qu'on éprouvait, avait pénétré dans tous les esprits, et un voeu
unanime parvenu aux ministres, des ministres au prince dépositaire de
l'autorité royale, réclamait l'évacuation immédiate du sol de la
France. Ce voeu si naturel, si général, si respectable, était pourtant
irréfléchi. En effet, pouvait-on parler d'évacuation de territoire aux
souverains étrangers, sans provoquer aussitôt de leur part une demande
d'évacuation à l'égard des territoires que nous occupions encore? Or,
ces territoires, c'étaient des places telles que Hambourg, Magdebourg,
le Texel, Flessingue, Berg-op-Zoom, Anvers, Mons, Luxembourg, Mayence,
Lérida, Tarragone, Figuières, Girone, remplies d'un matériel
considérable, et quelques-unes de flottes magnifiques. Était-il
possible de demander aux Autrichiens, aux Russes, aux Prussiens, aux
Anglais, de quitter la Champagne, la Lorraine, l'Alsace, le Languedoc,
sans qu'ils nous demandassent d'abandonner en même temps des places de
premier ordre, qui n'étaient pas destinées à nous appartenir? Il
devait en résulter le grave inconvénient de se dessaisir de gages
d'une extrême importance dans la négociation de la paix future. Sans
doute, les conditions de cette paix ne pouvaient pas beaucoup varier,
car le principe des frontières de 1790 était tellement admis que
l'épée victorieuse de Napoléon aurait pu seule le faire modifier. Mais
en consentant à abandonner les provinces rhénanes et la Belgique,
c'est-à-dire le Rhin et l'Escaut, il restait entre ces fleuves et nos
limites de 1790 une belle et solide frontière à ménager à la France,
comme on le verra bientôt, frontière qu'on aurait pu obtenir en
négociant avec fermeté et patience, au nom des Bourbons, au nom de la
bienveillance qu'ils inspiraient, au nom du désir qu'on éprouvait de
les rendre populaires. Un moyen de réussir, c'eût été assurément la
possession de gages tels que ceux dont on allait se démunir, car il
est facile d'imaginer l'embarras qu'auraient éprouvé les souverains
alliés, s'il leur avait fallu recouvrer par la force Hambourg,
Magdebourg, Anvers, Mayence, etc. Mais était-il possible, nous le
répétons, de réclamer l'évacuation de la France, sans provoquer à
l'instant la même réclamation à l'égard des territoires que nous
occupions au delà de nos anciennes frontières? Évidemment non, et
aucun négociateur n'aurait été écouté s'il avait élevé l'une de ces
prétentions sans accueillir l'autre.
On aurait pu à la vérité accorder l'évacuation des places les plus
éloignées, telles que Hambourg, Magdebourg, le Texel, Flessingue au
nord, Lérida, Tarragone, Figuières au midi, en essayant de retenir
Anvers, Mayence, Luxembourg, Mons, comme plus rapprochées. Mais les
puissances y auraient vu l'intention de contester le principe des
frontières de 1790, et elles n'auraient pas plus écouté l'offre d'une
évacuation partielle que le refus absolu d'évacuation.
Ce qu'il aurait donc fallu, c'eût été de patienter encore un ou deux
mois, en demandant à l'empereur Alexandre et à ses alliés des ordres
précis pour qu'on traitât moins cruellement nos malheureuses
provinces. Si même, au milieu des souffrances qu'on endurait, on eût
été capable de réfléchir, on n'aurait pas manqué de calculer que les
armées étrangères, signassent-elles sur-le-champ une convention
d'évacuation, ne seraient pas parties avant deux mois, surtout à cause
de leurs prétentions sur quelques-uns de nos magasins, et qu'avant
deux mois, comme l'événement le prouva, la paix pouvait être signée.
Le Roi, il est vrai, était absent, mais son absence, qui n'empêchait
pas de livrer les premières places de l'Europe, n'aurait pas dû
empêcher non plus de commencer tout au moins à discuter les bases de
la paix. Mais la douleur ne raisonne pas, et un voeu aussi impérieux
qu'unanime obligea le gouvernement à entamer des pourparlers pour une
évacuation qui devait nécessairement être réciproque. Ajoutons encore
afin d'être juste, que les points qu'il s'agissait d'abandonner,
Hambourg, Magdebourg, le Texel, Lérida, Tarragone et autres, étaient
autant de témoignages d'une politique follement ambitieuse, qui était
universellement réprouvée à cette époque, et dont on ne tenait
nullement à conserver les restes.
[En marge: M. de Talleyrand chargé de négocier l'évacuation du
territoire.]
[En marge: Conditions de cette évacuation.]
M. de Talleyrand, naturellement chargé de conduire la négociation, fut
écouté par les représentants des puissances avec empressement, et avec
une feinte bienveillance pour la France, qu'on avait hâte, disait-on,
de débarrasser de l'occupation étrangère. En réalité, on était fort
impatient d'obtenir la restitution des places que nous détenions. Sans
doute la Prusse était assurée, un peu plus tôt ou un peu plus tard,
d'avoir Magdebourg et Hambourg, l'Angleterre Anvers, l'Autriche
Mayence: mais il y a dans le désir ardent une impatience qui ne se
satisfait que par la possession immédiate de l'objet désiré. On promit
donc d'évacuer la France sans aucun retard, à condition que nos
garnisons évacueraient les points qui viennent d'être énumérés. Il ne
fut pas même possible d'essayer de retenir Anvers, Mayence,
Luxembourg, en restituant Hambourg, Magdebourg, etc. Pourtant les
monarques alliés avaient promis de traiter la France sous les Bourbons
mieux que sous les Bonaparte. Leurs ministres ne le niaient pas, et en
restant fermement attachés au principe de la frontière de 1790, ils
parlèrent d'une extension territoriale au delà des limites de 1790,
qui pourrait s'exprimer par l'addition d'un million d'âmes. Dans
l'impossibilité d'obtenir mieux, M. de Talleyrand fut obligé de se
payer de cette promesse. Restait la question grave du matériel contenu
dans les places qu'on allait restituer. Dans ces places, il y avait,
outre l'artillerie de campagne, un vaste matériel de tout genre, qu'on
aurait pu sinon sauver, du moins disputer. On ne s'en occupa guère,
tant on était de part et d'autre pressé de conclure. On se contenta de
stipuler que nos troupes sortiraient avec armes et bagages, et trois
pièces de campagne par mille hommes. À la vérité, ce n'était qu'une
perte d'argent, de trente, de quarante millions peut-être, fort peu
comparable à la perte de territoire; mais enfin, c'était une perte. On
ne fit attention qu'aux flottes magnifiques que nous avions
construites, dans certaines places maritimes, et cette partie du
matériel fut réservée pour devenir un objet de négociation, lorsqu'on
traiterait de la paix définitive.
En conséquence, on convint que les troupes étrangères évacueraient le
territoire français (celui de 1790), à mesure que s'effectuerait
l'évacuation des places lointaines que nous occupions, celles du Rhin
en dix jours, celles du Piémont et d'Italie en quinze, celles
d'Espagne en vingt. Les plus éloignées devaient être livrées le 1er
juin. Il était entendu en outre que les prisonniers de toutes les
nations, dans quelques lieux qu'ils se trouvassent, seraient
réciproquement et immédiatement rendus.
[En marge: Convention du 23 avril, laquelle n'est d'abord le sujet
d'aucune objection.]
Cette convention signée par M. de Talleyrand le 23 avril, fut le même
jour soumise à M. le comte d'Artois et à son conseil. Chose
singulière, et qui prouve l'influence ordinaire des préoccupations du
moment, elle n'y fut l'objet d'aucune observation, parce qu'elle
répondait à un voeu universel, celui de l'évacuation du territoire[3].
Le malheureux prince sur lequel elle devait faire peser plus tard une
impopularité fort peu méritée, incapable d'en prévoir les suites, crut
de bonne foi qu'il délivrait la France de la présence des soldats
étrangers, et il la signa avec joie. On la fit publier à l'instant
même, et le premier jour, elle n'excita pas dans le public beaucoup
plus de remarques que dans le conseil royal. Mais la critique devait
s'élever bientôt, et grâce au nouvel état des esprits devenir aussi
acerbe qu'universelle.
[Note 3: M. de Vitrolles, témoin oculaire, et tenant la
plume, dit qu'il ne fut pas fait une seule observation dans
le conseil royal.]
[En marge: Changement opéré dans les esprits depuis la déchéance de
Napoléon.]
[En marge: Commencement de liberté de la presse.]
[En marge: Usage que les royalistes en font contre les hommes de
l'Empire, et contre ceux de la révolution.]
Un changement considérable en effet s'était produit dans les esprits,
depuis la déchéance de Napoléon, c'est-à-dire depuis un mois. De la
soumission absolue, du silence presque complet qui avaient régné
pendant l'Empire, on avait passé tout à coup à une singulière vivacité
de sentiments et de langage. Tandis que dans la masse du public l'idée
d'abord nouvelle, et un peu surprenante, du retour des Bourbons,
commençait à se propager, et à paraître sage et nécessaire, tandis
que les Bourbons commençaient à devenir populaires par leurs malheurs
et leurs vertus, une querelle vive et amère s'élevait tout à coup
entre les partis subitement réveillés. La presse avait recouvré une
certaine liberté de fait, non de droit, car les règlements impériaux
sur la librairie avaient été maintenus. On s'était borné à rendre leur
bien aux propriétaires de journaux dépossédés arbitrairement par
Napoléon, et on avait exigé d'eux la désignation d'un rédacteur
principal qui répondrait des actes de chaque feuille. La liberté de la
presse avait ainsi pris naissance sous cette forme équivoque, qui la
faisait dépendre du directeur de la librairie. Comme d'usage elle
était devenue la vive expression de la passion du jour, et cette
passion c'était la haine de l'Empire, de ses guerres incessantes, de
son gouvernement arbitraire. Il régnait donc un affreux déchaînement
contre Napoléon, contre sa famille, contre ses ministres et tout ce
qui lui avait appartenu. Bientôt, remontant en arrière, de l'Empire on
avait passé à la Révolution, et elle n'avait pas été l'objet de moins
de colères que Napoléon lui-même. Bien que le comte d'Artois en
entrant dans Paris eût parlé d'oubli, bien que le Sénat en eût fait
une condition expresse du rappel des Bourbons, cet oubli, plus facile
à promettre qu'à tenir, n'était pratiqué par personne. On revenait sur
la mort cruelle du duc d'Enghien, et plus violemment encore sur la
mort inique de l'infortuné Louis XVI. Sous ce rapport le déchaînement
était devenu tel, qu'on avait négligé un moment Napoléon pour
s'occuper exclusivement des régicides, et pour verser sur eux un
torrent d'injures. Assurément il eût fallu que la génération présente
eût perdu toute mémoire, tout sentiment de justice et d'humanité, pour
ne pas être saisie d'une pitié profonde en se rappelant le supplice
infligé par des fanatiques à l'un de nos rois les meilleurs, et
cependant pour le repos de la France, pour le développement de ses
destinées, ce cri de la conscience publique était une souveraine
imprudence. Le clergé, plus inconsidéré encore, s'il est possible, que
le parti royaliste, et moins fondé dans ses emportements, avait aussi
ses antipathies, et c'est le cardinal Maury qui en était l'objet
principal. Des prêtres, dont bien peu avaient osé défendre la cause de
l'Église pendant la révolution, dont pas un n'avait refusé les faveurs
de l'Empire, ne pardonnaient pas au cardinal Maury, le défenseur le
plus éloquent et le plus courageux de son ordre, d'avoir accepté le
diocèse de Paris. On avait commencé par l'abreuver d'outrages, puis on
avait déclaré le diocèse vacant, nommé des vicaires capitulaires, et
fait tout ce qu'il fallait pour obliger le cardinal-archevêque à
abandonner son poste. Poursuivi avec cette violence, il avait quitté
Paris, et cédé la place à ses ennemis acharnés.
[En marge: Les révolutionnaires et les partisans de l'Empire, attaqués
simultanément, commencent à se rapprocher.]
[En marge: Affluence des militaire à Paris.]
[En marge: Commencement d'inquiétude et d'irritation chez eux.]
Quand on recherche ainsi les partis, on les retrouve bien vite. Il
avait suffi en effet de quelques jours pour ranimer et rallier tous
les hommes que les royalistes attaquaient de la sorte. Dans le premier
moment ces hommes, divisés et consternés, s'étaient tus. Les
révolutionnaires, vengés de l'Empire par sa chute, avaient même
éprouvé un instant de joie. Les fonctionnaires civils, les militaires,
pressés d'assurer leur existence, n'avaient songé d'abord qu'à donner
leur adhésion aux Bourbons, et l'avaient donnée en maudissant le Sénat
qui avait détrôné Napoléon, et en applaudissant aux railleries des
royalistes contre lui. Mais après quelques jours de réflexion,
révolutionnaires, fonctionnaires civils, militaires, avaient senti que
leur sort était commun, et que si le Sénat les avait frappés en
frappant Napoléon, il les défendait aussi en stipulant des garanties
constitutionnelles. Ils commençaient donc à se ranger derrière lui. En
lisant dans les journaux du parti triomphant, les seuls qui usassent
alors de la liberté de la presse, des déclamations furieuses contre
tout ce qui s'était fait depuis 1789, en voyant surgir autour des
princes, autour des commissaires extraordinaires tous les hommes
d'autrefois, ils sentaient que sous le nouvel ordre de choses ils ne
pouvaient manquer d'être en péril, ou au moins en défaveur. Les
militaires notamment (nous voulons parler des officiers), quittant les
rangs à l'exemple des soldats, s'étaient transportés en masse à Paris.
On ne rencontrait qu'eux dans les rues et les lieux publics, où ils
venaient prendre part à l'agitation générale, et chercher à savoir ce
qu'ils deviendraient. Le ministre de la guerre, le général Dupont,
avait rendu une ordonnance pour leur prescrire de retourner à leur
corps, seul lieu, disait cette ordonnance, où ils connaîtraient la
destination qui leur était réservée. Au milieu de la confusion
régnante, presque aucun de ces officiers n'avait obéi. Ils
continuaient de remplir la capitale, où la présence des soldats
étrangers les irritait profondément, et provoquait de leur part les
propos les plus dangereux. Ils aimaient surtout à se déchaîner contre
les _traîtres_, qui avaient livré, disaient-ils, Napoléon et la
France.
[En marge: La convention du 23 avril, d'abord accueillie comme
naturelle, devient l'objet d'un déchaînement universel.]
La convention du 23 avril, dont nous venons d'exposer les conditions
inévitables, d'abord reçue comme naturelle, et même comme
très-désirable puisqu'elle stipulait l'évacuation du territoire, fut
bientôt jugée autrement par ces esprits mal disposés. Bien
qu'Hambourg, Magdebourg, Lérida, n'intéressassent guère la vraie
grandeur de la France, ces noms pourtant rappelaient des souvenirs
immortels, et d'ailleurs en voyant s'ajouter à la liste de ces postes
lointains, ceux de Mayence, de Luxembourg, de Wesel, de Flessingue,
d'Anvers, qu'on s'était habitué à regarder comme français, en voyant
toutes ces forteresses cédées d'un trait de plume, sans aucune
garantie de dédommagement, les militaires éprouvèrent une douleur
sincère. Le public lui-même, le public raisonnable, désintéressé,
malgré la joie de la paix, malgré la prévention très-fondée contre les
conquêtes lointaines, finit par ressentir une profonde tristesse de
l'abandon de tant de places importantes, ne cria pas à la trahison
comme les militaires, mais sentit bien qu'on était sous la main de fer
des étrangers, et que tout en flattant la France pour la rendre plus
maniable, ils ne lui laisseraient de sa grandeur que ce qu'ils ne
pourraient pas lui ôter.
[En marge: Efforts de M. le comte d'Artois pour plaire à tout le
monde.]
[En marge: Sa complaisance imprudente pour ses amis.]
[En marge: Licence accordée aux hommes de main.]
[En marge: Outrage commis envers la princesse Catherine de
Wurtemberg.]
Néanmoins une vive et universelle satisfaction de la paix était
toujours le sentiment dominant, et si on entendait un blâme amer,
c'était dans la bouche des hommes dont l'existence était mise en
question par le changement de gouvernement, ou qui étaient troublés
dans leur retraite par le déchaînement des passions royalistes. Le
comte d'Artois, du reste, faisait ce qu'il pouvait pour contenter tout
le monde, et surtout pour gagner l'armée. Il invitait à dîner les
maréchaux, les généraux, les colonels présents à Paris, déployait afin
de leur plaire tout ce qu'il avait de bonne grâce, mais il était clair
à leurs yeux qu'ils n'étaient aux Tuileries que des invités, et non
des commensaux. Les hôtes véritables de ce palais, que tant de
générations, diverses d'origine, d'esprit, de sentiments, avaient
traversé et devaient traverser encore, les hôtes véritables étaient
les royalistes, qui commençaient à affluer en grand nombre soit de la
province, soit de l'émigration. Moins caressés, moins flattés sans
doute que les chefs de l'armée, mais évidemment plus chéris, ils
jouissaient seuls d'une réelle intimité. Ils entraient à toute heure,
et quand M. le comte d'Artois ne pouvait pas les accueillir lui-même,
il chargeait ses familiers de ce soin. On recevait, comme nous l'avons
déjà dit, leurs témoignages, leurs offres de service; on recevait de
plus leurs rapports, on les laissait se constituer en une sorte de
police, qui simplement officieuse aujourd'hui, prétendrait bientôt à
un autre rôle. Nous avons parlé déjà de ces hommes de main, que M. le
comte d'Artois avait la faiblesse d'admettre auprès de lui, et à qui
on avait l'imprudence de donner, ou de laisser prendre des
commissions. Quelques-uns de ces hommes s'étaient chargés de courir
après la princesse Catherine, femme du prince Jérôme Napoléon. Cette
princesse, fille du roi de Wurtemberg, objet par ses qualités
personnelles d'un respect mérité, fut arrêtée près de Fossard, tandis
qu'elle cherchait à se rendre en Allemagne. On la dépouilla
complétement. Les hommes qui l'avaient arrêtée, se disant munis d'une
commission officielle, dont le prétexte était de faire rentrer au
Trésor les valeurs appartenant à l'État, vinrent apporter aux
Tuileries les coffres à bagages qu'ils avaient enlevés, et qui, en
apparence du moins, semblaient intacts. À peine l'acte était-il
consommé, que l'empereur de Russie, informé et indigné de ce qui
s'était passé, envoya son ministre se plaindre, et demander réparation
de l'outrage fait à une princesse respectable, couverte par le traité
du 11 avril, et de plus, sa proche parente. On se hâta pour première
satisfaction de rendre les coffres, qui furent trouvés vides. Les
diamants de la princesse, estimés à environ 1,500,000 francs, avaient
disparu. Les hommes qui l'avaient arrêtée se défendirent en niant ce
qu'on leur reprochait, et menacèrent, si on les poursuivait, de
compromettre le gouvernement provisoire en déclarant de quelle
commission ils étaient chargés. Cette commission, ils n'en faisaient
pas mystère, avait été d'assassiner Napoléon.
[En marge: On commence à désirer l'arrivée de Louis XVIII, même parmi
les amis du comte d'Artois.]
La chose assurément était fort douteuse, mais au milieu de ce chaos,
il était évident que beaucoup d'imprudences de langage avaient été
commises, et que si on continuait de la sorte, les incidents fâcheux
pourraient se multiplier. M. le comte d'Artois était à Paris depuis
une vingtaine de jours, et déjà on désirait que Louis XVIII arrivât
pour prendre en mains les rênes de l'État. C'était le voeu des amis
éclairés du Prince, c'était le voeu du Prince lui-même, qui, bien
qu'aimant à se mêler de tout, était cependant effrayé de la
responsabilité qu'il assumait chaque jour sur sa tête. C'était, en
effet, tantôt sur le sort des impôts, tantôt sur le sort du commerce
ou du territoire lui-même, qu'il fallait prononcer, en l'absence d'un
frère que M. le comte d'Artois craignait, qui était roi, et fort
jaloux de son autorité. Ses deux fils l'avaient rejoint. Le duc
d'Angoulême, prince modeste, courageux, peu spirituel mais sage et
sensé, était depuis plus d'un mois descendu à Bordeaux. Le duc de
Berry, doué d'esprit naturel, de sentiments généreux mais emportés,
avait pénétré en France par la Bretagne et la Normandie. On était allé
recevoir aux portes de Paris, avec beaucoup de pompe et de grandes
démonstrations de joie, ces deux jeunes princes, qui avaient amené à
leur suite un nouveau contingent de royalistes ardents, et ce n'était
pas une garantie de plus d'unité et de sagesse dans le gouvernement.
[En marge: Efforts de divers personnages pour prévenir louis XVIII
dans le sens de leurs propres idées.]
[En marge: Ce qu'écrivent à Louis XVIII, M. le comte d'Artois, M. de
Talleyrand, et M. de Montesquiou.]
La présence du Roi était donc justement désirée, parce qu'on espérait
en sa prudence, et parce qu'on était impatient de voir résoudre le
plus tôt possible une foule de questions laissées en suspens jusqu'à
son arrivée. Comment ce monarque accueillerait-il les conditions que
le Sénat prétendait lui imposer? Quelle valeur accorderait-il aux
engagements pris en son nom par le comte d'Artois? C'étaient là des
doutes auxquels il importait de mettre un terme, et en attendant
chacun avait cherché à prévenir Louis XVIII en faveur de ses idées et
de ses intérêts. Le comte d'Artois avait fait dire à son frère qu'on
ne l'avait engagé que d'une manière très-générale, que par conséquent
il restait absolument libre à l'égard du texte même de la Constitution
sénatoriale, plus libre encore à l'égard du serment exigé; qu'il n'y
avait d'obligation véritable, et même avec réserve de la volonté
royale, que relativement aux bases générales de la Constitution, ce
qui laissait une grande latitude. Évidemment M. le comte d'Artois,
pour se justifier d'avoir beaucoup pris sur lui, cherchait à atténuer
les engagements contractés envers le Sénat. M. de Talleyrand, qui
avait d'abord envoyé auprès de Louis XVIII M. de Liancourt (lequel
n'avait été ni accueilli, ni écouté, comme on le verra bientôt), et
puis d'autres personnages moins dignes de cette mission, M. de
Talleyrand, au lieu de tenir le langage de la raison, avait fait
entendre celui de la complaisance, et voulant lui aussi persuader au
nouveau roi qu'on avait ménagé son autorité, lui avait fait dire que
moyennant des flatteries aux maréchaux, et une déclaration générale
conforme aux idées régnantes, publiée au moment de son entrée en
France, on satisferait à toutes les nécessités du jour. M. de
Montesquiou, tout en restant à son point de vue personnel, avait été
plus véridique et plus ferme. Il avait montré en écrivant à Louis
XVIII beaucoup d'irritation contre le Sénat et contre la prétention de
ce corps d'imposer des conditions à la royauté, mais il n'avait
dissimulé ni la gravité des engagements pris, ni la force que
conservait le Sénat. Il avait dit que la France n'était pas aussi
royaliste qu'on se plaisait à le supposer; que beaucoup de gens
regrettaient l'Empire; que d'autres, fort attachés encore aux idées de
la révolution, n'étaient pas décidés à en faire bon marché; que
l'armée surtout était généralement hostile à la dynastie légitime; que
ces mécontents de tout genre, ayant la force matérielle de leur côté,
étaient prêts à se mettre derrière le Sénat et à donner à ce corps une
puissance redoutable; qu'il fallait donc compter avec lui, quelque
désagrément qu'on y trouvât; qu'on pourrait bien tirer quelque parti
de la jalousie du Corps législatif, mais que ce corps était faible,
incomplet, que le Sénat restait l'autorité principale, et qu'il
fallait prendre dans sa Constitution ce qu'il y avait de moins
mauvais, pour en composer un acte qui émanerait de l'autorité royale
seule; que d'ailleurs la situation des finances était impérieuse,
qu'elle exigerait probablement un emprunt considérable, et que, sans
l'intervention des grands corps de l'État, on ne trouverait pas de
prêteurs. Bien que ces notions fussent incomplétement vraies, elles
représentaient plus exactement l'état des choses que celles qu'avaient
fait parvenir M. le comte d'Artois et M. de Talleyrand. Du reste, les
unes comme les autres furent à Hartwell un sujet de surprise.
[En marge: Situation de Louis XVIII en Angleterre, et sentiments qu'il
éprouve en apprenant les événements de Paris.]
[En marge: Il est porté d'abord à admettre la Constitution du Sénat.]