particulièrement son frère, dans leur tort, donna un plein assentiment
aux paroles de M. Louis; il déclara que, sans ôter toute espérance
d'adoucissement aux populations égarées par des promesses
irréfléchies, il était prêt à leur adresser une proclamation pour les
faire rentrer dans le devoir, et leur rappeler que l'impôt était comme
la loi, égal pour tous, et que de bonnes opinions, quelque bonnes
qu'elles fussent, ne devaient jamais être une dispense d'acquitter les
charges de l'État. Il fut convenu que cette proclamation serait
immédiatement rédigée, revêtue de la signature royale, et publiée.
[En marge: Malgré le besoin d'économie, Louis XVIII annonce
l'intention de rétablir l'ancienne maison militaire du Roi.]
Après avoir mis en présence un seul instant les ministres des
finances, de la guerre et de la marine, il était évident que
l'économie allait devenir une loi rigoureuse pour le nouveau
gouvernement, car sans économie il serait impossible de suffire aux
divers services, et notamment d'assurer le sort de l'armée, qu'il
importait au plus haut point de s'attacher. Ce n'était donc pas le cas
de songer à des dépenses, ou de luxe ou de parti, qui ne seraient pas
d'une impérieuse nécessité. Pourtant Louis XVIII, du ton le plus
simple et le plus arrêté, parla de l'ancienne maison militaire du Roi,
comme d'une institution définitivement rétablie. Déjà, dit-il, les
anciens titulaires des compagnies de gardes du corps avaient repris
leurs titres. C'étaient MM. d'Havré, de Grammont, de Poix, de
Luxembourg. Mais ce n'était pas assez, il voulait augmenter le nombre
des compagnies, pour nommer deux nouveaux titulaires choisis dans
l'armée impériale. Il voulait de plus rétablir les compagnies rouges.
Son parti à cet égard était pris, car selon lui, c'était faute d'une
maison militaire fortement constituée, que la royauté en 1789 avait
essuyé tant de malheurs, et la France avec elle.--
[En marge: Immense dépense de l'ancienne maison militaire, devant
comprendre près de dix mille hommes.]
Pour comprendre ce qu'il y avait d'imprudent dans le rétablissement de
cette ancienne maison militaire, il faut savoir qu'il s'agissait, sous
le nom de _compagnies rouges_, de réunir deux ou trois mille
gentilshommes, les uns fort âgés, les autres au contraire à peine
adolescents, incapables non pas de courage, il s'en fallait, mais d'un
service militaire effectif; de leur donner à tous des uniformes
somptueux, un grade d'officier qui ne serait guère au-dessous de celui
de capitaine; de réunir en outre, sous le nom de gardes du corps,
trois mille jeunes gens, qui auraient le grade de sous-lieutenants de
cavalerie, d'y ajouter en artillerie et infanterie encore quatre mille
hommes, ce qui ferait environ dix mille, coûtant comme quarante ou
cinquante mille, dans un moment où on serait peut-être obligé de
rejeter hors des rangs de l'armée deux cent mille soldats, avec trente
mille officiers éprouvés, couverts de blessures, et condamnés à tomber
dans la misère. La maison du Roi ainsi constituée ne devait pas coûter
moins de 20 millions, et, la Liste civile en payât-elle une partie,
c'était une grande imprudence que de distraire une pareille somme du
budget de la guerre, et de donner à l'armée, fort peu disposée à
interpréter favorablement les suppressions qu'elle allait subir,
l'occasion de comparer sa misère à l'opulence de la maison du Roi.
Louis XVIII indiqua bien qu'on respecterait la situation de la garde
impériale, mais comment concilier toutes ces choses, comment surtout
suffire à la dépense des unes et des autres?
[En marge: Le Conseil royal, par divers motifs, n'ose pas s'opposer au
rétablissement de la maison militaire.]
Ainsi les princes de Bourbon arrivaient avec des déterminations
prises d'avance sur les sujets les plus graves. Ils voulaient dans ce
cas-ci fournir de l'emploi à des gentilshommes pauvres (seule excuse
spécieuse pour une telle faute), et ils en étaient à croire que six
mille gentilshommes, bien armés, auraient arrêté la révolution
française, opinion qu'ils n'étaient pas du reste les seuls à
professer. Cette auguste famille devait bientôt éprouver ce qu'on peut
faire contre une révolution, même avec les gentilshommes les plus
braves! En présence d'une résolution qui semblait irrévocable, aucun
membre du Conseil n'osa élever d'objection. Le ministre des finances
lui-même garda le silence. Il donnait l'argent qu'il pouvait donner,
mettait son énergie à n'en pas accorder davantage, et s'en rapportait,
quant à l'emploi, au ministre de la guerre, plus intéressé que lui
dans la question. Ce dernier se serait bien gardé de se brouiller avec
la noblesse française, qui voulait rentrer par cette voie dans la
carrière militaire. M. de Talleyrand, M. de Montesquiou, étaient assez
puissants pour ne pas la craindre, mais le premier aimait à la
ménager, le second était de son avis en cette occasion, et de la sorte
il n'y eut aucune résistance opposée à une mesure qui devait être
fatale à la dynastie. Comme témoignage de sollicitude envers l'armée,
comme preuve de l'attention avec laquelle on veillerait à ses
intérêts, le Roi annonça qu'il formerait un Conseil supérieur de la
guerre, composé des princes, de plusieurs maréchaux, et de quelques
lieutenants généraux les plus distingués de chaque arme. Il ajouta
qu'il le présiderait lui-même.
[En marge: On parle aussi dans cette première séance des souffrances
des provinces occupées, et on songe aux moyens d'y mettre un terme.]
Après ce sujet on parla des souffrances des provinces occupées. On
pouvait déjà s'apercevoir que la convention du 23 avril avait été pour
nous une insigne duperie. Les troupes étrangères qui auraient dû se
retirer au fur et à mesure de la remise des places que nous avions
promis d'évacuer, ne s'étaient pas même ébranlées. Les chefs
entendaient faire vendre à leur profit le matériel contenu dans les
magasins et arsenaux dont ils s'étaient emparés. Ils poussaient même
leurs prétentions jusqu'à vouloir prendre des magasins de sel, jusqu'à
vouloir opérer pour leur compte des coupes de bois, et cherchaient
dans ces contestations un nouveau motif de retarder leur départ. Les
sacrifices qu'on avait faits en évacuant tant de postes lointains de
la plus haute importance, restaient donc sans compensation, et le
soulagement immédiat qu'on avait espéré de la convention du 23 avril
était reconnu tout à fait illusoire.
[En marge: Louis XVIII, sans parler au Conseil du travail de la
Constitution, témoigne le désir de le hâter, et fixe au 31 mai au lieu
du 10 juin, la réunion du Sénat et du Corps législatif.]
Le Roi s'exprima très-vivement sur ce point, et le duc de Berry,
toujours fougueux dans ses sentiments, dit qu'il ne fallait pas
souffrir qu'on dévastât la France sous des prétextes désormais sans
fondement, Napoléon étant déjà rendu à l'île d'Elbe, et tous les
commandants des armées françaises s'étant soumis au nouvel ordre de
choses. M. de Talleyrand fut chargé de s'aboucher avec les souverains
et leurs ministres, et de s'expliquer avec eux de la façon la plus
catégorique. On le chargea également d'aborder l'important sujet de la
paix, et enfin, quant à la Constitution, le Roi, comme nous l'avons
annoncé déjà, n'en dit rien ou presque rien. Toutefois il était
urgent de tenir l'engagement pris envers le Sénat et le Corps
législatif, convoqués pour le 10 juin. De leur côté les souverains
alliés témoignaient le désir de quitter la France, rappelés chez eux
par leurs propres affaires, et pressés aussi de se faire leur part des
dépouilles arrachées au grand empire. Ils tenaient donc à la prochaine
conclusion de la paix, et ils insinuaient souvent, Alexandre plus que
tous les autres, qu'ils ne regarderaient leurs engagements comme
entièrement remplis envers la France, et particulièrement envers ceux
qui les avaient délivrés de Napoléon, que lorsque la question de la
Constitution serait vidée. Pour ces divers motifs, Louis XVIII
manifesta l'intention d'avancer le jour de la convocation du Sénat et
du Corps législatif, laquelle fut fixée au 31 mai au lieu du 10 juin,
ce qui entraînait l'obligation de hâter d'autant la rédaction de la
Constitution nouvelle.
[En marge: Succès personnel du Roi dans cette première séance.]
Dans cet examen tout préliminaire des grandes affaires de l'État,
Louis XVIII parut à ses conseillers digne, bien disant, peut-être un
peu superficiel à ceux qui comme M. de Talleyrand, M. Louis, le
général Dessoles, étaient capables de pénétrer au fond des choses.
Néanmoins les membres du Conseil furent satisfaits, et suivant l'usage
affectèrent de l'être encore plus qu'ils ne l'étaient réellement.
[En marge: Réclamations de M. de Talleyrand contre les excès commis
par les troupes étrangères.]
À l'égard de tous les sujets qu'on avait abordés, il y avait urgence.
M. de Talleyrand, à qui le ministre de l'intérieur avait fait
connaître les horribles exactions commises dans nos provinces, en
entretint les monarques alliés et leurs ministres. Il suffisait
d'exhiber le texte de la convention du 23 avril pour les mettre dans
leur tort, car il était dit qu'à la date de cette convention, les
réquisitions cesseraient, que les troupes alliées commenceraient leur
mouvement de retraite, et que les territoires traversés leur devraient
seulement la nourriture pendant le trajet. Bien que les articles de la
convention pussent dans leur application occasionner des abus, ce
qu'on se permettait était si exorbitant, si odieux, qu'il n'y avait
pas d'excuse à faire valoir. Alexandre en parut sincèrement indigné,
assura qu'il avait envoyé des ordres, et qu'il allait les renouveler.
Le roi de Prusse, avare, et aimant les petits profits pour son armée,
fut réellement embarrassé, et promit aussi de donner de nouvelles
instructions. Le prince de Schwarzenberg tint un bon langage, mais
d'une sincérité douteuse. M. de Talleyrand dit aux ministres alliés,
que puisqu'on était d'accord sur l'injustice de tout ce qui se
passait, on ne trouverait pas mauvais que le Roi dans une proclamation
qu'il adresserait à ses sujets, leur enjoignît de refuser tout
concours aux exactions commises journellement, tant réquisitions que
ventes d'objets appartenant à l'État. Ils n'osèrent pas contredire,
car c'eût été s'avouer complices de la conduite de leurs subordonnés,
et sur-le-champ on rédigea une proclamation conforme aux vérités
qu'ils reconnaissaient, et qui fut portée au Conseil royal. On y porta
en même temps celle qui avait rapport à la perception des droits
réunis, toujours fort difficile, avons-nous dit, dans les provinces du
Midi.
[En marge: Proclamation aux provinces occupées pour les autoriser à
résister aux réquisitions illégales des généraux étrangers.]
La proclamation destinée aux provinces occupées leur rappelait la
convention du 23 avril, dont l'intention avait été de faire jouir la
France d'une paix anticipée. Elle engageait les habitants de ces
provinces à en remplir fidèlement les conditions, à bien traiter par
conséquent les armées alliées, et à leur fournir pendant leur retraite
les vivres dont elles auraient besoin. Mais elle leur rappelait aussi
l'obligation contractée envers la France de ne plus lever de
contributions de guerre, de respecter les propriétés privées et
publiques, leur enjoignait de se refuser à toute exigence illégale, et
leur défendait d'acheter les objets qui seraient mis en vente par les
armées étrangères, comme bois, sels, objets mobiliers, déclarant
d'avance ces ventes irrégulières et de nul effet. La précaution était
bonne, car pour les bois par exemple, l'abattage, l'enlèvement,
exigeant plusieurs mois, la déclaration de nullité empêcherait les
acheteurs de se présenter, vu qu'ils seraient certains de ne pas
obtenir livraison de ce qu'ils auraient payé. Il est triste de penser
qu'on eût besoin de semblables moyens pour empêcher des Français de
concourir à la spoliation du territoire, mais cette triste nécessité
existant, la précaution, nous le répétons, était bien imaginée. Elle
était de plus annoncée dans un langage digne, ferme, et nullement fait
pour blesser les souverains, quoique sévère à l'égard de leurs
généraux.
[En marge: Proclamation aux provinces méridionales pour leur
recommander l'acquittement des droits réunis.]
La proclamation fut adoptée et immédiatement publiée. Celle qui
concernait les droits réunis fut moins unanimement appuyée, et
rencontra beaucoup d'opposition de la part des princes. On était,
quand il s'agissait de ce sujet, toujours en présence des engagements
pris par le comte d'Artois et par ses fils. Ce prince en effet revint
à la charge, rappela les promesses faites aux populations, et allégua
l'excellent esprit des provinces récalcitrantes. Mais M. Louis ne se
laissant point ébranler par ces considérations, répéta qu'en fait de
finances il n'y avait de bien pensants que ceux qui payaient
exactement les impôts, et qu'il était indispensable que tout le monde
se soumît aux lois, sans quoi il faudrait renoncer à faire le service,
et quitter la place pour la laisser à ceux qui se chargeraient de
gouverner au milieu d'une pareille anarchie. Le Roi importuné
d'entendre sans cesse parler des promesses faites par son frère et par
ses neveux, fatigué de ce royalisme qui se manifestait par des refus
d'impôt, dit que les Vendéens étaient aussi royalistes que les
Bordelais, et qu'ils acquittaient cependant les charges publiques. Si
le Roi eût été mieux informé, il aurait su que les Vendéens, à l'égard
de l'impôt sur le sel, ne se comportaient pas mieux que les Bordelais
à l'égard de l'impôt sur les vins. Pourtant l'argument restait bon
pour d'autres que les Vendéens, et le ministre des finances, appuyé
par le Roi et ses collègues, obtint la proclamation dont il
s'agissait: elle fut publiée avec celle qui était destinée aux
provinces envahies.
Le Roi s'adressant dans cette proclamation aux départements vinicoles,
leur disait qu'il voudrait comme Henri IV, comme Louis XII, être
appelé le Père du peuple, et pouvoir supprimer tous les impôts
onéreux; mais que ces impôts, dont on avait déjà fort adouci la forme,
étaient indispensables, jusqu'à ce qu'on eût trouvé le moyen de les
remplacer, ou de s'en passer; qu'il y avait envers les créanciers de
l'État, envers l'armée, des devoirs sacrés qu'on serait dans
l'impossibilité de remplir si les finances étaient désorganisées;
qu'il fallait d'ailleurs donner l'exemple du respect des lois, si on
ne voulait pas tomber dans une affreuse anarchie; qu'il espérait donc
que ses sujets des provinces méridionales, qui lui prodiguaient tous
les jours les témoignages de leur amour, lui en donneraient une preuve
effective, en se soumettant à des nécessités dont on tâcherait
d'abréger la durée; qu'il aimait mieux les avertir que les punir, mais
que si après avoir averti, sa voix n'était pas écoutée, il serait
obligé de sévir, et sévirait en effet, pour empêcher à la fois la
désorganisation des finances, le renversement des lois, et la ruine de
l'État.
Ces deux proclamations n'étaient sans doute que des paroles, mais
très-utiles à faire entendre, surtout par la bouche du chef de la
maison de Bourbon. Les généraux ennemis, placés en présence du désaveu
de leurs souverains, et de celui des Bourbons dont ils étaient les
alliés, exposés de plus à rencontrer la résistance des populations,
devaient être moins audacieux dans leurs exactions, et astreints à
beaucoup plus de ménagements. Quant aux provinces révoltées contre
l'impôt, le langage affectueux du monarque n'était pas capable
assurément de les convertir, mais la résolution très-nette exprimée à
l'égard de l'exécution des lois, devait prêter aux autorités une force
morale qui leur avait manqué jusqu'ici, et hâter le moment où la
perception pourrait être rétablie.
[En marge: Après avoir expédié les affaires d'urgence, on s'occupe de
la paix et de la Constitution.]
Ces affaires d'urgence une fois expédiées, il restait à s'occuper de
la paix, à s'occuper de la Constitution, pour procurer à la France un
état régulier et définitif, soit par rapport à l'Europe, soit par
rapport à elle-même.
[En marge: M. de Talleyrand est le négociateur principal de la paix.]
[En marge: Deux ordres de questions: celles qui concernent
spécialement la France, et celles qui concernent l'équilibre
européen.]
[En marge: Motifs des puissances de remettre à un congrès général et
ultérieur toutes les questions qui les concernent, et de décider
immédiatement les questions qui regardent la France.]
Naturellement M. de Talleyrand devait être le principal agent du
gouvernement dans l'importante négociation de la paix, et la tâche,
même pour lui, n'était pas facile. On s'était beaucoup entretenu de ce
sujet dans les conversations de chaque jour, avant d'arriver à des
termes précis. Mais il y avait deux espèces de questions à résoudre,
celles qui concernaient particulièrement la France, et celles qui
concernaient l'Europe tout entière. Ainsi, bien que les principales
puissances belligérantes fussent fixées dans leurs désirs, et
tacitement déterminées à se donner licence les unes aux autres de
prendre ce qui leur conviendrait; bien que l'Angleterre, notamment,
eût résolu de s'attribuer la Belgique pour l'adjoindre à la Hollande
et créer ainsi une forte monarchie qui nous éloignât de l'embouchure
des grands fleuves; bien que l'Autriche, indépendamment de l'Italie,
voulût une partie des bords du Rhin pour les céder à la Bavière en
échange du Tyrol; bien que la Russie et la Prusse convoitassent la
Pologne et la Saxe pour en trafiquer à elles deux, ce qui les décidait
toutes quatre à nous ôter la frontière du Rhin, afin de rendre
possibles ces divers arrangements, cependant, même en se permettant
réciproquement ces spoliations, il restait tant de questions
subsidiaires à trancher, et quant à la proportion à mettre dans les
partages, et quant aux combinaisons à adopter pour qu'il subsistât
une sorte d'équilibre européen, et pour que les petits États ne
fussent pas entièrement sacrifiés aux grands, que l'accord n'était pas
facile, et qu'il y avait même certitude de ne l'obtenir qu'après de
longs et pénibles efforts. On reconnut donc au premier aspect que,
sans supposer les lenteurs du congrès de Westphalie (lequel avait duré
plusieurs années), il faudrait au moins quelques mois pour concilier
tous les intérêts, et ces quelques mois on ne voulait point les passer
à Paris. On avait une autre raison de ne pas débattre ces nombreuses
questions à Paris même, c'était de ne pas fournir à la France
l'occasion de s'en mêler. Quelque envie qu'on eût d'être d'accord, on
avait à peu près la certitude de ne pas l'être, de se brouiller par
conséquent plus d'une fois avant de parvenir à une entente définitive,
et on ne voulait pas donner à la France l'immense avantage d'assister
à ces brouilleries. C'eût été, outre un triomphe moral, lui offrir
l'occasion facile de reprendre une forte position, en se mettant avec
les uns contre les autres, et en se ménageant ainsi de puissantes
alliances. Bien qu'on affectât de vouloir la traiter mieux qu'à
Châtillon, au fond on ne s'en souciait guère, et sous les Bourbons
comme sous Napoléon, on tenait à la réduire strictement à ses
anciennes limites, et de plus à l'exclure autant que possible des
grands arrangements européens. Sous les Bourbons il y avait
l'irritation de moins, mais il y avait de moins aussi la peur
qu'inspirait Napoléon, et l'une compensait à peu près l'autre. M. de
Metternich, depuis son arrivée, avait repris la principale influence
sur les négociations, et grâce à sa profonde et redoutable sagacité,
il avait vu qu'il fallait d'abord fixer les rapports avec nous, et
qu'ensuite on en aurait moins de peine à régler les rapports des États
de l'Europe entre eux.
[En marge: Cette pensée prévaut, et on décide qu'on traitera tout de
suite à Paris de la paix avec la France, et qu'on remettra toutes les
questions européennes à un congrès qui doit se tenir à Vienne.]
Cette fine pensée avait bientôt pénétré l'esprit des cours alliées, et
elles avaient décidé qu'elles concluraient à Paris les arrangements
avec la France, et réserveraient pour un congrès, tenu dans une des
grandes capitales du continent, les arrangements généraux qui devaient
constituer le nouvel équilibre européen. Une extrême déférence étant
accordée en ce moment à l'Autriche, qui avait assuré le salut
universel en s'unissant à la coalition malgré sa répugnance et malgré
la voix du sang, on était convenu que le futur congrès se tiendrait à
Vienne.
Communiquées aux négociateurs français, les dispositions qui précèdent
ne rencontrèrent de leur part aucune opposition. Au premier aspect en
effet, elles paraissaient simples, et dépourvues de malice, car ce qui
importait avant tout c'était de mettre fin à la guerre, et par
conséquent de traiter d'abord avec la France, contre laquelle on avait
pris les armes. Rien n'empêchait ensuite de réserver les questions
nombreuses que soulèverait le nouvel ordre de choses à établir en
Europe, pour une assemblée postérieure, tenue dans un lieu central,
après que les divers monarques auraient eu le temps de rentrer chez
eux, de mettre ordre à leurs affaires les plus pressantes, et de se
rendre ainsi plus libres pour donner aux arrangements définitifs
intéressant le monde entier, l'attention qu'ils méritaient. Il eût été
difficile d'objecter quelque chose à un plan aussi spécieux, aussi
fondé en apparence. Effectivement on n'objecta rien, car de notre côté
nous avions hâte de nous faire honneur de la paix, qui devait produire
un si heureux contraste entre le gouvernement des Bourbons et celui de
Napoléon.
[En marge: Conditions possibles de la paix avec la France.]
[En marge: On avait promis à M. de Talleyrand un million de sujets au
delà des frontières de 1790.]
Ces résolutions furent donc adoptées, et il fut établi qu'on réglerait
d'abord et immédiatement ce qui concernait la France. La question des
frontières était la première, et sans comparaison la plus grave. On
nous avait dit bien souvent qu'on entendait traiter la France sous les
Bourbons tout autrement que sous les Bonaparte. On avait mieux fait
que de le dire, on l'avait écrit, et on avait rempli de cette promesse
une foule de proclamations publiques. Depuis, dans les entretiens dont
la convention du 23 avril avait été l'occasion, on avait parlé
d'ajouter environ un million de sujets à notre état territorial de
1790, mais d'une manière vague, et sans engagement bien précis. Quant
au principe lui-même des frontières de 1790, on ne s'en était jamais
départi, ni directement, ni indirectement, et aucun négociateur au
monde, si ce n'est Napoléon victorieux, n'aurait, sous ce rapport,
obtenu une concession. En effet, pour l'Angleterre la création du
royaume des Pays-Bas, pour l'Autriche la restitution du Tyrol et de
l'Italie, pour la Russie l'acquisition de la Pologne, pour la Prusse
celle de la Saxe, en dépendaient, puisqu'il était impossible de leur
procurer ces satisfactions sans tout ce qu'on allait nous ôter à la
gauche du Rhin. Il aurait donc été déraisonnable d'essayer de faire
changer ce principe. C'eût été dépenser en pure perte une ténacité de
caractère qui pouvait être mieux employée ailleurs. En conséquence on
se garda de disputer sur un point aussi arrêté, et on porta son effort
sur la manière de tracer cette frontière de 1790, dont l'amélioration
nous avait été sérieusement annoncée.
[En marge: Le Conseil royal recommande à M. de Talleyrand de se
procurer le million d'augmentation au nord, et non au midi.]