Après ce préambule venait l'énonciation des garanties sur lesquelles

on ne variait pas: deux Chambres votant sur toutes les affaires de

l'État, des ministres responsables obligés de comparaître devant

elles, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté

des cultes, le vote de l'impôt, l'admissibilité de tous les Français

aux emplois civils et militaires, l'inamovibilité des juges, le

maintien des ventes nationales, de la Légion d'honneur, etc...--Sauf

la question fondamentale de l'origine, qui, au lieu d'un contrat,

faisait de la future Charte une concession, l'engagement pris de la

donner telle qu'on la voulait, était formel, et de plus il était pris

envers le Sénat, ce qui consacrait l'importance et l'autorité de ce

corps, et assurait l'adoption des solutions les plus désirées, sauf

une seule, nous le répétons, que la dynastie aurait dû repousser moins

que qui que ce soit, car il eût été bien heureux pour elle d'être

engagée de manière à n'en pouvoir revenir.

[En marge: Entrée de Louis XVIII dans Paris le 3 mai 1814.]

Sous le bénéfice de cette déclaration, Louis XVIII s'apprêta à faire

son entrée dans Paris le 3 mai. Il partit de Saint-Ouen à onze heures

du matin, au milieu d'une foule immense accourue à sa rencontre. Il

était dans une calèche attelée de huit chevaux, ayant à ses côtés

madame la duchesse d'Angoulême, devant lui les deux princes de Condé,

à sa portière de droite le comte d'Artois, à sa portière de gauche le

duc de Berry, l'un et l'autre à cheval, en arrière de sa voiture les

maréchaux, puis la cavalerie de la garde nationale commandée par le

comte Charles de Damas. En présence de ce grand spectacle tous les

yeux se portèrent sur la garde impériale à pied, dont quelques

compagnies avaient gardé le Roi à Compiègne, l'avaient suivi à

Saint-Ouen, et l'escortaient encore à son entrée dans Paris. Le public

regardait avec une extrême curiosité ces mâles visages hâlés par

vingt-cinq ans de guerre, assistant respectueusement à une cérémonie

contraire à tous leurs sentiments, ni joyeux ni empressés comme leurs

maréchaux, mais fiers et en même temps soumis aux volontés de la

France qui volait en ce moment à d'autres destinées. Au milieu des

cris ardents et unanimes de _Vive le Roi!_ se firent souvent entendre

des cris de _Vive la Garde_, cris expressifs, qui prouvaient la

sympathie des assistants pour ces nobles débris de nos guerres

héroïques. Du reste, les royalistes raisonnables eux-mêmes leur

tenaient compte de leur attitude à la fois fière et résignée[4].

[Note 4: Divers écrivains, et notamment M. de Chateaubriand,

qui en général se soucie peu de la vérité, ont raconté avec

des couleurs fort exagérées l'attitude de la garde. D'après

les témoins les plus vrais, son attitude fut exactement

celle que nous tâchons de retracer ici, c'est-à-dire froide

et soumise.]

[En marge: Excellent accueil que lui fait la population parisienne.]

[En marge: Attitude de la garde impériale.]

[En marge: On lui retire les postes des Tuileries, malgré l'avis du

ministre de la guerre.]

L'accueil fait à Louis XVIII fut des plus chaleureux. Cette profonde

émotion des souvenirs que les Bourbons avaient le don d'exciter, avait

été plus forte peut-être à l'aspect de M. le comte d'Artois, parce

qu'on l'éprouvait alors pour la première fois. Mais la réflexion avait

convaincu tous les esprits qu'on ne pouvait mieux faire que de

rappeler les Bourbons, et qu'avec eux seulement on aurait la paix et

un gouvernement tempéré. Cet avis était devenu celui des classes

moyennes, juges sains et désintéressés des questions de gouvernement.

Elles avaient particulièrement bonne opinion du Roi, à qui sa conduite

réservée dans l'émigration avait valu une réputation de sagesse non

contestée; elles étaient donc fort bien disposées, et ayant sur le

peuple, imitateur de sa nature, une grande influence, elles firent

vivement applaudir Louis XVIII en l'applaudissant elles-mêmes. La

noble figure de ce monarque, adoucie par le contentement, et seule

visible dans cette voiture où son corps disparaissait, plut à tous

ceux qui la purent apercevoir. D'ailleurs, épris de la paix, comme on

l'était à cette époque, on ne regrettait guère pour le prince appelé à

régner la faculté de monter à cheval, et l'imagination du public se

prêtait volontiers à cette image, tant reproduite alors, d'un vieux

père rentrant au milieu de ses enfants. Madame la duchesse

d'Angoulême, dont le visage ordinairement sévère se couvrit plusieurs

fois de larmes dans cette journée, les princes de Condé, dont le

malheur était présent à tous les esprits, excitèrent un intérêt

général. Les acclamations les plus respectueuses accompagnèrent

jusqu'à Notre-Dame cette voiture qui contenait presque toute la

famille de Bourbon. Après la cérémonie religieuse elle se dirigea par

le pont Neuf, où l'on avait relevé en plâtre la statue d'Henri IV,

vers les Tuileries, et là tous les assistants se précipitèrent pour

soutenir madame la duchesse d'Angoulême, qui, à la vue de ce palais

d'où son père et sa mère étaient sortis pour aller au Temple, et du

Temple à l'échafaud, tomba en défaillance. À ce touchant spectacle

l'attendrissement fut universel. Ramenée ainsi dans le palais de ses

pères, cette famille auguste pouvait s'y croire définitivement

établie. Pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait qu'une chose, c'est

qu'en y rentrant, les Bourbons y fissent entrer avec eux les lumières

du temps et du pays sur lequel ils venaient régner! On devait le

souhaiter pour elle, et pour la France. Mais dans le moment même, ces

infortunés émigrés donnaient une nouvelle preuve de la difficulté de

les réconcilier avec cette France qu'ils avaient si peu habitée, et

encore moins étudiée depuis vingt-cinq ans. Les grenadiers de la garde

impériale, qui soit à Compiègne, soit à Saint-Ouen, avaient gardé le

Roi, et qui ne songeaient qu'à faire leur devoir près de lui,

occupaient les postes des Tuileries. Les gens de la cour, hommes et

femmes, apprenant à quels soldats leur sûreté, et surtout celle de la

famille royale, était confiée, furent saisis d'épouvante. Ils allèrent

chercher le ministre de la guerre Dupont, et lui demandèrent s'il

avait perdu l'esprit pour oser remettre la précieuse existence du Roi

à de telles mains? Le général, habitué à la fidélité du soldat

français sous les armes, comprenait à peine ce qu'on lui disait. Il

voulut d'abord rire de ces craintes, mais on le ramena malgré lui à ce

qu'on appelait le sérieux de la chose, et le soir même, sans aucun

égard pour ces braves soldats, qui, le coeur plein de Napoléon,

auraient cependant défendu Louis XVIII contre tout venant, on

l'obligea de les congédier, et de les renvoyer outrageusement dans

leurs casernes. Et voilà quels étaient les coeurs qu'il fallait

rapprocher, fondre dans un même amour pour la même dynastie[5].

[Note 5: Je ne fais que reproduire ici, sauf les termes, les

propres souvenirs du général Dupont consignés dans ses

Mémoires manuscrits.]

Le lendemain les corps de l'État recommencèrent à paraître devant la

famille royale, répétant toujours les mêmes discours, puis les troupes

alliées défilèrent en masse sous les yeux de Louis XVIII assis au

balcon de son palais, et entouré des principaux souverains de

l'Europe, qui lui cédèrent courtoisement la première place, voulant

ainsi prouver à la France la considération qu'ils portaient à son Roi

et à elle-même.

[En marge: Après le temps donné aux cérémonies, Louis XVIII s'occupe

enfin du gouvernement.]

Ces journées données aux cérémonies et aux félicitations, il fallait

enfin mettre la main à l'oeuvre si laborieuse de réconcilier le passé

et le présent, d'accorder quelques dédommagements aux classes frappées

d'une longue proscription, sans offusquer la nation qui ne voulait

être sacrifiée à aucun intérêt particulier, d'aller chercher à travers

vingt-cinq ans de querelles sanglantes, le vrai, le juste, pour en

composer le système du gouvernement, oeuvre bien difficile, bien près

d'être impossible, à moins qu'une raison ferme et éclairée ne se

rencontrât ou chez le Roi, ou chez un prince de sa famille, ou chez un

de ses ministres capable de prendre sur la cour et le gouvernement un

ascendant décisif! Ce phénomène heureux se réaliserait-il? Telle était

la question, et elle était alors profondément obscure.

Le gouvernement n'avait eu, pendant la courte gestion de M. le comte

d'Artois, qu'un caractère provisoire, et les ministres n'avaient porté

que le titre de commissaires aux divers départements ministériels. Il

fallait composer un ministère définitif. Louis XVIII, prenant les

choses comme il les trouvait, maintint la séparation qui avait existé

sous M. le comte d'Artois, entre le Conseil royal éclairant le Prince

de ses avis, et les ministres exécutant ses volontés, certains

ministres étant membres permanents de ce Conseil, les autres n'y étant

appelés que pour les affaires spéciales de leur département. C'était

une combinaison bizarre, et fort peu appropriée à la forme de

gouvernement qu'on se disposait à donner à la France.

[En marge: Composition du premier ministère de Louis XVIII.]

Pour qu'il y ait dans un État libre, fondé sur l'intervention des

assemblées délibérantes, l'unité de volonté sans laquelle la

promptitude et la vigueur de l'action seraient impossibles, et en même

temps la lumière qui ne peut résulter que du concours de toutes les

intelligences, il faut que les ministres, chargés de gouverner sous

les yeux de la royauté et des Chambres, soient les conseillers uniques

de la Couronne, qu'ils conçoivent les résolutions du gouvernement, les

fassent agréer au Roi et aux Chambres, et les exécutent ensuite sous

leur responsabilité à la fois collective et personnelle. Il faut même,

avant de pouvoir amener les grands pouvoirs de l'État à cette unité si

désirable, que les ministres y soient amenés eux-mêmes par l'influence

de l'un d'entre eux, leur supérieur en intelligence, en caractère, en

situation. C'est à cette condition seulement qu'on peut faire

concourir toutes les lumières du pays à l'oeuvre commune, ce qui est

le privilége des États libres, et conserver l'unité d'action qui

semble le privilége des gouvernements absolus, et qui ne l'est qu'en

apparence, car ils sont souvent les plus tiraillés des gouvernements.

Il ne faut donc entre la royauté et les corps délibérants d'autres

intermédiaires que les ministres seuls, à la fois auteurs,

démonstrateurs et exécuteurs, sous leur responsabilité, des

résolutions qui constituent la série des actes du pouvoir. Tout rouage

ajouté à celui-là est inutile, et dès lors nuisible. Mais en 1814

l'expérience ne nous avait rien appris encore sur ces graves sujets,

et en Angleterre même on agissait bien plus par instinct que par

réflexion. Le gouvernement libre était une science dont la pratique

existait en Angleterre, et la théorie nulle part.

[En marge: Le Roi maintient le Conseil royal supérieur, dit _conseil

d'en haut_.]

Le Roi accepta purement et simplement le legs des circonstances,

c'est-à-dire le Conseil royal supérieur, qui n'était, comme on l'a vu,

que l'ancien gouvernement provisoire transformé en Conseil du

lieutenant général, et au-dessous de lui les ministres, membres ou non

de ce Conseil. Il se borna à faire pour chaque emploi des nominations

définitives, en maintenant les possesseurs actuels des portefeuilles,

ou en les changeant d'après les circonstances qui s'étaient produites.

Voici quels furent ses choix.

[En marge: M. Louis et le général Dupont confirmés, l'un comme

ministre des finances, l'autre comme ministre de la guerre.]

[En marge: MM. de Talleyrand et de Montesquiou chargés, l'un du

ministère des affaires étrangères, l'autre du ministère de

l'intérieur.]

Personne n'aurait voulu remplacer aux finances M. Louis, qui en

quelques jours avait acquis la confiance générale. Il fut nommé

ministre de ce département. Le général Dupont, connaissant

suffisamment l'armée, faisant de son mieux pour la contenter, doué

malheureusement de moins de caractère que d'esprit, et ayant de la

peine à se tenir ferme au milieu du conflit des prétentions

contraires, mais n'ayant pas encore perdu le prestige de sa longue

disgrâce, fut maintenu au ministère de la guerre. M. de Malouet,

honnête homme laborieux, resta ministre de la marine. On emprunta au

Conseil royal pour les appeler au ministère, sans leur faire quitter

le conseil, MM. de Talleyrand et de Montesquiou. M. de Talleyrand,

bien que M. de Laforest fût commissaire aux affaires étrangères, avait

seul dirigé la négociation de l'armistice, et pouvait seul diriger

celle de la paix définitive. Il devint ministre titulaire des affaires

étrangères, en restant après les princes le membre le plus important

du Conseil royal supérieur, qu'on prit l'habitude d'appeler le

_Conseil d'en haut_.

M. l'abbé de Montesquiou, malgré sa qualité d'ecclésiastique, ne

voulait être ni cardinal, ni ambassadeur auprès du Saint-Siége; il

voulait être ministre en France, et principal ministre. Il abandonnait

volontiers la politique extérieure, qu'il croyait réduite par la paix

à une longue insignifiance, qui d'ailleurs appartenait de droit à M.

de Talleyrand, et il se réservait pour la politique intérieure, qui

allait devenir fort active, fort difficile, fort orageuse. Il avait

pour s'en mêler plus d'un avantage. Il exerçait une certaine autorité

sur son parti; il savait être arrogant avec lui comme avec les autres;

il avait quelque habitude des assemblées, et parlait facilement. Mais

il était susceptible, n'avait pas assez de vigueur d'esprit et de

caractère, et était fort inférieur à la tâche dont il allait assumer

le fardeau, tâche qui à la vérité eût été bien lourde pour tout le

monde. Du reste le parti royaliste n'avait pas à cette époque un

meilleur candidat à offrir à la royauté, et le choix pour le ministère

de l'intérieur était dans les circonstances le plus convenable. On

dédommagea M. Beugnot, qui avait administré temporairement le

département de l'intérieur, en lui confiant la police, sous le titre

de _direction générale_, équivalant presque à un ministère.

[En marge: M. Dambray nommé chancelier et ministre de la justice.]

M. Henrion de Pansey, tout respectable qu'il était, perdit

l'administration de la justice. On voulait à la tête de la

magistrature un homme qui eût appartenu aux anciens parlements, et on

choisit un magistrat ayant du savoir, quelque peu de l'éloquence

étudiée de d'Aguesseau, et d'ailleurs un caractère doux, honorable,

avec toutes les opinions du vieux royalisme. Ce magistrat fut M.

Dambray. Enfin on ne voulait pas laisser en dehors des membres du

gouvernement officiel un personnage aussi influent à la cour que M. de

Blacas, et les ministres désirant l'avoir avec eux, lui offrirent le

ministère de la maison du Roi. M. de Blacas venait d'obtenir la charge

de grand maître de la garde-robe, la seule des grandes charges de cour

qui fût vacante, car toutes les autres avaient été rendues à leurs

anciens propriétaires. Enorgueilli de cette insigne faveur, il croyait

déchoir en acceptant un ministère. Il fallut beaucoup d'efforts pour

le vaincre. On les fit, et on l'obligea d'accepter un portefeuille,

qui en le laissant auprès du Roi, sans lui imposer aucune portion du

fardeau des affaires, devait l'associer pourtant à la responsabilité

collective des ministres.

[En marge: Position de M. de Vitrolles, resté dans le Conseil malgré

ses collègues.]

Le comte d'Artois avait admis dans le Conseil M. de Vitrolles à titre

de secrétaire d'État. Ce rôle d'un secrétaire d'État, placé entre le

souverain et les ministres, pour leur transmettre les ordres d'un

maître qui ne délibérait qu'avec lui-même, avait dû disparaître en

même temps que Napoléon. Dans le nouvel ordre de choses, ce rôle eût

tout au plus appartenu à M. de Blacas, et eût été impossible même pour

lui. En effet les ministres entendaient travailler directement avec

le Roi, et ils avaient déjà refusé d'accepter M. de Vitrolles pour

intermédiaire avec le comte d'Artois, ce qui était naturel et légitime

dès qu'ils étaient auteurs responsables de leurs actes. Il ne restait

donc plus au nouveau secrétaire d'État qu'une fonction, celle de tenir

le procès-verbal des séances du Conseil. Mais ce procès-verbal les

membres du Conseil n'en voulaient à aucun prix. M. de Montesquiou, M.

de Talleyrand, disaient avec raison qu'un procès-verbal gênerait la

liberté des délibérations, car la certitude de voir toutes leurs

paroles enregistrées, exactement ou non, empêcherait de parler avec

une entière franchise les hommes de gouvernement les plus sincères et

les plus courageux. Dès lors n'étant pas intermédiaire du travail avec

le Roi, ne devant point tenir de procès-verbal, le secrétaire d'État

n'avait plus aucune fonction à remplir. Ses collègues firent ce qu'ils

purent pour exclure M. de Vitrolles du Conseil royal, en le

dédommageant au moyen d'une charge de cour. Mais il s'obstina, fut

défendu par les princes, et resta dans le Conseil, ayant pour unique

emploi de tenir note des résolutions adoptées, et de correspondre soit

avec le _Moniteur_, soit avec le Télégraphe, peu aimé de ses

collègues, les aimant encore moins, brouillé surtout avec M. de

Montesquiou, qui ne s'était pas fait faute d'arrogance envers un

personnage dont il dédaignait le rang, méconnaissait l'esprit, et

niait les services[6].

[Note 6: M. de Vitrolles n'en tint pas moins une sorte de

procès-verbal des séances du Conseil, extrêmement succinct,

à peine rédigé, mais infiniment intéressant, existant encore

aux archives de l'État, et de tous les documents le plus

curieux peut-être de ceux qui restent sur le gouvernement

de la première Restauration.]

On adjoignit à cet ensemble de personnages, à titre de ministre d'État

chargé des postes, M. Ferrand, homme âgé, instruit, écrivain peu

adroit, ayant tout l'entêtement et toute la passion des royalistes

extrêmes. Il fut dans l'administration des postes ce qu'était M.

Beugnot dans celle de la police, un directeur général, ayant presque

rang de ministre.

[En marge: Défaut d'unité et de direction dans le nouveau cabinet.]

Tel fut le cabinet définitif de Louis XVIII, si on peut donner le nom

de cabinet à une réunion de ministres, où M. de Talleyrand, le plus

considérable par la situation, ne devait se mêler que des rapports

avec les puissances étrangères, où M. de Montesquiou, le plus

important après M. de Talleyrand, ne devait se mêler que des rapports

avec les Chambres, où M. de Blacas, le troisième en importance, ne

devait se mêler que des rapports avec le Roi, où chacun d'eux enfin

devait agir presque isolément, n'étant reliés les uns aux autres ni

par un premier ministre qui n'existait pas, ni par le Conseil royal

supérieur qui était sans chef, car un roi bel esprit, paresseux,

uniquement occupé de lectures classiques, ne pouvait être ce chef.

C'était une raison de craindre que ce chaos ministériel n'étant mené

par personne, le fût par les passions du temps, fort déraisonnables,

fort exigeantes et fort agitées.

[En marge: Première réunion du Conseil sous la présidence du Roi.]

[En marge: Discours du Roi.]

[En marge: On touche sommairement à toutes les affaires.]

Le surlendemain de son entrée à Paris, le Roi convoqua le Conseil

royal, auquel pour cette fois furent appelés tous les ministres, et en

outre les princes, qui devaient habituellement en faire partie. Le Roi

tint au Conseil, à titre de discours d'ouverture, un langage étudié,

poli, affectueux. Il parla d'une voix claire, avec hauteur et

infiniment de succès, touchant à tous les sujets d'une manière assez

superficielle, et voulant que le premier jour on dît au moins un mot

sur chaque chose. Il énuméra les objets auxquels on aurait à pourvoir,

l'armée notamment qu'il s'agissait de réorganiser et de rattacher à la

dynastie, la marine qu'il était urgent de refondre et de proportionner

à nos ressources financières, l'ancienne maison militaire du Roi dont

on annonçait le rétablissement, les finances qui seraient la mesure de

ce qu'on pourrait faire pour l'armée et la marine, les impôts qu'il

était indispensable de maintenir et de percevoir malgré d'imprudentes

promesses, les souffrances des provinces occupées auxquelles il

importait de mettre un terme prochain, les négociations qu'on était

pressé de faire aboutir à une paix définitive qui ne fût pas trop

humiliante, enfin la Constitution qu'on avait promis de donner au plus

tard le 10 juin.

[En marge: Ce qu'on se propose de faire pour l'armée.]

Relativement à l'armée la tâche était des plus difficiles. Il fallait

se fixer d'abord sur le principe du recrutement, et adopter un parti

raisonnable en présence de l'engagement pris par les princes d'abolir

la conscription. Du reste, malgré la désertion, la difficulté n'était

plus dans le manque des hommes, mais dans leur abondance au contraire,

et dans les sentiments qu'ils manifestaient. Il allait rentrer

d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie, d'Italie, d'Espagne, cent

cinquante mille hommes de garnison, et environ autant de prisonniers,

tous vieux soldats. On aurait donc quatre cent mille hommes au moins,

et plus de quarante mille officiers, au sort desquels on serait obligé

de pourvoir. Or le ministre des finances déclarait qu'il pourrait, les

dettes de l'État acquittées, consacrer tout au plus deux cents

millions à l'armée, c'est-à-dire qu'il aurait à peine de quoi payer la

moitié de ce qu'on allait avoir sur les bras. Quant à la marine il

fallait bien renoncer aux cent vaisseaux de Napoléon, car si ce nombre

était déjà excessif lorsque l'Empire s'étendait de Lubeck à Trieste,

et qu'on avait presque le double de matelots, il eût été extravagant

avec la France réduite aux frontières de 1790.

[En marge: Projet de grandes réductions dans la marine.]

[En marge: Idées du ministre des finances en ce qui concerne son

administration.]

[En marge: Sa résolution persistante d'acquitter toutes les dettes de

l'État, et de maintenir les droits réunis.]

On échangea quelques mots sur ces graves sujets. On pressa le ministre

de la guerre d'apporter un plan d'organisation qui satisfît autant que

possible à tous les intérêts, en se conformant à la détresse

temporaire des finances. On autorisa le ministre de la marine à

préparer de larges réductions, car on comptait sur une longue paix

avec l'Angleterre, et on ne voulait plus offusquer cette puissance par

un coûteux et inutile étalage de nos forces navales. Le Roi, fort

sensible à l'extérieur des choses, exprima le désir de changer les

noms de plusieurs vaisseaux qui rappelaient des souvenirs

révolutionnaires, en laissant à _l'Austerlitz_, au _Friedland_ par

exemple, les noms qui ne rappelaient que des victoires. Il questionna

enfin le ministre des finances, qui ne se fit pas prier pour exprimer

de nouveau ses intentions irrévocables. D'abord il posait en principe

qu'il fallait payer toutes les dettes de l'État, quelle qu'en fût

l'origine, même celles qu'on appelait _les dettes de Buonaparte_, et

qui malheureusement avaient été créées pour soutenir des guerres

folles. Mais que l'argent provenant de ces dettes eût été bien ou mal

employé, elles avaient été contractées au nom de la France, et il

serait aussi scandaleux qu'impolitique de les nier. Sans cette

scrupuleuse exactitude à tenir les engagements du Trésor, on n'aurait

pas de crédit, et sans crédit, quelque système qu'on adoptât, les

impôts étant insuffisants pour plusieurs années, on ne pourrait

satisfaire aux besoins les plus pressants de l'État. On y

parviendrait, au contraire, avec le crédit, si on faisait ce qu'il

fallait pour le mériter. Mais le crédit ne pouvant subvenir à tout, on

devait en outre exiger l'exact acquittement de l'impôt. Or la ville de

Bordeaux, en s'intitulant _la ville du 12 mars_, entendait ne pas

acquitter les droits réunis, et encouragées par son exemple, toutes

les villes du Midi prétendaient en faire autant. Si le Roi, maintenant

qu'il était à la tête du gouvernement, ne parlait pas un langage

très-ferme aux populations méridionales, on verrait la ressource de

l'impôt disparaître, et par suite tout crédit avec elle. Tel fut le

langage du ministre.

Cependant M. le comte d'Artois rappela qu'on avait promis d'abolir les

droits réunis.--Il y a une autre promesse, répliqua M. Louis, que vous

avez faite, c'est d'acquitter la dette publique, et cette promesse

vaut l'autre.--

[En marge: Le Roi donne son plein assentiment aux idées du ministre

des finances.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 8 / 48 段