décoration, car on ne pouvait obliger Louis XVIII et les princes de sa
famille à placer sur leur poitrine l'effigie de Napoléon. M. de
Talleyrand fut le premier dans le Conseil à prendre la parole sur ce
sujet. Traité ordinairement par Louis XVIII avec une politesse où il
n'entrait pas la moindre nuance de gratitude, il sentait que pour se
soutenir il aurait besoin de plaire, et, malgré sa grandeur
personnelle, il ne dédaignait pas de s'en donner la peine. Il proposa
donc de substituer l'effigie de Louis XVIII à celle de Napoléon sur la
plaque de la Légion d'honneur. Le maréchal Oudinot s'empressa
naïvement de se ranger de cet avis. Les autres membres du Conseil,
ayant de graves objections à faire à une telle proposition, mais ne
l'osant pas devant le Roi, se turent. Ce silence devint bientôt
embarrassant pour le flatteur qui trouvait si peu d'appui, et le fût
devenu pour le flatté lui-même, si Louis XVIII avec un sourire assez
malicieux n'avait paru jouir de l'embarras des assistants, loin de le
partager. Il se tut donc à l'exemple de ses conseillers. Pour mettre
un terme à la gêne de cette scène muette, le général Beurnonville
demanda le renvoi de la question à une commission spéciale choisie
dans le sein du Conseil. Cette demande de renvoi ne mit pas fin au
silence, et on continua de se faire, comme si on avait eu à énoncer
des choses impossibles à exprimer devant le Roi. Un membre du Conseil
qui semblait ne jamais éprouver d'embarras, et le seul que le Roi
ménageât, par goût ou par crainte, M. le duc de Berry, prit hardiment
la parole, et ne se fit pas scrupule de dire que tout le monde
trouverait singulier de voir l'image de Louis XVIII sur un ordre créé
par Napoléon, pour des services rendus sous Napoléon, et proposa
l'effigie de Henri IV, qui pouvait, sans craindre aucune comparaison,
succéder à toutes les effigies. La hardiesse et le bon sens du prince
délièrent les langues, et M. Ferrand, avec une franchise qu'on devrait
toujours rencontrer chez ses amis, adopta et soutint l'avis du duc de
Berry. M. de Blacas alors proposa non pas une effigie de roi, ce qui
établissait une comparaison peu agréable pour Louis XVIII, mais
l'effigie de la France elle-même. La proposition rappelait un peu trop
les idées républicaines. Louis XVIII rompit enfin le silence qu'il
avait gardé jusque-là, remercia beaucoup son neveu, dit qu'il n'était
pas de ces princes qui voulaient des statues de leur vivant, que s'il
était capable d'une telle faiblesse, l'exemple de celui dont on
cherchait à remplacer l'effigie suffirait pour l'en corriger, et
qu'après avoir bien pesé la proposition de M. le duc de Berry et
celle de M. de Blacas, il se prononçait pour l'effigie du roi Henri
IV. L'habile flatteur qui avait cherché à plaire vit donc sa flatterie
universellement repoussée, même par celui à qui elle était adressée,
mais il n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu. Il adhéra comme
les autres à l'avis du Roi, et il demeura convenu que sur un côté de
la plaque qui sert d'insigne à la Légion d'honneur, on placerait
l'image de Henri IV, et sur l'autre trois fleurs de lis. Il fut
convenu aussi que, dès que le changement aurait été opéré, tous les
princes de Bourbon porteraient sur leur poitrine la croix de la Légion
d'honneur.
[En marge: Impression fâcheuse produite sur les troupes par les
dernières mesures.]
Les diverses mesures que nous venons de rapporter, la plupart dictées
par une impérieuse nécessité, auraient cruellement froissé l'armée,
quand même elles n'auraient fourni aucun prétexte à la malveillance.
Mais avec tout ce que les princes de Bourbon y avaient ajouté par
complaisance envers leurs amis, avec l'irritation qui régnait chez les
militaires, avec l'injustice que cette irritation leur inspirait,
elles devaient être fort mal prises, provoquer partout des critiques
amères, et souvent même de dangereuses résistances. La garde impériale
n'avait pas cessé de résider à Fontainebleau. Elle sut qu'elle serait
conservée, mais que privée de la garde du souverain, elle n'aurait
plus la résidence de la capitale, si ambitionnée par les troupes en
général. Le bruit se répandit même, ce qui était vrai, qu'on la
trouvait trop rapprochée à Fontainebleau, que l'infanterie serait
envoyée en Lorraine, la cavalerie en Flandre, en Picardie, en
Touraine. Cette nouvelle produisit dans ses rangs la plus vive
émotion, et une partie des soldats parcourut les rues de Fontainebleau
en criant: _Vive l'Empereur!_
[En marge: M. le duc de Berry, spécialement chargé de s'occuper de
l'armée, va visiter la garde impériale à Fontainebleau.]
[En marge: Accueil froid et respectueux fait à ce prince.]
M. le duc de Berry était le prince que la dynastie réservait pour le
mettre en rapport avec les troupes, et qui par ses allures convenait
le mieux à ce rôle. Il se rendit à Fontainebleau afin de voir la
garde, qui n'avait été honorée encore de la présence d'aucun des
membres de la famille royale. Des officiers dont on avait flatté
l'ambition s'étaient efforcés de lui préparer les voies. Il fut reçu
avec silence et respect. Quelques cris de: _Vive le Roi!_ poussés par
des hommes choisis, restèrent sans écho. Cependant le prince,
accompagné par le maréchal Oudinot qui commandait l'infanterie de la
garde, par le maréchal Ney qui en commandait la cavalerie, montra de
l'aisance, de la familiarité, et caressa beaucoup les vieux soldats.
Les soins qu'il prit n'aboutirent qu'à faire rentrer dans le fond des
coeurs les sentiments qui en jaillissaient quelquefois imprudemment,
mais sans les changer à aucun degré. Peut-être, en confiant
franchement sa personne à la garde impériale, en lui réservant
exclusivement les avantages et le titre de corps d'élite, le Roi
serait-il parvenu à se l'attacher, et en tout cas il se la serait
attachée assez pour être en sûreté dans ses mains. Mais en
rétablissant son ancienne maison militaire, et en se confiant à
celle-ci, il avait inévitablement rendu la garde impériale à Napoléon.
[En marge: Cris de _Vive l'Empereur_ proférés dans les casernes.]
[En marge: Réponse spirituelle du duc de Berry à un vieux soldat.]
Depuis le départ des troupes étrangères on avait mis beaucoup de soin
à composer la garnison de Paris avec les régiments favorisés de titres
nouveaux, tels que les régiments du Roi, de la Reine, de Monsieur,
etc. Ces précautions ne firent pas qu'un meilleur esprit régnât dans
les casernes. On y criait chaque jour: _Vive l'Empereur_. Le duc de
Berry se donna la peine de les visiter fréquemment, mais cette
attention ne lui épargna pas le désagrément d'entendre quelquefois de
ses propres oreilles des cris séditieux. Ne manquant ni de présence
d'esprit, ni d'à-propos quand il savait se contenir, il s'approcha,
dans l'une de ces visites, d'un soldat qui avait crié _vive
l'Empereur_, et lui demanda pourquoi il proférait ce cri.--Parce que
Napoléon nous a conduits cent fois à la victoire, répondit le soldat
questionné.--Beau miracle, répliqua le prince, avec des braves comme
toi!--La réplique eut du succès, et courut les casernes. Elle valut
quelques compliments au prince, mais ne changea guère les sentiments
de l'armée.
[En marge: Les soldats refusent le salut militaire à la maison du
Roi.]
[En marge: Commencement de brouille entre la garde nationale et les
gardes du corps.]
Ce fut bien autre chose quand parurent dans les rues de Paris les
jeunes gens de la maison militaire. On leur avait donné de beaux
uniformes, qu'ils montraient naturellement avec plaisir, et comme ils
jouissaient du rang d'officier, ils avaient droit au salut militaire.
Plus d'une fois les soldats leur refusèrent ce salut, et les peines
disciplinaires n'y purent rien. Ce qui fut plus grave, la garde
nationale elle-même se mit de la partie. Dès que la première compagnie
des gardes du corps fut organisée, elle remplaça la garde nationale
dans l'intérieur du château, et ne lui laissa que les postes
extérieurs. C'était en quelque sorte mettre celle-ci à la porte du
palais, et il fallait lui tout ôter, ou lui tout laisser. Mais un
accident fortuit aggrava cette exclusion de l'intérieur des Tuileries.
Le jour où les gardes du corps entrèrent en fonctions, ils se
rendirent au poste qu'ils devaient occuper à une heure où la plupart
des gardes nationaux s'étaient absentés pour prendre leur repas. Ils
s'emparèrent du poste purement et simplement, en mettant dehors les
armes des absents. Quand ceux-ci revinrent, ils trouvèrent la place
prise, et leurs armes à la porte du poste, sans avoir obtenu aucun des
égards que les troupes ont les unes pour les autres quand elles se
transmettent le service. Ils se récrièrent fort, et allèrent
communiquer leur mauvaise humeur aux détachements voisins. Bien qu'il
y eût seulement de la maladresse, et nulle intention offensante dans
ce qui s'était passé, néanmoins l'émotion fut générale dans les rangs
de la garde nationale. La légion qui ordinairement était placée aux
Tuileries déclara qu'elle ne monterait plus la garde, ni au dedans ni
au dehors du palais, et l'effet produit fut tel que M. de Blacas dut
écrire au général Dessoles une lettre dans laquelle il remerciait au
nom du Roi la garde nationale de ses services, et lui adressait les
choses les plus flatteuses. On organisa même un banquet entre les
gardes du corps et un certain nombre de gardes nationaux choisis, mais
tout ce qu'on fit ne contribua qu'à ébruiter le désaccord sans
l'apaiser.
[En marge: Redoublement de caresses envers les maréchaux, le maréchal
Davout excepté.]
[En marge: Disgrâce de ce maréchal.]
Le Roi, de son côté, continua de témoigner les égards les plus
empressés aux chefs de l'armée. Il reçut le maréchal Masséna, le
complimenta beaucoup sur ses grands faits d'armes, et lui annonça sa
prochaine naturalisation au moyen d'une proposition aux Chambres. Il
reçut également Carnot en qualité de premier inspecteur de l'arme du
génie, et l'amiral Verhuel comme officier de marine resté au service
de France, sans paraître se souvenir que le premier fût régicide, et
que le second eût défendu le Texel jusqu'à la dernière extrémité.
Cependant, après avoir fait tant d'efforts sur eux-mêmes, il semblait
que les Bourbons eussent besoin de soulager leur coeur aux dépens de
l'un des grands militaires du temps. Le maréchal Davout fut la victime
dévouée aux ressentiments du royalisme. Sa résistance à Hambourg,
comme nous l'avons dit, avait révolté les souverains étrangers, et,
comme nous l'avons dit aussi, ce maréchal avait tiré sur le drapeau
blanc en le voyant associé au drapeau russe. Par ces divers motifs on
était fort irrité contre lui, et on le croyait d'ailleurs le séide de
Napoléon, ce qui prouve combien on était mal informé, car le maréchal
se trouvait en disgrâce depuis 1812. Il fut donc le seul des maréchaux
que le Roi ne voulut point recevoir. Le ministre de la guerre fut
chargé de lui annoncer qu'ayant compromis le nom français au dehors,
il faudrait qu'il expliquât sa conduite avant d'être admis à la cour.
Le maréchal accueillit assez froidement cette communication, et
continua le Mémoire qu'il avait entrepris pour faire connaître à la
France et à l'Europe sa conduite à Hambourg.
[En marge: Subit enthousiasme des militaires pour lui.]
[En marge: Affluence des officiers à la demi-solde dans la capitale.]
[En marge: Leur conduite imprudente et provocatrice.]
[En marge: Affreuse misère des nombreux fonctionnaires revenus des
départements ci-devant français.]
À partir de ce moment, le maréchal Davout, jusque-là très-respecté
mais peu aimé des militaires, devint soudainement leur idole. Il y
avait une espèce de forum pour les officiers qui avaient quitté leurs
corps, et qui ne se pressaient pas d'y retourner malgré les ordres
réitérés du ministre de la guerre, c'était le boulevard dit des
Italiens et le Palais-Royal. Les uns ayant de l'aisance et consommant
à Paris l'argent qu'ils recevaient de leurs familles, les autres n'en
ayant pas et dévorant en quelques jours leur solde arriérée, aimaient
mieux rester dans la capitale pour s'y livrer à leur dépit, que de
rentrer à leurs régiments, pour y être ce qu'on appelait officiers à
la demi-solde. Ils faisaient donc foule au Palais-Royal et au
boulevard, interprétaient à leur façon les actes du gouvernement,
poursuivaient de leurs railleries le Roi impotent, comparaient sa
pesanteur aux vives allures de l'homme dont ils maudissaient naguère
l'activité diabolique, se moquaient de la maison du Roi, et surtout
des vieux émigrés qui journellement se rendaient en députation aux
Tuileries et ne donnaient que trop souvent prise au ridicule. Tantôt
en effet, c'étaient des députations de l'une des armées vendéennes, ou
de l'armée de Condé qui avait servi si longtemps sur le Rhin; tantôt
c'étaient des représentants du fameux camp de Jalès, arrivant avec le
costume de leur province et de leur temps, visitant le Roi, visitant
Monsieur, s'épanchant volontiers avec ce dernier, remettant des
placets, rapportant de leur visite la décoration du Lis ou la promesse
d'une pension. C'étaient là pour nos jeunes officiers des sujets
continuels de moquerie, et on en avait vu quelques-uns, se livrant à
la folie de leur âge, emprunter le costume des militaires de l'ancien
régime, et se promener dans Paris, suivis d'une foule de leurs
camarades que ce déguisement faisait rire aux éclats. Les scènes
n'étaient pas toujours si plaisantes, car il y avait quelquefois des
duels, mais heureusement assez rares, peu de gens osant chercher
querelle aux officiers de l'armée impériale, et les princes en
empêchant ceux qui l'auraient osé. La tristesse, et une tristesse qui
n'était que trop justifiée, se mêlait à ces folles plaisanteries. Nous
avons déjà parlé de ces milliers d'employés de tout genre, douaniers,
percepteurs des impôts, officiers de police, qui avaient suivi l'armée
à son retour, en partageant ses dangers et son héroïsme, et qui
mouraient de faim à Paris avec leurs femmes et leurs enfants.
Naturellement ils se joignaient aux groupes des officiers mécontents,
et à la gaieté de ceux-ci ajoutaient le spectacle désolant de leur
misère. Le baron Louis, plus soucieux de rétablir les finances que de
soulager leur infortune, avait le tort de leur refuser des secours qui
sans beaucoup charger le budget auraient fait cesser des souffrances
imméritées, et on en avait vu plusieurs terminer leur détresse par un
suicide. Ce mélange de scènes, les unes burlesques les autres
navrantes, produisait un effet peu favorable sur les esprits, et
commençait à les inquiéter vivement.
[En marge: Grands commandements imaginés pour disperser et satisfaire
les maréchaux.]
[En marge: Le maréchal Soult, rentré en grâce, est mis à l'essai en
Bretagne.]
L'un des moyens imaginés pour rétablir la discipline militaire, et
pour fournir de grands emplois aux maréchaux qui n'avaient pas obtenu
des charges de cour, fut de les placer dans les principales divisions
militaires, avec des pouvoirs étendus et de riches émoluments.
Premièrement on trouvait un certain avantage à les disperser;
secondement on savait bien que s'ils n'étaient pas toujours contents
d'une cour dans laquelle ils se sentaient étrangers quoique
très-caressés, ils ne désiraient pas le retour de Napoléon, et que
transportés dans les provinces, ils chercheraient à exercer leur
autorité sur les troupes, et à les ramener au devoir. On prit donc le
parti de les y envoyer. À Paris, le commandement de la division était
trop près de l'autorité souveraine pour avoir beaucoup d'importance.
Pourtant il y fallait un homme ferme, et on choisit le général Maison,
qui à Lille avait fait preuve de la plus rare énergie, et ne passait
pas pour ami de Napoléon. Ailleurs, au contraire, on mit des
maréchaux. On plaça le maréchal Jourdan là même où il avait fait
arborer le drapeau blanc, c'est-à-dire à Rouen; le maréchal Mortier en
Flandre, le maréchal Oudinot en Lorraine, le maréchal Ney en
Franche-Comté (ces trois derniers dans le pays où ils étaient nés); le
maréchal Kellermann en Alsace, où il avait toujours été occupé des
dépôts; le maréchal Augereau à Lyon, où il venait de commander; le
maréchal Masséna en Provence, où la Restauration l'avait trouvé; le
maréchal Macdonald en Touraine, le maréchal Soult en Bretagne. Ce
dernier, disgracié à la suite des événements de Toulouse, s'était
montré d'abord fort irrité, puis cédant aux bons conseils du général
Dupont s'était calmé peu à peu, et avait même fait parvenir au Roi les
assurances d'un sincère royalisme. Il avait ainsi obtenu le
commandement de la province la plus royaliste de France, où l'on avait
cru pouvoir sans danger le mettre à l'essai. On verra bientôt quel
fut le succès de ces brillants commandements, desquels on concevait
dans le moment d'heureuses espérances.
[En marge: Après avoir déplu aux militaires, on s'expose à blesser les
hommes les plus modérés de la Révolution.]
[En marge: Services funèbres en l'honneur de Louis XVI, de
Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth.]
[En marge: Langage imprudent de la presse royaliste à l'occasion des
honneurs funèbres rendus à d'augustes victimes.]
Tandis qu'on réussissait si peu auprès des militaires, en faisant
cependant tant d'efforts pour conquérir leurs chefs, on réussissait
moins encore auprès d'autres classes d'hommes qu'il aurait fallu
ménager avec soin pour n'en pas faire les alliés des militaires. À
peine rentrée la famille royale avait songé à célébrer un service
funèbre pour Louis XVI, pour Marie-Antoinette, et les victimes
augustes dont la tête était tombée sur l'échafaud. Certainement aucun
des événements de la Révolution ne devait inspirer de plus douloureux
sentiments que la mort de l'infortuné Louis XVI, payé de ses nobles
intentions par la condamnation la plus inique, et il était simple de
rendre hommage à son malheur. Mais dans les temps de partis, ce que
les uns font simplement, les autres le font malicieusement, et le
public prend surtout garde à ces derniers. Il était donc à craindre
que cet hommage si mérité à une grande infortune ne devînt une
nouvelle occasion de discordes. Quoi qu'il en soit, on choisit le 16
mai, jour anniversaire de la mort de Henri IV, et on célébra dans les
églises de Paris un service funèbre en l'honneur des victimes royales
immolées en 1793. Pour se conformer à la doctrine de l'oubli, on lut
le testament de Louis XVI, dans lequel, à la veille de mourir, il
pardonnait en termes si touchants à tous ses ennemis. Mais en province
l'exemple, suivi quant à la cérémonie, ne le fut pas quant à la
manière de la célébrer. Le clergé prononça des oraisons funèbres, et
fit entendre à cette occasion un langage incendiaire. La révolution
tout entière fut présentée comme un long crime, où tout était
coupable, hommes et choses, où tout était à condamner, même les
principes de justice au nom desquels la révolution avait été faite, et
qui venaient d'être consacrés par la Charte. La presse royaliste
envenima encore la querelle, en répondant à ceux qui invoquaient
l'oubli promis par la Charte, qu'on avait promis de tout oublier, en
ce sens que les auteurs des forfaits révolutionnaires ne seraient
jamais recherchés judiciairement, mais qu'on n'avait pas promis de
faire taire la conscience publique à leur égard, de regarder comme
indifférent ce qui était atroce, de sécher dans les yeux de la France
les larmes qu'elle devait à de nobles victimes; que si ces témoignages
de douleur blessaient les auteurs de certains crimes, il n'y avait pas
à s'occuper de leur susceptibilité; qu'ils devraient se tenir pour
heureux de promener sur le sol de la France leur impunité effrontée,
mais qu'on ne pouvait leur garantir ni l'estime ni le silence des
honnêtes gens; et que si des journées consacrées à la douleur publique
leur étaient pénibles, ce n'était pas à l'expiation mais au crime à se
cacher durant ces journées d'ailleurs si courtes et si rares. On
devine l'effet d'un tel langage et sur les hommes directement
attaqués, et sur ceux qui leur étaient attachés non par la communauté
des actes, mais par celle des principes.
[En marge: Services funèbres pour Moreau, Pichegru, Georges Cadoudal.]
[En marge: Profonde irritation de l'armée.]
Une fois entré dans la voie des souvenirs inopportuns, on ne s'arrêta
point. Après Louis XVI et Marie-Antoinette, vinrent madame Élisabeth,
le duc d'Enghien, Moreau, Pichegru, et, le croirait-on, Georges
Cadoudal lui-même, qui, devant les tribunaux, avait avoué le projet de
frapper le Premier Consul sur la route de la Malmaison. On rechercha
le prêtre qui l'avait assisté dans ses derniers moments, et on le
chargea d'officier dans la cérémonie funèbre. On fit plus, on commit
l'imprudence d'annoncer que le Roi payerait les frais de la cérémonie.
C'était compromettre bien gratuitement Louis XVIII auprès des libéraux
modérés, qui se plaisaient à le regarder comme plus sage que sa
famille et son parti. L'effet de cette cérémonie fut grand surtout
chez les militaires, qui firent à cet égard éclater une telle
indignation que la police alarmée crut devoir en prévenir le Roi.
[En marge: Attaques contre les acquéreurs des biens nationaux,
dirigées surtout par le clergé.]
S'y prendre de la sorte, c'était unir du lien le plus étroit les
révolutionnaires, même les plus modérés, aux militaires et à tous les
partisans de l'Empire. On ne ménagea pas davantage les acquéreurs de
biens nationaux et les prêtres assermentés. Au fond les princes
étaient désolés, en rentrant en France, de ne pouvoir pas rendre leurs
biens aux émigrés, et de s'entendre dire, que rétablis aux Tuileries,
ils ne songeaient plus à ceux qui mouraient de faim pour s'être
dévoués à leur cause. Il ne fallait pour penser et sentir de la sorte
qu'être des princes bons et reconnaissants. Mais la politique, sans
être ni ingrate ni immorale, et uniquement parce qu'elle est la raison
appliquée à la conduite des États, est souvent condamnée à de pénibles
sacrifices. Or en considérant que les biens d'église avaient pu être
légitimement aliénés, en considérant que beaucoup de biens d'émigrés
avaient pu l'être aussi, car ces émigrés avaient fait la guerre à leur
patrie, et la confiscation, justement abolie depuis, mais existant
alors dans les lois, avait pu être appliquée à l'acte dont ils
s'étaient rendus coupables, en considérant surtout qu'un
bouleversement général de la propriété aurait suivi la révocation des
ventes dites nationales, la politique qui n'était pas tenue de
raisonner et de sentir comme les Bourbons, avait eu raison de
consacrer ces ventes d'une manière irrévocable. Cependant les princes
pensaient comme M. Lainé, et ils auraient voulu que les acquéreurs,
garantis par la loi, mais vaincus par l'opinion, restituassent leurs
biens aux anciens propriétaires, moyennant quelques arrangements
pécuniaires. En pensant de la sorte, ils devaient naturellement
encourager ou souffrir tout ce qui était entrepris dans ce sens.
Les prêtres, plus imprudents encore que les émigrés, commencèrent dans
les provinces à tenir en chaire un langage des plus dangereux. Ils
prêchèrent publiquement contre le Concordat, contre la vente des biens
d'église, contre celle des biens d'émigrés, et poussèrent la témérité
jusqu'à refuser les sacrements à des acquéreurs qui mouraient sans
avoir _restitué_, suivant une expression qui devint alors usuelle.
[En marge: Attaques contre les prêtres assermentés.]
[En marge: Omission regrettable du Sénat au sujet du Concordat, et
projet de revenir sur ce traité parce qu'il n'est pas garanti par la
Charte.]
Ils ne bornèrent pas leurs attaques aux acquéreurs de biens nationaux,
ils les étendirent au clergé modéré, à celui que le Concordat avait
institué, et rallumèrent la discorde dans le sein de l'Église.
Malheureusement le Sénat, dans son projet de constitution, n'avait
pas songé à garantir le maintien du Concordat, et si quelque chose
peut donner une idée du service que ce corps avait rendu en consacrant
de nouveau les principes sociaux et politiques de la Révolution
française, c'était le bouleversement dont on était menacé dans l'ordre
religieux, parce qu'il avait négligé de mentionner le Concordat. Il ne
s'agissait de rien moins en effet que de revenir sur tous les
changements que la Révolution avait produits dans l'Église, et qui
avaient été consacrés par le temps, par la législation, par le
suffrage des hommes éclairés.
[En marge: Ce qu'il y avait de grave à vouloir toucher au Concordat.]
[En marge: Confusion dans laquelle on était exposé à tomber en
essayant de rétablir l'ancien état de l'Église.]