On avait donné à M. de Talleyrand, en plein conseil royal, certaines

instructions. On lui avait recommandé très-particulièrement de

chercher à obtenir au nord de la France le million de sujets promis,

et de ne point l'accepter au sud-est, c'est-à-dire en Savoie. La

maison de Savoie, qui allait être restaurée en même temps que celle de

Bourbon, était pour Louis XVIII une maison parente et amie, dont il

lui aurait répugné de recueillir les dépouilles. Ajoutons que notre

ancienne frontière avait bien plus besoin de se fortifier au nord

qu'au midi. On avait en outre prescrit à M. de Talleyrand d'exiger la

restitution intégrale de nos colonies, et de ne consentir à aucune

contribution de guerre.

[En marge: D'après ces instructions, nos négociateurs proposent un

tracé nouveau et excellent pour la frontière française.]

L'idée de chercher au nord et non au midi l'augmentation promise,

quoique inspirée en partie par des idées de famille, était du reste

fort sage. On pouvait effectivement, sans dépasser la limite indiquée

d'un million d'âmes, améliorer singulièrement notre frontière, et sans

la rendre ni aussi riche en territoire, ni aussi forte à l'égard de

nos voisins, que celle du Rhin, la rendre presque aussi défensive. En

la portant un peu en avant, et en la faisant passer par les points

suivants (voir la carte nº 61), Nieuport, Ypres, Courtray, Tournay,

Ath, Mons, Namur, Dinant, Givet, Neufchâteau, Arlon, Luxembourg,

Sarrelouis, Kaisers-Lautern, Spire, on pouvait nous assurer une

frontière non-seulement plus étendue, mais plus solide, puisqu'à la

belle ceinture de places fortes que nous possédions déjà, elle aurait

joint la ceinture des places fortes belges. À la célèbre forteresse de

Luxembourg nous aurions ajouté l'importante position de

Kaisers-Lautern dans les Vosges, et la place de Landau sur le Rhin.

C'était un certain dédommagement de la ligne du Rhin, et une immense

amélioration par rapport à notre état territorial de 1790. Une telle

frontière aurait valu à elle seule qu'on livrât plus d'une bataille

pour l'obtenir.

Les deux négociateurs qui assistaient M. de Talleyrand pour les

détails, MM. de Laforest et d'Osmond, avaient dessiné avec beaucoup

d'intelligence ce nouveau tracé sur la carte. Ils le proposèrent dans

la première réunion des négociateurs, à laquelle M. de Talleyrand

n'assistait point, parce qu'il se réservait pour l'action personnelle

à exercer sur les monarques et les ministres alliés, et ils

l'appuyèrent au moyen d'un mémoire très-solidement raisonné. Dans ce

mémoire ils rappelaient qu'on avait publiquement et itérativement

promis de laisser la France grande et forte, qu'on avait formellement

parlé de lui accorder un accroissement d'un million de population, et

ils soutinrent que si on ne voulait pas détruire tout équilibre, il

fallait qu'en présence des agrandissements que s'étaient adjugés à

elles-mêmes toutes les puissances de l'Europe depuis le partage de la

Pologne, la France ne fût pas seule condamnée à rester ce qu'elle

était à la fin du dernier siècle.

[En marge: Étonnement affecté des négociateurs adverses quand on leur

soumet le tracé proposé.]

À peine les commissaires étrangers eurent-ils entendu cette lecture,

et jeté les yeux sur la carte, qu'ils se récrièrent vivement contre

nos prétentions, et en parurent surpris comme d'une chose tout à fait

inattendue, et qu'ils n'auraient jamais pu prévoir. On ne leur avait

parlé, disaient-ils, que des frontières de 1790. Ils ignoraient si, de

vive voix, il avait été question d'une augmentation quelconque; quant

à eux, ils en entendaient parler pour la première fois, et n'en

trouvaient aucune trace dans leurs instructions. Le commissaire

anglais seul, entrant un peu dans le fond des choses, fit remarquer

qu'on disloquerait ainsi la Belgique, ce qui serait contraire aux

engagements pris envers les Belges de ne pas morceler leur territoire,

et de ne pas les donner à divers maîtres. Nos négociateurs répondirent

que si les Belges, sous la domination de Napoléon, n'avaient pas grand

désir d'appartenir à la France, à cause de la conscription et des

droits réunis, il en serait autrement sous les Bourbons;

qu'aujourd'hui ils étaient totalement changés, et que ceux qui

seraient laissés à la France ne songeraient nullement à réclamer;

qu'il n'y aurait de réclamations que de la part de ceux qui seraient

livrés à la Hollande, assertion devenue rigoureusement vraie depuis

que les Belges avaient eu chez eux les troupes allemandes et

anglaises, et qu'ils avaient réfléchi à ce que serait leur sort sous

une puissance protestante. Nos adversaires ne répliquèrent rien, et ne

donnèrent pas même la seule raison qui eût quelque valeur, c'est que

la France aurait ainsi, outre la ceinture de ses places fortes, celle

des places belges, et que le futur royaume des Pays-Bas se trouverait

sans frontières. Ils ne se défendirent que par un immense étonnement,

et en disant que nos prétentions étaient si nouvelles, si peu prévues,

qu'il leur était impossible de les discuter, personne n'y étant

préparé. Évidemment il fallait se séparer pour en référer chacun à ses

supérieurs respectifs.

[En marge: L'augmentation promise est contestée.]

Les commissaires français firent part à M. de Talleyrand de

l'impression produite par leur première proposition, et celui-ci dut

alors s'aboucher avec les personnages essentiels, monarques ou

ministres, qui décidaient souverainement des affaires européennes. On

lui avait bien fait des promesses au moment de la convention du 23

avril, lorsqu'il s'agissait d'obtenir l'évacuation des positions

fortifiées les plus importantes, mais des promesses vagues, et si

elles étaient contestées, il ne lui restait guère de moyens de

réclamer contre un manque de foi, dont l'allégation seule

ressemblerait fort à un outrage. De plus, tirant toute sa force contre

l'émigration de la faveur des monarques étrangers, M. de Talleyrand

n'était pas complétement à l'aise pour leur parler avec la dernière

énergie, comme il aurait fallu le faire pour avoir chance d'être

écouté.

[En marge: M. de Talleyrand s'adresse à lord Castlereagh, à M. de

Nesselrode, à M. de Metternich.]

[En marge: Refus absolu de lord Castlereagh.]

[En marge: Froideur de M. de Nesselrode, provenant évidemment des

mécontentements de l'empereur Alexandre.]

M. de Talleyrand eut diverses entrevues avec lord Castlereagh, M. de

Nesselrode, M. de Metternich, les trois personnages qui pouvaient

seuls exercer quelque influence dans cette contestation. Lord

Castlereagh représentait la puissance à laquelle Louis XVIII avait

témoigné le plus de gratitude et de laquelle on aurait dû attendre un

peu de retour. Il n'en fut rien. M. de Talleyrand trouva le ministre

anglais simple, amical, mais entier comme le sont les Anglais

lorsqu'il s'agit de leurs intérêts. L'Angleterre voulait constituer

fortement la monarchie des Pays-Bas, et tout au plus croirait-elle

atteindre son but en lui adjoignant la Belgique entière, et assurément

elle n'aurait pas contribué à l'affaiblir en lui ôtant ses places

fortes. Elle avait toujours présent le souvenir du blocus continental,

et elle s'appliquait à nous fermer l'accès du littoral. Ajoutez que,

sans le dire, elle voulait dédommager aussi la Hollande des colonies

qu'elle s'apprêtait à lui prendre, et notamment du cap de

Bonne-Espérance. Lord Castlereagh se montra donc absolu avec des

formes polies, et se prononça de manière à ne pas laisser la moindre

espérance. Le recours à M. de Nesselrode, à M. de Metternich, n'en

laissait pas beaucoup plus, bien que l'un et l'autre n'eussent aucun

intérêt dans cette affaire, car ni la Russie ni l'Autriche

n'attachaient de l'importance à borner notre territoire du côté des

Pays-Bas. Mais M. de Talleyrand trouva M. de Nesselrode peu zélé, et

reflétant assez exactement les dispositions de son maître. La hauteur

de Louis XVIII, son peu d'empressement à satisfaire la Russie dans

diverses choses qu'elle avait demandées, l'esprit surtout qui semblait

animer les Bourbons, avaient singulièrement déplu à l'empereur

Alexandre. Ainsi, tandis que Louis XVIII s'était hâté de conférer le

cordon bleu au Prince régent d'Angleterre, il n'avait pas même songé à

l'offrir à l'empereur de Russie, qui cependant était le principal

auteur de la chute de Napoléon et de la restauration des Bourbons.

Alexandre aimait avec chaleur M. de Caulaincourt, et lorsqu'il avait

cherché, sans sollicitation du reste de ce noble personnage, à appeler

sur lui la faveur royale, Louis XVIII avait à peine écouté. Il avait

été question d'unir le duc de Berry avec la grande-duchesse Anne,

celle qui avait dû être mariée à Napoléon, et la famille restaurée ne

paraissait pas mettre à cette union le moindre zèle, bien qu'on en

parlât de temps en temps. Aussi Alexandre était-il devenu froid, et

disait-il volontiers à ses alliés qu'il n'était pas bien assuré qu'on

eût pris, en rappelant les Bourbons, le parti le meilleur pour la

France et pour l'Europe.

[En marge: Embarras de l'Autriche, toute dévouée à l'Angleterre, et

refus qu'elle fait de nous aider.]

Il n'y avait donc que froideur à attendre du côté des Russes, et c'est

effectivement ce qu'on rencontra chez eux. Du côté des Autrichiens

nous aurions pu espérer mieux. Si en effet dans la nouvelle cour de

France on aimait à dire qu'Alexandre, avec tout son esprit, n'avait

pas le sens commun, qu'il était même beaucoup trop prodigue de ses

conseils, on se louait au contraire de la sagesse et de la réserve de

l'empereur d'Autriche, lequel n'était ni libéral, ni pressé de

conseiller les gens qui ne s'adressaient pas à lui, et approuvait fort

qu'on ne donnât aux Français que le moins de liberté possible. Aussi,

depuis quelque temps, Louis XVIII s'entendait-il mieux avec le

beau-père de Napoléon qu'avec aucun des monarques alliés. M. de

Metternich se montra doux, amical, très-bien disposé pour les Bourbons

qu'il fallait, disait-il, se garder de dépopulariser. Néanmoins il

parut extrêmement embarrassé. L'Autriche s'était de nouveau et

intimement unie à l'Angleterre son ancienne et constante amie,

surtout depuis que la Russie avait acquis tant de prépondérance. Elle

était en tout d'accord avec elle, et en attendait pour les affaires

d'Italie un concours sans réserve. Or l'Angleterre ayant annoncé la

volonté formelle de nous ramener aux frontières de 1790, elle ne

pouvait avoir sur ce point un avis différent. M. de Metternich laissa

bien voir que son maître n'avait aucune raison personnelle de nous

refuser une extension territoriale vers la Belgique, ou vers les

provinces rhénanes, mais il laissa voir aussi que la volonté de

l'Angleterre serait de tout point celle de l'Autriche. Il ne nia pas

absolument le million d'augmentation promis, mais il dit que c'était

là une manière de parler, que le million pouvait ne signifier que cinq

cent mille âmes; qu'il fallait y faire figurer les enclaves, comme

Avignon et la principauté de Montbéliard, ajoutés au territoire de

1790; qu'on pouvait sans doute prendre quelque chose au nord, mais

qu'on devait surtout s'étendre vers la Savoie, et que lorsqu'on aurait

ramassé çà et là cinq cent mille âmes de plus, rien n'empêcherait de

dire que c'était un million; que ce n'était pas pour les puissances

une affaire d'amour-propre, qu'elles ne démentiraient pas le

gouvernement français, si, pour populariser les Bourbons, il annonçait

publiquement qu'il avait acquis un million de sujets au delà des

frontières de 1790.

Il était évident que nous allions nous trouver sans appui, car la

Prusse ne se mêlerait pas de cette question, ou s'en mêlerait contre

nous. Elle se préparait à soulever des questions d'argent, auxquelles

elle était particulièrement sensible, et elle ne voulait refroidir,

en les contrariant, aucun de ses alliés. Il n'y avait donc, pour le

moment du moins, rien à espérer de nos vainqueurs.

[En marge: M. de Talleyrand a recours au Conseil royal pour lui faire

connaître la situation.]

[En marge: On s'en prend de tout le mal à la convention du 23 avril.]

[En marge: Injustice à l'égard de cette convention.]

Il ne restait qu'à en référer au Conseil du Roi pour lui faire

connaître cette situation, et prendre ses ordres. Déjà, depuis quelque

temps, un déchaînement universel, et, il faut le reconnaître, injuste,

s'était produit contre la convention du 23 avril, par laquelle nous

avions abandonné la plupart des grandes places européennes. À la

vérité nous nous étions trompés, et en voulant faire cesser un peu

plus tôt les maux de la guerre, nous n'avions pas abrégé d'un jour les

souffrances des provinces occupées. Mais l'intention avait été loyale,

et de plus partagée par tout le monde, et on n'en tenait pas plus

compte dans le public impartial que dans le public prévenu et

mécontent. Mais ce qui est plus étrange, ces sentiments avaient envahi

le Conseil lui-même, et lorsque M. de Talleyrand exposa l'espèce de

manque de foi dont il avait à se plaindre, presque tous les assistants

semblèrent s'en prendre à la convention du 23 avril, qui nous avait

démunis de tous nos gages, comme si on n'avait pas été universellement

d'avis alors de la conclure. Le duc de Berry, avec son impétuosité

accoutumée, s'écria, sans songer qu'il accusait son propre père, qu'on

recueillait là le prix de la faute qu'on avait commise, en signant si

précipitamment ce funeste armistice. Le Roi regarda malicieusement son

frère et son neveu, et parut approuver les paroles de ce dernier. Le

comte d'Artois, vivement affecté, dit qu'on parlait bien à l'aise

aujourd'hui de cette convention, que, dans les premiers instants, le

gouvernement avait fait comme il avait pu, et que ceux qui le

blâmaient n'auraient probablement pas mieux fait à sa place. Ce prince

aurait pu ajouter que l'idée de hâter l'évacuation du territoire

dominait alors tellement les esprits, qu'il ne s'était pas élevé une

seule objection le jour de la signature de cette convention, ni dans

le Conseil ni ailleurs. Il se contenta de témoigner une vive

affliction, l'affliction d'un excellent homme qui reçoit le mal sans

le rendre, et il resta établi qu'on avait tout perdu en signant trop

tôt, et sans compensation, la convention du 23 avril. M. de

Talleyrand, qui en était l'auteur, ne répondit aux attaques dont elle

était l'objet que par un silence froid et dédaigneux.

[En marge: Faute de ne pas appeler au futur congrès de Vienne du

manque de parole commis envers nous.]

Pourtant ceux qui critiquaient la convention du 23 avril allaient

commettre une faute à peu près semblable, c'est-à-dire une faute de

précipitation. Dès qu'on ne pouvait rien obtenir de ce qui avait été

promis, il ne restait qu'un recours possible, c'était de s'adresser au

congrès lui-même, qui devait sous quelques mois résoudre à Vienne les

grandes questions européennes. L'armistice suffisait pour le présent,

car il traçait une frontière temporaire, celle de 1790; il exigeait

que chacun se retirât sans combattre à cette frontière; il nous

rendait 300 mille hommes qu'on pouvait tenir prêts, et si les

puissances étaient pressées de trancher les questions qui nous

concernaient, elles n'avaient aucune raison à alléguer pour tout

décider à notre égard, en ne décidant rien à l'égard d'elles-mêmes.

Nous, au contraire, nous avions une raison sans réplique à faire

valoir, c'est que les sacrifices exigés de la France auraient une

portée toute différente suivant l'usage qu'on ferait des territoires

abandonnés par elle; c'est qu'en ce genre tout se réduisant à des

questions d'équilibre, il fallait, avant d'accepter la situation qu'on

lui destinait, qu'elle connût celle qu'on destinait aux autres. On

n'avait rien à opposer à un tel argument, et la France avait un

immense avantage à se présenter à Vienne sans que son sort fût fixé,

car au milieu des divisions qui allaient inévitablement se produire

entre ses oppresseurs, elle devait trouver des alliés qui l'aideraient

à obtenir mieux qu'on ne lui offrait. Ce même motif, il est vrai,

devait porter les puissances à vouloir régler tout de suite ce qui la

concernait; mais le motif était difficile à avouer, et avec de la

fermeté on aurait probablement obtenu que tout fût ajourné à Vienne.

En tout cas il suffisait que la France ne voulût pas signer, pour

qu'on fût dans l'impossibilité de la contraindre.

[En marge: Aucun membre du Conseil royal, excepté le général Dessoles,

ne songe à la ressource d'un appel au congrès de Vienne.]

[En marge: On renonce à la ligne qui nous aurait procuré les places

belges.]

Un seul homme dans le Conseil royal comprit bien la conduite qu'il

aurait fallu tenir en cette circonstance, et cet homme fut le général

Dessoles.--Pourquoi, dit-il, conclure aujourd'hui? Nous ne serons pas

plus faibles à Vienne, parce que nous y arriverons sans un acte qui

fixe irrévocablement notre sort. On ne sera pas d'accord certainement

sur la part que chacun voudra se faire, on aura besoin de nous, et

nous trouverons alors des alliés. Il y a donc quelques chances pour

qu'on nous traite mieux, et il n'y en a pas une seule pour qu'on nous

traite plus mal.--Cette remarque pleine de sagacité ne fut saisie de

personne, parce que lorsqu'une préoccupation exclusive domine les

esprits, elle les obstrue au point de n'y pas laisser pénétrer les

idées les plus simples. Conclure la paix, la publier, en faire jouir

le pays, s'en faire honneur, était la passion du moment, comme un mois

auparavant régnait celle d'obtenir l'évacuation du territoire. Et

pourtant, s'il restait un moyen de réparer la faute de précipitation

du 23 avril, c'était une sage lenteur dans la conjoncture actuelle, et

le courage de remettre à six mois une conclusion qu'on désirait amener

à l'instant même. On ordonna donc à M. de Talleyrand de subir la

nécessité, et de se départir du plan de délimitation imaginé par nos

commissaires. Une fois la ligne en avant des places belges abandonnée,

la question de frontière perdait presque toute son importance. Il ne

s'agissait plus que de quelques rectifications, qui pouvaient procurer

à notre frontière un tracé un peu plus régulier, et nous donner

quelques cent mille sujets d'augmentation, avec une ou deux places

fortes de troisième ordre, mais rien qui eût la valeur de Mons, de

Namur, de Luxembourg.

[En marge: Quelques rectifications de frontières accordées du côté de

Maubeuge, de Landau, de Chambéry.]

Après plusieurs jours de discussion, on nous concéda ces

rectifications de peu d'importance, qui cependant n'étaient pas à

dédaigner. Entre Maubeuge et Givet notre frontière de 1790 formait un

rentrant, qui laissait Givet tout à fait en pointe. (Voir la carte nº

61.) De ce point de Maubeuge à celui de Givet on traça une ligne

légèrement convexe qui supprimait le rentrant, et nous donnait deux

places de plus, Philippeville et Marienbourg. En laissant Luxembourg

en dehors, on alla joindre la Sarre de manière à nous conserver

Sarrelouis. Enfin, sans atteindre le point important de

Kaisers-Lautern, on prit un moyen terme entre la ligne que nous

demandions, et celle de 1790, et on adopta le cours de la Queich, ce

qui nous procurait une rectification de quelque valeur, car Landau, au

lieu de rester isolé comme jadis au milieu du territoire allemand, se

trouvait parfaitement relié à notre territoire.

[En marge: Certains principes généraux vaguement énoncés, relativement

au futur équilibre européen.]

Avec ces augmentations, avec les enclaves de Montbéliard et d'Avignon,

qu'on ne voulait rendre ni à l'Empire germanique, ni à Rome, nous

n'avions pas encore la moitié de ce million d'augmentation, dont il

nous était permis de parler, à condition d'y renoncer. On chercha le

complément à l'est et au midi, c'est-à-dire en Suisse et en Savoie. On

nous donna quelques parties du pays de Gex autour de Genève, puis

traçant une limite qui coupait la Savoie en deux, on nous attribua

Chambéry et Annecy. Cette frontière valait beaucoup moins que celle

qu'avaient demandée nos commissaires, et qu'on aurait pu nous accorder

en dédommagement de tout ce que nous avions perdu; mais telle quelle,

après tout, elle valait un peu mieux que celle de 1790, à laquelle

nous avons été ramenés depuis, en punition des événements de 1815. Ces

difficultés ayant disparu grâce à notre résignation, il en pouvait

naître d'autres au sujet des arrangements généraux européens, auxquels

on avait voulu nous laisser étrangers par le traité de Châtillon, mais

desquels on ne pouvait plus avoir la prétention de nous exclure

depuis le rétablissement des Bourbons. Sans doute on ne le désirait

pas moins, mais on n'aurait plus osé l'avouer. On imagina donc

quelques expressions générales, qui constituaient des garanties fort

vagues relativement au futur équilibre européen. Ces expressions

étaient les suivantes:

Les États de l'Allemagne seront indépendants et unis par un lien

fédératif.

La Hollande, placée sous la souveraineté de la maison d'Orange,

recevra une augmentation de territoire. Elle ne pourra jamais passer

sous la souveraineté d'un prince étranger.

La Suisse indépendante continuera de se gouverner elle-même.

L'Italie, hors des limites des pays qui reviendront à l'Autriche, sera

composée d'États souverains.

[En marge: Les principaux partages de territoire entre les vainqueurs

consignés dans des articles secrets.]

Mais dans ces arrangements européens, énoncés d'une manière si

sommaire, il y avait une chose qu'on se serait gardé de faire

connaître tout de suite au public, c'étaient les proportions dans

lesquelles les territoires enlevés à la France seraient distribués aux

principaux copartageants. On nous laissa le triste honneur de recevoir

cette confidence, mais dans des articles secrets, bien plus destinés à

nous lier qu'à consacrer notre influence. Voici quels étaient ces

articles.

«La Hollande recevra les pays cédés par la France entre la mer, la

frontière française de 1790, et la Meuse.»

«Les pays cédés par la France sur la rive gauche du Rhin serviront à

des compensations entre les États allemands.»

«Les possessions autrichiennes en Italie seront limitées par le Pô, le

Tessin, le lac Majeur.»

«Le roi de Sardaigne sera dédommagé de la portion de la Savoie cédée à

la France par le territoire de l'ancienne république de Gênes.»

Ainsi, d'après ces bases, la Belgique tout entière devait revenir à la

Hollande; la Bavière devait recevoir une partie des anciens électorats

ecclésiastiques, en échange du Tyrol restitué à l'Autriche; l'Autriche

devait acquérir, outre ses anciens États, tout le territoire de la

république de Venise; enfin le royaume de Sardaigne devait absorber

Gênes, et la liste des États indépendants allait ainsi se trouver

considérablement diminuée. Il n'était pas dit un mot de la Saxe ni de

la Pologne, car c'était un sujet auquel personne encore n'osait

toucher, tant on prévoyait d'avidité d'un côté, de résistance de

l'autre.

[En marge: Questions relatives aux colonies.]

Restait à s'entendre sur les colonies. Là il semblait que nous

obtiendrions le dédommagement de nos sacrifices sur le continent

européen, et que si nous ne recevions pas d'agrandissement, nous

n'essuierions pas au moins de diminution. La restitution de nos

colonies devait, pour ainsi dire, couler de source. Mais nous n'étions

pas au terme de nos sacrifices, et, comme le dit l'un de nos

négociateurs, M. de Laforest, _on nous versait l'absinthe goutte à

goutte_.

[En marge: L'Angleterre veut nous enlever l'île de France.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 10 / 48 段