l'infortuné Louis XVI, était devenu roi légitime, d'après les
principes de l'hérédité monarchique, résidait depuis plusieurs années
à Hartwell en Angleterre, où ses goûts studieux, son immobilité
naturelle, l'avaient fixé. Il s'était pour ainsi dire endormi dans la
paisible uniformité de son exil, lorsque les événements terribles de
1812 vinrent éveiller en son coeur l'espérance presque éteinte. Aussi
eut-il soin de faire certaines déclarations un peu moins vagues que
les précédentes, et contenant promesse de réformer les anciens abus,
d'oublier le passé, de respecter l'aliénation des biens nationaux, ce
qui constituait alors tout le programme de l'émigration la plus
libérale. Ces déclarations répandues en Europe n'avaient guère pénétré
en France. Lorsque Louis XVIII apprit les actes du Sénat, il en
ressentit une joie tout aussi vive que celle qu'avait éprouvée M. le
comte d'Artois, quoique moins expansive, et dans le premier moment il
ne songea pas plus que son frère n'y avait songé à Nancy, à disputer
sur les conditions de son rappel au trône. En conséquence M. de
Blacas, devenu son homme de confiance et l'exécuteur de toutes ses
volontés, reçut l'ordre de préparer l'acte de son adhésion à la
Constitution sénatoriale. Il ne lui semblait pas en effet que ce fût
acheter trop cher son retour en France, que d'accepter une forme de
gouvernement qui, depuis qu'il était à Hartwell, se pratiquait sous
ses yeux au grand avantage de l'Angleterre, et sans autre inconvénient
que des désagréments quelquefois assez sérieux pour les ministres.
[En marge: Les communications qu'il reçoit du comte d'Artois, de M. de
Talleyrand et de M. de Montesquiou changent ses premières
dispositions, et il se décide à attendre.]
[En marge: Louis XVIII prend le parti de voyager lentement pour se
rendre en France.]
Ce fut dans ces dispositions que le trouvèrent les émissaires de M. le
comte d'Artois, de M. de Talleyrand, de M. de Montesquiou. Fort
accommodant, comme on le voit, pour les choses, il le fut beaucoup
moins pour les personnes, car les vieux préjugés cèdent plutôt aux
unes qu'aux autres. Les choses n'ont pas de visage, les personnes au
contraire en ont un, qui souvent réveille des impressions pénibles ou
des rancunes implacables. Le respectable M. de Liancourt, odieux à
l'ancienne noblesse pour avoir montré du bon sens dans les premiers
jours de la Révolution, et chargé par M. de Talleyrand de se rendre à
Hartwell, y fut accueilli avec une telle froideur qu'il repartit
immédiatement, n'étant pas d'humeur à humilier devant des émigrés, de
quelque rang qu'ils fussent, sa haute naissance, ses lumières et son
honorable vie. L'accueil fut différent pour les autres messagers de M.
de Talleyrand, et pour ceux notamment du comte d'Artois et de M. de
Montesquiou. Dès que Louis XVIII eut appris par eux qu'on avait sauvé
le principe essentiel de la légitimité royale, tel que l'entendaient
les rigoristes du royalisme, qu'il pouvait non-seulement conserver les
couleurs de l'antique royauté, mais ne point subir de condition, ne
point prêter de serment, et qu'il suffirait d'une déclaration générale
de principes pour satisfaire aux exigences de la situation, il se hâta
de mettre de côté son acte d'adhésion, et de prendre une attitude tout
à fait royale. On lui avait conseillé de marcher lentement en quittant
l'Angleterre, pour recueillir sur sa route les hommages des
populations, et de faire une station dans l'un des châteaux de
l'ancienne royauté, celui de Compiègne par exemple, magnifiquement
restauré par Napoléon. Là il pourrait voir, entendre tout le monde,
faire connaissance avec les hommes et les choses, avant d'entrer dans
Paris et de prendre des engagements qui cette fois seraient
personnels et obligatoires. Il agréa ce conseil, et il décida qu'après
avoir visité à Londres l'hôte auquel il était redevable d'une si noble
hospitalité, le Prince régent d'Angleterre, il se rendrait par Calais
à Compiègne, pour y recevoir un premier hommage de ses sujets.
[En marge: Séjour de Louis XVIII à Londres.]
[En marge: Accueil enthousiaste que les Anglais font à Louis XVIII.]
[En marge: Remercîment à l'Angleterre dans un langage trop peu
réfléchi.]
C'est le 20 avril que Louis XVIII fit son entrée à Londres. On devine,
sans qu'il soit besoin de le dire, quels sentiments devaient éprouver
les Anglais en voyant rétablie sur le trône de France la maison de
Bourbon. Tandis que toutes les puissances de l'Europe avaient, l'une
après l'autre, reconnu ce qu'on appelait l'usurpateur, et avaient même
expulsé les Bourbons de chez elles, l'Angleterre seule n'avait jamais
reconnu Napoléon en qualité d'empereur, avait accueilli les princes
proscrits, et les avait couverts de son inviolable hospitalité. Au
fond, bien que ses ministres le niassent au Parlement, elle avait
toujours poursuivi le rétablissement des Bourbons, comme ce qui la
vengerait le plus complétement de Napoléon et de la Révolution
française. Quoiqu'elle eût plus d'une fois désiré la paix, quoiqu'elle
eût été plus d'une fois prête à la conclure, et qu'elle n'en eût été
empêchée que par l'obstination de Napoléon à l'égard de l'Espagne,
elle oubliait actuellement ces heures de faiblesse, ne songeait qu'au
dernier triomphe de la coalition, et s'en attribuait tout le mérite.
Ce n'était pas, à l'entendre, aux généraux prussiens, autrichiens, ou
russes, qui avaient eu affaire à Napoléon dans les terribles campagnes
de 1813 et de 1814, qu'on était redevable du succès définitif,
c'était à lord Wellington, qui cependant avait eu à se mesurer non pas
avec Napoléon mais avec le maréchal Soult. Personne n'eût effacé ces
idées de l'esprit des Anglais, en proie à une véritable ivresse de
joie et d'orgueil. Il est certain qu'ils avaient eu au résultat une
part considérable, et qu'ils étaient appelés à recueillir la plus
grande part du profit. Ils se figuraient surtout, et beaucoup plus que
cela ne devait être, que les princes de Bourbon, pénétrés de
reconnaissance, formés à leurs moeurs, imbus de leur esprit, seraient
les appuis les plus constants de la politique britannique. Aussi
résolurent-ils de faire à Louis XVIII un accueil magnifique. Pendant
les trois jours que ce prince passa dans la ville de Londres, tous les
Anglais portèrent la cocarde blanche à leur chapeau, et il fut reçu
avec autant d'acclamations qu'il aurait pu l'être dans sa propre
capitale. Il entra dans le palais du Prince régent, ayant à sa droite
ce prince sur le bras duquel il s'appuyait, ayant à sa gauche le duc
d'York, et alla ainsi occuper le fauteuil royal, comme roi et comme
hôte. À peine assis, entouré des deux familles royales, et d'un
immense concours de seigneurs anglais, il écouta dans l'attitude la
plus fière le discours du Prince régent, qui le félicita de son retour
sur le trône de France, et l'en félicita comme d'un événement heureux
non-seulement pour la France, mais pour l'Angleterre, pour l'Europe,
pour le monde entier, événement dont les Anglais, en particulier,
éprouvaient une vraie joie de famille. Louis XVIII répondit à ce
discours en remerciant le Prince de ses témoignages d'amitié, de sa
généreuse hospitalité, et ajouta ces paroles, tristement mémorables,
que c'était _à ses sages conseils, à ses nobles efforts, à
l'infatigable persévérance de sa nation, qu'il attribuerait toujours,
après la Providence, le rétablissement de sa famille sur le trône de
France_.
De telles paroles, répondant si à propos aux prétentions des Anglais,
et même à leurs espérances, furent accueillies par eux avec transport.
Propagées à l'instant avec la promptitude de la publicité britannique,
elles produisirent un effet extraordinaire. Louis XVIII en les
prononçant n'avait-il songé qu'à ses hôtes, auxquels il voulait
témoigner sa juste gratitude dans les termes les plus propres à les
toucher? ou bien avait-il songé au Sénat, qui prétendait le rappeler
conditionnellement au trône, aux souverains du continent qui
appuyaient le Sénat, et qui se fondant eux aussi sur les services
rendus à la maison de Bourbon, prétendaient lui donner et lui faire
écouter leurs conseils? Voulait-il dire aux uns comme aux autres qu'il
n'était l'obligé que de Dieu et de l'Angleterre? On ne sait; mais il
est probable qu'il n'avait été dominé que par un pur sentiment de
courtoisie envers la nation dont il se croyait l'obligé plus que
d'aucune autre. Quoi qu'il en soit de ces paroles, l'effet, ainsi
qu'il arrive souvent, devait être plus grand que la cause.
[En marge: Arrivée à Calais.]
Fêté à Londres pendant trois jours, applaudi avec frénésie partout où
il paraissait, Louis XVIII avant de partir remit au Prince régent le
cordon bleu, distinction la plus éclatante que pût accorder la
royauté française, et qui supposait le rétablissement de l'ordre du
Saint-Esprit, puis quitta Londres le 23 avril, arriva le même jour à
Douvres, accompagné du Prince régent, de la plupart des princes
anglais, et des premiers personnages de l'aristocratie. Le lendemain
24 il s'embarqua, et fit voile vers Calais, escorté d'une flotte de
huit vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates, et d'une multitude de
bâtiments légers. La population de Douvres et des environs, portant la
cocarde blanche au chapeau, agitant des mouchoirs blancs, et ayant à
sa tête le Prince régent lui-même, salua le monarque français de ses
cris, de ses voeux, et n'abandonna le rivage qu'après l'avoir perdu de
vue. Le duc de Clarence accompagna Louis XVIII jusqu'à la côte de
France, et le quitta au bruit du canon des deux nations, qui n'avait
pas retenti en ces lieux depuis le camp de Boulogne! Quel contraste!
quels changements! Hélas, dans notre siècle agité, il a suffi souvent
d'une ou deux années pour assister aux spectacles les plus contraires
et les plus étranges!
[En marge: Le Roi reçu presque à genoux par les premières populations
qu'il rencontre.]
[En marge: Arrivée à Compiègne.]
En arrivant à Calais le Roi trouva une multitude considérable qui
l'attendait pour ainsi dire à genoux. Une fois les esprits faits à
l'idée du rétablissement des Bourbons, c'était à qui chercherait à
jouir, à profiter, à s'émouvoir de leur présence. D'ailleurs toute
ville de province qui reçoit le souverain, ravie de l'honneur qu'on
lui accorde, vivement frappée d'un spectacle nouveau et rare pour
elle, éprouve des transports d'amour, sincères mais pas aussi durables
qu'elle le croit, qu'elle le dit, et qu'on voudrait l'espérer. Ce
n'est pas avec de la joie, mais avec des larmes que Louis XVIII fut
accueilli, car l'empire des souvenirs exerçait en cette occasion une
immense influence, et en songeant à la longue et sanglante tragédie
commencée en 1789, terminée en 1814, les Français pouvaient
certainement répandre des larmes qui n'étaient pas feintes. La
flatterie s'ajoutant comme toujours à l'émotion, on devine toutes les
démonstrations dont Louis XVIII devint l'objet. Après avoir consacré
une journée à la population de Calais et des environs, il alla coucher
le 26 à Boulogne, le 27 à Abbeville, le 28 à Amiens, savourant
lentement l'encens brûlé devant son autorité légitime, et le 29 enfin
il fit son entrée à Compiègne, où l'attendaient ce que la France et
l'Europe contenaient alors de plus grand et de plus illustre.
[En marge: Impatience générale qu'on éprouve de connaître Louis
XVIII.]
L'impatience de voir le Roi, de le connaître, était extrême, car au
stimulant de la curiosité se joignait celui de l'intérêt. À quel
maître auraient affaire ces nouveaux sujets, les uns originaires de la
Révolution et de l'Empire, les autres de l'émigration? À quel allié
auraient affaire ces monarques du continent, qui venaient de rétablir
la maison de Bourbon sur le trône, et qui déjà entendaient contester
leurs services? Telles étaient les questions que tout le monde
s'adressait. À juger par l'attitude et les premières paroles de Louis
XVIII, on aurait été tenté de le considérer comme le plus haut, le
plus orgueilleux, le moins sage des émigrés. En effet, ses paroles au
Prince régent avaient déjà fort inquiété les hommes qui avaient prêté
la main à la dernière révolution, désagréablement affecté l'armée qui
détestait l'Angleterre plus qu'aucune autre des puissances, et enfin
désobligé les souverains alliés eux-mêmes, qui n'admettaient pas que
l'Angleterre eût tout fait, et fût presque l'égale de la Providence
dans les derniers événements. Pourtant on eût été injuste envers Louis
XVIII si on l'eût jugé d'après ces premières manifestations.
[Illustration: Louis XVIII.]
[En marge: Caractère et aspect physique du nouveau monarque.]
L'impression qu'on éprouvait d'abord en le voyant, quand on
connaissait déjà M. le comte d'Artois, c'était celle d'une extrême
différence entre les deux frères. Autant M. le comte d'Artois avait de
grâce et d'élégance dans sa tournure svelte et dégagée, autant M. le
comte de Provence, devenu Louis XVIII, montrait d'embarras et de
pesanteur. Affligé d'un embonpoint déjà incommode à soixante ans (âge
dont il approchait en 1814), et de plus goutteux, il marchait avec
peine, appuyé sur une canne. Il portait alors un habit bleu avec
d'anciennes épaulettes de général, un petit chapeau de forme anglaise,
et des guêtres de velours rouge enveloppant en entier ses jambes
infirmes. Mais sur ce corps lourd et pesant se dressait droite et
fière une tête belle et spirituelle quoiqu'un peu large, différant de
celle des Bourbons en ce qu'il avait le nez peu aquilin, et surtout
remarquable par un oeil vif et dominateur qui aurait pu convenir à un
homme de génie et de grand caractère. Autant il y avait de mobilité et
d'affabilité dans l'attitude de M. le comte d'Artois, autant il y
avait de calme, de hauteur dans celle de Louis XVIII. L'esprit
différait chez les deux princes autant que la personne. Tandis que M.
le comte d'Artois, profitant de ses avantages personnels, avait jadis
cherché et trouvé les plaisirs du monde, avait mené ainsi une vie
frivole à la cour de Marie-Antoinette, puis l'heure du malheur
arrivant s'était repenti, était devenu dévot, et de son ancienne
manière d'être n'avait conservé que la bonté, Louis XVIII, au
contraire, privé des avantages physiques de son frère, avait cherché
des dédommagements dans l'étude, s'y était appliqué, avait tâché de
devenir un esprit sérieux, n'était devenu qu'un esprit orné, avait
fréquenté les littérateurs de son temps, ceux de second ordre bien
entendu, car ceux de premier ordre, tels que Montesquieu, Voltaire,
Rousseau, auraient été trop compromettants pour un prince du sang,
avait donné dans la philosophie, même dans la révolution, puis les
mécomptes venus, sans se repentir comme M. le comte d'Artois, avait en
philosophie conservé des opinions peu religieuses, en politique des
opinions sages, et quand son frère se jetait dans les exagérations et
les intrigues de l'émigration, avait évité les premières par
modération naturelle, les secondes par aversion du mouvement, les unes
et les autres pour se distinguer de son puîné, qu'il n'approuvait pas,
qu'il aimait encore moins. N'ayant point la méchanceté du coeur, bien
qu'il eût celle de l'esprit, volontiers railleur, quelque peu égoïste,
recherchant par dessus tout le repos que ses infirmités lui rendaient
nécessaire, tenant beaucoup moins à l'exercice qu'au principe de son
autorité, dont il avait l'orgueil plus qu'aucun monarque au monde,
toujours prêt à la déléguer à qui s'inclinait devant elle, détestant
les affaires, les fuyant avec empressement pour le commerce de ses
auteurs favoris qui étaient les Latins, qu'il citait souvent et à
propos, bel esprit couronné en un mot, infiniment propre par ce qu'il
avait et par ce qui lui manquait à ce rôle peu actif de roi
constitutionnel, dont les souverains d'Angleterre ont si heureusement
pris l'habitude pour eux et pour leur pays, Louis XVIII était garanti
par ses défauts autant que par ses qualités, des excès dans lesquels
son frère était menacé de tomber. Tel était ce prince, tel
l'impartiale histoire doit, ce nous semble, le présenter aux
générations futures.
[En marge: Rôle et caractère de M. de Blacas.]
On n'aurait pas fait connaître Louis XVIII tout entier, si on ne
parlait d'un personnage qui passait alors pour exercer sur lui la plus
grande influence; c'était M. de Blacas. Les hommes atteints
d'infirmités physiques, princes ou non, ont besoin d'intimité beaucoup
plus que les autres. Ce besoin augmente, si, comme Louis XVIII qui
était veuf sans enfants, ils n'ont pas de famille, et si, de plus, ils
occupent un trône, ils ont le moyen de composer cette intimité d'amis
assidus, obséquieux, soumis, qu'on nomme quelquefois des favoris, et
auxquels, à tort ou à raison, on s'en prend volontiers de toutes les
fautes du règne. Louis XVIII avait eu longtemps auprès de lui M.
d'Avaray, et celui-ci étant mort, il l'avait remplacé par M. de
Blacas. Issu d'une noble famille de Provence, émigré de bonne heure,
partageant tous les sentiments de l'émigration française, y apportant
au lieu de fougue une froide obstination, honnête homme, hautain, de
grande taille, roide de corps et de caractère, ayant tout le bon sens
compatible avec l'esprit de parti, du reste plus soucieux de dominer
dans l'intérieur du Prince que dans l'État, ayant en outre comme son
maître une utile distraction des affaires dans un goût délicat pour
les arts, M. de Blacas pouvait être dans les mains d'un premier
ministre habile qui aurait su plier la cour aux desseins du
gouvernement, un instrument précieux, car il eût été un moyen de faire
parvenir au pied du trône la vérité qu'il aimait quand il avait su la
discerner. Quoi qu'il en soit, après avoir salué et flatté Louis
XVIII, c'était à M. de Blacas que les courtisans de tous les régimes
allaient bientôt apporter leur fade et grossier encens.
[En marge: Les maréchaux vont au-devant du Roi.]
[En marge: Discours du prince Berthier.]
Lorsque Louis XVIII, amenant avec lui madame la duchesse d'Angoulême,
sa nièce qu'il appelait sa fille, les deux Condé, père et grand-père
du duc d'Enghien, affectant ainsi de s'entourer des grandes victimes
de la révolution, approcha de Compiègne, la foule des courtisans, ceux
qui ne pouvaient être autre chose, et ceux qui auraient pu être
beaucoup mieux, les maréchaux par exemple, se précipitèrent au-devant
de lui avec un empressement inouï, et s'ils l'avaient osé, si le
prince l'avait permis, se seraient jetés à ses genoux. Les maréchaux
avaient confié à Berthier, à cause de son âge, de sa situation, de son
esprit, le soin de parler pour eux, et lui, brisé par les événements,
préoccupé de l'avenir de ses enfants, avait accepté ce rôle, dont au
fond du coeur il sentait l'inconvenance. Sans proférer une parole
offensante pour le grand homme dont il avait partagé la gloire, il
débita les banalités qui se trouvaient alors dans toutes les
bouches.--Les maréchaux représentants de l'armée, accouraient,
disait-il, au-devant d'un père, que la France avait eu le malheur de
méconnaître trop longtemps, mais auprès duquel, éclairée par
l'expérience et l'infortune, elle revenait avec des transports de
joie, bien sûre d'y retrouver le repos, la prospérité, la gloire même,
dont elle avait joui sous le sceptre d'Henri IV et de Louis XIV. Les
chefs de l'armée s'empressaient d'offrir à ce père leur coeur et leur
épée, qui n'ayant jamais appartenu qu'à la France, étaient dus surtout
au souverain légitime de cette France restaurée et régénérée.--Si ce
n'est le texte même, c'est du moins le sens de la harangue prononcée
par Berthier, sens qu'il faut reproduire parce qu'il était celui de
tous les discours du moment.
[En marge: Flatteries du Roi à l'égard des maréchaux.]
[En marge: Scènes au château de Compiègne.]
Le Roi bien averti que les maréchaux étaient de tous les hommes de la
révolution ceux qu'il était le plus utile et le plus facile de
flatter, adoucit par la grâce la plus parfaite tout ce que le rang et
la nature lui avaient donné de hauteur. Il leur tendit la main, leur
dit que dans son exil il avait applaudi à leurs exploits, que ces
exploits avaient été pour son coeur paternel une douce consolation des
maux de la France, qu'il était heureux de les rencontrer les premiers
en rentrant dans le patrimoine de ses ancêtres, qu'il voulait
s'appuyer sur eux, qu'il leur apportait la paix, bien précieux dû à sa
famille, mais que si jamais cette paix pouvait être troublée, tout
vieux, tout infirme qu'il était, il marcherait à leur tête sous la
bannière du vieil honneur français. Puis aux paroles conformant le
geste, Louis XVIII prit le bras de deux des maréchaux pour se mouvoir
dans les vastes appartements de Compiègne, distribua des saluts
affectueux à la foule des empressés qui l'entouraient, revint toujours
de préférence aux maréchaux, adressa à chacun d'eux un mot adapté à sa
vie, parla de goutte au vieux républicain Lefebvre qui était goutteux,
parla au malheureux Marmont de la blessure qu'il avait reçue à
Salamanque, les présenta tous l'un après l'autre à sa nièce, à ses
cousins, les retint à dîner, pendant le repas but à l'armée avec une
liqueur anglaise, et ne les quitta pas sans les avoir charmés par un
mélange de bonne grâce et de dignité, qui n'avait rien de commun avec
l'amabilité du comte d'Artois, ni avec la brusquerie de Napoléon, dure
mais pleine d'attrait.
[En marge: Enthousiasme des invités de Compiègne pour la famille
royale.]
Les esprits observateurs remarquèrent avec peine chez cette auguste
famille des habitudes étrangères dont elle ne semblait pas même
s'apercevoir; ils remarquèrent le costume tout anglais de madame la
duchesse d'Angoulême, ainsi que sa froideur que le respect inspiré par
ses malheurs faisait aisément excuser; mais les esprits observateurs
sont rares, surtout en pareille circonstance. La masse des assistants
fut ravie, et il faut avouer qu'il y avait dans ce qu'on voyait de
quoi toucher vivement les imaginations, car on y rencontrait deux
grands prestiges bien rarement réunis, l'antiquité la plus vénérable
et la nouveauté. En présence de cette antique famille, les hommes
anciens se retrouvaient à leur place, les hommes nouveaux se croyaient
confirmés dans celle qu'ils avaient acquise. Si, à l'arrivée de M. le
comte d'Artois, on avait fait des comparaisons désavantageuses pour
l'Empire, ce fut bien pis à Compiègne! À entendre les hôtes réunis
dans ce château, on savait enfin ce que c'était que la _majesté_, dont
jusqu'ici on n'avait pas même eu l'idée. Et pourtant la plupart de ces
hommes avaient eu l'honneur d'approcher le génie dans ce qu'il avait
de plus grand et de plus saisissant! Avouons-le néanmoins, s'ils
avaient voulu dire qu'entre l'autorité d'un prince destiné au trône
par sa naissance, joignant à l'éclat de son origine l'esprit, le
savoir, la noblesse du visage, entre cette autorité calme, sereine, ne
doutant jamais d'elle-même, et le commandement impérieux, inégal,
préoccupé, souvent dur et brusque du génie, il y a une différence
très-réelle, ils auraient eu raison. Mais bien peu d'entre eux avaient
le tact assez fin pour discerner ces différences, et il était
singulier d'entendre Marmont, Ney, Kellermann, Oudinot, Moncey,
Berthier, ne parler que de la _majesté_ du roi Louis XVIII, et répéter
à tout venant qu'ils n'avaient rien vu de pareil. C'est là l'éternelle
comédie humaine, que les hommes ne se lassent jamais de jouer,
l'eussent-ils jouée cent fois, et sur laquelle il faut passer
rapidement, car on aura beau mettre et remettre ce miroir sous leurs
yeux, on ne parviendra point à les corriger de leur idolâtrie pour la
puissance qui s'élève! Il devait y avoir à Compiègne quelque chose de
plus sérieux que les réceptions officielles, c'étaient les entrevues
de Louis XVIII avec les grands personnages ayant dans les mains les
ressorts qui faisaient mouvoir les choses.
[En marge: Satisfaction que le Roi éprouve en apprenant qu'on ne l'a
pas trop engagé.]