce qu'elles valent.

Du reste, le plan dont il s'agit, assez subtil en lui-même, et appuyé

sur des arguments plus subtils encore, ne rencontra pas grande faveur,

et ne fut pas sérieusement soutenu.

[En marge: Le projet du ministre chaudement défendu.]

[En marge: Argumentation du ministre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 21 / 48 段