Cependant la France n'était pas exclusivement composée d'hommes de

parti, les uns rêvant le rétablissement de l'ancien régime, les autres

regrettant les extravagances de la Révolution, ou les riches

traitements de l'Empire. Il y avait soit parmi les hommes du passé,

soit parmi les jeunes gens instruits, élevés dans les écoles

impériales, un nombre considérable d'esprits distingués, tournant

leurs regards vers l'avenir, n'ayant les préjugés et les intérêts

d'aucune époque, et cherchant la liberté sous les Bourbons que les

fautes de l'Empire avaient ramenés parmi nous, ce qui n'était pas à

regretter si on savait vivre avec eux, et s'ils savaient vivre avec la

France. Ces hommes se rencontraient plus particulièrement chez madame

de Staël, revenue de l'exil où l'avait retenue l'ombrageuse défiance

de Napoléon, ayant besoin de Paris qui avait besoin d'elle, car elle

était l'âme de la société éclairée, recevant dans ses salons vaincus

et vainqueurs, cherchant à leur prouver à tous avec une vive éloquence

qu'il fallait conquérir sous les Bourbons restaurés la liberté

britannique. M. Benjamin Constant, revenu aussi de l'exil, et

s'apprêtant avec sa plume facile et brillante à répandre la lumière

sur les questions constitutionnelles; M. de Lafayette sorti de sa

retraite de Lagrange à la première lueur de liberté, revoyant non sans

plaisir les Bourbons sous lesquels il avait passé sa jeunesse, et

disposé à se rallier à eux s'ils se ralliaient au pays, étaient les

membres les plus éminents de cette société, où se réunissait tout ce

que Paris renfermait de plus brillant par l'esprit, de plus honorable

par le caractère, et où commençait à se former ce qu'on a depuis

appelé le parti constitutionnel.

[En marge: Dispositions de la bourgeoisie.]

[En marge: Elle incline vers les opinions du parti constitutionnel.]

Plus en sympathie avec ce parti qu'avec aucun autre, la bonne

bourgeoisie de Paris, paisible, modérée, désintéressée, ne recherchant

pas les emplois, ne demandant que la renaissance des affaires, s'étant

familiarisée avec l'idée des Bourbons depuis que la nécessité de leur

retour était démontrée, espérant en eux, surtout dans le Roi, désirant

avec la paix une liberté sage, celle qui consiste à pouvoir empêcher

les gouvernements de se perdre, la bourgeoisie de Paris faisait des

voeux pour les Bourbons, était prête à leur donner même un appui

efficace au moyen de la garde nationale qu'elle composait en grande

partie, pourvu toutefois qu'on ne blessât pas trop vivement ses

opinions, ses sentiments, sa dignité. Issue de la Révolution, ne s'y

étant souillée d'aucun crime, n'y ayant contracté ni coupables

habitudes ni dangereuse ambition, et n'ayant d'autre intérêt que

l'intérêt public, elle était en ce moment l'expression de la France la

plus vraie, la meilleure, la plus générale.

[En marge: Sentiments et situation des provinces.]

[En marge: État de la Normandie, de la Bretagne et de la Vendée.]

[En marge: Les chouans.]

[En marge: Leurs menaces dirigées surtout contre les acquéreurs de

biens nationaux.]

[En marge: Alarmes de ces acquéreurs.]

[En marge: Les _bleus_ et les _blancs_.]

[En marge: Conduite imprudente du clergé.]

[En marge: Il attaque le Concordat, et prêche contre les acquéreurs de

biens nationaux.]

En province on retrouvait avec des nuances plus tranchées encore, et

avec moins de tempérament, les mêmes passions, bonnes et mauvaises. En

basse Normandie, en Bretagne, en Vendée, les campagnes, profondément

tranquilles sous l'Empire, étaient aujourd'hui debout pour ainsi dire.

Les chouans s'étaient réunis avec une promptitude incroyable, avaient

remis à leur tête leurs anciens chefs, avaient remplacé ceux qui

étaient morts, et avaient ainsi pris les armes sans savoir ce qu'ils

en feraient, pour le plaisir de les prendre, d'en menacer leurs vieux

adversaires, et puis aussi, disaient-ils, pour soutenir le Roi. Dans

leur empressement à se procurer des armes ils avaient couru chez ceux

qu'on désignait sous le nom de _bleus_, et s'étaient emparés

violemment de leurs fusils. Les autorités locales les engageaient à se

tenir tranquilles, en leur assurant que le Roi n'était menacé d'aucun

danger, que par conséquent on n'avait pas besoin de leurs bras, mais

de secrets meneurs, la plupart émigrés regrettant leurs biens ou

ambitionnant des emplois, leur affirmaient qu'il ne fallait pas croire

les préfets, et que les princes au contraire désiraient qu'on se tînt

prêt. Leur agitation était particulièrement dirigée contre les

acquéreurs de biens nationaux. Ceux-ci peu répandus dans les grandes

villes, où cependant il s'en trouvait quelques-uns qui avaient

acheté d'anciens hôtels et des couvents, formaient une classe

très-considérable dans les campagnes. Presque tous favorables en 1789

à la cause de la Révolution, regardant les prêtres et les nobles comme

des ennemis, ils s'étaient fait peu de scrupule d'acquérir leurs

biens, les avaient acquis à vil prix, et depuis les avaient mis en

valeur. Nombreux surtout en Normandie, en Bretagne, en Vendée, et dans

les provinces du Midi, ils étaient alarmés pour leurs personnes et

pour leurs propriétés. Peu confiants dans la sincérité des autorités,

ils n'avaient pas encore pris les armes, mais étaient à la veille de

les prendre. Les habitants des villes, grandes et petites, même sans

être acquéreurs de biens nationaux, ayant la mémoire toute pleine des

horreurs commises par les chouans, sympathisaient par ce motif avec

les acquéreurs, et composaient ce que dans l'ouest de la France on

appelait les _bleus_ par opposition aux _blancs_. Quant à ces

derniers, ils faisaient, en attendant mieux, la contrebande,

refusaient l'impôt du sel, et enlevaient des masses énormes de cette

denrée dans les marais salants, sans acquitter les droits. À toutes

ces causes de trouble il faut ajouter les passions du clergé, plus

imprudent cent fois que tous les hommes qui rêvaient le retour à

l'ancien ordre de choses. La vieille querelle entre les prêtres

_assermentés_ et les prêtres _non assermentés_ venait de renaître sous

une forme nouvelle, celle de la soumission ou de la résistance au

Concordat. Là où existait, comme dans le diocèse de la Rochelle par

exemple, un ancien titulaire n'ayant pas donné sa démission à la

demande du Pape en 1802, et étant demeuré en Angleterre, on refusait

obéissance au titulaire actuel nommé par l'Empereur, et institué par

le Pape. La Touraine, le Mans, le Périgord, offraient plusieurs cas de

ce genre. Le Concordat y était foulé aux pieds et dénoncé comme une

oeuvre révolutionnaire. On versait la défaveur sur les prêtres qui lui

étaient soumis, lesquels en général avaient été assermentés, et on

disait que ce n'était pas étonnant qu'ayant accepté la constitution

civile du clergé, ils trouvassent le Concordat de leur goût. Enfin on

annonçait publiquement la restitution des biens d'église. Le clergé et

la noblesse répétaient partout et tout haut que si les Bourbons en

rentrant n'avaient pu leur rendre immédiatement justice, ils le

feraient bientôt, et qu'en tout cas, le comte d'Artois, ses fils, le

voulaient fortement, et finiraient par y amener le Roi lui-même.

[En marge: Irritation des grandes villes dans l'ouest.]

[En marge: Nantes.]

[En marge: Bordeaux.]

[En marge: Toulouse.]

[En marge: Nîmes.]

[En marge: Querelle des protestants et des catholiques en Languedoc.]

Cette situation commençait à être inquiétante pour la bourgeoisie,

même pour celle qui, désintéressée dans la question des biens

nationaux, n'était pas désintéressée dans la question d'ordre public,

et qui aurait vu avec effroi une tentative de retour à l'ancien

régime. Les choses en étaient arrivées à ce point en deux mois, que

Nantes, l'une des villes maritimes les plus attachées à la paix et

aux Bourbons, était devenue, à cause de la _chouannerie_ qui

l'enveloppait de toutes parts, presque hostile à la Restauration. En

descendant vers le midi, Bordeaux, qui s'intitulait la ville du 12

mars, parce qu'à cette date elle avait ouvert ses portes à M. le duc

d'Angoulême, Bordeaux n'était pas changée, mais avait aussi ses

prétentions exclusives, peu en harmonie avec l'intérêt général.

D'abord elle refusait absolument d'acquitter les _droits réunis_,

prétendant que l'on n'avait pas rappelé la légitimité pour se

retrouver sous le régime de l'usurpation, se plaignait amèrement de ce

qu'on avait abandonné l'île de France, et se déchaînait violemment

contre les Anglais, qu'elle avait d'abord accueillis avec le plus vif

enthousiasme. À Toulouse on retrouvait à peu près les mêmes

dispositions, avec certaines différences cependant. Dans cette ville

on manifestait moins d'animosité contre les Anglais, parce qu'on y

était étranger aux intérêts maritimes, mais en revanche il y

régnait une haine violente de classe à classe, de royalistes à

révolutionnaires, parce que la noblesse, plus riche, plus puissante

dans un pays de grande propriété que dans un pays de commerce, s'y

était trouvée en rivalité plus constante avec la bourgeoisie. Dans le

reste du Languedoc, à Montpellier, à Nîmes, c'étaient toujours les

mêmes sentiments avec une fâcheuse aggravation, celle des querelles de

religion. Les catholiques avaient les protestants en aversion, se

disaient privés par eux depuis vingt-cinq ans de tous les avantages

attachés à la possession du pouvoir, et voulaient en venir aux

dernières violences, ce dont on avait la plus grande peine à les

empêcher. De leur côté les protestants commençaient à s'armer pour

protéger leur vie. Nîmes était un véritable volcan prêt à lancer des

flammes. Quelques individus de basse extraction, se faisant les séides

de la noblesse catholique, les uns par emportement naturel, les autres

par amour des places, avaient la prétention de dominer l'autorité

elle-même, et de ne suivre d'autre volonté que la leur. Ils avaient

lacéré publiquement la Constitution du Sénat, vomi contre ce corps

mille imprécations, demandé la royauté absolue, et protesté contre la

Charte. À Arles on ne se conduisait pas autrement, et dans les

environs on ne s'était pas borné à menacer les acquéreurs de biens

nationaux, mais quelques-uns des anciens propriétaires s'étaient

réinstallés de force dans leurs biens[7].

[Note 7: Je trace ce tableau de l'état de la France d'après

les rapports de la police mis chaque jour sous les yeux de

Louis XVIII.]

[En marge: Marseille.]

[En marge: Passions et prétentions de cette grande ville.]

Marseille enfin dépassait, s'il est possible, tout ce que nous venons

de raconter des villes du Midi. Naturellement elle ne voulait plus

acquitter les _droits réunis_, mais en outre elle prétendait qu'on lui

rendît l'ancien commerce du Levant, que pour cela on l'affranchît de

la législation commerciale qui régissait le reste de la France, qu'on

la constituât ville libre, et qu'elle pût commercer avec le monde

entier sans supporter aucune des restrictions établies pour la

protection de l'industrie nationale. Tout ce qui gênait

l'accomplissement de ce voeu devait être brisé comme oeuvre de

l'usurpation, et pour que le Roi fût libre de faire ce qui convenait à

ses sujets les plus fidèles, il fallait qu'il eût tout pouvoir, qu'il

ne fût entravé ni par des Chambres ni par aucune autre institution

d'origine révolutionnaire. Marseille maudissait donc la Charte, et

avec la Charte les Anglais, qui nous avaient enlevé l'île de France.

En réunissant les folies que le royalisme triomphant débitait en

Vendée, à Bordeaux, à Nîmes et autres lieux, on aurait difficilement

égalé les extravagances qui se débitaient dans cette ville de

Marseille, aujourd'hui si éclairée et si prospère, mais jetée alors

dans un vrai délire par vingt-cinq années d'affreuses souffrances.

[En marge: Avignon.]

[En marge: Changement d'esprit en remontant vers l'est.]

[En marge: État de la Franche-Comté, de l'Alsace, de la Lorraine, de

la Champagne, de la Bourgogne.]

[En marge: Ces provinces ramenées à Napoléon par les souffrances mêmes

de la guerre.]

En se rapprochant du Rhône on trouvait à Avignon la même violence,

avec une fureur de vengeance bien concevable dans un pays où avaient

été commis les forfaits de _la Glacière_. Plus haut sur notre grand

fleuve méridional, c'est-à-dire à Valence et à Lyon, ces sentiments se

transformaient peu à peu en sentiments presque contraires. À Lyon, en

effet, s'il y avait des royalistes ardents tout pleins du souvenir du

siége de 1793, réunis sous M. de Précy qui avait glorieusement soutenu

ce siége, et que par ce motif on avait fait commandant de la garde

nationale, il avait aussi de nombreux partisans de l'Empire, que le

souvenir des bienfaits de Napoléon envers leur ville, que la

prospérité de leur industrie pendant son règne, lui avaient attachés,

et que la présence et la mauvaise conduite des troupes ennemies

confirmaient dans leurs dispositions. Plus haut encore, en

Franche-Comté, en Alsace, en Lorraine, en Champagne, en Bourgogne,

provinces qui avaient été le théâtre de la guerre, on voyait le

patriotisme horriblement froissé se transformer en _bonapartisme_.

Dans ces provinces, plus calmes en général que celles du centre et du

midi de la France, on s'était garanti pendant la Révolution des

opinions extrêmes, et on s'était tenu dans les idées saines de 1789.

Après avoir admiré dans Napoléon le réorganisateur de la France, le

vainqueur de l'Europe, on avait bientôt déploré ses erreurs, et on

n'avait pas hésité à se séparer de lui. Mais en le voyant en 1814

lutter avec tant de génie et de constance contre la coalition

européenne, en partageant avec lui les anxiétés et les souffrances de

la guerre, on s'était rattaché à son gouvernement. On avait pris en

horreur les armées étrangères et on était froid pour les Bourbons,

parce qu'ils étaient revenus avec elles.

[En marge: Esprit des troupes rentrées en France.]

[En marge: Elles regardent les Bourbons comme amis et complices de

l'étranger.]

[En marge: Injustice de ce sentiment.]

Le gouvernement royal trouvait donc dans les provinces de l'Est une

véritable froideur, moins embarrassante du reste pour lui que le zèle

désordonné de ses amis de l'Ouest et du Midi. À tous ces éléments

fermentant à la fois, venait s'en ajouter un nouveau, c'était la masse

des vieux soldats qui rentraient en France, les uns par suite de

l'élargissement des prisonniers, les autres par suite de l'évacuation

des forteresses étrangères. Il était rentré par Perpignan une

vingtaine de mille hommes venus d'Espagne; par Nice et Toulon une

dizaine de mille, venus de Gênes et de la Toscane; par Chambéry trente

et quelques mille composant l'armée d'Italie; par Strasbourg, Metz,

Maubeuge, Valenciennes, Lille, quatre-vingt mille au moins qui avaient

évacué Wurzbourg, Erfurt, Magdebourg, Hambourg, Anvers, Berg-op-Zoom,

etc. Il en était débarqué à Dunkerque, Calais, Boulogne, Dieppe, le

Havre, Cherbourg, Brest, plus de quarante mille ayant survécu aux

horreurs des pontons d'Angleterre. On attendait encore un nombre

considérable de prisonniers que devaient nous rendre la Russie,

l'Allemagne, l'Angleterre et l'Espagne. Tous ces hommes avaient à

leurs chapeaux la cocarde tricolore qu'on s'efforçait en vain de leur

faire déposer. Vieux soldats pour la plupart, conservant au fond du

coeur les sentiments qui régnaient dans leur patrie lorsqu'ils

l'avaient quittée, ils ne pouvaient s'empêcher, bien qu'ils eussent

été plus d'une fois irrités contre Napoléon, de voir en lui le

représentant de la France, de sa grandeur, de son indépendance, et

dans les Bourbons, tout le contraire. L'idée qui s'était enracinée

dans leur esprit, c'est qu'en leur absence l'étranger aidé de quelques

nobles, de quelques prêtres, avait opéré une révolution désastreuse

pour la France et pour l'armée. Cette idée les remplissait d'une

véritable fureur, et d'un mépris profond pour un gouvernement,

créature et complice, disaient-ils, de l'étranger, ce qui, vrai en

apparence, était tout à fait injuste au fond, ainsi que nous avons

déjà eu l'occasion de le dire, car si les Bourbons en 1814 rentraient

à la suite de l'étranger victorieux, il fallait s'en prendre non pas à

eux, dont c'était le malheur, mais à Napoléon, dont c'était la faute.

On ne tenait aucun compte de cette vérité si claire, et les Bourbons

passaient aux yeux de nos vieux soldats pour les fauteurs et les

alliés de la coalition européenne.

[En marge: Insubordination des soldats et des officiers revenant de

l'étranger.]

On comprend dès lors la peine que le gouvernement royal devait avoir

pour soumettre à son autorité les troupes qui rentraient en France. À

Strasbourg, des officiers assistant à une représentation de

circonstance, avaient sauté sur le théâtre, et fait cesser les chants

royalistes qui leur déplaisaient. À Metz et dans d'autres villes ils

avaient conservé les couleurs tricolores et les aigles aux processions

de la _Fête-Dieu_. Sur le littoral où ils avaient débarqué

d'Angleterre, ils poussaient la violence jusqu'à vouloir faire

disparaître la croix de Saint-Louis de la poitrine de nos vieux

officiers de marine. À Rouen ils avaient sifflé le général russe

Sacken, qui cependant, comme gouverneur de Paris, s'était conduit avec

une extrême modération. Partout où il y avait des marchands

d'estampes, ils pénétraient dans leurs boutiques, lacéraient les

caricatures dirigées contre Napoléon, et souvent ne respectaient pas

même les portraits du Roi et des princes. Parfois aussi ils faisaient

entendre des chants séditieux, et à Paris notamment il était presque

impossible de les contenir. Les troupes autrichiennes ayant mis des

branches de feuillage à leurs chapeaux, ils y avaient vu un signe

triomphal offensant pour eux, et ils les avaient arrachées à ceux qui

les portaient. Il avait fallu que le prince de Schwarzenberg publiât

une note pour expliquer que ce n'était point là une manifestation

offensante, mais un simple usage des troupes autrichiennes en

campagne, qui allait du reste leur être interdit.

La plupart de ces hommes revenaient en France après avoir cruellement

souffert. Il y en avait parmi eux qui n'avaient pas touché leur solde

depuis six, douze, et dix-huit mois. Ils s'en prenaient non pas à

l'Empire, mais à la Restauration, parce que les liquidations ne

s'achevaient pas au ministère de la guerre aussi vite qu'ils

l'auraient voulu, et qu'ils en auraient eu besoin.

[En marge: Inutilité des flatteries prodiguées aux chefs de l'armée.]

Le système de flatter les chefs de l'armée était un faible moyen de la

calmer et de la conquérir elle-même. En voyant les maréchaux Berthier,

Oudinot, Ney, Macdonald, Moncey, Augereau, Serurier, Mortier, assis à

la cour entre le Roi et les princes, et comblés des témoignages les

plus flatteurs, nos soldats ne se tenaient pas pour honorés dans la

personne de leurs généraux. Ils considéraient au contraire ces

honneurs comme le prix d'une criminelle défection. Marmont, coupable

sans doute, mais beaucoup moins qu'ils ne le supposaient, était pour

eux le type de cette trahison imaginaire, à laquelle ils attribuaient

nos revers, et tous les jours ils faisaient courir le bruit qu'il

avait été tué en duel, bruit faux, sans cesse détruit, sans cesse

renaissant, qui n'était que l'expression de leurs désirs. En caressant

les chefs de l'armée sans les aimer, on n'avait donc rien fait que de

perdre un peu de sa dignité, que d'en ôter un peu à ces chefs

eux-mêmes, sans conquérir l'imagination égarée des officiers et des

soldats.

[En marge: Grand nombre d'officiers accourus à Paris, malgré les

ordres du ministre de la guerre.]

[En marge: Leurs railleries et leur conduite presque séditieuse.]

[En marge: Misère des nombreux fonctionnaires revenus des pays

ci-devant français.]

Il s'était accumulé à Paris une multitude d'officiers qui s'y étaient

rendus pour savoir ce qu'ils deviendraient, et pour avoir le plaisir

de se plaindre en commun du changement de leur sort. Les ordres

réitérés du ministre de la guerre leur prescrivant de retourner à

leurs régiments, et les menaçant même de la perte de leurs droits si

les inspecteurs aux revues ne les y trouvaient pas, étaient demeurés

sans exécution. Ces officiers profitaient du désordre général pour

rester à Paris et s'y amasser dans les spectacles et les lieux

publics, où ils prodiguaient aux Bourbons l'outrage et la raillerie. À

côté d'eux on voyait de nombreux employés revenus des provinces

lointaines, des douaniers, des agents des contributions, des

commissaires de police, lesquels loin de se moquer et de rire,

pleuraient de leur misère. À chaque instant il y avait des rixes dans

lesquelles nos militaires n'avaient pas le dessous, et le gouvernement

ne pouvant employer les troupes étrangères pour rétablir l'ordre, se

servait de la garde nationale, qui, avec son uniforme pacifique et

respecté, faisait renaître le calme par sa présence et ses conseils.

On obéissait, parce qu'on voyait dans cette garde la nation assemblée

pour protéger le repos public, partageant souvent les sentiments des

jeunes gens dont elle réprimait les saillies, mais appréciant mieux

qu'eux la nécessité de se résigner aux circonstances, et de demander à

l'avenir, non au passé, le bonheur de la France.

[En marge: Difficultés de la tâche imposée aux Bourbons, et obligation

pour eux de résister aux sentiments les plus naturels.]

On devine à ce simple tableau de l'état des esprits, les embarras de

tout genre qui allaient assaillir le nouveau gouvernement, les

difficultés de la tâche qu'il avait à remplir, les fautes graves qu'il

était exposé à commettre. Il fallait d'abord s'emparer de l'armée, lui

faire subir les réductions inévitables qu'exigeaient le passage de

l'état de guerre à l'état de paix, et le passage plus difficile encore

d'un immense établissement militaire à un établissement militaire

fort restreint, et en lui faisant subir ces réductions douloureuses,

s'y prendre de manière qu'elle ne pût attribuer ses privations ni à

mauvaise volonté, ni à partialité pour l'émigration. Il fallait ne pas

blesser les révolutionnaires, dont la présence rappelait tant de

calamités, car on courait le danger en les blessant de les rejeter

vers les partisans de l'Empire, auxquels ils n'étaient pas encore

réunis. Il fallait rassurer les acquéreurs de biens nationaux,

composant une partie notable des propriétaires du sol, et n'en pas

faire des bonapartistes. Il fallait contenir le clergé resté fidèle

aux Bourbons, l'empêcher de maltraiter le clergé assermenté qui était

le plus nombreux, ne pas alarmer ce dernier pour le Concordat, sa

seule garantie. Il fallait enfin de toutes ces classes inquiètes,

prêtes à devenir mécontentes, ne pas faire des ennemis implacables,

regrettant l'Empire qu'elles n'aimaient pas, et surtout tandis que la

bourgeoisie, sage, impartiale, ne formant que des voeux modérés, était

le principal et presque l'unique appui sur lequel on pût compter, ne

pas la rejeter vers les mécontents, en blessant son bon sens, sa

justice, son amour de l'égalité. Mais soyons équitables, quelle tâche

cruelle pour les Bourbons et les émigrés rentrés avec eux! Il fallait

donc qu'ils préférassent les soldats de Napoléon aux soldats de Condé,

les acheteurs à vil prix du bien de leurs amis, quelquefois leurs

bourreaux, à ces amis eux-mêmes, en laissant ceux-ci dans la misère!

Il fallait qu'ils préférassent les prêtres qui s'étaient soumis à la

Révolution, à ceux qui n'avaient jamais voulu pactiser avec elle; il

fallait qu'ils sussent si bien feindre à l'égard des classes nouvelles

formées en leur absence, qu'ils parussent faire d'elles autant de cas,

parce qu'elles étaient riches et spirituelles, que de la noblesse avec

laquelle ils avaient vécu à la cour dans leur jeunesse, en exil dans

leur âge mûr! Pour tout dire en un mot, il fallait qu'ils

s'arrachassent la mémoire, le coeur, pour paraître à la France les

hommes qu'ils n'étaient pas! On doit donc en relevant sévèrement leurs

fautes, se dire qu'il était bien difficile pour eux de ne pas les

commettre. Révolution, contre-révolution, choses, hélas! bien

redoutables, bien loin du vrai, du juste, du possible! L'une dépasse

le but, l'autre veut revenir en deçà, aucune ne s'arrête au point

juste. Mais pour l'excuse de l'une et de l'autre il faut dire que si

la première a le mérite d'être dans le sens du temps, la seconde a

celui d'obéir aux plus nobles sentiments de l'âme humaine, le respect

du passé, la fidélité aux souvenirs!

[En marge: Nécessité urgente de s'occuper de l'armée.]

[En marge: On songe d'abord à lui fournir sa solde arriérée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 48 段