moins vraie de nos maux, et de rechercher uniquement les moyens qui
nous restaient de les réparer. Mais, suivant l'usage, on aimait mieux
se les reprocher les uns aux autres, et y trouver des sujets d'amères
récriminations. Les hommes de la Révolution et de l'Empire
reprochaient aux Bourbons de revenir à la suite de l'étranger, et de
ne rentrer en France que pour consommer son humiliation. Les
royalistes, au lieu de répondre que s'ils étaient venus à la suite de
l'étranger, ils ne l'avaient point amené, et que c'était Napoléon qui
par son ambition lui avait ouvert les portes de la France, les
royalistes, au lieu de se défendre par cette simple et incontestable
vérité, s'attachaient à tourner en ridicule des douleurs patriotiques
qu'ils auraient dû respecter, tout en ne les partageant pas. Ils se
moquaient des frontières naturelles, de ce but fantastique,
disaient-ils, qui coûterait tant de sang aux nations si elles le
poursuivaient sérieusement: comme si les nations ne se proposaient pas
toutes un certain but territorial, plus ou moins légitime, plus ou
moins rapproché, auquel elles tendent avec plus ou moins de prudence,
d'habileté, de ménagement pour autrui, mais qui est le mobile constant
de leurs efforts! Comme si l'Angleterre n'avait pas toujours travaillé
à confondre en un seul les trois royaumes britanniques, sans parler
des Indes, et de toutes ses autres ambitions! Comme si la Russie
n'avait pas toujours aspiré à se procurer la Finlande, la Bessarabie,
la Crimée; l'Autriche à s'assurer le cours du Danube et les bords de
l'Adriatique; la Prusse à s'étendre au centre de l'Allemagne,
l'Espagne enfin à réunir sous son sceptre la plus grande partie
possible de la Péninsule! Les royalistes disaient encore que si nous
avions perdu certains territoires, nous aurions au moins une véritable
paix avec nos rivaux, ce qui est l'avantage incontestable de tous les
procès perdus; que nous serions débarrassés de ces Français aux
allures gauches, à l'accent étranger, venant nous disputer les
emplois, comme s'il fallait s'applaudir de perdre des Français tels
que le financier Corvetto, le jurisconsulte Lasagni, le mathématicien
Lagrange, le marin Verhuel, le guerrier Masséna! Ils disaient que si
on avait perdu des terres à blé on allait acquérir des terres à sucre,
à café, à coton, qui n'étaient pas moins nécessaires. Ils se riaient
du commerce de l'Empire, condamné à cheminer péniblement sur des
charrettes à travers la vaste étendue du continent, et ils lui
comparaient avec orgueil ce commerce maritime, qui avait des ailes, et
qui allait nous être rendu. Ils avaient ainsi le tort de railler de
nobles douleurs, et de leur opposer leurs joies de parti, comme on
avait tort de leur reprocher des désastres qui étaient l'oeuvre de
Napoléon et non point la leur. On aurait dû se dire que si Napoléon
nous avait amoindris en voulant nous faire trop grands, il nous
restait une gloire immense, notre unité puissante, les progrès de tout
genre que nous devions à la Révolution et à l'Empire, enfin le vivace
génie de la France, et qu'avec quelques années de paix et d'un
gouvernement sagement libéral, nous aurions bientôt repris la
supériorité morale et physique qui n'a jamais cessé de nous
appartenir, et qui n'a jamais dépendu de la possession d'une province.
C'était la véritable et même l'unique consolation à rechercher. Mais
ce que, dans leurs maux, les hommes goûtent autant, quelquefois plus
que le soulagement ou la guérison, c'est la plainte. La plainte les
console, et d'autant plus qu'elle est plus amère. Il faut donc la leur
laisser, en se réservant seulement de ne pas ajouter foi à ce qu'ils
disent, surtout quand on a l'honneur de tenir dans ses mains les
balances de l'histoire.
FIN DU LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.
LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.
GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.
Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et
de mai. -- Renaissance des partis. -- Les royalistes extrêmes se
rangent autour de M. le comte d'Artois. -- Ce prince, malade et
chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. -- Rentrée en France
du duc d'Orléans. -- Les amis de la liberté espèrent en lui,
tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques.
-- Grande réserve de ce prince. -- Les bonapartistes; leur
abattement et leur dispersion. -- Les révolutionnaires d'abord
satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les
bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. -- Retour
à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de
Staël, et formation du parti constitutionnel. -- Sages
dispositions de la bourgeoisie de Paris. -- Les opinions de la
capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. --
État de la Vendée et de la Bretagne. -- Les anciens insurgés se
remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et
inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux.
-- Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les
Vendéens. -- État de la ville de Nantes. -- Situation du Midi. --
Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille,
Lyon. -- La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les
provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à
leurs yeux l'énergique défenseur du sol. -- Rentrée des troupes
qui viennent des garnisons lointaines et des prisons
d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. -- Exaspération
et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a
livré la France à l'ennemi. -- Embarras des Bourbons, obligés de
faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager
toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont
hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis
contre leurs amis. -- Premières résolutions relatives aux
finances, à l'armée, à la marine, etc. -- Le ministre des
finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de
payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits
réunis. -- Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la
guerre et de la marine à se renfermer. -- Projet d'organisation
pour l'armée; conservation de la garde impériale, et
rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. --
Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout
d'en soutenir la dépense. -- Maintien de la Légion d'honneur,
avec un changement dans l'effigie. -- Grands commandements
militaires assignés aux principaux maréchaux. -- Mauvais accueil
fait par l'armée à la nouvelle organisation. -- Réunion à Paris
d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de
fonctionnaires sans emploi. -- Tandis que les militaires sont
froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le
rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes
attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. --
Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges
Cadoudal. -- Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens
nationaux. -- Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte,
les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. -- Mission
à Rome pour cet objet. -- Tandis qu'on demande au Pape la
révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la
restitution d'Avignon. -- Ordonnance de police qui rend
obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. --
Effet produit par cette ordonnance. -- En quelques mois le
gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait
indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres
assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie.
-- La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et
libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. --
M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les
fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse
quotidienne sous le régime de la censure. -- La Chambre des
députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi
sur ces deux objets. -- Le Roi se rend au voeu de la Chambre; il
fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui institue
la censure. -- Animation des esprits. -- Goût naissant pour les
discussions politiques. -- Après de longs débats il est reconnu
que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la presse
n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. -- Le Roi accepte
les amendements présentés, et sanctionne la loi telle qu'elle est
sortie de la Chambre des députés. -- On renvoie à une commission
spéciale la question des fêtes et dimanches. -- Plusieurs écrits
contre les ventes nationales ayant été dénoncés aux Chambres, la
Chambre des députés condamne ces écrits, et confirme de nouveau
et solennellement l'inviolabilité des propriétés dites
nationales. -- Projets de loi relatifs aux finances. -- M. Louis
présente le bilan financier de l'Empire. -- Inexactitude de ce
bilan, mais excellence des principes du ministre. -- Il propose
l'acquittement intégral des dettes de l'État, le maintien des
impôts indirects, et la liquidation de l'arriéré au moyen
d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 pour cent. --
L'opposition royaliste se prononce contre les projets du
ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut qu'on paye
les créanciers de l'État avec des rentes au pair. -- Elle trouve
quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, ne comprenant
pas les projets du ministre, s'élève contre l'agiotage. -- M.
Louis, par son énergie et une éloquence inculte, triomphe de
toutes les résistances, et fait adopter ses projets, qui
deviennent l'origine du crédit en France. -- Sages mesures
commerciales destinées à opérer la transition de l'état de guerre
à l'état de paix. -- Quoique les libéraux accusent les Chambres
de timidité, elles acquièrent par un mélange de modération et de
fermeté le respect du gouvernement et la confiance du public. --
Leurs délibérations produisent un certain apaisement. -- Fête à
l'hôtel de ville en l'honneur de Louis XVIII. -- Les gardes du
corps disputent à la garde nationale l'honneur d'entourer le Roi.
-- Effet de cette fête. -- Défaut de direction dans
l'administration de l'intérieur, par la faute de M. de
Montesquiou. -- Ce ministre spirituel, ayant l'art de plaire aux
Chambres, malheureusement incapable de travail, ne sait ni
modifier ni diriger le personnel administratif. -- Les provinces
livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions locales. --
Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits aux
Bourbons. -- Danger de ces voyages, qui exaltent les passions au
lieu de les calmer. -- Voyage de M. le duc d'Angoulême en basse
Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. -- Accueil qu'il
reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. -- Ce prince se
transporte au centre de la Vendée. -- Sentiments et conduite des
Vendéens du Bocage. -- Bordeaux. -- Changement opéré dans
l'esprit de ses habitants. -- Retour du prince par Angers. -- Son
voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. -- Départ de
M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. -- Il
promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont souffert
de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à Dijon
l'intolérance de la petite église. -- Son séjour et ses
imprudences à Lyon. -- Son arrivée à Marseille. -- Enthousiasme
des Marseillais. -- Leur désir ardent d'obtenir la franchise de
leur port. -- Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse
dans un véritable état d'ivresse. -- Son voyage à Nîmes, Avignon,
Grenoble, Besançon. -- Conduite inconvenante à l'égard de
l'archevêque Lecoz. -- Retour du comte d'Artois à Paris. -- Son
voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. -- Voyage de
M. le duc de Berry dans les provinces frontières. -- Ce prince
irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à
des emportements fâcheux. -- Après un moment d'apaisement en
août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les
voyages des princes, et par les mesures imprudentes du
gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion
d'honneur et des écoles militaires. -- L'intervention des
Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures.
-- Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. --
Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement
de l'affaire du général Exelmans. -- Disgrâce du maréchal Davout.
-- Grand effet produit par la proposition de restituer aux
émigrés leurs biens non vendus. -- Le principe même de la mesure
est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les
esprits. -- Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi
avec divers amendements. -- Au milieu de ces agitations, le parti
dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font
peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. --
La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la
simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte
d'Artois s'attache à les grossir. -- Fatigue et perplexité de
Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. -- Rôle de M.
Fouché en ces circonstances. -- Le Roi devant assister à une
représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot
contre la famille royale, et on prend des précautions
extraordinaires. -- Affectation de zèle de la part du maréchal
Marmont, commandant les gardes du corps. -- Déchaînement contre
le ministre de la guerre et le directeur de la police. -- Le Roi
cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre
de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur
général de la police, par M. d'André. -- Il dédommage M. Beugnot
par le ministère de la marine. -- Grande confiance de la cour et
des royalistes extrêmes dans ce palliatif. -- État des choses en
décembre 1814.
[Date en marge: Juin 1814.]
[En marge: État des esprits depuis la chute de Napoléon.]
Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis le retour des Bourbons, et
la France présentait déjà le plus étrange contraste avec ce qu'elle
avait été ou paru être durant quinze années. Sous l'Empire en effet,
au sortir d'une révolution sanglante, pendant laquelle les hommes
s'étaient précipité les uns sur les autres avec une véritable
frénésie, on les avait vus saisis tout à coup par la main puissante de
Napoléon, rentrer dans une complète immobilité physique et morale, et
bientôt désespérant de pouvoir rien entreprendre les uns contre les
autres, tomber dans une sorte d'oubli d'eux-mêmes, de leurs passions,
de leurs opinions, s'en distraire toutefois sans les abandonner, et
renonçant au soin des affaires publiques, jeter tout au plus de temps
en temps un regard curieux sur le roman héroïque qui se déroulait sous
leurs yeux. La chute subite de Napoléon les délivrant de sa main de
fer, leur avait fait éprouver à tous des sentiments divers comme
leur situation, aux royalistes une joie inouïe, aux révolutionnaires
une demi-joie mêlée d'inquiétude, aux bonapartistes enfin
l'étourdissement d'un choc soudain et violent. Ces sentiments
eux-mêmes s'étaient bientôt modifiés. Les royalistes, la première
satisfaction passée, trouvaient la réalité bien au-dessous de
l'espérance, étaient en proie à mille jalousies, et se disputaient à
qui aurait la meilleure part de la victoire. Profitant de la
renaissance de la liberté qui au lendemain de la Restauration
n'existait que pour eux, et s'en servant pour exhaler leur haine
contre la Révolution et l'Empire, ils avaient déjà fait regretter aux
révolutionnaires leur joie d'un instant, et fait cesser chez les
bonapartistes cet étourdissement de leur chute qui les empêchait de se
défendre. De cette apparente union de l'Empire, on avait donc passé
soudainement à une agitation singulière, et, comme si on avait été
reporté à vingt ans en arrière, nobles et bourgeois, dévots et
philosophes, prêtres assermentés et prêtres non assermentés, soldats
de Condé et soldats de la République, se retrouvaient en présence, se
mesurant des yeux, tout prêts à en venir aux mains, si le
gouvernement, au lieu de les contenir et de les modérer par l'exemple
d'une haute raison, les excitait, ou seulement les laissait faire.
[En marge: Renaissance des partis.]
[En marge: Retraite du comte d'Artois à Saint-Cloud.]
[En marge: Création, sous son patronage, d'un parti de royalistes
extrêmes.]
D'abord le spectacle de ces divisions se voyait dans la cour
elle-même. M. le comte d'Artois, profondément affecté du blâme déversé
sur sa courte administration, désolé d'entendre attribuer à la
convention du 23 avril la fâcheuse paix qu'on avait conclue, et à ses
promesses imprudentes la difficulté de la perception des impôts
(reproches encouragés par le Roi lui-même), s'était réfugié à
Saint-Cloud, où il était plus chagrin que malade, et laissait ses
amis former un groupe de mécontents, autour duquel se ralliaient tous
ceux qui trouvaient qu'on faisait trop de concessions à la révolution.
On disait publiquement parmi ceux-ci que le Roi était une espèce de
jacobin, revenu aux mauvaises idées qu'il avait eues dans sa jeunesse.
La haute noblesse, qui, quoique largement pourvue des charges de cour,
aurait voulu avoir encore celles de l'État qu'elle était réduite à
partager avec les hommes de l'Empire, était loin de se montrer
satisfaite. Elle se rencontrait dans un même mécontentement avec la
noblesse de robe peu habituée cependant à sympathiser avec elle, mais
offensée de ce qu'on ne lui avait pas donné à rédiger la nouvelle
Constitution, qu'elle aurait voulu faire suivant ses idées et à son
profit. Aussi les membres survivants des anciens parlements
avaient-ils adressé à Louis XVIII une protestation secrète contre la
Charte. La noblesse de province, du moins celle qui n'était pas riche,
était venue en foule à Paris, pour demander la restitution de ses
biens, et solliciter en attendant des places de tout genre et de toute
valeur. Mais accueillie brutalement par le ministre des finances qui
entendait laisser les emplois à ceux qui avaient l'expérience, fort
dédaigneusement par le ministre de l'intérieur qui la trouvait
ennuyeuse, elle se réfugiait auprès du comte d'Artois, disant qu'on
livrait le gouvernement aux révolutionnaires, et que si on se
conduisait de la sorte quelque temps encore, la royauté et la France
seraient de nouveau perdues.
[En marge: Formation d'un parti contraire, sous le nom et sans la
participation du duc d'Orléans.]
[En marge: Caractère et attitude de ce prince.]
Tandis que se formait aux Tuileries mêmes un parti de royalistes
_plus royalistes que le roi_, comme on disait alors, il se formait au
Palais-Royal un parti tout contraire, mais sans aucune participation
du personnage qui devait en être le chef, et ce parti était celui de
M. le duc d'Orléans. Ce prince, ancien et vaillant soldat de la
République, instruit, spirituel, avisé, ayant recueilli dans une vie
agitée une expérience précoce, connaissant bien les émigrés, s'en
moquant volontiers dans l'intérieur de sa famille, était si heureux de
revoir son pays, d'y recouvrer une situation princière, une grande
fortune, qu'il ne pensait pas à autre chose, et ne songeait qu'à se
garantir de la haine des royalistes, restée aussi violente contre lui
qu'elle l'avait été contre son père. Pendant qu'il s'occupait
uniquement de ses enfants, de leur éducation, de leur patrimoine
dispersé, se gardant bien de chercher des adhérents, les royalistes
lui en préparaient par milliers en le poursuivant de leur haine,
et en le rendant à la fois intéressant et rassurant pour les
révolutionnaires de toute nuance. Ainsi à droite du Roi se trouvait
déjà M. le comte d'Artois, entouré de mécontents royalistes, et à
gauche M. le duc d'Orléans, entouré de mécontents libéraux qu'il ne
recherchait pas, ne faisant rien que ses affaires de famille, tandis
que les royalistes sans le vouloir faisaient ses affaires politiques.
[En marge: Conduite des hommes de l'Empire.]
[En marge: MM. de Cambacérès, de Caulaincourt, de Bassano, etc.]
[En marge: La reine Hortense et l'impératrice Joséphine.]
[En marge: Mort de Joséphine.]
Dans une tout autre région, les hauts dignitaires de l'Empire, ceux
qui n'avaient pas pu se rallier aux Bourbons, ou qui ne l'avaient pas
voulu, un peu remis de leur chute, commençaient à se réunir, avec
beaucoup de prudence toutefois, et sans aucune démonstration hostile.
C'étaient M. de Caulaincourt, que l'empereur de Russie n'avait pu
faire admettre à la pairie, et qui se tenait à l'écart, fort affecté
des revers de la France et des calomnies dont il était l'objet à
l'occasion de l'enlèvement du duc d'Enghien; le prince Cambacérès,
plus silencieux que jamais, et se bornant à recevoir à sa table
quelques anciens amis, aussi discrets et aussi sensuels que lui; les
ducs de Bassano, de Cadore, de Gaëte, de Rovigo, les comtes Mollien et
Lavallette, s'entretenant entre eux de la catastrophe à laquelle ils
avaient assisté, regardant avec une satisfaction permise aux vaincus
les embarras de leurs successeurs, et fréquentant avec beaucoup de
ménagement la reine Hortense restée à Paris pour y défendre, sous la
protection de l'empereur Alexandre, les intérêts de ses enfants. Cette
princesse avait perdu depuis peu sa mère, l'impératrice Joséphine,
morte d'un refroidissement auquel elle s'était exposée en recevant
l'empereur Alexandre à la Malmaison, universellement regrettée de ceux
qui l'avaient connue à cause de sa grâce et de sa bonté, regrettée du
public lui-même qui voyait dans sa mort une ruine de plus au milieu de
tant de ruines. En effet, des deux épouses qu'avait eues le prisonnier
de l'île d'Elbe, l'une venait de mourir d'épuisement et de chagrin,
l'autre s'en allait sans couronne, et avec un enfant sans patrimoine
dans les États de son père, à peine reconnue princesse quoique
archiduchesse d'Autriche par sa naissance, et déjà prête à oublier
l'époux avec lequel elle avait partagé le sceptre du monde!
[En marge: Les maréchaux Soult, Masséna, Davout, éloignés de la cour
par divers motifs.]
À Paris étaient venus aussi, le maréchal Soult, privé de son
commandement, fort irrité de la préférence accordée au maréchal
Suchet, et s'en plaignant avec un défaut de prudence qui ne lui était
pas habituel; le maréchal Masséna, oubliant presque les injustices de
Napoléon en présence des malheurs de la France, offensé d'être traité
comme un étranger qu'il fallait naturaliser pour qu'il devînt
Français, vivant du reste dans le silence et l'isolement, et n'allant
guère chercher aux Tuileries la part de flatterie assurée à tous les
maréchaux; enfin le maréchal Davout, fier de sa résistance à Hambourg,
s'inquiétant peu de ce qu'en disaient les royalistes et les généraux
ennemis, et préparant dans sa terre de Savigny, où il s'était retiré,
un mémoire dans lequel il s'appliquait à exposer avec une audacieuse
franchise tout ce qu'il avait fait pour l'accomplissement de ses
devoirs militaires.
[En marge: Les révolutionnaires, leurs sentiments, et leur manière
d'être.]
[En marge: Les votants.]
[En marge: MM. Sieyès, Fouché, Barras, etc.]
À côté de ces hommes, mais sans se mêler avec eux, on voyait les
révolutionnaires de toute nuance, qui, nullement hostiles à l'armée,
vivaient pourtant séparés d'elle, et surtout de ses chefs. Satisfaits
un instant, ainsi que nous l'avons dit, de la chute de l'Empire, ils
commençaient à s'en inquiéter. Les révolutionnaires les plus
compromis, comme Tallien, Merlin, et autres, se réunissaient chez
Barras, resté assez riche, et déploraient en commun la ruine de la
liberté, qu'ils attribuaient à Napoléon. À eux se joignaient quelques
rares militaires, tels que le maréchal Lefebvre par exemple, qui, bien
que distingué et récompensé par l'Empire, avait conservé néanmoins ses
vieux sentiments au fond du coeur, et sous l'habit doré de maréchal
cachait une espèce de républicain. Ces personnages avaient dans les
faubourgs un certain nombre de gens du peuple sympathisant avec eux,
les vieux par souvenir, les jeunes par tradition, moins audacieux
qu'ils n'avaient été jadis, mais prêts à le redevenir sous l'influence
des événements et des discussions politiques. Au-dessus et à part, se
trouvaient les révolutionnaires plus marquants, bien traités d'abord
par Napoléon, puis séparés de lui par leurs convictions ou leur faute,
la plupart sénateurs exclus de la pairie pour avoir voté la mort de
Louis XVI, et par ce motif nommés les votants. Les deux plus
importants étaient MM. Sieyès et Fouché, le premier toujours morose,
solitaire, approuvant la Charte, mais doutant de son exécution; le
second, au contraire, toujours actif, infatigable, fréquentant tous
les partis, s'efforçant d'être dans la confidence de tous, et quoique
mal récompensé des services qu'il avait rendus au comte d'Artois,
recherchant en particulier ses amis, s'appliquant à leur persuader que
lui seul, au milieu des écueils de la situation, était capable de
guider et de sauver les Bourbons.
[En marge: Le parti constitutionnel, MM. de Lafayette, Benjamin
Constant, madame de Staël.]