On parla d'abord de la Martinique, de la Guadeloupe (celle-ci allait

être retirée à la Suède pour nous être rendue); on parla également de

Bourbon dans la mer des Indes, on en parla avec aisance et comme de

possessions dont la restitution n'était pas douteuse. Pourtant on ne

disait rien de l'île de France, cette Malte de l'océan Indien. Qu'en

voulait-on faire? On nous le laissait ignorer. Enfin on s'expliqua. La

puissance qui avait pris le cap de Bonne-Espérance à son alliée la

Hollande, qui, par un vrai manque de foi, avait pris Malte à l'Europe,

déclara qu'outre le Cap et Malte, il lui fallait l'île de France,

parce que c'était la route des Indes. On voulait bien nous laisser

l'île Bourbon, qui était tout ouverte, mais l'île de France, la grande

forteresse de ces mers, on entendait la garder absolument. Qu'opposer

à une telle prétention, quand nous n'avions pas un seul allié, quand

le seul que nous aurions pu nous ménager, l'empereur de Russie, nous

l'avions blessé, mécontenté dans les grandes et les petites choses?

Renoncer à traiter actuellement, renvoyer avec indignation ces

nombreux dénis de justice à l'Europe assemblée à Vienne, à l'Europe

mieux éclairée par l'examen approfondi de toutes les questions, et

surtout par le débordement effronté de toutes les ambitions, eût été

la seule ressource. Malheureusement on n'y songeait même pas.

[En marge: Résistance de Louis XVIII.]

On fit part de ces nouvelles exigences au Conseil royal, et la

consternation y fut générale. On sentit alors ce que c'était que de

dépendre de l'étranger, et de sa générosité. Les Anglais avaient

exprimé aussi l'intention de nous enlever quelques-unes de nos

Antilles, comme Sainte-Lucie et Tabago, ce qui était peu de chose en

comparaison de l'île de France. Louis XVIII ne pouvant pas prévoir

alors ce que le développement du commerce apporterait de valeur à

l'île Bourbon, dit avec une apparence de raison: Mais que veut-on que

nous fassions de Bourbon sans l'île de France? C'est comme si on nous

donnait une place sans la citadelle qui la commande. Qu'on prenne

Bourbon avec l'île de France, si on le veut, et qu'on nous laisse tout

ce qui nous appartient dans les Antilles.--Ces réflexions avaient un

certain degré de justesse, mais à qui les adresser, à qui surtout les

faire entendre? Il n'y avait qu'à se soumettre, ou à se livrer aux

inspirations du désespoir.

[En marge: Obstination de lord Castlereagh.]

[En marge: Obligation de céder l'île de France.]

Nous eûmes recours aux communications particulières avec le personnage

qui disposait de tout dans les affaires maritimes, et de presque tout

dans les affaires continentales, avec lord Castlereagh. M. de

Talleyrand le trouva calme, et même doux, mais absolu, inébranlable

comme un roc. Il n'en obtint rien. M. de Vitrolles, moins réservé, eut

un entretien orageux avec ce ministre, et ne provoqua de sa part qu'un

aveu presque cynique de l'ambition britannique.--Toute position sur la

route de l'Inde doit nous appartenir, dit lord Castlereagh, et nous

appartiendra.--M. de Vitrolles rappela les belles déclarations qu'on

avait faites en traversant le Rhin, et plus récemment encore en

franchissant les murs de Paris, déclarations qui promettaient de

respecter la France et sa grandeur, de lui ôter uniquement ce qu'elle

avait pris aux autres, et ce qui, dans ses mains, menaçait la sûreté

générale. Lord Castlereagh eut l'air de penser que les puissances

remplissaient leurs promesses en ne traitant pas la France comme on

avait traité jadis la Pologne.

Il fallait se soumettre encore, car il n'y avait pas moyen de

résister à ces ambitions déchaînées, et toutes liguées contre nous. Il

n'y aurait eu qu'une réflexion à faire à l'aspect de tels actes,

réflexion dont nos oppresseurs ne tenaient aucun compte, c'est qu'on

rendait, en agissant ainsi, Napoléon beaucoup moins coupable aux yeux

du monde, et les Bourbons moins populaires aux yeux de la France.

[En marge: Grave question des contributions de guerre.]

[En marge: La Prusse demande une contribution énorme.]

Il ne restait à résoudre qu'une question, question grave aussi, mais

surtout humiliante si elle était résolue contre nous, celle des

contributions de guerre. Une seule des puissances belligérantes avait

à cet égard des prétentions, c'était la Prusse, ce qui nous laissait

quelques chances de nous soustraire à son avidité. Toutes les

puissances de l'Europe avaient reçu depuis vingt ans la visite de nos

armées, et subi les inconvénients attachés à la présence de l'ennemi,

mais la Prusse, il faut l'avouer, plus que les autres. Elle entendait

être dédommagée non seulement des contributions que Napoléon lui avait

imposées, mais des effets de notre présence sur son territoire pendant

la campagne de 1812. Elle demandait donc, outre la restitution des

titres représentatifs des contributions de guerre non acquittées, et

s'élevant à 140 millions déposés dans le domaine extraordinaire, une

indemnité de 132 millions, ce qui n'excluait pas ce qu'elle réclamait

pour sa part dans la vente de nos arsenaux et de nos magasins. Certes

la Prusse avait beaucoup souffert pendant nos longues guerres, mais si

on se rappelle qu'en 1792 elle avait pris l'initiative de l'agression,

uniquement pour se mêler de nos affaires intérieures, qu'en 1806 elle

s'était livrée à des passions folles contre la France, et que tout

récemment pendant l'invasion la conduite de ses soldats avait été

odieuse, on conviendra que les torts entre elle et la France étaient

fort partagés. Aussi devions-nous être moins disposés à céder à ses

exigences qu'à celles d'aucune autre puissance. Son roi, honnête mais

avare, tenait aux demandes d'argent qu'il avait faites, comme

l'Autriche aux provinces italiennes, comme l'Angleterre aux provinces

maritimes. On nous présenta donc son compte avec invitation de

l'examiner, et sinon avec sommation de l'acquitter, du moins avec un

langage qui en approchait.

[En marge: Refus péremptoire de M. de Talleyrand.]

[En marge: Louis XVIII et ses neveux déclarent qu'ils préfèrent la

guerre.]

M. de Talleyrand repoussa péremptoirement ces demandes, et déclara

qu'on ne voulait ni ne pouvait y souscrire. Il en référa immédiatement

au Conseil royal. Pour le coup personne n'y tint, et on ressentit

enfin le mouvement de désespoir auquel plus d'une fois on avait été

près de se livrer. Le Roi manifesta une indignation que tout le monde

partagea, et dit qu'il aimait mieux dépenser trois cents millions à

faire la guerre à la Prusse, que d'en dépenser cent à la satisfaire.

Il ajouta qu'il savait combien la France attachait de prix à la paix,

que ce désir de la paix était entré pour beaucoup dans l'accueil fait

à sa famille; mais qu'elle ne voudrait certainement pas endurer

l'excès d'humiliation qu'on prétendait lui infliger; qu'elle ne lui

saurait donc pas mauvais gré de résister aux étrangers qui abusaient

ainsi de la faculté avec laquelle on les avait reçus, et que pour lui,

loin de se croire ingrat envers les cabinets européens, c'est eux

qu'il croyait ingrats envers lui, car ils avaient eu autant besoin

des Bourbons pour pénétrer en France, que les Bourbons avaient eu

besoin d'eux pour y revenir. En conséquence il déclara qu'il

refuserait tout net la nouvelle charge qu'on voulait imposer à ses

sujets.

Le Conseil tout entier applaudit à cette résolution, en déplorant de

nouveau la malheureuse convention du 23 avril. Le duc de Berry s'écria

qu'on allait avoir avec les garnisons et les prisonniers rentrés 300

mille hommes, qu'il fallait se mettre à leur tête, se jeter sur les

coalisés qui n'étaient que 200 mille, et que sa famille serait à

jamais rétablie dans le coeur des Français, après cet acte de

patriotique désespoir. M. de Talleyrand ne dit pas non, et se contenta

d'ajouter que ces 300 mille hommes, avec lesquels on voulait se ruer

sur les coalisés, on les devait à la convention du 23 avril si

amèrement attaquée.

[En marge: M. de Talleyrand trouve appui auprès de l'Angleterre, de

l'Autriche, de la Russie, et la contribution de guerre est écartée.]

M. de Talleyrand, tout en repoussant nettement les exigences de la

Prusse, sentait néanmoins que le moyen des 300 mille Français jetés

sur les 200 mille étrangers, était bien grave, le général qui savait

si bien se servir des Français étant à l'île d'Elbe, et il songea à

faire parler la raison. Il vit lord Castlereagh, l'empereur de Russie,

M. de Metternich. Il leur dit que le Roi et les Princes étaient

résolus à faire échouer le traité de paix sur cette question, quoi

qu'il pût en arriver; que c'était d'ailleurs pour une misérable

affaire d'argent compromettre non-seulement le grand oeuvre de la

restauration de la paix, mais celui de la restauration de l'ordre en

Europe, car il n'y avait pas un souverain qui ne fût fortement

intéressé à la sûreté de Louis XVIII sur son trône; qu'humilier ainsi

les Bourbons, les dépopulariser, c'était aller contre le but qu'on se

proposait d'atteindre, et que sacrifier de si hauts intérêts à

l'avarice de la Prusse n'était ni sensé, ni digne, ni honorable. Lord

Castlereagh, toujours raisonnable quand il ne s'agissait plus du

royaume des Pays-Bas, du cap de Bonne-Espérance, ou de l'île de

France, M. de Metternich, toujours prêt à juger sans illusion

flatteuse la conduite de la Prusse, donnèrent raison à M. de

Talleyrand. L'empereur Alexandre, dont la délicatesse rougissait de

l'avarice de son ami Frédéric-Guillaume, fut du même sentiment, et

tous ensemble ils forcèrent le roi de Prusse à céder. L'esprit

d'économie était chez ce roi une vertu qui finissait par dégénérer en

vice, et il était capable de manquer de sagesse, pour satisfaire un

penchant qui chez lui avait la sagesse seule pour origine.

[En marge: Liquidation modérée relativement à la vente des magasins de

l'État.]

La contribution particulière à la Prusse fut donc écartée. Restait la

contribution commune, fondée sur le droit de conquête appliqué aux

arsenaux, aux magasins et à certaines propriétés de l'État. D'après la

convention du 23 avril les armées étrangères devaient, le jour même de

la signature de cette convention, se dessaisir de l'administration des

provinces occupées, ne plus lever de contributions, ne plus détenir

enfin aucune de nos propriétés publiques. Mais elles prétendaient que

pour effets militaires, pour magasins conquis, pour contributions

arriérées, pour coupes de bois qu'elles avaient ordonnées dans les

forêts de l'État, il leur était dû une somme qu'elles ne rougissaient

pas d'évaluer à 182 millions. La Prusse avait dans cette somme la

part la plus considérable, et l'Angleterre aucune, car cette dernière

puissance, si elle avait été âpre en fait de territoire, était d'une

facilité remarquable en fait d'argent. Par exemple, les troupes du duc

de Wellington se comportaient dans le Midi avec une discipline

parfaite, et un respect absolu des propriétés particulières et

publiques. On voyait bien qu'avec les Anglais on avait affaire à une

grande nation, ambitieuse mais point avare.

Sur cette autre contribution de guerre mal dissimulée, le Conseil du

Roi se montra également absolu. Lord Castlereagh et M. de Nelsserode

donnèrent appui à M. de Talleyrand; deux commissaires français, le

général Dulauloy et le baron Marchand, chargés de cette liquidation,

défendirent énergiquement les intérêts français, et on finit par

s'arrêter à une somme de 25 millions, qui d'après les principes du

droit de la guerre étaient à peu près dus.

[En marge: Partage des flottes construites dans les ports étrangers.]

On avait ajourné à la négociation de la paix définitive le partage du

matériel naval contenu dans les ports cédés par la France. Il est

certain que tout ce matériel consistant en 26 vaisseaux de ligne à

flot et 20 sur chantiers, en un nombre considérable de moindres

bâtiments, et en grands approvisionnements, répartis dans les ports de

Hambourg, Brême, Amsterdam, Rotterdam, Anvers, Flessingue, Ostende,

Gênes, Livourne, Corfou, Venise, que tout ce matériel avait été créé

avec l'argent de la France, que les lieux de construction n'avaient

fourni que les bras et les matériaux qu'on leur avait payés

très-exactement, ce qui avait été pour eux un avantage et non pas une

charge, puisqu'on avait occupé la population, et ouvert un débouché

aux produits du pays. Il n'y avait en dehors de cette catégorie que la

flotte hollandaise, construite avant la réunion à l'Empire, et qui

devait revenir de droit à la monarchie des Pays-Bas. Il fut donc

stipulé que cette flotte serait rendue purement et simplement, mais

que pour les 46 vaisseaux et autres bâtiments de rang inférieur

répandus dans les ports précités, deux tiers appartiendraient à la

France, et un tiers aux diverses localités maritimes qui les

contenaient. Cette décision n'était pas complétement juste, mais la

perte était peu regrettable, la France ayant déjà dans ses propres

ports beaucoup plus de matériel naval qu'elle ne pouvait en employer.

[En marge: Conservation des musées formés avec les chefs-d'oeuvre

conquis par nos armées.]

Une dernière question restait à régler, celle de nos musées. Il n'en

fut point parlé, et avec intention. Les souverains s'étaient habitués

à les visiter journellement, à les admirer tels que Napoléon les avait

formés, c'est-à-dire avec les richesses de L'Europe civilisée, et ils

se faisaient presque un devoir de respecter des collections où ils

avaient été reçus avec beaucoup d'empressement, et où ils avaient

témoigné une vive admiration. De plus il s'agissait particulièrement

en ceci de l'Italie méridionale et de l'Espagne qui n'inspiraient

qu'un médiocre intérêt aux puissances représentées à Paris, et de

l'orgueil français qu'on tenait fort à ménager. On nous laissa donc

les chefs-d'oeuvre conquis par nos armées, on nous les laissa par

prétérition, pour ainsi dire, en s'abstenant d'en parler. Mais dans

les entretiens particuliers on ne manqua pas d'insister sur la

concession importante qu'on nous faisait, et elle était effectivement

d'un intérêt moral considérable.

[En marge: Le traité de paix signé le 30 mai.]

Ce travail fut terminé le 30 mai, qualifié traité de Paris, et

renfermé dans des instruments, identiques mais séparés, signés avec

l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse, lesquelles

s'engagèrent pour toute l'Europe. On joignit à ces signataires la

Suède, à cause de la Guadeloupe qu'elle avait un moment possédée, le

Portugal, à cause des portions de la Guyane qu'on nous restituait. La

paix avec l'Espagne dut se traiter à part, cette puissance n'ayant

aucun représentant à Paris, ce qui s'expliquait par la situation de

Ferdinand VII qui n'avait pas encore fait son entrée à Madrid. Du

reste la paix avec l'Espagne était, grâce aux Pyrénées, la plus facile

de toutes à conclure.

[En marge: Caractères essentiels de ce traité.]

Bien qu'on dût regretter l'excellente frontière que nous aurions pu

avoir du côté des Pays-Bas en dédommagement de celle du Rhin, et qu'on

aurait probablement obtenue, soit en ne se pressant pas de souscrire

l'armistice du 23 avril, soit en renvoyant à Vienne la conclusion de

la paix définitive, ce traité, dit de Paris, n'était pas aussi

malheureux qu'on l'avait craint d'abord. Nous étions exempts de

contribution de guerre, nous conservions les immenses richesses en

objets d'art acquises au prix de notre sang, nous gagnions sur l'état

de 1790 Philippeville et Marienbourg vers les Pays-Bas, le reliement

de Landau à notre territoire vers le Rhin, enfin une moitié de la

Savoie vers les Alpes. L'île de France était la seule perte grave, et

dans les ports cette perte ne pouvait manquer d'être profondément

sentie. Le traité de Paris ne devenait douloureux qu'en le comparant

à ceux de Campo-Formio et de Lunéville, qui, sans être menaçants pour

la sûreté de l'Europe, semblaient nous avoir acquis à jamais nos

frontières géographiques, et en songeant que cette acquisition aurait

pu, sans les fautes de l'Empire, devenir définitive, la douleur des

Français devait être universelle et profonde. On verra tout à l'heure

quelle impression le traité du 30 mai produisit sur les esprits.

[En marge: Travail de la Constitution.]

On se proposait de publier les conditions de la paix en même temps que

la Constitution elle-même, à laquelle on n'avait cessé de travailler

pendant le cours des négociations. Les monarques alliés, pressés de

retourner dans leurs États, tenaient à voir toutes les affaires de la

France terminées à la fois, et insistaient pour que Louis XVIII

acquittât les promesses de Saint-Ouen, dont ils se considéraient comme

responsables à un certain degré, particulièrement envers les hommes

qui s'étaient livrés à eux dans l'espérance d'être garantis contre les

passions des émigrés. On travaillait donc à cette Constitution avec

beaucoup d'activité, et même avec un esprit libéral, ce qui de la part

de Louis XVIII était vraiment méritoire, surtout si on se reporte aux

opinions du parti royaliste à cette époque.

[En marge: Idées du parti royaliste à l'égard de la Constitution

future.]

[En marge: Mépris des constitutions écrites.]

[En marge: Chimère de l'ancienne Constitution française.]

L'esprit ne manquait pas à ce parti plus qu'aux autres, mais l'étude,

et les lumières naissant de l'étude, lui manquaient absolument. Il

fallait descendre dans les derniers rangs du parti révolutionnaire

pour trouver des préjugés aussi étroits, et aussi opiniâtres. Dans la

vieille noblesse militaire, on ne rencontrait qu'une haine aveugle de

tout ce qui s'était fait depuis trente années en France, et la

conviction qu'il fallait tout ramener par la force à l'ancien régime.

Dans la noblesse parlementaire, plus instruite mais pas beaucoup plus

éclairée, on ne comprenait qu'une constitution, celle des anciens

parlements, contredisant quelquefois les rois et ne les arrêtant

jamais. Chez les esprits distingués du parti royaliste, que le malheur

et l'inaction avaient portés à l'étude, l'amour du passé, l'aversion

du présent s'étaient systématisés, et il s'était formé des théories

singulières, sous l'influence de M. de Bonald, écrivain excellent mais

paradoxal, ayant le mérite assez rare de rendre en un style sain des

idées fausses. Ces théories, réaction inévitable et méritée contre les

exagérations de la révolution française, consistaient surtout dans un

mépris profond pour les constitutions écrites, qu'elles considéraient

comme l'une des vanités les plus impertinentes de l'esprit moderne. Il

est certain qu'à voir le sort des nombreuses constitutions qu'on a

mises par écrit depuis soixante-dix années, on ne peut s'empêcher

d'éprouver à leur égard le sentiment que manifestaient alors les

royalistes. Pourtant ce sentiment, poussé au delà d'une certaine

mesure, avait bien aussi sa vanité et son impertinence. Ainsi les

disciples de M. de Bonald prétendaient que les constitutions ne

s'écrivaient pas, que, filles du temps et non des hommes, elles se

formaient peu à peu, comme les grandes oeuvres de la nature, et se

composaient quelquefois de lois écrites, mais plus souvent d'usages,

de traditions, d'habitudes, et que tout cet ensemble constituant la

manière d'être d'une nation, était sa vraie constitution, la seule qui

ne passât point comme un rêve. Partant de ce point, ils soutenaient

que l'ancienne France avait sa constitution, laquelle avait duré des

siècles, tandis que les constitutions imaginées depuis 1789 s'étaient

succédé comme les flots d'une mer en furie. Leur embarras était

extrême quand on leur demandait de définir cette constitution,

consistant dans une royauté sans limites, contrariée quelquefois par

les parlements dont elle se délivrait par des lits de justice ou par

la Bastille, convoquant une fois par siècle les États généraux qu'elle

était obligée de congédier aussitôt après les avoir réunis, et pouvant

si peu se servir de ces institutions quand elle avait à surmonter des

difficultés politiques ou financières, que c'était pour avoir voulu en

user en 1789 qu'elle en était arrivée aux bouleversements qu'on

déplorait. Et effectivement cette constitution tant vantée, mise en

oeuvre en 1787 par la convocation des notables, en 1789 par celle des

États généraux, avait donné, quoi? la révolution française.

C'était donc une assez singulière prétention que celle d'invoquer une

constitution qui avait abouti à de tels résultats. Mais la confusion

de ses admirateurs eût été bien grande, si on leur avait proposé d'y

recourir de nouveau. Où étaient la noblesse, le clergé, les

parlements, le tiers état, la nation de 1789? Au lieu d'une noblesse

riche, jouissant de nombreux priviléges, et ayant l'armée dans ses

mains, une noblesse dispersée, à moitié ruinée, destinée à ne

redevenir riche que par les conséquences de la révolution française,

étrangère à l'armée, ne l'aimant pas, n'en étant point aimée (nous

parlons de 1814), n'ayant plus en un mot aucune influence; au lieu

d'un clergé propriétaire, noble, éloquent, habile, et tellement

distingué alors qu'il donnait les ministres les plus éminents, un

clergé exproprié, fonctionnaire, sorti de toutes les classes de la

société, et entièrement dépendant du pouvoir; au lieu d'une

magistrature opulente, héréditaire, jugeant comme la noblesse

combattait, par privilége, et jugeant bien, une magistrature sortie

presque tout entière de la bourgeoisie, de fortune médiocre, nommée

comme les autres fonctionnaires par le pouvoir exécutif, intègre mais

incapable d'opposer d'autre résistance que celle d'une rigoureuse

observation des lois civiles; et enfin au-dessous de tout cela, une

nation entièrement transformée, arrivée à une sorte d'unité absolue,

n'admettant plus ni distinctions de classes, ni priviléges, ayant le

même esprit, les mêmes moeurs, les mêmes ambitions, telle était la

France en 1814, et les systématiques du royalisme eussent été

cruellement embarrassés, si, les prenant au mot, on les avait chargés

de refaire l'ancienne constitution. Ils eussent été aussi embarrassés

qu'un architecte ayant toute liberté quant à ses plans, mais condamné

à faire usage de matériaux qu'on ne trouverait plus nulle part.

Aussi toutes ces théories n'étaient-elles au fond que des satires de

la révolution française, satires souvent justes, éloquentes même,

quand elles s'adressaient à ses excès, mais vaines comme la plainte ou

le regret de ce qui n'est plus, quand elles tendaient au

rétablissement d'un passé qu'aucune puissance au monde n'aurait pu

tirer du néant.

[En marge: Lorsqu'il fallait conclure, tout le monde en arrivait à peu

près au même résultat.]

Parmi ces adversaires des constitutions écrites, ceux qui étaient les

moins dépourvus d'esprit pratique, quand on les sommait de conclure,

et de mettre la main à l'oeuvre, en arrivaient comme tout le monde à

la royauté, éclairée, contenue, fortement influencée par les Chambres,

qu'on appelle la royauté anglaise, à cause de l'antériorité de

l'Angleterre dans l'emploi de cette forme de gouvernement. Seulement

ils auraient voulu qu'on ramassât dans les immenses décombres du vieil

édifice, un certain nombre d'anciens matériaux, plus ou moins

reconnaissables, pour les faire figurer dans l'édifice nouveau. Ainsi

ils auraient désiré que, reconstituant l'ancienne noblesse et l'ancien

clergé, on en composât la Chambre des pairs, et que prenant les

anciennes professions qui formaient jadis le tiers état, et les

laissant classées par métiers, on en composât la chambre basse. Là, et

point au delà, allaient les prétentions de ceux qu'on forçait à sortir

de leurs perpétuelles lamentations sur la ruine du passé. Or c'eût été

s'imposer la peine de retrouver et de reconstituer des éléments

détruits, présentant avec la société moderne un contraste ridicule,

rompant cette grande unité nationale qui fait la force de la France

moderne, et révoltant inutilement l'esprit actuel d'égalité pour un

résultat absolument nul, car les chambres ainsi composées n'auraient

pas eu une prétention de moins que les autres, et n'auraient pas moins

engagé avec la royauté une lutte d'influence, tout aussi fatale si,

dans cette lutte, la royauté s'était conduite comme elle l'a fait. Ce

qu'ils voulaient se serait réduit en réalité à un édifice moderne,

ayant extérieurement quelques ornements du moyen âge, sans influence

réelle sur la distribution et la destination du monument.

[En marge: Les Bourbons en 1814 plus libéraux que leur parti.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 48 段