avait trouvé la religion en 1800. Un nombre considérable de prêtres
s'étaient soumis à la constitution civile du clergé, par douceur, par
amour de la paix, par approbation sincère de ce que cette constitution
offrait de raisonnable. Les autres s'y étaient refusés par scrupule
religieux, et quelques-uns par esprit de parti. Les prêtres qui
avaient prêté le serment avaient obtenu à ce prix l'administration du
culte: ceux qui l'avaient refusé avaient encouru l'interdit du
gouvernement, mais conservé la confiance des fidèles. Les premiers
pratiquaient le culte dans les églises, et au milieu d'une véritable
solitude, les seconds dans l'intérieur des maisons, et au milieu d'une
nombreuse affluence. Ceux-ci frappaient de nullité les actes des
_assermentés_, refaisaient les mariages, les baptêmes, tous les actes
de la vie civile en un mot où la religion intervient. Là ne s'arrêtait
pas le désordre. Beaucoup de siéges épiscopaux étaient demeurés
vacants par le refus du Pape d'instituer les évêques que le pouvoir
temporel avait nommés, et, dans cette confusion, les croyants sincères
ne savaient à qui entendre, les non-croyants en prenaient occasion de
mépriser également _assermentés_ et _non assermentés_, et même de les
proscrire tous, ainsi qu'on l'avait vu pendant l'époque dite _la
terreur_. Enfin tandis que la Convention proscrivait les prêtres, le
royalisme dans la Vendée se servait d'eux pour exciter, entretenir,
fomenter la guerre civile. Tel était l'état de l'Église la veille du
Concordat. Le Premier Consul fort de sa gloire alors sans tache, de
son crédit sur les esprits alors sans limite, de son pouvoir sur
l'Europe alors sans rival, avait amené le Pape à consacrer ce qu'il y
avait de raisonnable dans la constitution civile du clergé, à
changer les circonscriptions diocésaines, à les rapprocher des
circonscriptions administratives, à diminuer le nombre des siéges qui
était excessif, à le proportionner au nombre des départements, à
accepter le double principe de la nomination temporelle des prélats
par le chef de l'État et de leur institution spirituelle par le
Saint-Siége, à reconnaître en outre les principaux changements sociaux
accomplis, comme l'attribution de l'état civil aux magistrats civils,
l'abolition des juridictions ecclésiastiques, l'aliénation des biens
de l'Église, etc. Le Premier Consul avait promis en retour que l'État
protégerait le culte catholique, lui fournirait un traitement
convenable, lui rendrait en un mot tout l'éclat qui doit lui
appartenir dans un pays à la fois religieux et éclairé. Enfin, dans le
désir de faire cesser un schisme déplorable, le Pape et le Premier
Consul étaient convenus de révoquer tout entier l'ancien personnel de
l'Église française, pour le constituer de nouveau, en choisissant
parmi les assermentés et les non assermentés tout ce qui était
honnête, pur, attaché à la religion et à la France. Tel était le grand
traité de paix avec l'Église, qui avait fait tant d'honneur au général
Bonaparte et à Pie VII, parce qu'il avait fait tant de bien au pays et
à l'Église, traité plus glorieux, plus solide que ceux de Lunéville,
de Presbourg, de Tilsit, car tandis que ceux-ci, oeuvres de la
victoire et mobiles comme elle, ont disparu du droit public de
l'Europe, celui-là, fondé sur l'immuable raison, subsiste, et malgré
les exagérations de certains hommes, subsistera autant que le culte en
France, parce qu'il est la seule règle que puissent accepter une
religion éclairée et une politique à la fois pieuse et indépendante.
[En marge: Causes de la haine des Bourbons pour le Concordat.]
S'il était un acte qui eût servi la puissance du Premier Consul, et
eût abrégé pour lui le chemin au trône, c'était incontestablement le
Concordat. La paix avec l'Église, la paix avec l'Europe, et le Code
civil, avaient été ses trois titres éclatants à l'Empire. Les
Bourbons, dans leur exil, avaient senti la portée du Concordat, ils
l'avaient plus redouté, plus entravé, plus haï qu'aucun des actes de
Napoléon, et ils avaient contribué par leur influence à empêcher
beaucoup de prélats de donner au Pape la démission qu'il leur
demandait. En effet treize de ces prélats l'avaient refusée, et sur ce
nombre dix ou douze vivaient encore. Mais tel avait été le succès du
Concordat sur les esprits, que ces refusants n'avaient conservé aucune
autorité, et que les prélats nommés par Napoléon et Pie VII aux
siéges dont les anciens possesseurs ne s'étaient pas démis, avaient
été reconnus, vénérés, obéis, comme ceux qui s'étaient assis sur un
siége vacant. Quelques prêtres implacables s'étaient bien obstinés à
ne pas reconnaître les évêques dont les prédécesseurs, vivants et non
démissionnaires, étaient à Londres, mais ils avaient encouru le titre
ridicule et mérité de _petite Église_, parce qu'il répondait à son
étendue et à son importance dans le monde religieux.
[En marge: Sévérité des Bourbons à l'égard de Pie VII.]
Napoléon ayant par sa faute rendu le trône aux Bourbons, son oeuvre la
plus sensée était menacée de ruine comme les plus folles. En effet,
les princes de Bourbon, liés par la Constitution du Sénat, devenue _la
Charte_, étaient obligés en politique, en administration, à respecter
certains principes, mais libres en matière religieuse, parce qu'on
avait omis de consacrer le Concordat, ils voulaient en cette matière
rétablir le passé purement et simplement. Et cette disposition des
princes de Bourbon n'était que trop naturelle, car, outre que leurs
sentiments religieux les y portaient, ils y étaient contraints par les
exigences de leurs amis, contre lesquels ils n'avaient pas ici pour se
défendre la ressource d'un article de la Charte. Ajoutez qu'ils
détestaient non-seulement le Concordat par souvenir du mal qu'il leur
avait fait, mais le Pape lui-même, qu'ils ne lui avaient pas encore
pardonné ses complaisances envers Napoléon, qu'ils le regardaient
comme une espèce de prêtre assermenté, auquel il fallait bien faire
grâce, parce que lui aussi était légitime, mais en abolissant de ses
oeuvres tout ce qu'on pourrait abolir. Or se figure-t-on les
conséquences d'une entreprise pareille, c'est-à-dire le Pape révoquant
les circonscriptions actuelles pour rétablir les anciennes, demandant
une seconde fois leur démission à tous les prélats pour replacer ceux
qu'il avait jadis dépossédés, recomposant ainsi tout un clergé dans un
esprit de réaction aveugle, c'est-à-dire revenant aux anciennes
distinctions d'assermentés et de non assermentés, remettant l'Église
en schisme, les prêtres en guerre, les fidèles en confusion, et tandis
que le Pape, démentant lui-même son infaillibilité, se serait proclamé
le plus faillible des princes, l'Église aurait revendiqué,
l'excommunication à la main, les biens ecclésiastiques que les
Bourbons s'étaient engagés par la Charte à laisser aux acquéreurs? Il
fallait l'ignorance où les émigrés étaient de la France, pour se jeter
dans une entreprise qui à chaque pas les aurait fait tomber dans
d'inextricables embarras et d'immenses dangers.
[En marge: Résolution arrêtée de révoquer le Concordat, et refus
d'entrer en rapport avec les prélats en fonctions, lorsque l'ancien
titulaire existait encore.]
[En marge: Scandale à la Rochelle.]
[En marge: Scandale à Besançon.]
Pourtant, libres de l'essayer, les Bourbons y étaient résolus, et ils
commençaient par ne pas reconnaître certains prélats, par refuser tout
rapport avec eux. Déjà le cardinal Maury avait été expulsé de son
siége, parce que le comte d'Artois avait déclaré ne pas vouloir être
reçu par lui à Notre-Dame le jour de son entrée à Paris. Le cardinal
Maury à la vérité, même aux termes du Concordat, n'était pas dans une
position régulière. Mais une semblable résolution était prise à
l'égard de beaucoup d'autres que le Pape avait institués, parce que
les uns étaient assermentés, parce que les autres occupaient des
siéges dont les anciens titulaires vivaient à Londres, après avoir en
1802 refusé leur démission au Pape. Ces évêques non démissionnaires
s'étaient hâtés de quitter Londres et d'accourir à Paris où on leur
avait fait la confidence, qui n'en était plus une, du projet de
revenir sur le Concordat. Ils n'avaient pas manqué d'en instruire le
clergé tout entier, et sur-le-champ, dans les siéges où deux
titulaires étaient en présence, le schisme avait recommencé. Ainsi, à
la Rochelle, comme nous l'avons dit, le titulaire nommé par Napoléon
en vertu du Concordat, institué par le Pape, réunissant par conséquent
la double investiture temporelle et spirituelle, mais ayant pour
antagoniste l'ancien titulaire non démissionnaire, avait vu s'opérer
dans son clergé une sorte de rébellion. La plupart des prêtres
méconnaissaient son autorité, et ne reconnaissaient que celle de
l'évêque exilé, réfractaire au Concordat. Cette espèce de schisme
avait fait des progrès rapides dans les deux Charentes, la Dordogne,
la Vendée, les Deux-Sèvres, la Loire-Inférieure, le Loir-et-Cher, la
Sarthe, la Mayenne, de manière qu'on ne savait plus à quelle autorité
religieuse accorder obéissance. Par suite de ce désordre, les passions
étaient la seule inspiration écoutée. On prêchait contre le Concordat,
contre les assermentés, contre les acquéreurs de biens nationaux; on
ajoutait ainsi à toutes les effervescences du zèle politique toutes
celles du zèle religieux. À une autre extrémité de la France, dans la
Franche-Comté, où l'esprit, quoique modéré sous le rapport politique,
était ardent sous le rapport religieux, il se produisait un désordre
un peu différent, mais tout aussi grave, et plus scandaleux, s'il est
possible. L'archevêque de Besançon, Lecoz, ancien prélat
constitutionnel, mais prêtre infiniment respectable, avait été imposé
par la fermeté du Premier Consul à la sagesse de Pie VII, et accepté
comme l'un des élus du Concordat. Il avait donc obtenu la double
institution des pouvoirs temporel et spirituel. Il administrait son
troupeau avec piété et décence, mais il avait offert asile dans son
diocèse à beaucoup de prêtres assermentés, sans se montrer ni
vindicatif ni partial envers les autres. Enfin, on n'avait pas même à
son égard le prétexte tiré de l'existence d'un ancien titulaire ayant
refusé sa démission et vivant encore. On avait néanmoins prononcé
contre sa personne une sorte d'interdit, et, sans lui refuser
l'obéissance matérielle pour l'accorder à un compétiteur qui
n'existait pas, on le fuyait comme un coupable, on refusait de le
voir, et non-seulement lui, mais tous les prêtres qui s'étaient
trouvés dans la classe maudite des assermentés. Le préfet était le
premier à donner cet exemple déplorable.
[En marge: Lettre trop vague de M. de Montesquiou pour rétablir
l'obéissance envers l'évêque de la Rochelle.]
Quoique le clergé français dans la conduite inconsidérée qu'il tenait
presque partout, ne fût que le complice du gouvernement, il poussait
les choses au point d'embarrasser le gouvernement lui-même, et de le
gêner outre mesure. Il était impossible en effet de défaire le
Concordat sans le Pape, et ceux qui par zèle pour l'Église se
mettaient en révolte contre ses actes, ne pouvaient cependant pas la
méconnaître au point de vouloir agir sans elle. Il fallait donc, en
attendant qu'on eût obtenu de Pie VII la révocation du Concordat, il
fallait de toute nécessité reconnaître les autorités religieuses
existantes, sous peine de tomber dans une véritable anarchie, car dans
diverses parties de la France on était prêt à chasser violemment
certains prêtres, et à déposséder les acquéreurs de biens
nationaux[9]. M. l'abbé de Montesquiou appréciant les conséquences
d'une pareille conduite en signala au Roi le danger, et se fit
autoriser à écrire à l'évêque de la Rochelle, titulaire actuel par la
double nomination de l'Empereur et du Pape, une lettre dans laquelle
on lui disait qu'il devait exiger l'obéissance des prêtres de son
diocèse; que ceux qui avaient des scrupules n'avaient qu'à résigner
leurs fonctions, et que s'il fallait le secours des autorités
séculières pour assurer leur obéissance, ce secours ne lui ferait pas
défaut. Mais au silence absolu gardé sur le Concordat dans cette
lettre, il était évident que le gouvernement considérait ce traité
comme un règlement provisoire, obligatoire en attendant qu'il fût
changé, et qu'on ne voulait donner au malheureux prélat qu'une force
purement matérielle et nullement une force morale. Aussi la lettre,
écrite plutôt pour Paris que pour la Rochelle, ne fut-elle d'aucune
utilité sur les lieux, et la police elle-même se vit obligée d'en
signaler au Roi la complète inefficacité.
[Note 9: On a nié quelquefois que les choses fussent
poussées aussi loin, à l'égard surtout des biens nationaux.
Il n'y a qu'à lire les rapports de police adressés à Louis
XVIII et la correspondance relative aux affaires
ecclésiastiques, pour reconnaître qu'il n'y a rien que de
rigoureusement exact dans le tableau que nous traçons ici.]
[En marge: Négociation à Rome pour obtenir la révocation du
Concordat.]
[En marge: M. de Pressigny, évêque de Saint-Malo, chargé de cette
négociation.]
[En marge: Ses instructions.]
Pendant ce temps on avait pris le parti de négocier à Rome. Le Roi
avait fait choix de l'ancien évêque de Saint-Malo, M. Courtois de
Pressigny, et l'avait revêtu de la qualité d'ambassadeur
extraordinaire auprès du Saint-Siége. Ses instructions étaient les
suivantes. En conservant pour le Saint-Siége le respect que la maison
de Bourbon ne pouvait pas lui refuser, on devait faire sentir
doucement à Pie VII qu'il avait été bien faible envers l'usurpation,
qu'on voulait l'oublier par égard pour son divin caractère et ses
malheurs, mais que si on montrait une telle déférence, il fallait de
son côté qu'il se hâtât d'abolir toute trace de ses faiblesses, et
déclarât non avenu tout ce qui s'était fait, même avec son concours,
depuis l'entrée des Français en Italie, ce qui entraînait la nullité
pure et simple du Concordat. On lui demandait comme conséquence
immédiate d'une telle résolution de rétablir les anciens siéges au
nombre de 135, de remettre sur ces siéges les prélats qui avaient
refusé leur démission en 1802, et qui vivaient encore, car, disait la
cour de France, ils avaient été persécutés, exilés vingt-cinq ans pour
la cause de la vraie foi, et ils avaient autant de titres à rentrer
dans leurs diocèses que Louis XVIII à Paris, le Pape à Rome. On
demandait donc à Pie VII de revenir à une circonscription que l'Église
elle-même avait jugée déraisonnable; on lui demandait de déposséder
ceux qu'il avait institués pour rétablir ceux dont il avait exigé la
démission et qui lui avaient désobéi, et d'opérer ainsi deux fois en
douze ans ce qu'on avait soi-même déclaré exorbitant et illicite
lorsqu'il l'avait tenté une première fois! Quelles déplorables et
scandaleuses contradictions à imposer à un infortuné pontife, dont
l'autorité morale aurait pourtant dû être chère à des princes qui
tenaient à placer haut le droit divin, dont ils faisaient découler le
droit royal!
[En marge: Tandis qu'on demande au Pape de révoquer le Concordat, il
demande à Louis XVIII de lui rendre Avignon.]
Mais tandis qu'on préparait cette ambassade, la raison n'était pas
beaucoup plus écoutée à Rome qu'à Paris, et Pie VII voulant modifier
le Concordat sur quelques points qui touchaient vivement l'Église
romaine, avait adressé au roi Louis XVIII un message qui arrivait au
moment même où partait pour l'Italie celui que nous venons d'exposer.
Après avoir félicité le chef de la maison de Bourbon du rétablissement
de sa famille sur le trône de France, le Pape lui témoignait la plus
grande confiance dans ses sentiments religieux, lui conseillait de ne
pas admettre la Constitution du Sénat (on ne connaissait pas encore à
Rome la promulgation de la Charte), le suppliait de repousser la
liberté des cultes, et de rendre à l'Église française une dotation en
biens fonds; il invoquait en outre sa protection auprès des autres
puissances pour faire restituer au Saint-Siége les Légations,
Ponte-Corvo, Bénévent (Bénévent appartenait à M. de Talleyrand, qui
devait recevoir ce message); et enfin il lui redemandait Avignon, qui
était actuellement dans les mains de la France, et que Louis XVIII,
disait Pie VII, ne pouvait, en fils aîné de l'Église, refuser de
rendre au Saint-Siége!
Certes les révolutions qui se jettent follement vers l'avenir, sans
tenir compte du présent, sont souvent bien extravagantes, mais les
contre-révolutions, qui veulent revenir vers un passé impossible, ne
le sont pas moins, et on ne peut s'empêcher de le sentir en voyant
Louis XVIII demander l'abolition du Concordat au Pape qui lui
redemandait Avignon!
Heureusement ni l'une ni l'autre de ces prétentions n'avait des
chances sérieuses d'être écoutée, mais il restait l'agitation excitée
dans une partie du pays, et bien des imprudences commises en matière
religieuse que la France était disposée à prendre en très-mauvaise
part. On en eut dans ce moment même un triste et fâcheux exemple.
[En marge: Ferveur religieuse des princes, et de madame la duchesse
d'Angoulême.]
[En marge: Les princes provoquent une ordonnance de police sur
l'observation rigoureuse des dimanches et fêtes.]
Le comte d'Artois, le duc et la duchesse d'Angoulême, avaient été
blessés en rentrant en France d'y voir le dimanche si peu observé, d'y
voir dans ce jour destiné au repos et à la prière les boutiques
ouvertes le matin, souvent les chantiers remplis d'ouvriers jusqu'au
soir, et les lieux d'amusements plus accessibles, plus fréquentés
qu'en aucun autre jour de la semaine. Ils étaient surpris, eux qui
revenaient d'Angleterre, où la vie est comme suspendue le dimanche, de
trouver le catholicisme moins fidèle observateur des préceptes de
l'Écriture que le protestantisme, et ils répétèrent plusieurs fois à
M. Beugnot, directeur de la police, que c'était là un scandale
révolutionnaire qui devait cesser avec le retour des princes
légitimes. M. Beugnot, touché de ces reproches, et considérant
d'ailleurs le dimanche comme une institution aussi respectable sous le
rapport social que sous le rapport religieux, fouilla dans les vieux
édits de la monarchie, et même dans les ordonnances de la république
fort soigneuse de faire respecter les _décadis_, et y découvrit des
dispositions qu'il crut avoir le droit de faire revivre. En
conséquence, le 7 juin il rendit une ordonnance de police prescrivant
la rigoureuse observation des dimanches et jours de fête. En vertu de
cet arrêté, les boutiques devaient être fermées le dimanche, du matin
au soir; les échafaudages, les chantiers, devaient être abandonnés;
toute voiture destinée à porter des fardeaux devait cesser de
circuler. Les cabarets, les cafés, ne pouvaient être accessibles que
l'après-midi, les lieux de danse que le soir, et il n'était permis
qu'aux pharmaciens et aux herboristes de tenir leurs portes ouvertes
toute la journée. Ces dispositions étaient prescrites sous des peines
sévères, comme des amendes de 100 à 500 francs, et la saisie des
objets en contravention.
[En marge: Conséquences matérielles et fâcheux effet de cette
ordonnance.]
C'était méconnaître l'esprit non-seulement de la France nouvelle, mais
de la France de tous les temps, aimant la liberté privée plus encore
que la liberté politique, ne voulant pas être gênée dans ses allures
faciles, même négligées quand il lui plaît de les avoir telles; portée
à fronder, à contredire dans les petites choses plus encore que dans
les grandes, laissant quelquefois son gouvernement commettre un acte
qui peut décider de son sort, et prenant feu tout à coup pour un
spectacle frivole qu'on lui interdit; prête à devenir dévote sous un
gouvernement incrédule, presque impie sous un gouvernement dévot, et
heureusement plus sérieuse que ces singuliers travers ne le feraient
supposer. Il y eut un grand émoi dans Paris lorsque le dimanche on
voulut obliger à se fermer dès le matin des boutiques qui ne se
fermaient que l'après-midi, faire vider des chantiers qui restaient
ouverts une grande partie du jour, arrêter des voitures sous prétexte
de leur chargement, et appliquer pour ces délits des peines assez
graves empruntées à des édits oubliés depuis un siècle. Requérir pour
cet office la garde nationale qu'on fatiguait déjà de tant de manières
pour la répression de troubles d'un autre genre, n'était guère
praticable. Ce fut la garde municipale de Paris, fort occupée
elle-même, qu'il y fallut employer, en bravant les cris de la
population remuante et laborieuse.
[En marge: Blâme violent de M. le duc de Berry à l'égard de
l'ordonnance sur les fêtes et dimanches.]
L'effet fut le même dans presque toutes les classes, et le
gouvernement qu'on appelait un gouvernement d'étrangers, de nobles,
d'émigrés, fut appelé en outre un gouvernement de dévots, et les
frondeurs qui se ralliaient déjà de sa politique, se raillèrent bien
davantage de sa dévotion. L'impression fut assez forte pour troubler
le Conseil, et pour attirer à M. Beugnot de la part de M. le duc de
Berry des reproches fort durs, en un langage tout à fait
soldatesque.--Vous voulez, lui dit-il, nous faire passer pour des
_bigots_, et vous ne pouviez pas choisir une manière plus sûre de nous
dépopulariser en France.--Louis XVIII qui, sans être dévot, voulait la
destruction du Concordat, dit lui-même qu'on avait été en cette
occasion bien prompt, et au moins imprudent.
[En marge: Les Bourbons, en trois mois, avaient déjà blessé l'opinion
publique dans les points les plus essentiels.]
Il y avait à peine trois mois qu'on était revenu en France, et déjà,
sans mauvaise intention, uniquement pour n'avoir pas su contenir ses
amis et soi-même, on avait froissé l'armée par des réductions sans
doute inévitables, mais maladroitement associées au rétablissement de
la maison militaire du Roi; on avait, par des cérémonies pieuses et
dues certainement à la mémoire de Louis XVI, mais accompagnées
d'autres fort inconvenantes, blessé les hommes attachés à la
Révolution, et on les avait déjà réunis aux bonapartistes qu'ils
étaient loin d'aimer; on avait aliéné complétement le clergé modéré,
de beaucoup le plus nombreux, par des attaques extravagantes contre
les prêtres assermentés et contre le Concordat; on avait alarmé la
classe redoutable des acquéreurs de biens nationaux, par les
prédications qui avaient été permises en chaire contre la vente des
biens d'église, et par une foule de propos qui avaient leur source aux
Tuileries mêmes; on avait enfin, par des mesures de police
irréfléchies, blessé cette puissante classe moyenne, qui, sans être
impie, veut rester libre dans ses croyances et ses usages, être
religieuse s'il lui plaît, ou le contraire s'il lui convient. On
allait de la sorte en toutes choses au rebours non-seulement des
intérêts et des lumières, mais des moeurs, des goûts, des travers même
du temps et du pays.
[En marge: La réunion des Chambres était un moyen prochain et
salutaire d'arrêter le gouvernement dans sa marche fâcheuse.]
[En marge: Les Chambres, assemblées le 4 juin, commencent par
s'occuper de leur règlement.]
[En marge: Adoption des principes qui ont prévalu depuis dans la tenue
des assemblées.]
Ces divers actes, produits coup sur coup, devaient ressortir à un
tribunal fort élevé, heureusement sage, et peu disposé à se laisser
dominer par les influences de cour, celui des deux Chambres instituées
par la Charte. Le Roi, comme on doit s'en souvenir, les avait réunies
le 4 juin, pour leur communiquer la Charte, et les mettre en mesure
d'entreprendre leurs travaux. Elles n'avaient pas cessé depuis de
s'assembler, et elles s'étaient d'abord occupées de leur règlement,
qui devait précéder tout autre travail, car avant de délibérer il
fallait nécessairement qu'elles déterminassent la forme de leurs
délibérations. Après quelques débats elles s'étaient entendues, et
avaient adopté le système de règlement qui était reconnu le plus
propre à favoriser l'examen paisible et sérieux des questions. Le
terrible souvenir du comité de salut public avait rendu pour jamais
odieuse l'institution des comités permanents, s'emparant de certaines
parties du gouvernement, comme les finances, la guerre, la politique
extérieure, la justice, la police, s'y établissant en souverains, et y
exerçant un dangereux, quelquefois un sanglant despotisme. Mais comme
il faut que toute assemblée se sous-divise pour examiner chaque
question dans le calme des réunions particulières, les Chambres
adoptèrent la division en bureaux de vingt ou trente membres, qui
devaient se renouveler chaque mois au sort, examiner sommairement les
affaires qui leur seraient soumises, et transmettre à une commission
nommée par eux le soin de les approfondir et d'en faire rapport à
l'assemblée en séance générale. Cette forme de travail adoptée, le
règlement tout entier devait s'ensuivre, et c'est celui qui a prévalu,
et qui prévaudra toujours, lorsqu'on voudra se soustraire à la
tyrannie des partis.
[En marge: Constitution des Chambres, et nomination de M. Lainé comme
président de la Chambre des députés.]