d'abord à lui payer sa solde arriérée, qu'elle avait grand besoin de
toucher, et que des agioteurs lui avançaient quelquefois en achetant
ses titres à 50 pour cent de leur valeur, à la porte du ministre de la
guerre. Même en voulant faire honneur à tous les engagements de
l'État, comme c'était l'intention du ministre des finances, on ne
pouvait avoir la prétention d'acquitter l'arriéré sur les ressources
courantes, lesquelles suffisaient à peine aux services les plus
urgents, et on avait composé de cet arriéré un total, qu'on se
préparait à solder avec des moyens de crédit nécessairement
dilatoires. Cependant on avait fait exception pour la solde, et M.
Louis avait résolu d'y consacrer tout de suite 30 ou 40 millions
d'argent comptant. Aussi avait-il ouvert au ministre de la guerre les
crédits indispensables, mais deux raisons retardaient l'emploi de ces
crédits: premièrement la difficulté de faire venir des lieux les plus
éloignés les pièces de la comptabilité des corps, secondement la
difficulté de réorganiser le ministère de la guerre. Trop pressé de
rendre à son ancien possesseur l'hôtel de ce ministère, qui était un
bien d'émigré non vendu, le général Dupont avait déplacé ses bureaux,
et ce déménagement, joint à de nombreux changements d'employés, à la
réunion en un seul des deux départements du personnel et du matériel,
séparés sous l'Empire, avait occasionné dans l'administration un
trouble momentané qui retardait ses travaux. Pourtant le général
Dupont avait fait de son mieux pour payer quelques acomptes aux corps
qui arrivaient des garnisons éloignées, et quelques secours aux
prisonniers qui affluaient de tous les pays.
[En marge: Depuis la rentrée des garnisons et des prisonniers, ce
n'est plus le manque d'hommes, mais le manque d'argent qui constitue
la difficulté principale.]
Ce premier soin donné à l'armée, il fallait procéder à son
organisation définitive, et la ramener à des proportions plus
assorties à notre territoire et à nos finances. Un moment, grâce à la
désertion, on avait pu craindre de n'avoir plus de soldats. On avait,
comme nous l'avons dit, autorisé les conscrits de 1815 à rester ou à
retourner dans leurs foyers, et quant aux conscrits des classes
antérieures qui avaient déserté en masse, on avait imaginé, pour
n'avoir pas à sévir contre eux, et pour conserver le droit de les
rappeler au besoin, de les considérer comme étant en congé limité.
Bientôt la rentrée des garnisons et des prisonniers avait dissipé la
crainte de manquer d'hommes, car elle devait en procurer 400 mille de
toutes armes, lesquels dispensaient pour assez longtemps de recourir à
la conscription, et permettaient de la déclarer provisoirement abolie,
en remettant à plus tard la confection d'une loi sur le recrutement.
En laissant une partie de ces hommes, les plus fatigués par exemple,
en congé limité, et en retenant les autres au drapeau, on pouvait
avoir une armée superbe, formée des soldats les plus aguerris qu'il y
eût au monde. Mais pourrait-on la solder, et surtout assurer un sort à
quarante ou cinquante mille officiers, glorieux débris de nos longues
guerres?
[En marge: Le ministre des finances déclare ne pouvoir pas consacrer
plus de 200 millions au budget de la guerre.]
[En marge: Impossibilité de suffire à tous les besoins avec une
pareille somme.]
Cette question fut vivement agitée dans le Conseil royal où
siégeaient, comme on l'a vu, les membres de l'ancien gouvernement
provisoire et les ministres. On somma le général Dupont de présenter
son plan, et celui-ci renvoya la sommation au baron Louis, pour que ce
dernier fît connaître le chiffre des ressources qu'il était disposé à
consacrer à l'armée. Le ministre des finances déclara ne pouvoir
répondre tant qu'il n'aurait pas obtenu le budget des autres
départements, et tant qu'il n'aurait pas réussi à rétablir la
perception des impôts. Le duc de Berry, le plus jeune, le plus actif
des princes de la famille royale, mettant à s'occuper de l'armée un
goût sincère, un calcul légitime, pressa vivement le ministre des
finances de s'expliquer, et celui-ci ne promit jamais plus de 200
millions. Pour un personnel militaire qui allait être de plus de 400
mille hommes, soldats et officiers, c'était bien peu, quoiqu'un soldat
ne coûte point, et surtout ne coûtât point mille francs à cette
époque[8]. Avec beaucoup d'économie, on aurait pu conserver 200 mille
hommes sous les drapeaux; mais avec les charges inévitables résultant
du passage de l'état de guerre à l'état de paix, c'était presque
impossible, et c'est tout au plus si on pourrait en retenir 150 mille.
Il fallait donc une économie rigoureuse, et ne rien donner ni au luxe,
ni aux satisfactions de parti.
[Note 8: C'est une idée généralement admise qu'un soldat
coûte en France 1,000 francs, et que cent mille soldats
coûtent cent millions. Cela est inexact. On a conclu ce
chiffre de notre état militaire dans la première moitié de
ce siècle, parce qu'on entretenait à peu près 300 mille
hommes avec un budget de 300 millions. Mais c'est en y
comprenant la dépense de tout l'établissement militaire,
c'est-à-dire des places fortes, du matériel, des
états-majors, des cadres, des invalides, de la gendarmerie,
c'est en répartissant toute cette dépense sur chaque tête de
soldat, qu'on trouve 1,000 francs pour chacun. Si, au
contraire, il s'agit seulement d'un homme à introduire dans
les cadres existants et payés, les frais du matériel, des
états-majors étant soldés et ne devant pas s'en accroître,
l'homme alors est loin de coûter 1,000 francs. Il coûtait il
y a quinze ou dix-huit ans, environ 400 francs en temps de
paix. Sur ce pied 100 mille hommes à retirer du congé pour
les verser dans les cadres, sans ajouter à ces cadres,
devaient donc coûter 40 millions et non pas 100.]
[En marge: Est-il sage, avec des ressources aussi modiques, de
conserver des corps d'élite?]
[En marge: On se décide néanmoins à conserver la garde impériale.]
[En marge: On lui ôte la garde du souverain en lui laissant le titre
et les avantages d'un corps d'élite.]
La première question qui se présentait était relative à la garde
impériale. Qu'en faire? La dissoudre semblait bien difficile, et bien
dangereux: la conserver pour ne pas lui confier la personne du
souverain, et la tenir dans une espèce de demi-disgrâce, était plus
dangereux encore. Pourtant le général Dupont, et avec lui les princes,
crurent avoir trouvé une solution à la fois prudente et convenable,
en conservant la vieille garde comme corps d'élite, avec sa haute
paye, ses priviléges, et un titre honorifique, sans lui confier
toutefois la garde du Roi, qui était réservée à la maison militaire.
La jeune garde ayant été presque dissoute par la guerre, et ne
consistant plus que dans un simple cadre sorti de la vieille garde et
pouvant y rentrer, on réunit tout ce qui restait de l'une et de
l'autre dans deux régiments d'infanterie, à quatre bataillons chacun,
l'un de grenadiers, sous le titre de _grenadiers de France_, l'autre
de chasseurs à pied, sous le titre de _chasseurs à pied de France_. On
fit de même pour la cavalerie, qu'on distribua en quatre régiments, un
de cuirassiers, un de dragons, un de chasseurs, un de lanciers, avec
les mêmes avantages, et sous le même titre de _cuirassiers_,
_dragons_, _chasseurs_, _lanciers de France_. Quant à la réserve
d'artillerie, elle fut dissoute et renvoyée aux corps dont elle avait
été tirée. Le total pouvait s'élever à huit mille hommes, infanterie
et cavalerie, qui coûterait comme quinze ou dix-huit mille. C'est une
grave question de savoir si dans un grand État il convient d'avoir des
corps d'élite, mais les hommes qui gouvernaient alors donnèrent, comme
on va le voir, une solution singulière de cette question, en créant
deux de ces corps, l'un pour garder le souverain, l'autre pour ne rien
garder du tout, si ce n'est l'ombre du glorieux monarque qu'il avait
servi, et qu'il devait rappeler sans cesse aux autres et à lui-même.
[En marge: Nouvelle organisation de l'armée de ligne.]
Venait ensuite l'armée de ligne, dont il fallait, autant que
possible, comprendre le total dans une organisation à laquelle nos
finances pussent suffire. Le ministre proposa 90 régiments
d'infanterie de ligne, à trois bataillons de six compagnies chacun, et
15 régiments d'infanterie légère, ce qui ferait 105 régiments
d'infanterie, capables de contenir 300 mille fantassins sur le pied de
guerre. Ces 300 mille fantassins existaient actuellement, et on allait
les avoir réunis lorsque tout ce que nous avions de soldats au dehors
seraient rentrés. Pouvant tout au plus en payer la moitié, on devait
envoyer le surplus en congé illimité, et là les hommes seraient
exposés à mourir de faim s'ils n'embrassaient pas une profession, et
s'ils en adoptaient une, finiraient par se détacher de l'armée qui
serait ainsi privée de soldats sans pareils. Le sort à faire aux
officiers présentait des difficultés plus sérieuses encore.
[En marge: Trente mille officiers restés sans emploi.]
[En marge: Création de la _demi-solde_ pour leur fournir les moyens
d'exister.]
D'après l'organisation proposée il devait en rester trente mille
environ sans emploi. Le conseil de la guerre s'en préoccupa vivement.
M. le duc de Berry insista pour qu'on trouvât une manière quelconque
de les employer, et il ne vint à la pensée de personne qu'en
s'épargnant la dépense de la garde impériale et de la maison militaire
du roi, on aurait peut-être la possibilité de conserver 60 ou 80 mille
soldats de plus sous les drapeaux, et d'étendre alors les cadres à
proportion. On adopta pour les officiers, comme on l'avait fait pour
la garde impériale, un parti moyen: on laissa à la suite des régiments
ceux qui ne pouvaient être compris dans l'organisation proposée, et on
leur assura demi-solde avec droit aux deux tiers des places vacantes.
C'était à la fois créer une classe de mécontents fort dangereux, et
interdire presque tout avancement aux officiers maintenus dans les
cadres. Le mal sans doute était à peu près inévitable, mais on
n'aurait pas dû l'aggraver par des dépenses inutiles.
On procéda de même pour la cavalerie, en la traitant un peu moins
étroitement. On admit 56 régiments de cavalerie à quatre escadrons,
dont 14 de grosse cavalerie, 21 de cavalerie moyenne, et 21 de
cavalerie légère, devant former un effectif d'à peu près 36 mille
cavaliers. On conserva 12 régiments d'artillerie, dont 8 à pied, 4 à
cheval, comprenant 15 mille artilleurs, et 3 régiments du génie,
d'environ 4 mille hommes en tout. Pour ces armes comme pour
l'infanterie on accorda aux officiers non employés la demi-solde à la
suite des régiments, avec droit aux deux tiers des places vacantes.
[En marge: Rétablissement, organisation, et dépense de la maison
militaire du Roi.]
Le total des diverses armes devait s'élever à environ 206 mille
hommes, 214 mille avec la garde impériale, et entraîner une dépense
que le ministre évaluait à 200 millions. Ce ministre, faute
d'expérience administrative, s'abusait étrangement, comme on le verra
bientôt, et ne pouvait pas à ce prix garder 150 mille hommes sous les
drapeaux. Ce n'était donc pas le cas de rétablir, comme on en avait le
projet, l'ancienne maison militaire du Roi, et de créer ainsi un corps
de noblesse à cheval et à pied, qui coûterait autant que cinquante
mille hommes sous le drapeau, et fournirait par son luxe des termes de
comparaison affligeants avec la misère du reste de l'armée. Mais on
avait de vieux gentilshommes dévoués et malheureux auxquels un emploi
était nécessaire; on en avait de jeunes, pleins de feu, qui voulaient
par cette voie rentrer dans l'état militaire; on croyait que quelques
mille braves gens de la noblesse seraient un préservatif infaillible
contre les révolutions futures; on avait d'ailleurs laissé chacun
reprendre le titre et le grade qu'il avait jadis dans la maison du
Roi, et il n'y avait plus à discuter, il ne restait qu'à chercher les
moyens d'accomplir une résolution déjà prise. Au surplus on se disait
que la liste civile prendrait à sa charge une partie de la dépense, ce
qu'elle était en mesure de faire assurément, car elle devait s'élever
à 33 millions, qui en valaient bien 45 d'aujourd'hui. Mais c'était là
une faible excuse, car si elle pouvait s'imposer un tel sacrifice, il
fallait ou la réduire d'autant, ou, ce qui valait mieux, mettre à sa
charge la garde impériale, qui serait demeurée fidèle si on avait pris
soin de se l'attacher, et qui, transportée d'un chapitre de dépense à
l'autre, aurait procuré un grand soulagement au budget de l'armée.
Aucune de ces idées si simples ne s'était fait jour dans l'esprit
fermé de ceux qui s'occupaient de ces graves matières.
[En marge: Les compagnies rouges.]
[En marge: Les gardes du corps.]
[En marge: Les maréchaux Berthier et Marmont nommés capitaines des
gardes du corps.]
Le général Beurnonville, qui avait servi avant et après la Révolution,
fut chargé du travail relatif à l'organisation de la maison du Roi. Il
s'en acquitta en copiant fidèlement le passé. On rétablit les
anciennes compagnies rouges, sous les noms de _mousquetaires gris_,
_mousquetaires noirs_, _gendarmes_ et _chevaux-légers_, destinées à
comprendre trois ou quatre cents gentilshommes chacune, pourvus du
rang d'officier, ne faisant qu'un service d'honneur dans les jours de
cérémonie, et commandés par les plus grands seigneurs de la cour. À
leur suite on rétablit les compagnies de gardes du corps, qui jadis
étaient au nombre de quatre, et qu'on porta à six, parce que MM.
d'Havré, de Grammont, de Poix, de Luxembourg, titulaires des
anciennes, ayant repris leur commandement, on voulait en avoir deux à
confier à des maréchaux de l'Empire. Les deux maréchaux choisis furent
Berthier, à cause de sa grande situation, et Marmont, qu'il fallait
récompenser d'une manière quelconque du service qu'il avait rendu.
L'infortuné se trouvait déjà bien assez déçu dans ses espérances, et
c'eût été donner raison à ceux qui le condamnaient sans pitié, que de
le laisser tout à fait à l'écart.
Les commandants des six compagnies de gardes du corps étaient chargés
de les composer en prenant dans les royalistes de province, dans les
gardes d'honneur licenciés, et même dans l'armée, des sujets jeunes,
vaillants, joignant autant que possible de bons services à de bons
sentiments politiques, et attirés par le grade de sous-lieutenant qui
leur était assuré. Ces six compagnies, fortes de 3 à 400 hommes
chacune, devaient faire un service effectif auprès du Roi, en se
partageant les douze mois de l'année. On rétablit la compagnie des
grenadiers à cheval, qui fut donnée à M. de La Rochejaquelein; on
rétablit également les gardes de la porte, les gardes de Monsieur,
etc... On devait en outre ajouter à ces troupes de cavalerie un corps
d'infanterie d'environ quatre mille hommes, avec cinquante ou soixante
bouches à feu. Ce cadre, s'il eût été rempli, n'aurait pas compris
moins de neuf à dix mille hommes, ayant le grade d'officier dans la
cavalerie, et de sous-officier au moins dans l'infanterie.
[En marge: Effet de ces créations sur l'esprit de l'armée.]
On devine ce qu'un corps pareil devait par son luxe, par son orgueil,
inspirer de déplaisance à la masse de l'armée, surtout en comparant la
prodigalité dont il allait devenir l'objet, à la parcimonie avec
laquelle il faudrait traiter nécessairement tout ce qui ne serait pas
corps d'élite. Il ne fallait pas beaucoup de rencontres fortuites
entre les officiers de la maison militaire et ceux de l'armée, pour
amener des collisions malheureuses et des haines implacables. Si on
ajoute à cette restauration celle des Suisses, qui sous l'Empire
n'avaient existé que nominalement, et dont le rétablissement réel
était du reste à souhaiter, car c'était le seul moyen d'associer à nos
destinées une brave nation obligée par le droit public à demeurer
neutre, on aperçoit tout de suite quelle quantité de griefs le
gouvernement allait accumuler, les uns inévitables sans doute, les
autres créés volontairement pour de pures satisfactions de parti.
[En marge: Tous les numéros des régiments changés.]
[En marge: Rétablissement des anciennes dénominations de _régiment du
Roi_, _régiment de la Reine_, _régiment du Dauphin_, etc.]
[En marge: Les princes nommés colonels généraux de chaque arme.]
On introduisit quelques autres changements dans l'armée afin de lui
rendre les formes extérieures qu'elle avait avant 1789, et de faire
oublier autant que possible l'Empereur et l'Empire. Il y avait des
numéros vacants dans la série des régiments, parce que plusieurs
d'entre eux avaient été détruits par la guerre, et administrativement
dissous: on profita de l'occasion pour changer leur numéro à tous, en
faisant prendre le numéro vacant au régiment le plus proche, le
numéro ainsi abandonné au régiment suivant, ce qui devait amener un
déplacement général dans la série, et entraîner pour tous les
régiments la perte du numéro sous lequel ils s'étaient illustrés.
C'était attenter à leur gloire, pour effacer chez eux et chez autrui
des souvenirs ineffaçables. Dans l'intention de les rattacher à la
monarchie au moyen de certains titres honorifiques, on attribua au
premier régiment de ligne celui de _régiment du Roi_, au second celui
de _régiment de la Reine_, au troisième celui de _régiment du
Dauphin_, et ainsi de suite, autant qu'il y avait de princes du sang
dont le nom pouvait être donné à des régiments. Afin de fournir à ces
princes un motif de se mêler des affaires militaires, on maintint, en
les leur conférant, les titres de colonels généraux des diverses
armes. M. le comte d'Artois fut nommé colonel général des gardes
nationales et des Suisses, M. le duc d'Angoulême colonel général des
cuirassiers et dragons, M. le duc de Berry colonel général des
chasseurs et lanciers. Le vieux prince de Condé devint colonel général
de l'infanterie de ligne, le duc de Bourbon colonel général de
l'infanterie légère, et enfin le duc d'Orléans colonel général des
hussards. Ces titres avaient été accordés par Napoléon aux lieutenants
généraux les plus distingués de chaque arme, et ceux-ci ne pouvaient
manquer d'être fort blessés d'une telle dépossession. Pour diminuer
leur mécontentement on leur laissa les appointements et les fonctions
de la dignité dont ils étaient privés, en les chargeant d'être les
premiers inspecteurs des diverses armes dont les princes devenaient
colonels généraux.
[En marge: Réduction considérable dans la marine, et application du
régime de la demi-solde aux officiers de mer.]
Ce n'était pas seulement l'armée qu'il fallait réduire pour la
proportionner à notre territoire et à nos finances, mais la marine, et
dans cette partie du service public les réductions devaient être
encore plus considérables et plus sensibles. Au lieu des cent
vaisseaux de ligne et des deux cents frégates que Napoléon s'était
appliqué à construire, et qu'avec son immense étendue de côtes il
aurait pu, en deux ou trois ans de paix, armer convenablement, à peine
pouvions-nous, dans l'état de nos finances, conserver en temps de paix
deux ou trois vaisseaux, huit ou dix frégates sous voile, et il
fallait dès lors réduire dans cette proportion le matériel et le
personnel de notre marine. Quant aux constructions il n'y avait plus à
s'en occuper de longtemps, car les vaisseaux construits dans
l'ancienne France, et ceux qu'on allait retirer de la France
impériale, devaient plus que suffire même à un armement de guerre.
Pour les matelots, pour les ouvriers, il restait la ressource du
commerce maritime qui ne pouvait manquer de leur fournir de l'emploi.
Mais les officiers et les ingénieurs maritimes allaient se trouver
dans une situation difficile et douloureuse. On établit pour eux comme
pour les officiers de terre le régime de la demi-solde, avec droit aux
deux tiers des vacances. On leur accorda en outre la faculté de servir
à bord des bâtiments de commerce sans perdre leurs droits et leur rang
dans la marine royale. Mais c'étaient là des palliatifs peu efficaces,
et qui n'étaient guère propres à soulager la misère des deux armées.
[En marge: Maintien de la Légion d'honneur, et questions qui naissent
de ce maintien.]
[En marge: L'ordre de Saint-Louis maintenu et conféré à un grand
nombre de militaires de l'Empire.]
Il restait à prononcer sur l'un des intérêts les plus chers aux
militaires, sur la Légion d'honneur. La Charte en avait décidé le
maintien, et personne n'aurait osé en proposer la suppression. Mais il
y avait à concilier son existence avec celle d'autres ordres anciens
ou nouveaux, sur lesquels il était nécessaire de prendre un parti.
L'archevêque de Malines, M. de Pradt, devenu grand chancelier de la
Légion d'honneur, voulait qu'on créât un ordre nouveau dit _de la
Restauration_. Cet ordre qui serait en peu de jours devenu aussi
ridicule que celui du Lis, déjà conféré à près de cinq cent mille
individus, fut tout d'une voix repoussé par le Conseil royal. Une
question plus sérieuse était celle que faisait naître l'ordre de
Saint-Louis, ordre respectable, créé sous Louis XIV pour récompenser
spécialement le mérite militaire, et figurant encore à cette époque
sur la poitrine de vieux officiers qui avaient honorablement servi
dans les guerres du dernier siècle. Il n'était guère possible aux
Bourbons de l'abolir. M. de Blacas proposa de le confondre avec la
Légion d'honneur, et de composer avec les deux un ordre nouveau, dont
Louis XVIII serait le créateur, le patron, le législateur. M. le
chancelier Dambray fit remarquer avec beaucoup de sincérité que ce
serait violer la Charte, qui avait prescrit le maintien pur et simple
de la Légion d'honneur. Le Conseil royal partagea cette opinion. On
décida que les deux ordres existeraient simultanément, et que pour
rajeunir la croix de Saint-Louis on la donnerait aux officiers les
plus distingués de l'armée impériale, qui auraient ainsi deux croix au
lieu d'une, et obtiendraient la consécration de leur gloire nouvelle
en recevant le signe justement honoré de la gloire ancienne.
On décida en outre que sans proscrire la croix de la Réunion, qui
représentait un souvenir vain et même funeste, celui des réunions de
territoires qui sous Napoléon avaient tant révolté l'Europe, on ne la
conférerait plus à personne, moyen certain d'amener sa fin prochaine,
et que l'ordre de la Couronne de fer, appartenant désormais aux
souverains de la Lombardie, ne serait, comme les ordres étrangers,
porté en France qu'avec l'autorisation du Roi.
[En marge: Changement dans la décoration de la Légion d'honneur.]
[En marge: M. de Talleyrand propose de substituer l'effigie de Louis
XVIII à celle de Napoléon.]
[En marge: Le duc de Berry repousse cette proposition, et fait adopter
l'effigie de Henri IV.]