envoyé M. de Blacas à Paris, pour s'informer auprès du comte d'Artois
et des royalistes les plus sûrs de tout ce qu'il avait intérêt à
savoir. M. le comte d'Artois lui-même avait couru se jeter dans les
bras de son frère, et avait été reçu plus affectueusement que de
coutume par Louis XVIII, dont la joie attendrissait le coeur.
D'ailleurs, ce qu'il lui apprenait avait de quoi le satisfaire.
D'heure en heure les Bourbons étaient plus forts et le Sénat plus
faible, et depuis le jour où ce corps, sur le conseil du duc
d'Otrante, avait transigé en se contentant d'une promesse vague et
générale, la royauté légitime n'avait cessé de gagner du terrain.
Cependant il était impossible de contester le fond des choses, et bien
que les purs royalistes eussent horreur de tout ce qui portait le nom
de Constitution, on ne pouvait se dispenser d'en donner une. La
France, à chaque changement de régime, avait contracté une telle
habitude de rédiger par écrit les conditions de son nouvel état, que
cette fois encore on était forcé de prendre la plume, et un
gouvernement analogue à celui d'Angleterre, avec deux chambres parlant
et votant sur les affaires publiques, avec des journaux libres, avec
une justice indépendante, avec le maintien des ventes nationales, de
la Légion d'honneur, de la nouvelle noblesse, était inévitable. M. le
comte d'Artois, M. de Montesquiou, tous les hommes enfin qui depuis un
mois avaient mis la main à l'oeuvre, étaient obligés d'en convenir.
Mais on avait gagné les points auxquels Louis XVIII attachait le plus
d'importance. Il n'était pas astreint à accepter le texte même de la
Constitution sénatoriale, il était dispensé du serment, de tout ce qui
avait l'apparence, en un mot, d'une Constitution imposée. Cette
Constitution il pouvait la donner lui-même, la faire sortir
spontanément de son autorité royale, ce qui sauvait le principe de la
souveraineté légitime, telle que l'entendait le pur royalisme. De
plus, il pouvait, quant au personnel, prendre seulement une portion du
Sénat, celle qui lui déplairait le moins, la compléter avec une partie
de l'ancienne noblesse, garder le Corps législatif dont on était plus
content que du Sénat, et composer ainsi un gouvernement plus à son
goût. Enfin, pour mieux marquer la différence entre cette manière
vraiment royale de procéder, et celle que le Sénat avait d'abord voulu
exiger, le Roi entrerait dans Paris sans donner de Constitution, en
faisant une simple déclaration générale, à peu près semblable à celle
de M. le comte d'Artois, ce qui laisserait le temps de bien peser les
termes de la Constitution nouvelle.
[En marge: Après les réceptions officielles commencent les entrevues
avec les personnages importants, et le Roi s'y prépare.]
Ces points désormais acquis répondaient parfaitement aux vues de Louis
XVIII. Il n'avait aucune horreur pour ce genre de gouvernement, qui
consiste en deux Chambres tourmentant les ministres et laissant le Roi
tranquille, car il avait vu cet ordre de choses marcher
très-convenablement en Angleterre. Mais son autorité, celle qui avec
son sang coulait dans ses veines, qui lui venait de Louis XIV, d'Henri
IV, de saint Louis, d'Hugues Capet, cette autorité était reconnue, et
pour lui c'était le point capital. Accorder ce qu'on appelait des
garanties écrites, les écrire dans tel style qu'on voudrait, pourvu
qu'il fût supposé les avoir écrites lui-même, recevoir des serments et
n'en prêter à personne, voilà ce qui convenait à son orgueil royal, et
ce qui lui suffisait. Il laisserait ensuite gouverner dans un sens ou
dans un autre, pourvu toutefois qu'on ne sortît pas de certaines
bornes, et que, relativement à sa personne, on ne l'empêchât point de
s'entourer des gens qui lui plairaient. Son frère, ayant sauvegardé
tout cela, était le bienvenu, et pour la première fois, selon lui,
n'avait pas commis de faute. Bien fixé sur ces points par les
renseignements que M. le comte d'Artois, que M. de Blacas, que M. de
Montesquiou lui avaient apportés, il savait quelle attitude prendre
avec chacun, et on allait le voir causant avec les uns, écoutant avec
les autres, digne avec tous, ne promettant rien, mais laissant tout
espérer de sa libre sagesse, et bien résolu à ne permettre à qui que
ce fût des conseils ressemblant à des conditions.
[En marge: Importance de sa première entrevue avec M. de Talleyrand.]
Le personnage essentiel, et avec lequel la première entrevue qu'aurait
le Roi devait être de grande importance, était M. de Talleyrand, qui
pour quelque temps encore était l'acteur principal de la scène
politique. Louis XVIII et M. de Talleyrand avaient fort étudié leur
rôle, car ils aimaient la représentation, et y excellaient. M. de
Talleyrand avait le rôle le plus difficile, non qu'il fût, sous le
rapport de l'esprit, le moindre des deux interlocuteurs, mais parce
qu'il l'était sous le rapport de la situation. Les hommes à principes
sont dispensés de réussir: le succès est au contraire pour les habiles
une condition obligée. Jusqu'ici, entre les personnages qui avaient
refusé tout pacte avec la révolution, et ceux qui avaient transigé
avec elle, l'avantage avait paru être à ces derniers, car ils
semblaient avoir compris où était la force du temps, et s'être
associés à elle pour la diriger, tandis que les autres, aveugles et
obstinés, n'avaient su que pousser à l'échafaud leur roi et leurs
amis. Tout à coup l'aspect du monde avait changé, et c'étaient les
entêtés n'ayant voulu se prêter à aucun accommodement, qui se
trouvaient avoir deviné juste, et qui, si le dernier mot de notre
longue révolution était dit (et l'on croit ordinairement que le mot du
jour sera le dernier), semblaient avoir eu raison, et avoir été les
habiles. Entre Louis XVIII revenant de l'exil, et M. de Talleyrand
ayant servi tour à tour la République et l'Empire, pour retourner
après vingt ans aux pieds de la légitimité, l'avantage de la situation
était donc au premier. M. de Talleyrand, à la vérité, pouvait se
vanter d'avoir contribué au revirement récent des choses, mais les
services de cette espèce sont bientôt oubliés. Ces services
d'ailleurs, aux yeux des purs royalistes, n'étaient qu'un aveu, une
tardive réparation aux vrais principes, et pour le moment Louis XVIII
était le vainqueur, M. de Talleyrand le vaincu, bien que celui-ci eût
aidé à se vaincre lui-même. Cependant en fait de hauteur d'attitude M.
de Talleyrand valait son royal interlocuteur. Il avait de plus un tact
exquis, une connaissance parfaite des choses, l'art de les toucher
d'un mot, l'art surtout de flatter sans s'abaisser, et de n'être nulle
part le second, même en présence des princes et des rois. Louis XVIII
et M. de Talleyrand pouvaient donc se rencontrer sans désavantage, et
ils s'étaient au surplus fort préparés à une entrevue dont ils
sentaient tous deux l'importance.
[En marge: Première entrevue de Louis XVIII avec M. de Talleyrand.]
[En marge: Le Roi s'applique à la rendre polie, mais peu
significative.]
[En marge: Contentement affecté de M. de Talleyrand.]
Louis XVIII reçut M. de Talleyrand avec une extrême courtoisie, le
remercia de ses services en prince qui croyait tout devoir à son
droit, lui fit entendre que ceux qui revenaient de l'exil n'avaient
été, après tout, ni les moins avisés, ni les moins habiles, mais passa
rapidement sur ce sujet pour en arriver à la situation présente. Au
fond, le Roi et son futur premier ministre étaient d'accord, puisque
des deux côtés l'essentiel était convenu. C'était d'une part une
Constitution écrite, et de l'autre spontanéité dans la manière de la
donner. Dès lors on ne pouvait se parler que pour échanger sur chaque
chose un assentiment empressé.--Accordez ces deux Chambres qu'on ne
peut refuser, et caressez les militaires qu'il suffira de flatter, car
ils ne songent et ne s'entendent nullement à gouverner, tel est le
langage que tint M. de Talleyrand, et le seul auquel le Roi n'eût
aucune objection à opposer. De son côté, Louis XVIII fit entendre à M.
de Talleyrand qu'un homme comme lui, maître dans l'art de traiter avec
les puissances, et revêtu encore de l'éclat du grand Empire, que Louis
XVIII sentait sans l'avouer, serait toujours son représentant auprès
de l'Europe. C'était tout ce qu'il fallait à M. de Talleyrand. Le Roi
et le ministre se séparèrent donc après une entrevue que la politesse
royale avait rendue suffisamment longue, le Roi étant réellement
satisfait, et M. de Talleyrand affectant de le paraître. Pourtant on
pouvait supposer que ce dernier ne l'était pas complétement, car il ne
dit à personne quels motifs il avait de l'être, et il garda sur les
incidents de son entrevue une discrétion qui ne lui était pas
ordinaire, et qui prouvait l'insignifiance au moins de l'entretien. Il
se contenta de dire à ceux qui l'interrogeaient, que le Roi était un
homme d'esprit, d'infiniment d'esprit, de cet esprit surtout dont la
tradition était perdue depuis la fin du dix-huitième siècle.
[En marge: L'empereur Alexandre songe à se rendre à Compiègne, pour
donner quelques conseils à Louis XVIII.]
Cependant on annonçait une visite encore plus importante, celle de
l'empereur de Russie. Jouant à Paris, avec sincérité et succès, un
rôle de générosité, l'empereur Alexandre s'était mêlé de notre sort
futur avec une chaleur et une bonne volonté qui auraient dû lui valoir
la gratitude des Français, s'il n'était toujours fâcheux de devoir
même son bonheur à des mains étrangères. Le roi de Prusse et
l'empereur d'Autriche ne se créaient pas de tels soucis. Le roi de
Prusse, pourvu qu'il revînt à Berlin avec une bonne paix et de grosses
contributions de guerre, l'empereur d'Autriche pourvu qu'il retournât
à Vienne avec l'Italie et le Tyrol, s'inquiétaient peu de ce qui
adviendrait en France. Les Bourbons s'en tireraient plus ou moins
bien, c'était leur affaire et celle des Français. Pourvu que ceux-ci
ne songeassent plus à passer le Rhin ou les Alpes, on ne leur
demandait pas autre chose. Quant à Napoléon, on l'aurait mieux aimé
aux Açores ou à Sainte-Hélène qu'à l'île d'Elbe; mais il y était, on
ne s'en occupait plus, du moins pour le moment. Alexandre pensait
autrement. Libéral, peu exposé sans doute en fait de liberté à être
pris au mot par ses sujets, sincère néanmoins, il aurait trouvé plus
digne de sa gloire de laisser les Français libres, et plus sûr aussi
de les laisser contents. Fréquentant les hommes qui souhaitaient de
sages institutions, notamment M. de Lafayette, qui, à la première
espérance d'un gouvernement libre, avait quitté sa retraite de
Lagrange, il s'entretenait avec eux de la future Constitution, se
confirmait ainsi dans ses tendances généreuses, s'engageait par ses
paroles, et avait pris en quelque sorte à tâche de défendre les idées
et les intérêts du Sénat, dont il aimait à se dire l'obligé, car
c'était à ce corps que les souverains alliés devaient la déchéance de
Napoléon. Mécontent, non pas de M. le comte d'Artois, mais de
l'émigration accourue à Paris d'Angleterre et des provinces, Alexandre
avait envoyé le comte Pozzo di Borgo à Compiègne, pour parler à Louis
XVIII le langage de la raison. Mais, quoique fort habile, le comte
Pozzo n'était pas parvenu à saisir ce roi, si lourd de corps, si agile
d'esprit, se couvrant pour échapper aux étreintes des gens sérieux
d'une légèreté à la fois réelle et feinte, et n'avait pu entrer avec
lui dans aucune explication satisfaisante. Alexandre avait alors
imaginé de se rendre en personne à Compiègne, démarche hardie, car ni
le roi de Prusse ni l'empereur d'Autriche n'y étaient allés, mais
démarche que l'âge, l'activité du jeune empereur, expliquaient, et qui
ne pouvait après tout que flatter infiniment Louis XVIII. Alexandre
voulait lui faire entendre qu'il fallait non-seulement donner une
Constitution, mais s'entourer des hommes de l'Empire et de la
Révolution, renoncer à dater son règne de la mort de Louis XVII,
concéder beaucoup aux choses du temps, prendre bien garde surtout à
l'armée. Louis XVIII, averti de cette visite, résolut de recevoir
l'empereur Alexandre en conséquence, et de s'en tirer à son égard
comme à l'égard de tous ceux qui prétendaient lui apporter des
conseils, avec de la grâce, de la dignité et des professions de foi
infiniment générales.
[En marge: Accueil adroit et entièrement évasif fait par Louis XVIII à
l'empereur Alexandre.]
[En marge: Mauvaise conduite du Corps législatif.]
[En marge: Mécontentement du czar.]
À peine Alexandre fut-il annoncé que la foule s'empressa de s'effacer,
pour laisser en présence le chef de la coalition européenne et le chef
de la vieille dynastie française. Flatté d'une telle visite, et
voulant paraître pénétré de gratitude, Louis XVIII ouvrit ses bras au
jeune empereur, le reçut en père, mais en père que son âge, son rang,
plaçaient au-dessus des souverains de son temps. Tout en le remerciant
de l'appui prêté à sa famille, il affecta de reporter les prodigieux
événements auxquels on assistait à des causes providentielles et
supérieures, et particulièrement à la puissance du grand principe dont
il était le représentant. Il parut aussi n'avoir rien à apprendre
quand le czar lui parla de l'état nouveau de la France, écouta par
politesse, mais en homme à qui un jeune prince n'avait rien à
enseigner, ne contesta rien, n'accorda rien, indiqua sur chaque chose
des résolutions arrêtées, conformes à son autorité qui ne relevait de
personne, à sa sagesse qui n'avait pas besoin de conseils, laissa
entrevoir quelles étaient ces résolutions sans les préciser, et en un
mot resta presque insaisissable avec le monarque comme il l'avait été
avec son ambassadeur. Une circonstance acheva de déconcerter
l'empereur Alexandre, ce fut l'arrivée du Corps législatif à
Compiègne, venant par députation complimenter le Roi, tandis que le
Sénat, recommençant avec Louis XVIII son rôle d'abstention et de
silence, s'était dispensé de paraître. En voyant accourir au-devant du
monarque, et se prosterner devant son autorité légitime avant qu'il
eût rien promis, un corps qui avait la prétention de représenter la
nation, et qui avait acquis quelque popularité par sa récente
résistance à Napoléon, l'abstention du Sénat perdait beaucoup de sa
force, et Alexandre devait sembler un conseiller importun. Ce prince
renonça donc à toute insistance trop vive, et revint fort déçu quoique
comblé de politesses, n'ayant pu dire que bien peu de paroles, en
ayant encore moins obtenu de son auguste interlocuteur, pas plus
content que M. de Talleyrand, mais l'avouant plus franchement.
Disposant de deux cent mille soldats, et malheureusement maître de la
France, il y avait plus de grâce à lui que de confusion à se donner
pour éconduit.
[En marge: Louis XVIII songe à se transporter à Saint-Ouen, et à y
faire une dernière station avant d'entrer à Paris.]
[En marge: Projet d'une déclaration générale qui doit tenir lieu des
engagements exigés par le Sénat.]
Après avoir employé trois ou quatre jours à se reposer à Compiègne, et
à y acquérir une première notion des hommes et des choses, Louis XVIII
résolut de se rendre à Saint-Ouen, aux portes de Paris, où il ferait
une dernière et courte station avant d'entrer à Paris même. Il était
convenu avec son frère, avec les membres du gouvernement provisoire,
qu'en publiant une déclaration générale, énonciative des principales
garanties constitutionnelles, on en serait quitte avec le Sénat, qu'on
obtiendrait même sa visite, et que tout serait dit à ce sujet. Trois
semaines auparavant les hommes qui voulaient procurer à la France une
liberté solide sous l'ancienne dynastie, auraient pu, en s'appuyant
sur Alexandre, barrer le chemin à Louis XVIII jusqu'à ce qu'il eût
accordé tout ce qu'on lui demandait. Mais l'entraînement était devenu
tel en quelques jours, qu'on ne pouvait plus l'arrêter, et que si on
avait voulu l'essayer on aurait semblé s'appuyer sur l'étranger pour
arrêter un mouvement tout national. La France, en effet, après avoir
mis quelques instants à se rappeler les Bourbons, avait bientôt
compris qu'eux seuls étaient possibles, et une fois cette nécessité
reconnue, l'attendrissement des uns, la bassesse des autres, avaient
donné une telle impulsion aux esprits, que depuis la prise de la
Bastille et le retour du général Bonaparte d'Égypte on n'avait rien vu
de pareil. Le Sénat, qui s'était affaibli en cédant peu à peu, perdait
chaque jour du terrain. Cependant s'il était battu quant à ses
intérêts, il ne l'était pas quant aux principes dont il s'était fait
le soutien. Il avait voulu une Constitution, et il était certain d'en
avoir une, avec les clauses essentielles. Seulement il ne pouvait plus
obtenir qu'elle émanât d'un accord réciproque de la nation et du Roi,
ce qui aurait imprimé à cette Constitution une force et une
inviolabilité qui auraient pu en assurer la durée; et sous ce rapport
les Bourbons en croyant avoir gagné leur cause l'avaient perdue, car
ils avaient fait prévaloir ce principe de l'_octroi royal_, duquel ils
devaient tirer un jour un coup d'État et leur chute!
[Date en marge: Mai 1814.]
[En marge: La rédaction de cette déclaration abandonnée à MM. de
Vitrolles, de la Maisonfort, Terrier de Montciel, sous la surveillance
de M. de Blacas.]
On était donc convenu de s'en tenir à une simple déclaration générale,
et tous les travailleurs de M. le comte d'Artois étaient à l'oeuvre,
M. de Vitrolles, qui était devenu son principal instrument, aussi
bien que MM. de la Maisonfort et Terrier de Montciel, qui formaient un
second conseil dans l'entre-sol des Tuileries. Le Roi les laissait
faire, dédaignant fort ce genre de littérature, et s'en fiant à M. de
Blacas du soin de surveiller et de réviser leur travail. La question
entre ces divers rédacteurs était de savoir quelle part on ferait au
Sénat, quelle étendue de gratitude on lui témoignerait, et à quel
point, tout en faisant ce qu'on voulait, on se donnerait l'air de
céder à ses voeux. On remit à s'entendre définitivement à Saint-Ouen
même. Le Roi était tout entier d'ailleurs à la joie de rentrer dans sa
capitale, et au plaisir de respirer cet encens royal qui n'avait pas
depuis tant d'années brûlé devant lui, et dont on l'enivrait
aujourd'hui sans mesure.
[En marge: Arrivée à Saint-Ouen le 1er mai.]
[En marge: Présentation du Sénat à Louis XVIII.]
Il partit pour Saint-Ouen, où il arriva le 1er mai. Dans cette
dernière station le flot des empressés déborda de nouveau, et remplit
la demeure royale. Le Sénat n'avait pas encore paru devant Louis
XVIII. Il fallait faire cesser pourtant cet état de séparation entre
le Roi et le corps constituant qui avait rappelé les Bourbons, des
mains duquel M. le comte d'Artois avait reçu la lieutenance générale,
et que, tout en le détestant, en le méprisant même, personne n'aurait
osé dissoudre ou annuler, car ce corps avait derrière lui les
fonctionnaires, l'armée, et les souverains alliés. Mais la transaction
étant à peu près convenue, c'est-à-dire, étant admis qu'il y aurait
une Constitution, que cette Constitution émanerait de l'autorité
royale, et que les sénateurs composeraient en grande partie la
Chambre haute, il n'y avait véritablement pas de raison pour le Sénat
de s'abstenir plus longtemps. Il consentit donc à venir visiter le
Roi, et M. de Talleyrand le présenta à Saint-Ouen à Louis XVIII, comme
il l'avait présenté aux Tuileries à M. le comte d'Artois. Le discours
de M. de Talleyrand, soigneusement rédigé, exprimait les idées qui
avaient cours universellement.--Ce n'était plus le Sénat, disait-il,
mais la nation entière, qui, éclairée par l'expérience, se portait
au-devant du Roi, et le rappelait au trône de ses pères. Le Sénat,
partageant les sentiments de la nation, accourait avec elle saluer le
monarque. Celui-ci, de son côté, guidé par sa sagesse, allait donner
des institutions conformes aux lumières de la raison moderne. Une
Charte constitutionnelle réunirait tous les intérêts à ceux du trône,
et fortifierait la volonté royale du concours de toutes les volontés.
Or le Roi savait mieux que personne que de telles institutions,
longtemps et heureusement éprouvées chez un peuple voisin, offraient
des appuis et non des obstacles aux monarques amis des lois et pères
de leurs peuples, etc...--
[En marge: Rédaction de la déclaration de Saint-Ouen dans la nuit du 2
au 3 mai, sans que le Roi la lise avant sa publication.]
Le Roi fit à ce discours une réponse gracieuse, et qui emportait un
plein assentiment aux idées émises par le président du Sénat. Chose
singulière, le Corps législatif dont la conduite en ces circonstances,
dictée par une puérile jalousie, fut peu honorable et assez nuisible,
voulut se présenter une seconde fois au Roi, bien qu'il lui eût déjà
porté ses hommages à Compiègne. Il répéta les banalités du moment, et
après lui, les principaux corps de l'État recommencèrent à défiler et
à haranguer. La journée du 2 fut consacrée aux réceptions, et il ne
resta guère de temps pour les affaires sérieuses. La déclaration qui
devait précéder l'entrée du Roi dans Paris, et qui était en réalité la
condition de cette entrée, n'était pas même rédigée à la fin de la
journée du 2, où pour mieux dire elle l'était trop, car il y avait
cinq ou six projets, un de M. de Vitrolles, un de M. de la Maisonfort,
et d'autres encore. Mais le Roi, fatigué et ne tenant guère aux termes
dans lesquels on lui ferait dire des choses convenues depuis plusieurs
jours, chargea M. de Blacas de veiller à la rédaction définitive de la
pièce qu'on allait publier le lendemain. M. de Blacas assembla les
divers rédacteurs, passa une partie de la nuit du 2 au 3 avec eux,
reçut quelques donneurs de conseil qui apportaient chacun une phrase
ou une idée, prit soin de les éconduire presque tous, et ensuite, les
expressions qui sentaient trop la gratitude ou la dépendance à l'égard
du Sénat étant suffisamment atténuées, adopta le projet de
déclaration. M. de Vitrolles, qui en était le principal rédacteur,
ayant demandé si on ne le soumettrait pas au Roi, M. de Blacas
répondit qu'il ne fallait pas troubler un repos dont le monarque avait
grand besoin à la veille d'une journée aussi fatigante que celle qui
se préparait, et le texte de la fameuse déclaration de Saint-Ouen fut
daté du 2 mai, envoyé à l'imprimerie royale, puis répandu le matin du
3 à un grand nombre d'exemplaires.
[En marge: Préambule de cette déclaration.]
Voici le préambule de cette déclaration:
«Rappelé par l'amour de notre peuple au trône de nos pères, éclairé
par les malheurs de la nation que nous sommes destiné à gouverner,
notre première pensée est d'invoquer cette confiance mutuelle si
nécessaire à notre repos, et à son bonheur.
»Après avoir lu attentivement le plan de Constitution proposé par le
Sénat, dans sa séance du 6 avril dernier, nous avons reconnu que les
bases en étaient bonnes, mais qu'un grand nombre d'articles portant
l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils ont été rédigés, ils
ne peuvent, dans leur forme actuelle, devenir lois fondamentales de
l'État.
»Résolu d'adopter une Constitution libérale, voulant qu'elle soit
sagement combinée, et ne pouvant en accepter une qu'il est
indispensable de rectifier, nous convoquons pour le 10 du mois de juin
de la présente année le Sénat et le Corps législatif, nous engageant à
mettre sous leurs yeux le travail que nous aurons fait avec une
commission choisie dans le sein de ces deux corps, et à donner pour
base à cette Constitution les garanties suivantes...»
[En marge: Garanties qu'elle annonce.]