Le mieux assurément eût été de ne pas remonter à la cause plus ou

moins vraie de nos maux, et de rechercher uniquement les moyens qui

nous restaient de les réparer. Mais, suivant l'usage, on aimait mieux

se les reprocher les uns aux autres, et y trouver des sujets d'amères

récriminations. Les hommes de la Révolution et de l'Empire

reprochaient aux Bourbons de revenir à la suite de l'étranger, et de

ne rentrer en France que pour consommer son humiliation. Les

royalistes, au lieu de répondre que s'ils étaient venus à la suite de

l'étranger, ils ne l'avaient point amené, et que c'était Napoléon qui

par son ambition lui avait ouvert les portes de la France, les

royalistes, au lieu de se défendre par cette simple et incontestable

vérité, s'attachaient à tourner en ridicule des douleurs patriotiques

qu'ils auraient dû respecter, tout en ne les partageant pas. Ils se

moquaient des frontières naturelles, de ce but fantastique,

disaient-ils, qui coûterait tant de sang aux nations si elles le

poursuivaient sérieusement: comme si les nations ne se proposaient pas

toutes un certain but territorial, plus ou moins légitime, plus ou

moins rapproché, auquel elles tendent avec plus ou moins de prudence,

d'habileté, de ménagement pour autrui, mais qui est le mobile constant

de leurs efforts! Comme si l'Angleterre n'avait pas toujours travaillé

à confondre en un seul les trois royaumes britanniques, sans parler

des Indes, et de toutes ses autres ambitions! Comme si la Russie

n'avait pas toujours aspiré à se procurer la Finlande, la Bessarabie,

la Crimée; l'Autriche à s'assurer le cours du Danube et les bords de

l'Adriatique; la Prusse à s'étendre au centre de l'Allemagne,

l'Espagne enfin à réunir sous son sceptre la plus grande partie

possible de la Péninsule! Les royalistes disaient encore que si nous

avions perdu certains territoires, nous aurions au moins une véritable

paix avec nos rivaux, ce qui est l'avantage incontestable de tous les

procès perdus; que nous serions débarrassés de ces Français aux

allures gauches, à l'accent étranger, venant nous disputer les

emplois, comme s'il fallait s'applaudir de perdre des Français tels

que le financier Corvetto, le jurisconsulte Lasagni, le mathématicien

Lagrange, le marin Verhuel, le guerrier Masséna! Ils disaient que si

on avait perdu des terres à blé on allait acquérir des terres à sucre,

à café, à coton, qui n'étaient pas moins nécessaires. Ils se riaient

du commerce de l'Empire, condamné à cheminer péniblement sur des

charrettes à travers la vaste étendue du continent, et ils lui

comparaient avec orgueil ce commerce maritime, qui avait des ailes, et

qui allait nous être rendu. Ils avaient ainsi le tort de railler de

nobles douleurs, et de leur opposer leurs joies de parti, comme on

avait tort de leur reprocher des désastres qui étaient l'oeuvre de

Napoléon et non point la leur. On aurait dû se dire que si Napoléon

nous avait amoindris en voulant nous faire trop grands, il nous

restait une gloire immense, notre unité puissante, les progrès de tout

genre que nous devions à la Révolution et à l'Empire, enfin le vivace

génie de la France, et qu'avec quelques années de paix et d'un

gouvernement sagement libéral, nous aurions bientôt repris la

supériorité morale et physique qui n'a jamais cessé de nous

appartenir, et qui n'a jamais dépendu de la possession d'une province.

C'était la véritable et même l'unique consolation à rechercher. Mais

ce que, dans leurs maux, les hommes goûtent autant, quelquefois plus

que le soulagement ou la guérison, c'est la plainte. La plainte les

console, et d'autant plus qu'elle est plus amère. Il faut donc la leur

laisser, en se réservant seulement de ne pas ajouter foi à ce qu'ils

disent, surtout quand on a l'honneur de tenir dans ses mains les

balances de l'histoire.

FIN DU LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.

LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.

GOUVERNEMENT DE LOUIS XVIII.

Changements opérés dans les esprits pendant les mois d'avril et

de mai. -- Renaissance des partis. -- Les royalistes extrêmes se

rangent autour de M. le comte d'Artois. -- Ce prince, malade et

chagrin, fait un long séjour à Saint-Cloud. -- Rentrée en France

du duc d'Orléans. -- Les amis de la liberté espèrent en lui,

tandis que les royalistes en font déjà l'objet de leurs attaques.

-- Grande réserve de ce prince. -- Les bonapartistes; leur

abattement et leur dispersion. -- Les révolutionnaires d'abord

satisfaits de la chute de Napoléon, sont rejetés vers les

bonapartistes par la violence du parti de l'émigration. -- Retour

à Paris de M. de Lafayette, de M. Benjamin Constant, de madame de

Staël, et formation du parti constitutionnel. -- Sages

dispositions de la bourgeoisie de Paris. -- Les opinions de la

capitale réfléchies dans les provinces avec diverses nuances. --

État de la Vendée et de la Bretagne. -- Les anciens insurgés se

remettent en armes, refusent d'acquitter certains impôts, et

inquiètent par leurs menaces les acquéreurs de biens nationaux.

-- Irritation des villes de l'Ouest contre les chouans et les

Vendéens. -- État de la ville de Nantes. -- Situation du Midi. --

Esprit qui règne à Bordeaux, Toulouse, Nîmes, Avignon, Marseille,

Lyon. -- La présence et les ravages de l'ennemi exaspèrent les

provinces de l'Est, et les rattachent à Napoléon, qui est resté à

leurs yeux l'énergique défenseur du sol. -- Rentrée des troupes

qui viennent des garnisons lointaines et des prisons

d'Angleterre, de Russie, d'Allemagne, d'Espagne. -- Exaspération

et arrogance de ces troupes, persuadées qu'une noire trahison a

livré la France à l'ennemi. -- Embarras des Bourbons, obligés de

faire subir à l'armée de douloureuses réductions, de ménager

toutes les classes, particulièrement celles qui leur sont

hostiles, et pour ainsi dire de gouverner avec leurs ennemis

contre leurs amis. -- Premières résolutions relatives aux

finances, à l'armée, à la marine, etc. -- Le ministre des

finances Louis fait prévaloir définitivement la résolution de

payer toutes les dettes de l'État, et de maintenir les droits

réunis. -- Limites dans lesquelles il oblige les ministres de la

guerre et de la marine à se renfermer. -- Projet d'organisation

pour l'armée; conservation de la garde impériale, et

rétablissement de l'ancienne maison militaire du Roi. --

Difficulté de concilier ces diverses institutions, et surtout

d'en soutenir la dépense. -- Maintien de la Légion d'honneur,

avec un changement dans l'effigie. -- Grands commandements

militaires assignés aux principaux maréchaux. -- Mauvais accueil

fait par l'armée à la nouvelle organisation. -- Réunion à Paris

d'un nombre immense d'officiers à la demi-solde et de

fonctionnaires sans emploi. -- Tandis que les militaires sont

froissés par les réductions qu'ils subissent, et par le

rétablissement de la maison du Roi, on indispose les hommes

attachés à la Révolution par des manifestations imprudentes. --

Services funèbres pour Louis XVI, Moreau, Pichegru, Georges

Cadoudal. -- Attaques du clergé contre les acquéreurs de biens

nationaux. -- Le Concordat n'ayant pas été garanti par la Charte,

les Bourbons sont décidés à en demander la révocation. -- Mission

à Rome pour cet objet. -- Tandis qu'on demande au Pape la

révocation du Concordat, le Pape demande à Louis XVIII la

restitution d'Avignon. -- Ordonnance de police qui rend

obligatoire la célébration des dimanches et jours de fête. --

Effet produit par cette ordonnance. -- En quelques mois le

gouvernement, pour avoir cédé aux passions de ses amis, avait

indisposé les militaires, les révolutionnaires, les prêtres

assermentés, les acquéreurs de biens nationaux, la bourgeoisie.

-- La réunion des Chambres, animées d'un esprit monarchique et

libéral, apporte un heureux tempérament à cet état de choses. --

M. Durbach dénonce à la Chambre des députés l'ordonnance sur les

fêtes et dimanches, et la législation qui place la presse

quotidienne sous le régime de la censure. -- La Chambre des

députés, en condamnant le langage de M. Durbach, demande une loi

sur ces deux objets. -- Le Roi se rend au voeu de la Chambre; il

fait présenter une loi sur la presse, mais une loi qui institue

la censure. -- Animation des esprits. -- Goût naissant pour les

discussions politiques. -- Après de longs débats il est reconnu

que la censure n'est pas dans la Charte, et la loi de la presse

n'est admise qu'à titre de mesure temporaire. -- Le Roi accepte

les amendements présentés, et sanctionne la loi telle qu'elle est

sortie de la Chambre des députés. -- On renvoie à une commission

spéciale la question des fêtes et dimanches. -- Plusieurs écrits

contre les ventes nationales ayant été dénoncés aux Chambres, la

Chambre des députés condamne ces écrits, et confirme de nouveau

et solennellement l'inviolabilité des propriétés dites

nationales. -- Projets de loi relatifs aux finances. -- M. Louis

présente le bilan financier de l'Empire. -- Inexactitude de ce

bilan, mais excellence des principes du ministre. -- Il propose

l'acquittement intégral des dettes de l'État, le maintien des

impôts indirects, et la liquidation de l'arriéré au moyen

d'effets temporaires, portant un intérêt de 8 pour cent. --

L'opposition royaliste se prononce contre les projets du

ministre, et, sans oser parler de banqueroute, veut qu'on paye

les créanciers de l'État avec des rentes au pair. -- Elle trouve

quelque appui auprès de l'opposition libérale, qui, ne comprenant

pas les projets du ministre, s'élève contre l'agiotage. -- M.

Louis, par son énergie et une éloquence inculte, triomphe de

toutes les résistances, et fait adopter ses projets, qui

deviennent l'origine du crédit en France. -- Sages mesures

commerciales destinées à opérer la transition de l'état de guerre

à l'état de paix. -- Quoique les libéraux accusent les Chambres

de timidité, elles acquièrent par un mélange de modération et de

fermeté le respect du gouvernement et la confiance du public. --

Leurs délibérations produisent un certain apaisement. -- Fête à

l'hôtel de ville en l'honneur de Louis XVIII. -- Les gardes du

corps disputent à la garde nationale l'honneur d'entourer le Roi.

-- Effet de cette fête. -- Défaut de direction dans

l'administration de l'intérieur, par la faute de M. de

Montesquiou. -- Ce ministre spirituel, ayant l'art de plaire aux

Chambres, malheureusement incapable de travail, ne sait ni

modifier ni diriger le personnel administratif. -- Les provinces

livrées à elles-mêmes flottent au gré des passions locales. --

Voyages des princes imaginés pour rallier les esprits aux

Bourbons. -- Danger de ces voyages, qui exaltent les passions au

lieu de les calmer. -- Voyage de M. le duc d'Angoulême en basse

Normandie, en Bretagne, en Vendée et en Guyenne. -- Accueil qu'il

reçoit en Bretagne, et particulièrement à Nantes. -- Ce prince se

transporte au centre de la Vendée. -- Sentiments et conduite des

Vendéens du Bocage. -- Bordeaux. -- Changement opéré dans

l'esprit de ses habitants. -- Retour du prince par Angers. -- Son

voyage, mêlé de bien et de mal, se termine en août. -- Départ de

M. le comte d'Artois pour la Champagne et la Bourgogne. -- Il

promet de nombreux soulagements à tous les pays qui ont souffert

de la guerre, prodigue les décorations, et encourage à Dijon

l'intolérance de la petite église. -- Son séjour et ses

imprudences à Lyon. -- Son arrivée à Marseille. -- Enthousiasme

des Marseillais. -- Leur désir ardent d'obtenir la franchise de

leur port. -- Le comte d'Artois la leur promet, et les laisse

dans un véritable état d'ivresse. -- Son voyage à Nîmes, Avignon,

Grenoble, Besançon. -- Conduite inconvenante à l'égard de

l'archevêque Lecoz. -- Retour du comte d'Artois à Paris. -- Son

voyage n'a produit que du mal sans mélange de bien. -- Voyage de

M. le duc de Berry dans les provinces frontières. -- Ce prince

irrité de l'opposition qu'il rencontre dans l'armée se livre à

des emportements fâcheux. -- Après un moment d'apaisement en

août, les passions sont réveillées en octobre et novembre par les

voyages des princes, et par les mesures imprudentes du

gouvernement à l'égard des invalides, des orphelines de la Légion

d'honneur et des écoles militaires. -- L'intervention des

Chambres amène la modification ou la révocation de ces mesures.

-- Affluence et opposition croissante des militaires à Paris. --

Incident fâcheux à l'égard du général Vandamme, et commencement

de l'affaire du général Exelmans. -- Disgrâce du maréchal Davout.

-- Grand effet produit par la proposition de restituer aux

émigrés leurs biens non vendus. -- Le principe même de la mesure

est admis, mais le langage du ministre Ferrand révolte tous les

esprits. -- Les Chambres censurent le ministre, et votent la loi

avec divers amendements. -- Au milieu de ces agitations, le parti

dit des chouans et celui des officiers à la demi-solde se font

peur réciproquement, et s'imputent des complots imaginaires. --

La police officielle s'efforce de réduire ces complots à la

simple vérité, tandis que la police officieuse de M. le comte

d'Artois s'attache à les grossir. -- Fatigue et perplexité de

Louis XVIII, obsédé par les rapports de son frère. -- Rôle de M.

Fouché en ces circonstances. -- Le Roi devant assister à une

représentation à l'Odéon, on se figure qu'il existe un complot

contre la famille royale, et on prend des précautions

extraordinaires. -- Affectation de zèle de la part du maréchal

Marmont, commandant les gardes du corps. -- Déchaînement contre

le ministre de la guerre et le directeur de la police. -- Le Roi

cède aux cris de la cour, et remplace le général Dupont, ministre

de la guerre, par le maréchal Soult, et M. Beugnot, directeur

général de la police, par M. d'André. -- Il dédommage M. Beugnot

par le ministère de la marine. -- Grande confiance de la cour et

des royalistes extrêmes dans ce palliatif. -- État des choses en

décembre 1814.

[Date en marge: Juin 1814.]

[En marge: État des esprits depuis la chute de Napoléon.]

Deux mois à peine s'étaient écoulés depuis le retour des Bourbons, et

la France présentait déjà le plus étrange contraste avec ce qu'elle

avait été ou paru être durant quinze années. Sous l'Empire en effet,

au sortir d'une révolution sanglante, pendant laquelle les hommes

s'étaient précipité les uns sur les autres avec une véritable

frénésie, on les avait vus saisis tout à coup par la main puissante de

Napoléon, rentrer dans une complète immobilité physique et morale, et

bientôt désespérant de pouvoir rien entreprendre les uns contre les

autres, tomber dans une sorte d'oubli d'eux-mêmes, de leurs passions,

de leurs opinions, s'en distraire toutefois sans les abandonner, et

renonçant au soin des affaires publiques, jeter tout au plus de temps

en temps un regard curieux sur le roman héroïque qui se déroulait sous

leurs yeux. La chute subite de Napoléon les délivrant de sa main de

fer, leur avait fait éprouver à tous des sentiments divers comme

leur situation, aux royalistes une joie inouïe, aux révolutionnaires

une demi-joie mêlée d'inquiétude, aux bonapartistes enfin

l'étourdissement d'un choc soudain et violent. Ces sentiments

eux-mêmes s'étaient bientôt modifiés. Les royalistes, la première

satisfaction passée, trouvaient la réalité bien au-dessous de

l'espérance, étaient en proie à mille jalousies, et se disputaient à

qui aurait la meilleure part de la victoire. Profitant de la

renaissance de la liberté qui au lendemain de la Restauration

n'existait que pour eux, et s'en servant pour exhaler leur haine

contre la Révolution et l'Empire, ils avaient déjà fait regretter aux

révolutionnaires leur joie d'un instant, et fait cesser chez les

bonapartistes cet étourdissement de leur chute qui les empêchait de se

défendre. De cette apparente union de l'Empire, on avait donc passé

soudainement à une agitation singulière, et, comme si on avait été

reporté à vingt ans en arrière, nobles et bourgeois, dévots et

philosophes, prêtres assermentés et prêtres non assermentés, soldats

de Condé et soldats de la République, se retrouvaient en présence, se

mesurant des yeux, tout prêts à en venir aux mains, si le

gouvernement, au lieu de les contenir et de les modérer par l'exemple

d'une haute raison, les excitait, ou seulement les laissait faire.

[En marge: Renaissance des partis.]

[En marge: Retraite du comte d'Artois à Saint-Cloud.]

[En marge: Création, sous son patronage, d'un parti de royalistes

extrêmes.]

D'abord le spectacle de ces divisions se voyait dans la cour

elle-même. M. le comte d'Artois, profondément affecté du blâme déversé

sur sa courte administration, désolé d'entendre attribuer à la

convention du 23 avril la fâcheuse paix qu'on avait conclue, et à ses

promesses imprudentes la difficulté de la perception des impôts

(reproches encouragés par le Roi lui-même), s'était réfugié à

Saint-Cloud, où il était plus chagrin que malade, et laissait ses

amis former un groupe de mécontents, autour duquel se ralliaient tous

ceux qui trouvaient qu'on faisait trop de concessions à la révolution.

On disait publiquement parmi ceux-ci que le Roi était une espèce de

jacobin, revenu aux mauvaises idées qu'il avait eues dans sa jeunesse.

La haute noblesse, qui, quoique largement pourvue des charges de cour,

aurait voulu avoir encore celles de l'État qu'elle était réduite à

partager avec les hommes de l'Empire, était loin de se montrer

satisfaite. Elle se rencontrait dans un même mécontentement avec la

noblesse de robe peu habituée cependant à sympathiser avec elle, mais

offensée de ce qu'on ne lui avait pas donné à rédiger la nouvelle

Constitution, qu'elle aurait voulu faire suivant ses idées et à son

profit. Aussi les membres survivants des anciens parlements

avaient-ils adressé à Louis XVIII une protestation secrète contre la

Charte. La noblesse de province, du moins celle qui n'était pas riche,

était venue en foule à Paris, pour demander la restitution de ses

biens, et solliciter en attendant des places de tout genre et de toute

valeur. Mais accueillie brutalement par le ministre des finances qui

entendait laisser les emplois à ceux qui avaient l'expérience, fort

dédaigneusement par le ministre de l'intérieur qui la trouvait

ennuyeuse, elle se réfugiait auprès du comte d'Artois, disant qu'on

livrait le gouvernement aux révolutionnaires, et que si on se

conduisait de la sorte quelque temps encore, la royauté et la France

seraient de nouveau perdues.

[En marge: Formation d'un parti contraire, sous le nom et sans la

participation du duc d'Orléans.]

[En marge: Caractère et attitude de ce prince.]

Tandis que se formait aux Tuileries mêmes un parti de royalistes

_plus royalistes que le roi_, comme on disait alors, il se formait au

Palais-Royal un parti tout contraire, mais sans aucune participation

du personnage qui devait en être le chef, et ce parti était celui de

M. le duc d'Orléans. Ce prince, ancien et vaillant soldat de la

République, instruit, spirituel, avisé, ayant recueilli dans une vie

agitée une expérience précoce, connaissant bien les émigrés, s'en

moquant volontiers dans l'intérieur de sa famille, était si heureux de

revoir son pays, d'y recouvrer une situation princière, une grande

fortune, qu'il ne pensait pas à autre chose, et ne songeait qu'à se

garantir de la haine des royalistes, restée aussi violente contre lui

qu'elle l'avait été contre son père. Pendant qu'il s'occupait

uniquement de ses enfants, de leur éducation, de leur patrimoine

dispersé, se gardant bien de chercher des adhérents, les royalistes

lui en préparaient par milliers en le poursuivant de leur haine,

et en le rendant à la fois intéressant et rassurant pour les

révolutionnaires de toute nuance. Ainsi à droite du Roi se trouvait

déjà M. le comte d'Artois, entouré de mécontents royalistes, et à

gauche M. le duc d'Orléans, entouré de mécontents libéraux qu'il ne

recherchait pas, ne faisant rien que ses affaires de famille, tandis

que les royalistes sans le vouloir faisaient ses affaires politiques.

[En marge: Conduite des hommes de l'Empire.]

[En marge: MM. de Cambacérès, de Caulaincourt, de Bassano, etc.]

[En marge: La reine Hortense et l'impératrice Joséphine.]

[En marge: Mort de Joséphine.]

Dans une tout autre région, les hauts dignitaires de l'Empire, ceux

qui n'avaient pas pu se rallier aux Bourbons, ou qui ne l'avaient pas

voulu, un peu remis de leur chute, commençaient à se réunir, avec

beaucoup de prudence toutefois, et sans aucune démonstration hostile.

C'étaient M. de Caulaincourt, que l'empereur de Russie n'avait pu

faire admettre à la pairie, et qui se tenait à l'écart, fort affecté

des revers de la France et des calomnies dont il était l'objet à

l'occasion de l'enlèvement du duc d'Enghien; le prince Cambacérès,

plus silencieux que jamais, et se bornant à recevoir à sa table

quelques anciens amis, aussi discrets et aussi sensuels que lui; les

ducs de Bassano, de Cadore, de Gaëte, de Rovigo, les comtes Mollien et

Lavallette, s'entretenant entre eux de la catastrophe à laquelle ils

avaient assisté, regardant avec une satisfaction permise aux vaincus

les embarras de leurs successeurs, et fréquentant avec beaucoup de

ménagement la reine Hortense restée à Paris pour y défendre, sous la

protection de l'empereur Alexandre, les intérêts de ses enfants. Cette

princesse avait perdu depuis peu sa mère, l'impératrice Joséphine,

morte d'un refroidissement auquel elle s'était exposée en recevant

l'empereur Alexandre à la Malmaison, universellement regrettée de ceux

qui l'avaient connue à cause de sa grâce et de sa bonté, regrettée du

public lui-même qui voyait dans sa mort une ruine de plus au milieu de

tant de ruines. En effet, des deux épouses qu'avait eues le prisonnier

de l'île d'Elbe, l'une venait de mourir d'épuisement et de chagrin,

l'autre s'en allait sans couronne, et avec un enfant sans patrimoine

dans les États de son père, à peine reconnue princesse quoique

archiduchesse d'Autriche par sa naissance, et déjà prête à oublier

l'époux avec lequel elle avait partagé le sceptre du monde!

[En marge: Les maréchaux Soult, Masséna, Davout, éloignés de la cour

par divers motifs.]

À Paris étaient venus aussi, le maréchal Soult, privé de son

commandement, fort irrité de la préférence accordée au maréchal

Suchet, et s'en plaignant avec un défaut de prudence qui ne lui était

pas habituel; le maréchal Masséna, oubliant presque les injustices de

Napoléon en présence des malheurs de la France, offensé d'être traité

comme un étranger qu'il fallait naturaliser pour qu'il devînt

Français, vivant du reste dans le silence et l'isolement, et n'allant

guère chercher aux Tuileries la part de flatterie assurée à tous les

maréchaux; enfin le maréchal Davout, fier de sa résistance à Hambourg,

s'inquiétant peu de ce qu'en disaient les royalistes et les généraux

ennemis, et préparant dans sa terre de Savigny, où il s'était retiré,

un mémoire dans lequel il s'appliquait à exposer avec une audacieuse

franchise tout ce qu'il avait fait pour l'accomplissement de ses

devoirs militaires.

[En marge: Les révolutionnaires, leurs sentiments, et leur manière

d'être.]

[En marge: Les votants.]

[En marge: MM. Sieyès, Fouché, Barras, etc.]

À côté de ces hommes, mais sans se mêler avec eux, on voyait les

révolutionnaires de toute nuance, qui, nullement hostiles à l'armée,

vivaient pourtant séparés d'elle, et surtout de ses chefs. Satisfaits

un instant, ainsi que nous l'avons dit, de la chute de l'Empire, ils

commençaient à s'en inquiéter. Les révolutionnaires les plus

compromis, comme Tallien, Merlin, et autres, se réunissaient chez

Barras, resté assez riche, et déploraient en commun la ruine de la

liberté, qu'ils attribuaient à Napoléon. À eux se joignaient quelques

rares militaires, tels que le maréchal Lefebvre par exemple, qui, bien

que distingué et récompensé par l'Empire, avait conservé néanmoins ses

vieux sentiments au fond du coeur, et sous l'habit doré de maréchal

cachait une espèce de républicain. Ces personnages avaient dans les

faubourgs un certain nombre de gens du peuple sympathisant avec eux,

les vieux par souvenir, les jeunes par tradition, moins audacieux

qu'ils n'avaient été jadis, mais prêts à le redevenir sous l'influence

des événements et des discussions politiques. Au-dessus et à part, se

trouvaient les révolutionnaires plus marquants, bien traités d'abord

par Napoléon, puis séparés de lui par leurs convictions ou leur faute,

la plupart sénateurs exclus de la pairie pour avoir voté la mort de

Louis XVI, et par ce motif nommés les votants. Les deux plus

importants étaient MM. Sieyès et Fouché, le premier toujours morose,

solitaire, approuvant la Charte, mais doutant de son exécution; le

second, au contraire, toujours actif, infatigable, fréquentant tous

les partis, s'efforçant d'être dans la confidence de tous, et quoique

mal récompensé des services qu'il avait rendus au comte d'Artois,

recherchant en particulier ses amis, s'appliquant à leur persuader que

lui seul, au milieu des écueils de la situation, était capable de

guider et de sauver les Bourbons.

[En marge: Le parti constitutionnel, MM. de Lafayette, Benjamin

Constant, madame de Staël.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 14 / 48 段