On se rappelle sans doute dans quelle situation le Premier Consul

avait trouvé la religion en 1800. Un nombre considérable de prêtres

s'étaient soumis à la constitution civile du clergé, par douceur, par

amour de la paix, par approbation sincère de ce que cette constitution

offrait de raisonnable. Les autres s'y étaient refusés par scrupule

religieux, et quelques-uns par esprit de parti. Les prêtres qui

avaient prêté le serment avaient obtenu à ce prix l'administration du

culte: ceux qui l'avaient refusé avaient encouru l'interdit du

gouvernement, mais conservé la confiance des fidèles. Les premiers

pratiquaient le culte dans les églises, et au milieu d'une véritable

solitude, les seconds dans l'intérieur des maisons, et au milieu d'une

nombreuse affluence. Ceux-ci frappaient de nullité les actes des

_assermentés_, refaisaient les mariages, les baptêmes, tous les actes

de la vie civile en un mot où la religion intervient. Là ne s'arrêtait

pas le désordre. Beaucoup de siéges épiscopaux étaient demeurés

vacants par le refus du Pape d'instituer les évêques que le pouvoir

temporel avait nommés, et, dans cette confusion, les croyants sincères

ne savaient à qui entendre, les non-croyants en prenaient occasion de

mépriser également _assermentés_ et _non assermentés_, et même de les

proscrire tous, ainsi qu'on l'avait vu pendant l'époque dite _la

terreur_. Enfin tandis que la Convention proscrivait les prêtres, le

royalisme dans la Vendée se servait d'eux pour exciter, entretenir,

fomenter la guerre civile. Tel était l'état de l'Église la veille du

Concordat. Le Premier Consul fort de sa gloire alors sans tache, de

son crédit sur les esprits alors sans limite, de son pouvoir sur

l'Europe alors sans rival, avait amené le Pape à consacrer ce qu'il y

avait de raisonnable dans la constitution civile du clergé, à

changer les circonscriptions diocésaines, à les rapprocher des

circonscriptions administratives, à diminuer le nombre des siéges qui

était excessif, à le proportionner au nombre des départements, à

accepter le double principe de la nomination temporelle des prélats

par le chef de l'État et de leur institution spirituelle par le

Saint-Siége, à reconnaître en outre les principaux changements sociaux

accomplis, comme l'attribution de l'état civil aux magistrats civils,

l'abolition des juridictions ecclésiastiques, l'aliénation des biens

de l'Église, etc. Le Premier Consul avait promis en retour que l'État

protégerait le culte catholique, lui fournirait un traitement

convenable, lui rendrait en un mot tout l'éclat qui doit lui

appartenir dans un pays à la fois religieux et éclairé. Enfin, dans le

désir de faire cesser un schisme déplorable, le Pape et le Premier

Consul étaient convenus de révoquer tout entier l'ancien personnel de

l'Église française, pour le constituer de nouveau, en choisissant

parmi les assermentés et les non assermentés tout ce qui était

honnête, pur, attaché à la religion et à la France. Tel était le grand

traité de paix avec l'Église, qui avait fait tant d'honneur au général

Bonaparte et à Pie VII, parce qu'il avait fait tant de bien au pays et

à l'Église, traité plus glorieux, plus solide que ceux de Lunéville,

de Presbourg, de Tilsit, car tandis que ceux-ci, oeuvres de la

victoire et mobiles comme elle, ont disparu du droit public de

l'Europe, celui-là, fondé sur l'immuable raison, subsiste, et malgré

les exagérations de certains hommes, subsistera autant que le culte en

France, parce qu'il est la seule règle que puissent accepter une

religion éclairée et une politique à la fois pieuse et indépendante.

[En marge: Causes de la haine des Bourbons pour le Concordat.]

S'il était un acte qui eût servi la puissance du Premier Consul, et

eût abrégé pour lui le chemin au trône, c'était incontestablement le

Concordat. La paix avec l'Église, la paix avec l'Europe, et le Code

civil, avaient été ses trois titres éclatants à l'Empire. Les

Bourbons, dans leur exil, avaient senti la portée du Concordat, ils

l'avaient plus redouté, plus entravé, plus haï qu'aucun des actes de

Napoléon, et ils avaient contribué par leur influence à empêcher

beaucoup de prélats de donner au Pape la démission qu'il leur

demandait. En effet treize de ces prélats l'avaient refusée, et sur ce

nombre dix ou douze vivaient encore. Mais tel avait été le succès du

Concordat sur les esprits, que ces refusants n'avaient conservé aucune

autorité, et que les prélats nommés par Napoléon et Pie VII aux

siéges dont les anciens possesseurs ne s'étaient pas démis, avaient

été reconnus, vénérés, obéis, comme ceux qui s'étaient assis sur un

siége vacant. Quelques prêtres implacables s'étaient bien obstinés à

ne pas reconnaître les évêques dont les prédécesseurs, vivants et non

démissionnaires, étaient à Londres, mais ils avaient encouru le titre

ridicule et mérité de _petite Église_, parce qu'il répondait à son

étendue et à son importance dans le monde religieux.

[En marge: Sévérité des Bourbons à l'égard de Pie VII.]

Napoléon ayant par sa faute rendu le trône aux Bourbons, son oeuvre la

plus sensée était menacée de ruine comme les plus folles. En effet,

les princes de Bourbon, liés par la Constitution du Sénat, devenue _la

Charte_, étaient obligés en politique, en administration, à respecter

certains principes, mais libres en matière religieuse, parce qu'on

avait omis de consacrer le Concordat, ils voulaient en cette matière

rétablir le passé purement et simplement. Et cette disposition des

princes de Bourbon n'était que trop naturelle, car, outre que leurs

sentiments religieux les y portaient, ils y étaient contraints par les

exigences de leurs amis, contre lesquels ils n'avaient pas ici pour se

défendre la ressource d'un article de la Charte. Ajoutez qu'ils

détestaient non-seulement le Concordat par souvenir du mal qu'il leur

avait fait, mais le Pape lui-même, qu'ils ne lui avaient pas encore

pardonné ses complaisances envers Napoléon, qu'ils le regardaient

comme une espèce de prêtre assermenté, auquel il fallait bien faire

grâce, parce que lui aussi était légitime, mais en abolissant de ses

oeuvres tout ce qu'on pourrait abolir. Or se figure-t-on les

conséquences d'une entreprise pareille, c'est-à-dire le Pape révoquant

les circonscriptions actuelles pour rétablir les anciennes, demandant

une seconde fois leur démission à tous les prélats pour replacer ceux

qu'il avait jadis dépossédés, recomposant ainsi tout un clergé dans un

esprit de réaction aveugle, c'est-à-dire revenant aux anciennes

distinctions d'assermentés et de non assermentés, remettant l'Église

en schisme, les prêtres en guerre, les fidèles en confusion, et tandis

que le Pape, démentant lui-même son infaillibilité, se serait proclamé

le plus faillible des princes, l'Église aurait revendiqué,

l'excommunication à la main, les biens ecclésiastiques que les

Bourbons s'étaient engagés par la Charte à laisser aux acquéreurs? Il

fallait l'ignorance où les émigrés étaient de la France, pour se jeter

dans une entreprise qui à chaque pas les aurait fait tomber dans

d'inextricables embarras et d'immenses dangers.

[En marge: Résolution arrêtée de révoquer le Concordat, et refus

d'entrer en rapport avec les prélats en fonctions, lorsque l'ancien

titulaire existait encore.]

[En marge: Scandale à la Rochelle.]

[En marge: Scandale à Besançon.]

Pourtant, libres de l'essayer, les Bourbons y étaient résolus, et ils

commençaient par ne pas reconnaître certains prélats, par refuser tout

rapport avec eux. Déjà le cardinal Maury avait été expulsé de son

siége, parce que le comte d'Artois avait déclaré ne pas vouloir être

reçu par lui à Notre-Dame le jour de son entrée à Paris. Le cardinal

Maury à la vérité, même aux termes du Concordat, n'était pas dans une

position régulière. Mais une semblable résolution était prise à

l'égard de beaucoup d'autres que le Pape avait institués, parce que

les uns étaient assermentés, parce que les autres occupaient des

siéges dont les anciens titulaires vivaient à Londres, après avoir en

1802 refusé leur démission au Pape. Ces évêques non démissionnaires

s'étaient hâtés de quitter Londres et d'accourir à Paris où on leur

avait fait la confidence, qui n'en était plus une, du projet de

revenir sur le Concordat. Ils n'avaient pas manqué d'en instruire le

clergé tout entier, et sur-le-champ, dans les siéges où deux

titulaires étaient en présence, le schisme avait recommencé. Ainsi, à

la Rochelle, comme nous l'avons dit, le titulaire nommé par Napoléon

en vertu du Concordat, institué par le Pape, réunissant par conséquent

la double investiture temporelle et spirituelle, mais ayant pour

antagoniste l'ancien titulaire non démissionnaire, avait vu s'opérer

dans son clergé une sorte de rébellion. La plupart des prêtres

méconnaissaient son autorité, et ne reconnaissaient que celle de

l'évêque exilé, réfractaire au Concordat. Cette espèce de schisme

avait fait des progrès rapides dans les deux Charentes, la Dordogne,

la Vendée, les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure, le Loir-et-Cher, la

Sarthe, la Mayenne, de manière qu'on ne savait plus à quelle autorité

religieuse accorder obéissance. Par suite de ce désordre, les passions

étaient la seule inspiration écoutée. On prêchait contre le Concordat,

contre les assermentés, contre les acquéreurs de biens nationaux; on

ajoutait ainsi à toutes les effervescences du zèle politique toutes

celles du zèle religieux. À une autre extrémité de la France, dans la

Franche-Comté, où l'esprit, quoique modéré sous le rapport politique,

était ardent sous le rapport religieux, il se produisait un désordre

un peu différent, mais tout aussi grave, et plus scandaleux, s'il est

possible. L'archevêque de Besançon, Lecoz, ancien prélat

constitutionnel, mais prêtre infiniment respectable, avait été imposé

par la fermeté du Premier Consul à la sagesse de Pie VII, et accepté

comme l'un des élus du Concordat. Il avait donc obtenu la double

institution des pouvoirs temporel et spirituel. Il administrait son

troupeau avec piété et décence, mais il avait offert asile dans son

diocèse à beaucoup de prêtres assermentés, sans se montrer ni

vindicatif ni partial envers les autres. Enfin, on n'avait pas même à

son égard le prétexte tiré de l'existence d'un ancien titulaire ayant

refusé sa démission et vivant encore. On avait néanmoins prononcé

contre sa personne une sorte d'interdit, et, sans lui refuser

l'obéissance matérielle pour l'accorder à un compétiteur qui

n'existait pas, on le fuyait comme un coupable, on refusait de le

voir, et non-seulement lui, mais tous les prêtres qui s'étaient

trouvés dans la classe maudite des assermentés. Le préfet était le

premier à donner cet exemple déplorable.

[En marge: Lettre trop vague de M. de Montesquiou pour rétablir

l'obéissance envers l'évêque de la Rochelle.]

Quoique le clergé français dans la conduite inconsidérée qu'il tenait

presque partout, ne fût que le complice du gouvernement, il poussait

les choses au point d'embarrasser le gouvernement lui-même, et de le

gêner outre mesure. Il était impossible en effet de défaire le

Concordat sans le Pape, et ceux qui par zèle pour l'Église se

mettaient en révolte contre ses actes, ne pouvaient cependant pas la

méconnaître au point de vouloir agir sans elle. Il fallait donc, en

attendant qu'on eût obtenu de Pie VII la révocation du Concordat, il

fallait de toute nécessité reconnaître les autorités religieuses

existantes, sous peine de tomber dans une véritable anarchie, car dans

diverses parties de la France on était prêt à chasser violemment

certains prêtres, et à déposséder les acquéreurs de biens

nationaux[9]. M. l'abbé de Montesquiou appréciant les conséquences

d'une pareille conduite en signala au Roi le danger, et se fit

autoriser à écrire à l'évêque de la Rochelle, titulaire actuel par la

double nomination de l'Empereur et du Pape, une lettre dans laquelle

on lui disait qu'il devait exiger l'obéissance des prêtres de son

diocèse; que ceux qui avaient des scrupules n'avaient qu'à résigner

leurs fonctions, et que s'il fallait le secours des autorités

séculières pour assurer leur obéissance, ce secours ne lui ferait pas

défaut. Mais au silence absolu gardé sur le Concordat dans cette

lettre, il était évident que le gouvernement considérait ce traité

comme un règlement provisoire, obligatoire en attendant qu'il fût

changé, et qu'on ne voulait donner au malheureux prélat qu'une force

purement matérielle et nullement une force morale. Aussi la lettre,

écrite plutôt pour Paris que pour la Rochelle, ne fut-elle d'aucune

utilité sur les lieux, et la police elle-même se vit obligée d'en

signaler au Roi la complète inefficacité.

[Note 9: On a nié quelquefois que les choses fussent

poussées aussi loin, à l'égard surtout des biens nationaux.

Il n'y a qu'à lire les rapports de police adressés à Louis

XVIII et la correspondance relative aux affaires

ecclésiastiques, pour reconnaître qu'il n'y a rien que de

rigoureusement exact dans le tableau que nous traçons ici.]

[En marge: Négociation à Rome pour obtenir la révocation du

Concordat.]

[En marge: M. de Pressigny, évêque de Saint-Malo, chargé de cette

négociation.]

[En marge: Ses instructions.]

Pendant ce temps on avait pris le parti de négocier à Rome. Le Roi

avait fait choix de l'ancien évêque de Saint-Malo, M. Courtois de

Pressigny, et l'avait revêtu de la qualité d'ambassadeur

extraordinaire auprès du Saint-Siége. Ses instructions étaient les

suivantes. En conservant pour le Saint-Siége le respect que la maison

de Bourbon ne pouvait pas lui refuser, on devait faire sentir

doucement à Pie VII qu'il avait été bien faible envers l'usurpation,

qu'on voulait l'oublier par égard pour son divin caractère et ses

malheurs, mais que si on montrait une telle déférence, il fallait de

son côté qu'il se hâtât d'abolir toute trace de ses faiblesses, et

déclarât non avenu tout ce qui s'était fait, même avec son concours,

depuis l'entrée des Français en Italie, ce qui entraînait la nullité

pure et simple du Concordat. On lui demandait comme conséquence

immédiate d'une telle résolution de rétablir les anciens siéges au

nombre de 135, de remettre sur ces siéges les prélats qui avaient

refusé leur démission en 1802, et qui vivaient encore, car, disait la

cour de France, ils avaient été persécutés, exilés vingt-cinq ans pour

la cause de la vraie foi, et ils avaient autant de titres à rentrer

dans leurs diocèses que Louis XVIII à Paris, le Pape à Rome. On

demandait donc à Pie VII de revenir à une circonscription que l'Église

elle-même avait jugée déraisonnable; on lui demandait de déposséder

ceux qu'il avait institués pour rétablir ceux dont il avait exigé la

démission et qui lui avaient désobéi, et d'opérer ainsi deux fois en

douze ans ce qu'on avait soi-même déclaré exorbitant et illicite

lorsqu'il l'avait tenté une première fois! Quelles déplorables et

scandaleuses contradictions à imposer à un infortuné pontife, dont

l'autorité morale aurait pourtant dû être chère à des princes qui

tenaient à placer haut le droit divin, dont ils faisaient découler le

droit royal!

[En marge: Tandis qu'on demande au Pape de révoquer le Concordat, il

demande à Louis XVIII de lui rendre Avignon.]

Mais tandis qu'on préparait cette ambassade, la raison n'était pas

beaucoup plus écoutée à Rome qu'à Paris, et Pie VII voulant modifier

le Concordat sur quelques points qui touchaient vivement l'Église

romaine, avait adressé au roi Louis XVIII un message qui arrivait au

moment même où partait pour l'Italie celui que nous venons d'exposer.

Après avoir félicité le chef de la maison de Bourbon du rétablissement

de sa famille sur le trône de France, le Pape lui témoignait la plus

grande confiance dans ses sentiments religieux, lui conseillait de ne

pas admettre la Constitution du Sénat (on ne connaissait pas encore à

Rome la promulgation de la Charte), le suppliait de repousser la

liberté des cultes, et de rendre à l'Église française une dotation en

biens fonds; il invoquait en outre sa protection auprès des autres

puissances pour faire restituer au Saint-Siége les Légations,

Ponte-Corvo, Bénévent (Bénévent appartenait à M. de Talleyrand, qui

devait recevoir ce message); et enfin il lui redemandait Avignon, qui

était actuellement dans les mains de la France, et que Louis XVIII,

disait Pie VII, ne pouvait, en fils aîné de l'Église, refuser de

rendre au Saint-Siége!

Certes les révolutions qui se jettent follement vers l'avenir, sans

tenir compte du présent, sont souvent bien extravagantes, mais les

contre-révolutions, qui veulent revenir vers un passé impossible, ne

le sont pas moins, et on ne peut s'empêcher de le sentir en voyant

Louis XVIII demander l'abolition du Concordat au Pape qui lui

redemandait Avignon!

Heureusement ni l'une ni l'autre de ces prétentions n'avait des

chances sérieuses d'être écoutée, mais il restait l'agitation excitée

dans une partie du pays, et bien des imprudences commises en matière

religieuse que la France était disposée à prendre en très-mauvaise

part. On en eut dans ce moment même un triste et fâcheux exemple.

[En marge: Ferveur religieuse des princes, et de madame la duchesse

d'Angoulême.]

[En marge: Les princes provoquent une ordonnance de police sur

l'observation rigoureuse des dimanches et fêtes.]

Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême, avaient été

blessés en rentrant en France d'y voir le dimanche si peu observé, d'y

voir dans ce jour destiné au repos et à la prière les boutiques

ouvertes le matin, souvent les chantiers remplis d'ouvriers jusqu'au

soir, et les lieux d'amusements plus accessibles, plus fréquentés

qu'en aucun autre jour de la semaine. Ils étaient surpris, eux qui

revenaient d'Angleterre, où la vie est comme suspendue le dimanche, de

trouver le catholicisme moins fidèle observateur des préceptes de

l'Écriture que le protestantisme, et ils répétèrent plusieurs fois à

M. Beugnot, directeur de la police, que c'était là un scandale

révolutionnaire qui devait cesser avec le retour des princes

légitimes. M. Beugnot, touché de ces reproches, et considérant

d'ailleurs le dimanche comme une institution aussi respectable sous le

rapport social que sous le rapport religieux, fouilla dans les vieux

édits de la monarchie, et même dans les ordonnances de la république

fort soigneuse de faire respecter les _décadis_, et y découvrit des

dispositions qu'il crut avoir le droit de faire revivre. En

conséquence, le 7 juin il rendit une ordonnance de police prescrivant

la rigoureuse observation des dimanches et jours de fête. En vertu de

cet arrêté, les boutiques devaient être fermées le dimanche, du matin

au soir; les échafaudages, les chantiers, devaient être abandonnés;

toute voiture destinée à porter des fardeaux devait cesser de

circuler. Les cabarets, les cafés, ne pouvaient être accessibles que

l'après-midi, les lieux de danse que le soir, et il n'était permis

qu'aux pharmaciens et aux herboristes de tenir leurs portes ouvertes

toute la journée. Ces dispositions étaient prescrites sous des peines

sévères, comme des amendes de 100 à 500 francs, et la saisie des

objets en contravention.

[En marge: Conséquences matérielles et fâcheux effet de cette

ordonnance.]

C'était méconnaître l'esprit non-seulement de la France nouvelle, mais

de la France de tous les temps, aimant la liberté privée plus encore

que la liberté politique, ne voulant pas être gênée dans ses allures

faciles, même négligées quand il lui plaît de les avoir telles; portée

à fronder, à contredire dans les petites choses plus encore que dans

les grandes, laissant quelquefois son gouvernement commettre un acte

qui peut décider de son sort, et prenant feu tout à coup pour un

spectacle frivole qu'on lui interdit; prête à devenir dévote sous un

gouvernement incrédule, presque impie sous un gouvernement dévot, et

heureusement plus sérieuse que ces singuliers travers ne le feraient

supposer. Il y eut un grand émoi dans Paris lorsque le dimanche on

voulut obliger à se fermer dès le matin des boutiques qui ne se

fermaient que l'après-midi, faire vider des chantiers qui restaient

ouverts une grande partie du jour, arrêter des voitures sous prétexte

de leur chargement, et appliquer pour ces délits des peines assez

graves empruntées à des édits oubliés depuis un siècle. Requérir pour

cet office la garde nationale qu'on fatiguait déjà de tant de manières

pour la répression de troubles d'un autre genre, n'était guère

praticable. Ce fut la garde municipale de Paris, fort occupée

elle-même, qu'il y fallut employer, en bravant les cris de la

population remuante et laborieuse.

[En marge: Blâme violent de M. le duc de Berry à l'égard de

l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.]

L'effet fut le même dans presque toutes les classes, et le

gouvernement qu'on appelait un gouvernement d'étrangers, de nobles,

d'émigrés, fut appelé en outre un gouvernement de dévots, et les

frondeurs qui se ralliaient déjà de sa politique, se raillèrent bien

davantage de sa dévotion. L'impression fut assez forte pour troubler

le Conseil, et pour attirer à M. Beugnot de la part de M. le duc de

Berry des reproches fort durs, en un langage tout à fait

soldatesque.--Vous voulez, lui dit-il, nous faire passer pour des

_bigots_, et vous ne pouviez pas choisir une manière plus sûre de nous

dépopulariser en France.--Louis XVIII qui, sans être dévot, voulait la

destruction du Concordat, dit lui-même qu'on avait été en cette

occasion bien prompt, et au moins imprudent.

[En marge: Les Bourbons, en trois mois, avaient déjà blessé l'opinion

publique dans les points les plus essentiels.]

Il y avait à peine trois mois qu'on était revenu en France, et déjà,

sans mauvaise intention, uniquement pour n'avoir pas su contenir ses

amis et soi-même, on avait froissé l'armée par des réductions sans

doute inévitables, mais maladroitement associées au rétablissement de

la maison militaire du Roi; on avait, par des cérémonies pieuses et

dues certainement à la mémoire de Louis XVI, mais accompagnées

d'autres fort inconvenantes, blessé les hommes attachés à la

Révolution, et on les avait déjà réunis aux bonapartistes qu'ils

étaient loin d'aimer; on avait aliéné complétement le clergé modéré,

de beaucoup le plus nombreux, par des attaques extravagantes contre

les prêtres assermentés et contre le Concordat; on avait alarmé la

classe redoutable des acquéreurs de biens nationaux, par les

prédications qui avaient été permises en chaire contre la vente des

biens d'église, et par une foule de propos qui avaient leur source aux

Tuileries mêmes; on avait enfin, par des mesures de police

irréfléchies, blessé cette puissante classe moyenne, qui, sans être

impie, veut rester libre dans ses croyances et ses usages, être

religieuse s'il lui plaît, ou le contraire s'il lui convient. On

allait de la sorte en toutes choses au rebours non-seulement des

intérêts et des lumières, mais des moeurs, des goûts, des travers même

du temps et du pays.

[En marge: La réunion des Chambres était un moyen prochain et

salutaire d'arrêter le gouvernement dans sa marche fâcheuse.]

[En marge: Les Chambres, assemblées le 4 juin, commencent par

s'occuper de leur règlement.]

[En marge: Adoption des principes qui ont prévalu depuis dans la tenue

des assemblées.]

Ces divers actes, produits coup sur coup, devaient ressortir à un

tribunal fort élevé, heureusement sage, et peu disposé à se laisser

dominer par les influences de cour, celui des deux Chambres instituées

par la Charte. Le Roi, comme on doit s'en souvenir, les avait réunies

le 4 juin, pour leur communiquer la Charte, et les mettre en mesure

d'entreprendre leurs travaux. Elles n'avaient pas cessé depuis de

s'assembler, et elles s'étaient d'abord occupées de leur règlement,

qui devait précéder tout autre travail, car avant de délibérer il

fallait nécessairement qu'elles déterminassent la forme de leurs

délibérations. Après quelques débats elles s'étaient entendues, et

avaient adopté le système de règlement qui était reconnu le plus

propre à favoriser l'examen paisible et sérieux des questions. Le

terrible souvenir du comité de salut public avait rendu pour jamais

odieuse l'institution des comités permanents, s'emparant de certaines

parties du gouvernement, comme les finances, la guerre, la politique

extérieure, la justice, la police, s'y établissant en souverains, et y

exerçant un dangereux, quelquefois un sanglant despotisme. Mais comme

il faut que toute assemblée se sous-divise pour examiner chaque

question dans le calme des réunions particulières, les Chambres

adoptèrent la division en bureaux de vingt ou trente membres, qui

devaient se renouveler chaque mois au sort, examiner sommairement les

affaires qui leur seraient soumises, et transmettre à une commission

nommée par eux le soin de les approfondir et d'en faire rapport à

l'assemblée en séance générale. Cette forme de travail adoptée, le

règlement tout entier devait s'ensuivre, et c'est celui qui a prévalu,

et qui prévaudra toujours, lorsqu'on voudra se soustraire à la

tyrannie des partis.

[En marge: Constitution des Chambres, et nomination de M. Lainé comme

président de la Chambre des députés.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 18 / 48 段