Leur règlement terminé, les deux Chambres s'étaient constituées, et en

avaient fait part à la royauté. La Chambre des députés, ci-devant

Corps législatif, avait présenté cinq candidats, entre lesquels le Roi

devait, d'après la Charte, choisir un président. Le Roi choisit M.

Lainé, qui avait réuni le plus grand nombre de voix, et qui était

redevable de cette double préférence à un talent élevé, à un

caractère sérieux, et au rôle qu'il avait joué en décembre précédent,

lorsque, rapporteur du Corps législatif, il avait excité à un si haut

point la colère de Napoléon. La Chambre des députés ainsi constituée,

commença immédiatement ses travaux.

[En marge: Esprit des Chambres en 1814.]

Au milieu du réveil de toutes les passions politiques étouffées si

longtemps, c'était une circonstance grave que l'entrée en fonctions

des deux Chambres, ne voulant à aucun prix ressembler aux assemblées

de l'Empire quoiqu'elles fussent ces mêmes assemblées, l'une continuée

aux deux tiers, l'autre en entier, et bien résolues à ne pas retomber

dans la soumission qu'on leur avait tant reprochée. Heureusement elles

étaient composées d'hommes sages, expérimentés, et imbus de l'esprit

dont le gouvernement aurait dû être pénétré lui-même. Ces hommes

n'avaient pas désiré les Bourbons, mais Napoléon devenu impossible,

ils les avaient rappelés comme nécessaires, et souhaitaient de bonne

foi que ces princes fussent conciliables avec la France, telle qu'une

immense révolution l'avait faite. Ils ne voulaient rien précipiter,

ils étaient même décidés à tolérer beaucoup de fautes, mais à

condition que la direction générale du gouvernement serait sensée, et

tournée vers le véritable but auquel on devait tendre.

[Date en marge: Juillet 1814.]

[En marge: Opinion de M. de Montesquiou sur la manière de se conduire

envers les Chambres.]

[En marge: Cette opinion bientôt déjouée par le résultat.]

Le gouvernement de son côté, voyant le règlement terminé, ce qui avait

pris le mois de juin, et sentant que divers actes fort irréfléchis

allaient trouver auprès des Chambres des juges sévères, s'était

demandé quelle conduite il convenait de tenir envers elles. M. de

Montesquiou, qui avait la mission comme ministre de l'intérieur, et la

prétention comme ancien membre de la Constituante, de se présenter aux

Chambres et de s'y faire écouter, avait conseillé de se renfermer dans

une extrême réserve à leur égard, de leur proposer peu de chose,

d'éluder autant que possible ce qui viendrait de leur initiative, et

le budget obtenu, le système des finances arrêté, de les ajourner pour

leur donner du repos et en prendre soi-même. Il s'était fondé sur

l'opinion plus fausse que vraie, mais très-répandue, que n'ayant pas

les moyens de patronage qui existent en Angleterre, on ne pourrait pas

conduire aisément les Chambres françaises, et que n'étant pas assez

puissant, il fallait être prudent avec elles. M. le duc de Berry se

récria fort contre une manière d'agir qui devait annuler ou amoindrir

l'autorité royale, mais on le laissa dire, habitué qu'on était à ses

saillies, et on accorda plus de confiance aux conseils de M. de

Montesquiou, sauf à modifier selon les événements le plan de conduite

imaginé par ce ministre.

[En marge: Première proposition de M. Bouvier-Dumolard assez

froidement accueillie.]

Mais les Chambres allaient, quoi qu'on fît, obliger le gouvernement à

se produire, à se manifester, en se manifestant vivement elles-mêmes.

À peine la Chambre des députés était-elle constituée, que les

propositions s'y succédèrent rapidement. Un ancien préfet impérial,

membre autrefois de diverses assemblées, homme de sentiments honnêtes

et chaleureux, mais ami du bruit, et ayant le goût de parler plus

qu'on n'avait alors celui d'écouter, M. Bouvier-Dumolard proposa

d'adresser une supplique au Roi, pour réclamer une loi par laquelle

on déclarerait que les deux Chambres étaient le vrai parlement de

France, et le seul ayant droit de porter ce titre. M. Bouvier-Dumolard

voulait par ce moyen assurer immédiatement aux deux Chambres

françaises le rôle et le titre des chambres anglaises, et de plus

répondre à une protestation dont on s'entretenait beaucoup, et qu'on

disait avoir été faite contre la Charte par les membres survivants des

anciens parlements. La proposition trop vague de M. Dumolard n'eut pas

de suite, mais elle en aurait eu si la protestation dont on parlait

avait présenté un caractère plus sérieux. Deux autres propositions

suivirent celle-là, et obtinrent beaucoup plus de retentissement.

[En marge: Proposition de M. Durbach, relative à l'ordonnance sur la

presse, et à l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.]

[En marge: Cette proposition repoussée à cause de la violence de la

forme, est adoptée quelques jours après, lorsqu'elle est reproduite

par M. Faure en termes modérés.]

Un député de l'Alsace, M. Durbach, dépourvu de prétentions

personnelles, mais animé de sentiments très-ardents, et fréquentant

beaucoup les hommes de la Révolution, attaqua, comme contraires à

l'esprit de la Charte, l'arrêté de police sur les fêtes et dimanches,

et l'ordonnance royale qui avait placé la presse sous les règlements

de librairie de l'Empire. Il soutint qu'un directeur de la police

n'avait pas le droit de prononcer des pénalités, sous prétexte qu'on

les empruntait à d'anciens édits, et que la Charte ayant promis la

liberté de la presse, il n'était conforme ni à son texte ni à son

esprit, de laisser la presse quotidienne sous l'autorité des censeurs.

Effectivement, les journaux et les brochures étaient soumis à une

inspection préalable, qui au surplus s'exerçait avec beaucoup de

ménagement, car on avait mis à la tête de la librairie un professeur

de philosophie illustre, appelé à devenir l'un des personnages les

plus considérables de l'époque, et destiné à rester un écrivain du

premier ordre, M. Royer-Collard, partisan décidé des Bourbons, mais

esprit fier, indépendant et libéral. Il n'aurait certainement pas

couvert de son nom un exercice tyrannique de la censure. Pourtant elle

existait; le directeur de la police mandait quelquefois les principaux

rédacteurs des journaux, et en se bornant à leur donner des conseils,

les maintenait dans une certaine mesure qui n'empêchait pas les

feuilles royalistes de se permettre souvent un langage des plus

violents. M. Durbach dénonça l'ordonnance relative à la presse, et

l'arrêté sur la célébration des fêtes et dimanches, avec une rudesse

de langage à laquelle on n'était pas accoutumé, et qui lui valut le

rejet de ses propositions. Toutefois on sentait que ces propositions

étaient fondées, et on était généralement disposé à les accueillir

lorsqu'elles seraient présentées et soutenues avec plus de modération.

Quelques jours après, M. Faure, suscité par une partie notable de la

Chambre, déposa une nouvelle proposition relative à la presse

seulement, et tendant à supplier le Roi de faire préparer une loi sur

l'exercice du droit d'écrire. C'était dire assez clairement qu'on

regardait comme illégale l'ordonnance qui avait replacé ce droit sous

la police de l'ancienne librairie. La proposition de M. Faure fut

votée à l'unanimité.

Quant à l'arrêté relatif à l'observation des fêtes et dimanches, on

était embarrassé de prendre un parti, car c'était une matière sur

laquelle il était difficile d'adopter des prescriptions absolues. À

faire une loi, il n'était guère possible d'y insérer d'autres

dispositions que celles qui étaient contenues dans l'arrêté de M.

Beugnot, car on ne pouvait pas déclarer officiellement que le dimanche

ne serait qu'à demi observé, et on ne pouvait pas non plus reproduire

des prescriptions qui avaient causé dans le public l'impression la

plus fâcheuse. N'osant donc ni les abroger, ce qui eût semblé

l'abolition du dimanche, ni les maintenir, ce qui eût froissé plus

vivement encore l'opinion fortement indisposée, on renvoya la question

à une commission pour l'examiner sérieusement et en silence.

Cette promptitude des députés à se saisir des sujets qui occupaient

l'attention publique, prouva bientôt combien on s'était abusé en

croyant qu'il serait aisé de mesurer aux Chambres leur participation

aux affaires, qu'il suffirait par exemple d'un peu de réserve pour les

tenir à distance, comme on fait avec un indiscret dont on se

débarrasse en ne lui parlant pas de ce dont il est le plus pressé de

parler. Lorsqu'on se décide à introduire les assemblées dans le

gouvernement, il ne faut pas le faire à moitié, car elles forcent les

portes qu'on ne voudrait qu'entr'ouvrir. Il faut, si on les admet, les

admettre franchement, agir à leur égard avec confiance et résolution,

et on parvient ainsi à les conduire, si on sait ce qu'on veut, si ce

qu'on veut est avouable, si on le veut fortement, et si on a le talent

de communiquer par la parole sa volonté aux autres. Alors les

assemblées s'associent au gouvernement, s'y intéressent, se

passionnent pour lui, et, d'obstacles qu'elles étaient, deviennent une

force véritable.

Le gouvernement comprit qu'il était impossible d'éluder la

difficulté, et que la Chambre des députés s'appuyant sur l'article 8

de la Charte, lequel déclarait la presse libre moyennant la répression

légale de ses abus, ne pouvait pas être éconduite, comme l'auteur

d'une proposition sans écho dans le pays. La première proposition,

celle de M. Durbach, ayant été rejetée à cause de sa forme, la

seconde, celle de M. Faure, présentée dans des termes modérés, ayant

été votée à l'unanimité, il était évident que le voeu d'une loi sur la

presse reviendrait sans cesse, que ce voeu serait accueilli par la

Chambre des pairs, et qu'il arriverait irrésistible au pied du trône.

[En marge: Le Roi reconnaît qu'il faut se rendre aux voeux manifestés

par la Chambre des députés, et fait préparer un projet de loi sur la

presse.]

Le Roi le sentit, et le Conseil ayant été convoqué à cette occasion,

il lui dit: La première proposition a été repoussée parce que _Durbach

a cassé les vitres_, mais la seconde, exposée avec modération, a été

adoptée à l'unanimité. Il faut donc nous rendre de bonne grâce, si

nous ne voulons avoir la main forcée.--On suivit l'avis fort sage du

Roi. Il y avait d'ailleurs une manière de s'y prendre qui lui

convenait fort, c'était de faire consacrer par une loi le régime

existant. Ce régime était celui de l'Empire; il soumettait les livres

à la censure, et quant aux journaux, les livrait comme chose vulgaire

à la surveillance de la police, qui, pendant le règne de Napoléon,

n'avait guère tourmenté leur insignifiance. Cependant, depuis la chute

de l'Empire, les passions s'étant réveillées, et les journaux, qui en

étaient l'expression quotidienne, ayant acquis une importance que les

brochures partageaient selon leur degré d'à-propos, la police avait

été obligée de s'en occuper beaucoup plus qu'elle ne l'avait jamais

fait. Elle avait cherché, sans y réussir, à modérer la presse

royaliste, elle avait traité avec assez d'indulgence la presse

libérale, qui était encore fort timide, et dans l'un et l'autre cas

elle avait été obligée d'intervenir souvent. C'était assez pour que

cette intervention, fréquemment exercée, devînt incommode, et presque

insupportable.

[En marge: Dispositions essentielles du nouveau projet.]

[En marge: Il distingue les livres des journaux, et en accordant la

liberté pour les livres, propose la censure pour les journaux.]

M. de Montesquiou, chargé de rédiger le projet de loi, n'hésita pas à

prendre pour base les règlements impériaux. Il établit une distinction

en faveur des livres, qu'il proposa de traiter autrement que les

brochures et les journaux. Pour distinguer les livres des brochures et

journaux, il eut recours au volume des écrits, et adopta pour la

limite qui les séparerait le terme de trente feuilles d'impression

(480 pages in-octavo). Tout écrit de cette étendue était considéré

comme livre, et à ce titre affranchi de l'intervention préalable de

l'autorité, à cause du travail qu'il supposait, des lecteurs plus

sérieux et moins nombreux auxquels il s'adressait. Les autres (ceux

qui auraient moins de 480 pages), périodiques ou non, devaient être

soumis à un examen préalable, c'est-à-dire à la censure, et ajournés,

si on jugeait que leur publication immédiate offrît des inconvénients.

Afin d'adoucir la rigueur de cet examen préalable, il fut dit que la

défense de publier ne serait que suspensive, et qu'à l'ouverture de

chaque session, une commission de trois pairs et de trois députés

examinerait comment avait été exercée la censure des écrits. Ce

tempérament était de peu de valeur, car pour les articles de journaux

et pour les brochures, un ajournement de quelques mois équivalait à

l'interdiction absolue. De plus les imprimeurs étaient soumis à la

police administrative, et en cas de délit pouvaient être privés de

leur brevet, ce qui les constituait eux-mêmes censeurs préalables des

écrits qu'ils étaient chargés d'imprimer.

La loi n'eût soulevé aucune difficulté sérieuse, si elle eût été

annoncée comme temporaire, et demandée en raison des circonstances qui

étaient à la fois nouvelles et graves. Mais vouloir faire considérer

la censure comme une institution fondamentale, contenue dans la

Charte, était une prétention téméraire, que le présomptueux abbé de

Montesquiou pouvait seul concevoir. Il se fit fort de réussir, et fut

autorisé à présenter le projet de loi dont nous venons d'exposer les

bases.

[En marge: Le projet porté à la Chambre des députés par MM. de

Montesquiou, de Blacas et Ferrand.]

Il le porta à la Chambre des députés accompagné de M. de Blacas,

ministre de la maison du Roi, et de M. Ferrand, ministre d'État. M. de

Blacas était là comme l'homme du Roi, M. Ferrand comme le publiciste

du parti royaliste. On ne pouvait donc accorder au projet une escorte

plus considérable. La Chambre des députés fut très-flattée de voir la

couronne se rendre si vite à ses voeux, et même avant que ces voeux

eussent été confirmés par la pairie. Elle accueillit gravement et

respectueusement le projet de loi, qu'elle envoya tout de suite à une

commission.

[En marge: Vive et heureuse animation produite dans les esprits par le

projet présenté.]

À peine connu, ce projet imprima aux esprits une commotion des plus

vives. Jusque-là on n'avait été occupé que des querelles suscitées par

la transition d'un régime à l'autre. C'étaient des militaires se

plaignant de la partialité qu'on manifestait pour les soldats de Condé

ou de la Vendée, des révolutionnaires s'offensant des récriminations

des royalistes, des acquéreurs de biens nationaux s'alarmant des

attaques auxquelles était en butte toute une classe de propriétés; et

par contre on entendait des officiers de l'ancien régime, des prêtres,

des émigrés, se plaindre de ce qu'on était trop caressant pour les

militaires de l'Empire, trop indulgent pour des révolutionnaires

couverts de sang, trop protecteur pour des détenteurs de biens

usurpés. Enfin on était saisi d'une question de principe qui ne

touchait ni aux intérêts ni aux passions des partis. Elle excita, nous

le répétons, une animation d'esprit fort vive, mais non pas orageuse,

et elle occupa particulièrement les hommes éclairés, qui étaient

pressés d'entrer dans les voies ouvertes par la Charte.

[En marge: Disposition des esprits en 1814 à l'égard de la liberté de

la presse.]

La manière d'envisager les questions dépend beaucoup des impressions

du moment. La liberté de la presse, qui en France a eu des fortunes si

diverses, était alors jugée plus favorablement qu'elle ne le serait

même aujourd'hui, parce qu'au lieu d'être au lendemain des agitations

de la République, on était au lendemain du despotisme de l'Empire. On

venait d'apprendre ce qu'un pouvoir non contredit était capable de

faire, et on se disait que s'il y avait eu quelque liberté de langage

dans les corps de l'État ou dans les journaux, un conquérant aveuglé

n'aurait pas pu perdre en Espagne, en Russie, en Allemagne, un million

de Français, nos frontières, et lui-même. En remontant en arrière, il

est vrai, on trouvait les désordres de la Révolution. Mais ces

désordres on ne pouvait guère les imputer à la presse. En effet,

tandis que de nos jours nous avons vu la presse, au milieu d'un pays

calme et peu passionné, soulever des tempêtes, en 1792 et 1793 le pays

mu par ses propres passions n'avait dû ses égarements qu'à lui seul,

et avait même rencontré dans la presse quelque résistance à ses fautes

quand elle avait été libre. Les souvenirs soit de l'Empire, soit de la

révolution n'étaient donc pas contraires à la liberté de la presse. De

plus les grands événements qui venaient de s'accomplir, étaient un

argument puissant en faveur de tous les genres de liberté. On avait vu

effectivement la Révolution française partant des idées les plus

simples et les plus justes arriver bientôt aux plus étranges

conceptions, parcourir successivement le cercle entier des égarements

humains, puis revenir aux vérités qui avaient été son point de départ,

et pousser même le repentir jusqu'au rappel de la dynastie dont le

chef avait été envoyé à l'échafaud. En présence d'un tel spectacle on

se disait qu'après tout, en laissant la vérité et le mensonge aux

prises, la vérité finissait par l'emporter, et on avait dans la

liberté une confiance, hélas! bien altérée aujourd'hui.

Nous ne parlons ici ni des émigrés qui apercevaient dans toute

institution libre un retour au régime de 1793, ni des révolutionnaires

que l'aspect seul des Bourbons remplissait d'une sorte de fureur. Nous

parlons de la masse paisible, impartiale, et en particulier des hommes

intelligents, qui voulaient pousser la France dans les voies où

l'Angleterre a trouvé la liberté avec la grandeur. Quant à ceux-là

ils étaient assez confiants, et ne songeaient guère à enchaîner la

presse. Les ennemis qu'elle avait se rencontraient plutôt parmi les

hommes de gouvernement, qui, au nom de l'expérience, demandaient qu'on

mît des bornes à son action. Mais ces derniers, issus en général de la

Révolution et de l'Empire, semblaient plutôt défendre leur situation

personnelle que soutenir un principe. Beaucoup de royalistes même

étaient assez bien disposés pour la presse quotidienne, dont ils se

servaient avec avantage contre les révolutionnaires, et on entendait

de jeunes hommes, à la fois royalistes et constitutionnels, dire qu'il

ne fallait pas sacrifier la plus précieuse des libertés du pays pour

protéger quelques parvenus qui n'avaient d'autre souci que d'assurer

leur importance et leur repos.

[En marge: Défense de la presse par M. Benjamin Constant et par _le

Journal des Débats_.]

Dans les nombreux salons de la capitale, qui prenaient à la politique

un intérêt tout nouveau, la question fut vivement agitée, et en

général dans un sens favorable à la presse. M. Benjamin Constant la

défendit avec autant d'esprit que de force d'argumentation. Un journal

qui s'était acquis une grande popularité sous l'Empire par le seul

mérite alors possible, celui d'une excellente critique littéraire, et

qui était ardemment voué à la cause des Bourbons, le _Journal des

Débats_, soutint la liberté de la presse avec une extrême chaleur, et

de ce point de vue, que la presse devait être particulièrement chère

aux royalistes, car si elle avait été libre sous l'Empire et sous le

comité de salut public, un million de Français n'auraient pas succombé

dans des guerres folles ou sur l'échafaud.

[En marge: Examen de la loi par la commission des députés.]

[En marge: Discussion des mots _prévenir_ et _réprimer_.]

La commission de la Chambre des députés examina la loi dans cet

esprit, et ne lui fut pas favorable. Prétendre trouver la censure dans

l'article 8 de la Charte, parut une prétention peu sincère. Si on

était venu dire franchement que l'auteur de la Charte avait entendu

donner la liberté de la presse, qu'il l'entendait encore, mais que

dans l'intérêt d'un ordre de choses tout nouveau, on demandait une

suspension momentanée de cette liberté; si on était venu ainsi avouer

qu'on regardait la censure non comme un régime permanent, mais comme

la simple suspension temporaire d'un droit reconnu, on eût été écouté.

Au contraire on blessa, on inquiéta la commission en soutenant que la

Charte avait voulu instituer la censure par ces mots de l'article 8:

_Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs

opinions, en se conformant aux lois gui doivent réprimer les abus de

cette liberté._ C'était d'abord vouloir faire considérer la censure

comme un principe de la Charte, c'était dès lors inspirer du doute sur

la bonne foi qui présiderait à l'interprétation de cette Charte,

c'était se livrer à une subtilité bien puérile que de soutenir, ainsi

qu'on le fit, que par _réprimer_ on avait voulu dire _prévenir_. En

effet, suivant les défenseurs du projet, toute loi qui se bornerait à

punir les délits, et ne songerait pas à les empêcher, aurait

uniquement pour but la vengeance, et non la sécurité publique.

_Réprimer_, dans la véritable langue législative, signifiait donc

_prévenir_. Cette subtilité irrita par son défaut de franchise. On

répondit que toute loi prévenait, par cela seul qu'elle réprimait;

qu'en punissant les délits passés elle empêchait les délits futurs par

la crainte du châtiment; qu'elle n'avait pas une autre manière de

prévenir; qu'elle laissait accomplir chaque acte avant de rechercher

s'il était bon ou mauvais, qu'autrement il faudrait arrêter toutes les

actions humaines avant leur accomplissement de peur qu'elles ne

devinssent coupables, il faudrait empêcher l'homme d'aller, de venir,

de vivre pour ainsi dire, si on entendait exercer l'autorité de la loi

non sur l'acte accompli, mais sur l'acte possible. Laissant d'ailleurs

de côté ces arguties, on demanda ce qu'était la censure, si elle

n'était pas exactement la négation de la liberté de la presse; si en

tout pays où cette liberté était inconnue, le régime ne se bornait pas

purement et simplement à soumettre les écrits à l'autorité avant leur

publication, pour obtenir la permission de les publier; si donc, en

imposant l'examen préalable, on ne refusait pas cette liberté de la

presse, liberté fondamentale et presque inséparable de celle de la

tribune, et si on ne venait pas, deux mois après la publication de la

Charte, retirer un de ses articles les plus essentiels, et cela quand

rien de nouveau ne s'était passé dans le pays, rien dont on pût

justement s'effrayer, et si au contraire il ne s'y passait pas quelque

chose de très-heureusement nouveau, c'est que malgré beaucoup

d'intérêts froissés, malgré beaucoup d'imprudences du parti dominant,

la France, d'abord étonnée du retour des Bourbons, revenait à eux et

s'attachait à leur gouvernement.

[En marge: Répugnance invincible à admettre que la censure soit dans

la Charte.]

[En marge: Rôle de M. Raynouard dans cette discussion.]

[En marge: M. Raynouard fait rejeter le projet par la commission à la

majorité d'une voix.]

[En marge: La minorité de la commission l'accepte avec des

amendements.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 48 段