on ne variait pas: deux Chambres votant sur toutes les affaires de
l'État, des ministres responsables obligés de comparaître devant
elles, la liberté individuelle, la liberté de la presse, la liberté
des cultes, le vote de l'impôt, l'admissibilité de tous les Français
aux emplois civils et militaires, l'inamovibilité des juges, le
maintien des ventes nationales, de la Légion d'honneur, etc...--Sauf
la question fondamentale de l'origine, qui, au lieu d'un contrat,
faisait de la future Charte une concession, l'engagement pris de la
donner telle qu'on la voulait, était formel, et de plus il était pris
envers le Sénat, ce qui consacrait l'importance et l'autorité de ce
corps, et assurait l'adoption des solutions les plus désirées, sauf
une seule, nous le répétons, que la dynastie aurait dû repousser moins
que qui que ce soit, car il eût été bien heureux pour elle d'être
engagée de manière à n'en pouvoir revenir.
[En marge: Entrée de Louis XVIII dans Paris le 3 mai 1814.]
Sous le bénéfice de cette déclaration, Louis XVIII s'apprêta à faire
son entrée dans Paris le 3 mai. Il partit de Saint-Ouen à onze heures
du matin, au milieu d'une foule immense accourue à sa rencontre. Il
était dans une calèche attelée de huit chevaux, ayant à ses côtés
madame la duchesse d'Angoulême, devant lui les deux princes de Condé,
à sa portière de droite le comte d'Artois, à sa portière de gauche le
duc de Berry, l'un et l'autre à cheval, en arrière de sa voiture les
maréchaux, puis la cavalerie de la garde nationale commandée par le
comte Charles de Damas. En présence de ce grand spectacle tous les
yeux se portèrent sur la garde impériale à pied, dont quelques
compagnies avaient gardé le Roi à Compiègne, l'avaient suivi à
Saint-Ouen, et l'escortaient encore à son entrée dans Paris. Le public
regardait avec une extrême curiosité ces mâles visages hâlés par
vingt-cinq ans de guerre, assistant respectueusement à une cérémonie
contraire à tous leurs sentiments, ni joyeux ni empressés comme leurs
maréchaux, mais fiers et en même temps soumis aux volontés de la
France qui volait en ce moment à d'autres destinées. Au milieu des
cris ardents et unanimes de _Vive le Roi!_ se firent souvent entendre
des cris de _Vive la Garde_, cris expressifs, qui prouvaient la
sympathie des assistants pour ces nobles débris de nos guerres
héroïques. Du reste, les royalistes raisonnables eux-mêmes leur
tenaient compte de leur attitude à la fois fière et résignée[4].
[Note 4: Divers écrivains, et notamment M. de Chateaubriand,
qui en général se soucie peu de la vérité, ont raconté avec
des couleurs fort exagérées l'attitude de la garde. D'après
les témoins les plus vrais, son attitude fut exactement
celle que nous tâchons de retracer ici, c'est-à-dire froide
et soumise.]
[En marge: Excellent accueil que lui fait la population parisienne.]
[En marge: Attitude de la garde impériale.]
[En marge: On lui retire les postes des Tuileries, malgré l'avis du
ministre de la guerre.]
L'accueil fait à Louis XVIII fut des plus chaleureux. Cette profonde
émotion des souvenirs que les Bourbons avaient le don d'exciter, avait
été plus forte peut-être à l'aspect de M. le comte d'Artois, parce
qu'on l'éprouvait alors pour la première fois. Mais la réflexion avait
convaincu tous les esprits qu'on ne pouvait mieux faire que de
rappeler les Bourbons, et qu'avec eux seulement on aurait la paix et
un gouvernement tempéré. Cet avis était devenu celui des classes
moyennes, juges sains et désintéressés des questions de gouvernement.
Elles avaient particulièrement bonne opinion du Roi, à qui sa conduite
réservée dans l'émigration avait valu une réputation de sagesse non
contestée; elles étaient donc fort bien disposées, et ayant sur le
peuple, imitateur de sa nature, une grande influence, elles firent
vivement applaudir Louis XVIII en l'applaudissant elles-mêmes. La
noble figure de ce monarque, adoucie par le contentement, et seule
visible dans cette voiture où son corps disparaissait, plut à tous
ceux qui la purent apercevoir. D'ailleurs, épris de la paix, comme on
l'était à cette époque, on ne regrettait guère pour le prince appelé à
régner la faculté de monter à cheval, et l'imagination du public se
prêtait volontiers à cette image, tant reproduite alors, d'un vieux
père rentrant au milieu de ses enfants. Madame la duchesse
d'Angoulême, dont le visage ordinairement sévère se couvrit plusieurs
fois de larmes dans cette journée, les princes de Condé, dont le
malheur était présent à tous les esprits, excitèrent un intérêt
général. Les acclamations les plus respectueuses accompagnèrent
jusqu'à Notre-Dame cette voiture qui contenait presque toute la
famille de Bourbon. Après la cérémonie religieuse elle se dirigea par
le pont Neuf, où l'on avait relevé en plâtre la statue d'Henri IV,
vers les Tuileries, et là tous les assistants se précipitèrent pour
soutenir madame la duchesse d'Angoulême, qui, à la vue de ce palais
d'où son père et sa mère étaient sortis pour aller au Temple, et du
Temple à l'échafaud, tomba en défaillance. À ce touchant spectacle
l'attendrissement fut universel. Ramenée ainsi dans le palais de ses
pères, cette famille auguste pouvait s'y croire définitivement
établie. Pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait qu'une chose, c'est
qu'en y rentrant, les Bourbons y fissent entrer avec eux les lumières
du temps et du pays sur lequel ils venaient régner! On devait le
souhaiter pour elle, et pour la France. Mais dans le moment même, ces
infortunés émigrés donnaient une nouvelle preuve de la difficulté de
les réconcilier avec cette France qu'ils avaient si peu habitée, et
encore moins étudiée depuis vingt-cinq ans. Les grenadiers de la garde
impériale, qui soit à Compiègne, soit à Saint-Ouen, avaient gardé le
Roi, et qui ne songeaient qu'à faire leur devoir près de lui,
occupaient les postes des Tuileries. Les gens de la cour, hommes et
femmes, apprenant à quels soldats leur sûreté, et surtout celle de la
famille royale, était confiée, furent saisis d'épouvante. Ils allèrent
chercher le ministre de la guerre Dupont, et lui demandèrent s'il
avait perdu l'esprit pour oser remettre la précieuse existence du Roi
à de telles mains? Le général, habitué à la fidélité du soldat
français sous les armes, comprenait à peine ce qu'on lui disait. Il
voulut d'abord rire de ces craintes, mais on le ramena malgré lui à ce
qu'on appelait le sérieux de la chose, et le soir même, sans aucun
égard pour ces braves soldats, qui, le coeur plein de Napoléon,
auraient cependant défendu Louis XVIII contre tout venant, on
l'obligea de les congédier, et de les renvoyer outrageusement dans
leurs casernes. Et voilà quels étaient les coeurs qu'il fallait
rapprocher, fondre dans un même amour pour la même dynastie[5].
[Note 5: Je ne fais que reproduire ici, sauf les termes, les
propres souvenirs du général Dupont consignés dans ses
Mémoires manuscrits.]
Le lendemain les corps de l'État recommencèrent à paraître devant la
famille royale, répétant toujours les mêmes discours, puis les troupes
alliées défilèrent en masse sous les yeux de Louis XVIII assis au
balcon de son palais, et entouré des principaux souverains de
l'Europe, qui lui cédèrent courtoisement la première place, voulant
ainsi prouver à la France la considération qu'ils portaient à son Roi
et à elle-même.
[En marge: Après le temps donné aux cérémonies, Louis XVIII s'occupe
enfin du gouvernement.]
Ces journées données aux cérémonies et aux félicitations, il fallait
enfin mettre la main à l'oeuvre si laborieuse de réconcilier le passé
et le présent, d'accorder quelques dédommagements aux classes frappées
d'une longue proscription, sans offusquer la nation qui ne voulait
être sacrifiée à aucun intérêt particulier, d'aller chercher à travers
vingt-cinq ans de querelles sanglantes, le vrai, le juste, pour en
composer le système du gouvernement, oeuvre bien difficile, bien près
d'être impossible, à moins qu'une raison ferme et éclairée ne se
rencontrât ou chez le Roi, ou chez un prince de sa famille, ou chez un
de ses ministres capable de prendre sur la cour et le gouvernement un
ascendant décisif! Ce phénomène heureux se réaliserait-il? Telle était
la question, et elle était alors profondément obscure.
Le gouvernement n'avait eu, pendant la courte gestion de M. le comte
d'Artois, qu'un caractère provisoire, et les ministres n'avaient porté
que le titre de commissaires aux divers départements ministériels. Il
fallait composer un ministère définitif. Louis XVIII, prenant les
choses comme il les trouvait, maintint la séparation qui avait existé
sous M. le comte d'Artois, entre le Conseil royal éclairant le Prince
de ses avis, et les ministres exécutant ses volontés, certains
ministres étant membres permanents de ce Conseil, les autres n'y étant
appelés que pour les affaires spéciales de leur département. C'était
une combinaison bizarre, et fort peu appropriée à la forme de
gouvernement qu'on se disposait à donner à la France.
[En marge: Composition du premier ministère de Louis XVIII.]
Pour qu'il y ait dans un État libre, fondé sur l'intervention des
assemblées délibérantes, l'unité de volonté sans laquelle la
promptitude et la vigueur de l'action seraient impossibles, et en même
temps la lumière qui ne peut résulter que du concours de toutes les
intelligences, il faut que les ministres, chargés de gouverner sous
les yeux de la royauté et des Chambres, soient les conseillers uniques
de la Couronne, qu'ils conçoivent les résolutions du gouvernement, les
fassent agréer au Roi et aux Chambres, et les exécutent ensuite sous
leur responsabilité à la fois collective et personnelle. Il faut même,
avant de pouvoir amener les grands pouvoirs de l'État à cette unité si
désirable, que les ministres y soient amenés eux-mêmes par l'influence
de l'un d'entre eux, leur supérieur en intelligence, en caractère, en
situation. C'est à cette condition seulement qu'on peut faire
concourir toutes les lumières du pays à l'oeuvre commune, ce qui est
le privilége des États libres, et conserver l'unité d'action qui
semble le privilége des gouvernements absolus, et qui ne l'est qu'en
apparence, car ils sont souvent les plus tiraillés des gouvernements.
Il ne faut donc entre la royauté et les corps délibérants d'autres
intermédiaires que les ministres seuls, à la fois auteurs,
démonstrateurs et exécuteurs, sous leur responsabilité, des
résolutions qui constituent la série des actes du pouvoir. Tout rouage
ajouté à celui-là est inutile, et dès lors nuisible. Mais en 1814
l'expérience ne nous avait rien appris encore sur ces graves sujets,
et en Angleterre même on agissait bien plus par instinct que par
réflexion. Le gouvernement libre était une science dont la pratique
existait en Angleterre, et la théorie nulle part.
[En marge: Le Roi maintient le Conseil royal supérieur, dit _conseil
d'en haut_.]
Le Roi accepta purement et simplement le legs des circonstances,
c'est-à-dire le Conseil royal supérieur, qui n'était, comme on l'a vu,
que l'ancien gouvernement provisoire transformé en Conseil du
lieutenant général, et au-dessous de lui les ministres, membres ou non
de ce Conseil. Il se borna à faire pour chaque emploi des nominations
définitives, en maintenant les possesseurs actuels des portefeuilles,
ou en les changeant d'après les circonstances qui s'étaient produites.
Voici quels furent ses choix.
[En marge: M. Louis et le général Dupont confirmés, l'un comme
ministre des finances, l'autre comme ministre de la guerre.]
[En marge: MM. de Talleyrand et de Montesquiou chargés, l'un du
ministère des affaires étrangères, l'autre du ministère de
l'intérieur.]
Personne n'aurait voulu remplacer aux finances M. Louis, qui en
quelques jours avait acquis la confiance générale. Il fut nommé
ministre de ce département. Le général Dupont, connaissant
suffisamment l'armée, faisant de son mieux pour la contenter, doué
malheureusement de moins de caractère que d'esprit, et ayant de la
peine à se tenir ferme au milieu du conflit des prétentions
contraires, mais n'ayant pas encore perdu le prestige de sa longue
disgrâce, fut maintenu au ministère de la guerre. M. de Malouet,
honnête homme laborieux, resta ministre de la marine. On emprunta au
Conseil royal pour les appeler au ministère, sans leur faire quitter
le conseil, MM. de Talleyrand et de Montesquiou. M. de Talleyrand,
bien que M. de Laforest fût commissaire aux affaires étrangères, avait
seul dirigé la négociation de l'armistice, et pouvait seul diriger
celle de la paix définitive. Il devint ministre titulaire des affaires
étrangères, en restant après les princes le membre le plus important
du Conseil royal supérieur, qu'on prit l'habitude d'appeler le
_Conseil d'en haut_.
M. l'abbé de Montesquiou, malgré sa qualité d'ecclésiastique, ne
voulait être ni cardinal, ni ambassadeur auprès du Saint-Siége; il
voulait être ministre en France, et principal ministre. Il abandonnait
volontiers la politique extérieure, qu'il croyait réduite par la paix
à une longue insignifiance, qui d'ailleurs appartenait de droit à M.
de Talleyrand, et il se réservait pour la politique intérieure, qui
allait devenir fort active, fort difficile, fort orageuse. Il avait
pour s'en mêler plus d'un avantage. Il exerçait une certaine autorité
sur son parti; il savait être arrogant avec lui comme avec les autres;
il avait quelque habitude des assemblées, et parlait facilement. Mais
il était susceptible, n'avait pas assez de vigueur d'esprit et de
caractère, et était fort inférieur à la tâche dont il allait assumer
le fardeau, tâche qui à la vérité eût été bien lourde pour tout le
monde. Du reste le parti royaliste n'avait pas à cette époque un
meilleur candidat à offrir à la royauté, et le choix pour le ministère
de l'intérieur était dans les circonstances le plus convenable. On
dédommagea M. Beugnot, qui avait administré temporairement le
département de l'intérieur, en lui confiant la police, sous le titre
de _direction générale_, équivalant presque à un ministère.
[En marge: M. Dambray nommé chancelier et ministre de la justice.]
M. Henrion de Pansey, tout respectable qu'il était, perdit
l'administration de la justice. On voulait à la tête de la
magistrature un homme qui eût appartenu aux anciens parlements, et on
choisit un magistrat ayant du savoir, quelque peu de l'éloquence
étudiée de d'Aguesseau, et d'ailleurs un caractère doux, honorable,
avec toutes les opinions du vieux royalisme. Ce magistrat fut M.
Dambray. Enfin on ne voulait pas laisser en dehors des membres du
gouvernement officiel un personnage aussi influent à la cour que M. de
Blacas, et les ministres désirant l'avoir avec eux, lui offrirent le
ministère de la maison du Roi. M. de Blacas venait d'obtenir la charge
de grand maître de la garde-robe, la seule des grandes charges de cour
qui fût vacante, car toutes les autres avaient été rendues à leurs
anciens propriétaires. Enorgueilli de cette insigne faveur, il croyait
déchoir en acceptant un ministère. Il fallut beaucoup d'efforts pour
le vaincre. On les fit, et on l'obligea d'accepter un portefeuille,
qui en le laissant auprès du Roi, sans lui imposer aucune portion du
fardeau des affaires, devait l'associer pourtant à la responsabilité
collective des ministres.
[En marge: Position de M. de Vitrolles, resté dans le Conseil malgré
ses collègues.]
Le comte d'Artois avait admis dans le Conseil M. de Vitrolles à titre
de secrétaire d'État. Ce rôle d'un secrétaire d'État, placé entre le
souverain et les ministres, pour leur transmettre les ordres d'un
maître qui ne délibérait qu'avec lui-même, avait dû disparaître en
même temps que Napoléon. Dans le nouvel ordre de choses, ce rôle eût
tout au plus appartenu à M. de Blacas, et eût été impossible même pour
lui. En effet les ministres entendaient travailler directement avec
le Roi, et ils avaient déjà refusé d'accepter M. de Vitrolles pour
intermédiaire avec le comte d'Artois, ce qui était naturel et légitime
dès qu'ils étaient auteurs responsables de leurs actes. Il ne restait
donc plus au nouveau secrétaire d'État qu'une fonction, celle de tenir
le procès-verbal des séances du Conseil. Mais ce procès-verbal les
membres du Conseil n'en voulaient à aucun prix. M. de Montesquiou, M.
de Talleyrand, disaient avec raison qu'un procès-verbal gênerait la
liberté des délibérations, car la certitude de voir toutes leurs
paroles enregistrées, exactement ou non, empêcherait de parler avec
une entière franchise les hommes de gouvernement les plus sincères et
les plus courageux. Dès lors n'étant pas intermédiaire du travail avec
le Roi, ne devant point tenir de procès-verbal, le secrétaire d'État
n'avait plus aucune fonction à remplir. Ses collègues firent ce qu'ils
purent pour exclure M. de Vitrolles du Conseil royal, en le
dédommageant au moyen d'une charge de cour. Mais il s'obstina, fut
défendu par les princes, et resta dans le Conseil, ayant pour unique
emploi de tenir note des résolutions adoptées, et de correspondre soit
avec le _Moniteur_, soit avec le Télégraphe, peu aimé de ses
collègues, les aimant encore moins, brouillé surtout avec M. de
Montesquiou, qui ne s'était pas fait faute d'arrogance envers un
personnage dont il dédaignait le rang, méconnaissait l'esprit, et
niait les services[6].
[Note 6: M. de Vitrolles n'en tint pas moins une sorte de
procès-verbal des séances du Conseil, extrêmement succinct,
à peine rédigé, mais infiniment intéressant, existant encore
aux archives de l'État, et de tous les documents le plus
curieux peut-être de ceux qui restent sur le gouvernement
de la première Restauration.]
On adjoignit à cet ensemble de personnages, à titre de ministre d'État
chargé des postes, M. Ferrand, homme âgé, instruit, écrivain peu
adroit, ayant tout l'entêtement et toute la passion des royalistes
extrêmes. Il fut dans l'administration des postes ce qu'était M.
Beugnot dans celle de la police, un directeur général, ayant presque
rang de ministre.
[En marge: Défaut d'unité et de direction dans le nouveau cabinet.]
Tel fut le cabinet définitif de Louis XVIII, si on peut donner le nom
de cabinet à une réunion de ministres, où M. de Talleyrand, le plus
considérable par la situation, ne devait se mêler que des rapports
avec les puissances étrangères, où M. de Montesquiou, le plus
important après M. de Talleyrand, ne devait se mêler que des rapports
avec les Chambres, où M. de Blacas, le troisième en importance, ne
devait se mêler que des rapports avec le Roi, où chacun d'eux enfin
devait agir presque isolément, n'étant reliés les uns aux autres ni
par un premier ministre qui n'existait pas, ni par le Conseil royal
supérieur qui était sans chef, car un roi bel esprit, paresseux,
uniquement occupé de lectures classiques, ne pouvait être ce chef.
C'était une raison de craindre que ce chaos ministériel n'étant mené
par personne, le fût par les passions du temps, fort déraisonnables,
fort exigeantes et fort agitées.
[En marge: Première réunion du Conseil sous la présidence du Roi.]
[En marge: Discours du Roi.]
[En marge: On touche sommairement à toutes les affaires.]
Le surlendemain de son entrée à Paris, le Roi convoqua le Conseil
royal, auquel pour cette fois furent appelés tous les ministres, et en
outre les princes, qui devaient habituellement en faire partie. Le Roi
tint au Conseil, à titre de discours d'ouverture, un langage étudié,
poli, affectueux. Il parla d'une voix claire, avec hauteur et
infiniment de succès, touchant à tous les sujets d'une manière assez
superficielle, et voulant que le premier jour on dît au moins un mot
sur chaque chose. Il énuméra les objets auxquels on aurait à pourvoir,
l'armée notamment qu'il s'agissait de réorganiser et de rattacher à la
dynastie, la marine qu'il était urgent de refondre et de proportionner
à nos ressources financières, l'ancienne maison militaire du Roi dont
on annonçait le rétablissement, les finances qui seraient la mesure de
ce qu'on pourrait faire pour l'armée et la marine, les impôts qu'il
était indispensable de maintenir et de percevoir malgré d'imprudentes
promesses, les souffrances des provinces occupées auxquelles il
importait de mettre un terme prochain, les négociations qu'on était
pressé de faire aboutir à une paix définitive qui ne fût pas trop
humiliante, enfin la Constitution qu'on avait promis de donner au plus
tard le 10 juin.
[En marge: Ce qu'on se propose de faire pour l'armée.]
Relativement à l'armée la tâche était des plus difficiles. Il fallait
se fixer d'abord sur le principe du recrutement, et adopter un parti
raisonnable en présence de l'engagement pris par les princes d'abolir
la conscription. Du reste, malgré la désertion, la difficulté n'était
plus dans le manque des hommes, mais dans leur abondance au contraire,
et dans les sentiments qu'ils manifestaient. Il allait rentrer
d'Angleterre, d'Allemagne, de Russie, d'Italie, d'Espagne, cent
cinquante mille hommes de garnison, et environ autant de prisonniers,
tous vieux soldats. On aurait donc quatre cent mille hommes au moins,
et plus de quarante mille officiers, au sort desquels on serait obligé
de pourvoir. Or le ministre des finances déclarait qu'il pourrait, les
dettes de l'État acquittées, consacrer tout au plus deux cents
millions à l'armée, c'est-à-dire qu'il aurait à peine de quoi payer la
moitié de ce qu'on allait avoir sur les bras. Quant à la marine il
fallait bien renoncer aux cent vaisseaux de Napoléon, car si ce nombre
était déjà excessif lorsque l'Empire s'étendait de Lubeck à Trieste,
et qu'on avait presque le double de matelots, il eût été extravagant
avec la France réduite aux frontières de 1790.
[En marge: Projet de grandes réductions dans la marine.]
[En marge: Idées du ministre des finances en ce qui concerne son
administration.]
[En marge: Sa résolution persistante d'acquitter toutes les dettes de
l'État, et de maintenir les droits réunis.]
On échangea quelques mots sur ces graves sujets. On pressa le ministre
de la guerre d'apporter un plan d'organisation qui satisfît autant que
possible à tous les intérêts, en se conformant à la détresse
temporaire des finances. On autorisa le ministre de la marine à
préparer de larges réductions, car on comptait sur une longue paix
avec l'Angleterre, et on ne voulait plus offusquer cette puissance par
un coûteux et inutile étalage de nos forces navales. Le Roi, fort
sensible à l'extérieur des choses, exprima le désir de changer les
noms de plusieurs vaisseaux qui rappelaient des souvenirs
révolutionnaires, en laissant à _l'Austerlitz_, au _Friedland_ par
exemple, les noms qui ne rappelaient que des victoires. Il questionna
enfin le ministre des finances, qui ne se fit pas prier pour exprimer
de nouveau ses intentions irrévocables. D'abord il posait en principe
qu'il fallait payer toutes les dettes de l'État, quelle qu'en fût
l'origine, même celles qu'on appelait _les dettes de Buonaparte_, et
qui malheureusement avaient été créées pour soutenir des guerres
folles. Mais que l'argent provenant de ces dettes eût été bien ou mal
employé, elles avaient été contractées au nom de la France, et il
serait aussi scandaleux qu'impolitique de les nier. Sans cette
scrupuleuse exactitude à tenir les engagements du Trésor, on n'aurait
pas de crédit, et sans crédit, quelque système qu'on adoptât, les
impôts étant insuffisants pour plusieurs années, on ne pourrait
satisfaire aux besoins les plus pressants de l'État. On y
parviendrait, au contraire, avec le crédit, si on faisait ce qu'il
fallait pour le mériter. Mais le crédit ne pouvant subvenir à tout, on
devait en outre exiger l'exact acquittement de l'impôt. Or la ville de
Bordeaux, en s'intitulant _la ville du 12 mars_, entendait ne pas
acquitter les droits réunis, et encouragées par son exemple, toutes
les villes du Midi prétendaient en faire autant. Si le Roi, maintenant
qu'il était à la tête du gouvernement, ne parlait pas un langage
très-ferme aux populations méridionales, on verrait la ressource de
l'impôt disparaître, et par suite tout crédit avec elle. Tel fut le
langage du ministre.
Cependant M. le comte d'Artois rappela qu'on avait promis d'abolir les
droits réunis.--Il y a une autre promesse, répliqua M. Louis, que vous
avez faite, c'est d'acquitter la dette publique, et cette promesse
vaut l'autre.--
[En marge: Le Roi donne son plein assentiment aux idées du ministre
des finances.]