parti, les uns rêvant le rétablissement de l'ancien régime, les autres
regrettant les extravagances de la Révolution, ou les riches
traitements de l'Empire. Il y avait soit parmi les hommes du passé,
soit parmi les jeunes gens instruits, élevés dans les écoles
impériales, un nombre considérable d'esprits distingués, tournant
leurs regards vers l'avenir, n'ayant les préjugés et les intérêts
d'aucune époque, et cherchant la liberté sous les Bourbons que les
fautes de l'Empire avaient ramenés parmi nous, ce qui n'était pas à
regretter si on savait vivre avec eux, et s'ils savaient vivre avec la
France. Ces hommes se rencontraient plus particulièrement chez madame
de Staël, revenue de l'exil où l'avait retenue l'ombrageuse défiance
de Napoléon, ayant besoin de Paris qui avait besoin d'elle, car elle
était l'âme de la société éclairée, recevant dans ses salons vaincus
et vainqueurs, cherchant à leur prouver à tous avec une vive éloquence
qu'il fallait conquérir sous les Bourbons restaurés la liberté
britannique. M. Benjamin Constant, revenu aussi de l'exil, et
s'apprêtant avec sa plume facile et brillante à répandre la lumière
sur les questions constitutionnelles; M. de Lafayette sorti de sa
retraite de Lagrange à la première lueur de liberté, revoyant non sans
plaisir les Bourbons sous lesquels il avait passé sa jeunesse, et
disposé à se rallier à eux s'ils se ralliaient au pays, étaient les
membres les plus éminents de cette société, où se réunissait tout ce
que Paris renfermait de plus brillant par l'esprit, de plus honorable
par le caractère, et où commençait à se former ce qu'on a depuis
appelé le parti constitutionnel.
[En marge: Dispositions de la bourgeoisie.]
[En marge: Elle incline vers les opinions du parti constitutionnel.]
Plus en sympathie avec ce parti qu'avec aucun autre, la bonne
bourgeoisie de Paris, paisible, modérée, désintéressée, ne recherchant
pas les emplois, ne demandant que la renaissance des affaires, s'étant
familiarisée avec l'idée des Bourbons depuis que la nécessité de leur
retour était démontrée, espérant en eux, surtout dans le Roi, désirant
avec la paix une liberté sage, celle qui consiste à pouvoir empêcher
les gouvernements de se perdre, la bourgeoisie de Paris faisait des
voeux pour les Bourbons, était prête à leur donner même un appui
efficace au moyen de la garde nationale qu'elle composait en grande
partie, pourvu toutefois qu'on ne blessât pas trop vivement ses
opinions, ses sentiments, sa dignité. Issue de la Révolution, ne s'y
étant souillée d'aucun crime, n'y ayant contracté ni coupables
habitudes ni dangereuse ambition, et n'ayant d'autre intérêt que
l'intérêt public, elle était en ce moment l'expression de la France la
plus vraie, la meilleure, la plus générale.
[En marge: Sentiments et situation des provinces.]
[En marge: État de la Normandie, de la Bretagne et de la Vendée.]
[En marge: Les chouans.]
[En marge: Leurs menaces dirigées surtout contre les acquéreurs de
biens nationaux.]
[En marge: Alarmes de ces acquéreurs.]
[En marge: Les _bleus_ et les _blancs_.]
[En marge: Conduite imprudente du clergé.]
[En marge: Il attaque le Concordat, et prêche contre les acquéreurs de
biens nationaux.]
En province on retrouvait avec des nuances plus tranchées encore, et
avec moins de tempérament, les mêmes passions, bonnes et mauvaises. En
basse Normandie, en Bretagne, en Vendée, les campagnes, profondément
tranquilles sous l'Empire, étaient aujourd'hui debout pour ainsi dire.
Les chouans s'étaient réunis avec une promptitude incroyable, avaient
remis à leur tête leurs anciens chefs, avaient remplacé ceux qui
étaient morts, et avaient ainsi pris les armes sans savoir ce qu'ils
en feraient, pour le plaisir de les prendre, d'en menacer leurs vieux
adversaires, et puis aussi, disaient-ils, pour soutenir le Roi. Dans
leur empressement à se procurer des armes ils avaient couru chez ceux
qu'on désignait sous le nom de _bleus_, et s'étaient emparés
violemment de leurs fusils. Les autorités locales les engageaient à se
tenir tranquilles, en leur assurant que le Roi n'était menacé d'aucun
danger, que par conséquent on n'avait pas besoin de leurs bras, mais
de secrets meneurs, la plupart émigrés regrettant leurs biens ou
ambitionnant des emplois, leur affirmaient qu'il ne fallait pas croire
les préfets, et que les princes au contraire désiraient qu'on se tînt
prêt. Leur agitation était particulièrement dirigée contre les
acquéreurs de biens nationaux. Ceux-ci peu répandus dans les grandes
villes, où cependant il s'en trouvait quelques-uns qui avaient
acheté d'anciens hôtels et des couvents, formaient une classe
très-considérable dans les campagnes. Presque tous favorables en 1789
à la cause de la Révolution, regardant les prêtres et les nobles comme
des ennemis, ils s'étaient fait peu de scrupule d'acquérir leurs
biens, les avaient acquis à vil prix, et depuis les avaient mis en
valeur. Nombreux surtout en Normandie, en Bretagne, en Vendée, et dans
les provinces du Midi, ils étaient alarmés pour leurs personnes et
pour leurs propriétés. Peu confiants dans la sincérité des autorités,
ils n'avaient pas encore pris les armes, mais étaient à la veille de
les prendre. Les habitants des villes, grandes et petites, même sans
être acquéreurs de biens nationaux, ayant la mémoire toute pleine des
horreurs commises par les chouans, sympathisaient par ce motif avec
les acquéreurs, et composaient ce que dans l'ouest de la France on
appelait les _bleus_ par opposition aux _blancs_. Quant à ces
derniers, ils faisaient, en attendant mieux, la contrebande,
refusaient l'impôt du sel, et enlevaient des masses énormes de cette
denrée dans les marais salants, sans acquitter les droits. À toutes
ces causes de trouble il faut ajouter les passions du clergé, plus
imprudent cent fois que tous les hommes qui rêvaient le retour à
l'ancien ordre de choses. La vieille querelle entre les prêtres
_assermentés_ et les prêtres _non assermentés_ venait de renaître sous
une forme nouvelle, celle de la soumission ou de la résistance au
Concordat. Là où existait, comme dans le diocèse de la Rochelle par
exemple, un ancien titulaire n'ayant pas donné sa démission à la
demande du Pape en 1802, et étant demeuré en Angleterre, on refusait
obéissance au titulaire actuel nommé par l'Empereur, et institué par
le Pape. La Touraine, le Mans, le Périgord, offraient plusieurs cas de
ce genre. Le Concordat y était foulé aux pieds et dénoncé comme une
oeuvre révolutionnaire. On versait la défaveur sur les prêtres qui lui
étaient soumis, lesquels en général avaient été assermentés, et on
disait que ce n'était pas étonnant qu'ayant accepté la constitution
civile du clergé, ils trouvassent le Concordat de leur goût. Enfin on
annonçait publiquement la restitution des biens d'église. Le clergé et
la noblesse répétaient partout et tout haut que si les Bourbons en
rentrant n'avaient pu leur rendre immédiatement justice, ils le
feraient bientôt, et qu'en tout cas, le comte d'Artois, ses fils, le
voulaient fortement, et finiraient par y amener le Roi lui-même.
[En marge: Irritation des grandes villes dans l'ouest.]
[En marge: Nantes.]
[En marge: Bordeaux.]
[En marge: Toulouse.]
[En marge: Nîmes.]
[En marge: Querelle des protestants et des catholiques en Languedoc.]
Cette situation commençait à être inquiétante pour la bourgeoisie,
même pour celle qui, désintéressée dans la question des biens
nationaux, n'était pas désintéressée dans la question d'ordre public,
et qui aurait vu avec effroi une tentative de retour à l'ancien
régime. Les choses en étaient arrivées à ce point en deux mois, que
Nantes, l'une des villes maritimes les plus attachées à la paix et
aux Bourbons, était devenue, à cause de la _chouannerie_ qui
l'enveloppait de toutes parts, presque hostile à la Restauration. En
descendant vers le midi, Bordeaux, qui s'intitulait la ville du 12
mars, parce qu'à cette date elle avait ouvert ses portes à M. le duc
d'Angoulême, Bordeaux n'était pas changée, mais avait aussi ses
prétentions exclusives, peu en harmonie avec l'intérêt général.
D'abord elle refusait absolument d'acquitter les _droits réunis_,
prétendant que l'on n'avait pas rappelé la légitimité pour se
retrouver sous le régime de l'usurpation, se plaignait amèrement de ce
qu'on avait abandonné l'île de France, et se déchaînait violemment
contre les Anglais, qu'elle avait d'abord accueillis avec le plus vif
enthousiasme. À Toulouse on retrouvait à peu près les mêmes
dispositions, avec certaines différences cependant. Dans cette ville
on manifestait moins d'animosité contre les Anglais, parce qu'on y
était étranger aux intérêts maritimes, mais en revanche il y
régnait une haine violente de classe à classe, de royalistes à
révolutionnaires, parce que la noblesse, plus riche, plus puissante
dans un pays de grande propriété que dans un pays de commerce, s'y
était trouvée en rivalité plus constante avec la bourgeoisie. Dans le
reste du Languedoc, à Montpellier, à Nîmes, c'étaient toujours les
mêmes sentiments avec une fâcheuse aggravation, celle des querelles de
religion. Les catholiques avaient les protestants en aversion, se
disaient privés par eux depuis vingt-cinq ans de tous les avantages
attachés à la possession du pouvoir, et voulaient en venir aux
dernières violences, ce dont on avait la plus grande peine à les
empêcher. De leur côté les protestants commençaient à s'armer pour
protéger leur vie. Nîmes était un véritable volcan prêt à lancer des
flammes. Quelques individus de basse extraction, se faisant les séides
de la noblesse catholique, les uns par emportement naturel, les autres
par amour des places, avaient la prétention de dominer l'autorité
elle-même, et de ne suivre d'autre volonté que la leur. Ils avaient
lacéré publiquement la Constitution du Sénat, vomi contre ce corps
mille imprécations, demandé la royauté absolue, et protesté contre la
Charte. À Arles on ne se conduisait pas autrement, et dans les
environs on ne s'était pas borné à menacer les acquéreurs de biens
nationaux, mais quelques-uns des anciens propriétaires s'étaient
réinstallés de force dans leurs biens[7].
[Note 7: Je trace ce tableau de l'état de la France d'après
les rapports de la police mis chaque jour sous les yeux de
Louis XVIII.]
[En marge: Marseille.]
[En marge: Passions et prétentions de cette grande ville.]
Marseille enfin dépassait, s'il est possible, tout ce que nous venons
de raconter des villes du Midi. Naturellement elle ne voulait plus
acquitter les _droits réunis_, mais en outre elle prétendait qu'on lui
rendît l'ancien commerce du Levant, que pour cela on l'affranchît de
la législation commerciale qui régissait le reste de la France, qu'on
la constituât ville libre, et qu'elle pût commercer avec le monde
entier sans supporter aucune des restrictions établies pour la
protection de l'industrie nationale. Tout ce qui gênait
l'accomplissement de ce voeu devait être brisé comme oeuvre de
l'usurpation, et pour que le Roi fût libre de faire ce qui convenait à
ses sujets les plus fidèles, il fallait qu'il eût tout pouvoir, qu'il
ne fût entravé ni par des Chambres ni par aucune autre institution
d'origine révolutionnaire. Marseille maudissait donc la Charte, et
avec la Charte les Anglais, qui nous avaient enlevé l'île de France.
En réunissant les folies que le royalisme triomphant débitait en
Vendée, à Bordeaux, à Nîmes et autres lieux, on aurait difficilement
égalé les extravagances qui se débitaient dans cette ville de
Marseille, aujourd'hui si éclairée et si prospère, mais jetée alors
dans un vrai délire par vingt-cinq années d'affreuses souffrances.
[En marge: Avignon.]
[En marge: Changement d'esprit en remontant vers l'est.]
[En marge: État de la Franche-Comté, de l'Alsace, de la Lorraine, de
la Champagne, de la Bourgogne.]
[En marge: Ces provinces ramenées à Napoléon par les souffrances mêmes
de la guerre.]
En se rapprochant du Rhône on trouvait à Avignon la même violence,
avec une fureur de vengeance bien concevable dans un pays où avaient
été commis les forfaits de _la Glacière_. Plus haut sur notre grand
fleuve méridional, c'est-à-dire à Valence et à Lyon, ces sentiments se
transformaient peu à peu en sentiments presque contraires. À Lyon, en
effet, s'il y avait des royalistes ardents tout pleins du souvenir du
siége de 1793, réunis sous M. de Précy qui avait glorieusement soutenu
ce siége, et que par ce motif on avait fait commandant de la garde
nationale, il avait aussi de nombreux partisans de l'Empire, que le
souvenir des bienfaits de Napoléon envers leur ville, que la
prospérité de leur industrie pendant son règne, lui avaient attachés,
et que la présence et la mauvaise conduite des troupes ennemies
confirmaient dans leurs dispositions. Plus haut encore, en
Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, en Bourgogne,
provinces qui avaient été le théâtre de la guerre, on voyait le
patriotisme horriblement froissé se transformer en _bonapartisme_.
Dans ces provinces, plus calmes en général que celles du centre et du
midi de la France, on s'était garanti pendant la Révolution des
opinions extrêmes, et on s'était tenu dans les idées saines de 1789.
Après avoir admiré dans Napoléon le réorganisateur de la France, le
vainqueur de l'Europe, on avait bientôt déploré ses erreurs, et on
n'avait pas hésité à se séparer de lui. Mais en le voyant en 1814
lutter avec tant de génie et de constance contre la coalition
européenne, en partageant avec lui les anxiétés et les souffrances de
la guerre, on s'était rattaché à son gouvernement. On avait pris en
horreur les armées étrangères et on était froid pour les Bourbons,
parce qu'ils étaient revenus avec elles.
[En marge: Esprit des troupes rentrées en France.]
[En marge: Elles regardent les Bourbons comme amis et complices de
l'étranger.]
[En marge: Injustice de ce sentiment.]
Le gouvernement royal trouvait donc dans les provinces de l'Est une
véritable froideur, moins embarrassante du reste pour lui que le zèle
désordonné de ses amis de l'Ouest et du Midi. À tous ces éléments
fermentant à la fois, venait s'en ajouter un nouveau, c'était la masse
des vieux soldats qui rentraient en France, les uns par suite de
l'élargissement des prisonniers, les autres par suite de l'évacuation
des forteresses étrangères. Il était rentré par Perpignan une
vingtaine de mille hommes venus d'Espagne; par Nice et Toulon une
dizaine de mille, venus de Gênes et de la Toscane; par Chambéry trente
et quelques mille composant l'armée d'Italie; par Strasbourg, Metz,
Maubeuge, Valenciennes, Lille, quatre-vingt mille au moins qui avaient
évacué Wurzbourg, Erfurt, Magdebourg, Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom,
etc. Il en était débarqué à Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, le
Havre, Cherbourg, Brest, plus de quarante mille ayant survécu aux
horreurs des pontons d'Angleterre. On attendait encore un nombre
considérable de prisonniers que devaient nous rendre la Russie,
l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Tous ces hommes avaient à
leurs chapeaux la cocarde tricolore qu'on s'efforçait en vain de leur
faire déposer. Vieux soldats pour la plupart, conservant au fond du
coeur les sentiments qui régnaient dans leur patrie lorsqu'ils
l'avaient quittée, ils ne pouvaient s'empêcher, bien qu'ils eussent
été plus d'une fois irrités contre Napoléon, de voir en lui le
représentant de la France, de sa grandeur, de son indépendance, et
dans les Bourbons, tout le contraire. L'idée qui s'était enracinée
dans leur esprit, c'est qu'en leur absence l'étranger aidé de quelques
nobles, de quelques prêtres, avait opéré une révolution désastreuse
pour la France et pour l'armée. Cette idée les remplissait d'une
véritable fureur, et d'un mépris profond pour un gouvernement,
créature et complice, disaient-ils, de l'étranger, ce qui, vrai en
apparence, était tout à fait injuste au fond, ainsi que nous avons
déjà eu l'occasion de le dire, car si les Bourbons en 1814 rentraient
à la suite de l'étranger victorieux, il fallait s'en prendre non pas à
eux, dont c'était le malheur, mais à Napoléon, dont c'était la faute.
On ne tenait aucun compte de cette vérité si claire, et les Bourbons
passaient aux yeux de nos vieux soldats pour les fauteurs et les
alliés de la coalition européenne.
[En marge: Insubordination des soldats et des officiers revenant de
l'étranger.]
On comprend dès lors la peine que le gouvernement royal devait avoir
pour soumettre à son autorité les troupes qui rentraient en France. À
Strasbourg, des officiers assistant à une représentation de
circonstance, avaient sauté sur le théâtre, et fait cesser les chants
royalistes qui leur déplaisaient. À Metz et dans d'autres villes ils
avaient conservé les couleurs tricolores et les aigles aux processions
de la _Fête-Dieu_. Sur le littoral où ils avaient débarqué
d'Angleterre, ils poussaient la violence jusqu'à vouloir faire
disparaître la croix de Saint-Louis de la poitrine de nos vieux
officiers de marine. À Rouen ils avaient sifflé le général russe
Sacken, qui cependant, comme gouverneur de Paris, s'était conduit avec
une extrême modération. Partout où il y avait des marchands
d'estampes, ils pénétraient dans leurs boutiques, lacéraient les
caricatures dirigées contre Napoléon, et souvent ne respectaient pas
même les portraits du Roi et des princes. Parfois aussi ils faisaient
entendre des chants séditieux, et à Paris notamment il était presque
impossible de les contenir. Les troupes autrichiennes ayant mis des
branches de feuillage à leurs chapeaux, ils y avaient vu un signe
triomphal offensant pour eux, et ils les avaient arrachées à ceux qui
les portaient. Il avait fallu que le prince de Schwarzenberg publiât
une note pour expliquer que ce n'était point là une manifestation
offensante, mais un simple usage des troupes autrichiennes en
campagne, qui allait du reste leur être interdit.
La plupart de ces hommes revenaient en France après avoir cruellement
souffert. Il y en avait parmi eux qui n'avaient pas touché leur solde
depuis six, douze, et dix-huit mois. Ils s'en prenaient non pas à
l'Empire, mais à la Restauration, parce que les liquidations ne
s'achevaient pas au ministère de la guerre aussi vite qu'ils
l'auraient voulu, et qu'ils en auraient eu besoin.
[En marge: Inutilité des flatteries prodiguées aux chefs de l'armée.]
Le système de flatter les chefs de l'armée était un faible moyen de la
calmer et de la conquérir elle-même. En voyant les maréchaux Berthier,
Oudinot, Ney, Macdonald, Moncey, Augereau, Serurier, Mortier, assis à
la cour entre le Roi et les princes, et comblés des témoignages les
plus flatteurs, nos soldats ne se tenaient pas pour honorés dans la
personne de leurs généraux. Ils considéraient au contraire ces
honneurs comme le prix d'une criminelle défection. Marmont, coupable
sans doute, mais beaucoup moins qu'ils ne le supposaient, était pour
eux le type de cette trahison imaginaire, à laquelle ils attribuaient
nos revers, et tous les jours ils faisaient courir le bruit qu'il
avait été tué en duel, bruit faux, sans cesse détruit, sans cesse
renaissant, qui n'était que l'expression de leurs désirs. En caressant
les chefs de l'armée sans les aimer, on n'avait donc rien fait que de
perdre un peu de sa dignité, que d'en ôter un peu à ces chefs
eux-mêmes, sans conquérir l'imagination égarée des officiers et des
soldats.
[En marge: Grand nombre d'officiers accourus à Paris, malgré les
ordres du ministre de la guerre.]
[En marge: Leurs railleries et leur conduite presque séditieuse.]
[En marge: Misère des nombreux fonctionnaires revenus des pays
ci-devant français.]
Il s'était accumulé à Paris une multitude d'officiers qui s'y étaient
rendus pour savoir ce qu'ils deviendraient, et pour avoir le plaisir
de se plaindre en commun du changement de leur sort. Les ordres
réitérés du ministre de la guerre leur prescrivant de retourner à
leurs régiments, et les menaçant même de la perte de leurs droits si
les inspecteurs aux revues ne les y trouvaient pas, étaient demeurés
sans exécution. Ces officiers profitaient du désordre général pour
rester à Paris et s'y amasser dans les spectacles et les lieux
publics, où ils prodiguaient aux Bourbons l'outrage et la raillerie. À
côté d'eux on voyait de nombreux employés revenus des provinces
lointaines, des douaniers, des agents des contributions, des
commissaires de police, lesquels loin de se moquer et de rire,
pleuraient de leur misère. À chaque instant il y avait des rixes dans
lesquelles nos militaires n'avaient pas le dessous, et le gouvernement
ne pouvant employer les troupes étrangères pour rétablir l'ordre, se
servait de la garde nationale, qui, avec son uniforme pacifique et
respecté, faisait renaître le calme par sa présence et ses conseils.
On obéissait, parce qu'on voyait dans cette garde la nation assemblée
pour protéger le repos public, partageant souvent les sentiments des
jeunes gens dont elle réprimait les saillies, mais appréciant mieux
qu'eux la nécessité de se résigner aux circonstances, et de demander à
l'avenir, non au passé, le bonheur de la France.
[En marge: Difficultés de la tâche imposée aux Bourbons, et obligation
pour eux de résister aux sentiments les plus naturels.]
On devine à ce simple tableau de l'état des esprits, les embarras de
tout genre qui allaient assaillir le nouveau gouvernement, les
difficultés de la tâche qu'il avait à remplir, les fautes graves qu'il
était exposé à commettre. Il fallait d'abord s'emparer de l'armée, lui
faire subir les réductions inévitables qu'exigeaient le passage de
l'état de guerre à l'état de paix, et le passage plus difficile encore
d'un immense établissement militaire à un établissement militaire
fort restreint, et en lui faisant subir ces réductions douloureuses,
s'y prendre de manière qu'elle ne pût attribuer ses privations ni à
mauvaise volonté, ni à partialité pour l'émigration. Il fallait ne pas
blesser les révolutionnaires, dont la présence rappelait tant de
calamités, car on courait le danger en les blessant de les rejeter
vers les partisans de l'Empire, auxquels ils n'étaient pas encore
réunis. Il fallait rassurer les acquéreurs de biens nationaux,
composant une partie notable des propriétaires du sol, et n'en pas
faire des bonapartistes. Il fallait contenir le clergé resté fidèle
aux Bourbons, l'empêcher de maltraiter le clergé assermenté qui était
le plus nombreux, ne pas alarmer ce dernier pour le Concordat, sa
seule garantie. Il fallait enfin de toutes ces classes inquiètes,
prêtes à devenir mécontentes, ne pas faire des ennemis implacables,
regrettant l'Empire qu'elles n'aimaient pas, et surtout tandis que la
bourgeoisie, sage, impartiale, ne formant que des voeux modérés, était
le principal et presque l'unique appui sur lequel on pût compter, ne
pas la rejeter vers les mécontents, en blessant son bon sens, sa
justice, son amour de l'égalité. Mais soyons équitables, quelle tâche
cruelle pour les Bourbons et les émigrés rentrés avec eux! Il fallait
donc qu'ils préférassent les soldats de Napoléon aux soldats de Condé,
les acheteurs à vil prix du bien de leurs amis, quelquefois leurs
bourreaux, à ces amis eux-mêmes, en laissant ceux-ci dans la misère!
Il fallait qu'ils préférassent les prêtres qui s'étaient soumis à la
Révolution, à ceux qui n'avaient jamais voulu pactiser avec elle; il
fallait qu'ils sussent si bien feindre à l'égard des classes nouvelles
formées en leur absence, qu'ils parussent faire d'elles autant de cas,
parce qu'elles étaient riches et spirituelles, que de la noblesse avec
laquelle ils avaient vécu à la cour dans leur jeunesse, en exil dans
leur âge mûr! Pour tout dire en un mot, il fallait qu'ils
s'arrachassent la mémoire, le coeur, pour paraître à la France les
hommes qu'ils n'étaient pas! On doit donc en relevant sévèrement leurs
fautes, se dire qu'il était bien difficile pour eux de ne pas les
commettre. Révolution, contre-révolution, choses, hélas! bien
redoutables, bien loin du vrai, du juste, du possible! L'une dépasse
le but, l'autre veut revenir en deçà, aucune ne s'arrête au point
juste. Mais pour l'excuse de l'une et de l'autre il faut dire que si
la première a le mérite d'être dans le sens du temps, la seconde a
celui d'obéir aux plus nobles sentiments de l'âme humaine, le respect
du passé, la fidélité aux souvenirs!
[En marge: Nécessité urgente de s'occuper de l'armée.]
[En marge: On songe d'abord à lui fournir sa solde arriérée.]