Quand on voit les embarras qui viennent assaillir tout gouvernement

nouveau surgi d'une révolution, on est effrayé, et il semble qu'il ne

puisse s'établir sans un génie prodigieux. Mais le génie n'est jamais

nécessaire pour commencer, parce qu'une sorte de bonne volonté

générale seconde les gouvernements à leur début, et c'est seulement

d'après la sagesse qu'ils déploient plus tard, alors que les moments

les plus difficiles semblent passés, qu'il convient de les juger.

[En marge: Le gouvernement commence par envoyer des commissaires

extraordinaires dans les provinces.]

[En marge: Choix de ces commissaires, pris parmi les hommes de

l'ancien et du nouveau régime.]

On envoya d'abord dans les provinces des commissaires extraordinaires,

chargés d'y porter ce qu'on appelait alors les _actes du Sénat_, de

les y faire connaître, accepter et exécuter, de délivrer les prêtres

ou royalistes détenus, de mettre un terme aux vexations qui avaient la

conscription pour cause, de faire un examen attentif des autorités

locales, préfets, sous-préfets, maires, de les rallier à la cause des

Bourbons, ou de les destituer. On choisit ces commissaires dans des

vues de conciliation, et on leur donna des instructions fort sages.

Leur choix fut un mélange de _gens de Bonaparte_ (c'est ainsi qu'on

appelait les hommes qui avaient appris les affaires à l'école de

Napoléon, et qui avaient su le quitter à temps), et de grands

seigneurs d'autrefois, modérés et bienveillants, comme on l'est

ordinairement dans la première joie du triomphe. On y voyait

confondus le maréchal Kellermann, envoyé dans la 3e division

militaire (Metz); le comte Dejean dans la 11e (Bordeaux); le duc de

Plaisance, neveu de l'architrésorier Lebrun, dans la 14e (Caen); M.

Otto, l'ancien diplomate, dans la 21e (Bourges); le général Marescot,

le compagnon d'infortune du général Dupont, dans la 20e (Périgueux);

le comte Jules de Polignac dans la 10e (Toulouse); le comte Roger de

Damas dans la 4e (Nancy); le comte Auguste de Juigné, neveu de

l'ancien archevêque de Paris, dans la 7e (Grenoble); le comte Bruno de

Boisgelin dans la 8e (Toulon); le chevalier de la Salle, fils de

l'ancien gouverneur de l'Alsace, dans la 5e (Strasbourg); le comte

Alexis de Noailles dans la 19e (Lyon), etc... Ces personnages si

divers se mirent en route immédiatement pour porter dans les

départements la bonne nouvelle du retour des Bourbons, de la paix, de

la liberté constitutionnelle, et pour rallier tous les esprits à cette

révolution.

[En marge: Nouveaux cantonnements assignés aux armées françaises pour

prévenir les collisions avec l'ennemi.]

On se hâta de répartir le mieux possible l'armée que Napoléon avait

concentrée autour de Fontainebleau, et de changer les commandants qui

inspiraient des craintes. On dispersa la garde impériale qui formait

par sa réunion un foyer redoutable, et on la distribua entre les

départements où son esprit ne pouvait devenir dangereux. On laissa la

vieille garde à Fontainebleau, mais on envoya la jeune à Orléans. La

cavalerie de la garde fut cantonnée à Bourges, Saumur, Angers;

l'artillerie à Vendôme. Le 6e corps qui, sous l'impulsion du maréchal

Marmont et de ses généraux divisionnaires, s'était séparé de la cause

impériale, fut établi à Rouen et dans les environs. Le 7e corps,

celui d'Oudinot, composé en grande partie de troupes tirées d'Espagne,

fut dirigé sur Évreux, avec la cavalerie du comte de Valmy. Le 11e

corps, celui de Macdonald, fut envoyé avec la cavalerie de Milhaud à

Chartres. Le 2e corps, celui du général Gérard, fut envoyé à Nevers

avec la cavalerie Saint-Germain. Ce qui restait de Polonais fut réuni

à Saint-Denis, pour être mis à la disposition de l'empereur de Russie.

Dans la même intention on réunit les Croates à Dijon, pour les

restituer au prince de Schwarzenberg, et les Belges à Saint-Germain,

pour les restituer au prince d'Orange. Dans ces cantonnements les

collisions entre les troupes françaises et étrangères n'étaient plus à

craindre. Le général Maison, qui venait de s'honorer par la campagne

de Belgique, et par sa fermeté à maintenir la discipline, fut laissé à

la tête des troupes de Flandre. Le maréchal Davout passait pour un

partisan obstiné de l'Empire. Sa résistance à Hambourg avait exaspéré

les monarques alliés; son nom faisait trembler en Allemagne tous les

ennemis de la France; il n'avait pas hésité à tirer sur le drapeau

blanc, parce qu'on le lui avait montré à côté du drapeau russe, et

c'étaient là des actes qui, même sans une grande intolérance, le

rendaient inacceptable pour le nouveau gouvernement. Le général Gérard

fut envoyé à Hambourg pour le remplacer. On laissa le général Grenier

ramener l'armée d'Italie, sans rien prescrire à son égard, et Augereau

commander pendant la paix les troupes du Dauphiné qu'il avait si mal

commandées pendant la guerre, mais qu'il ne semblait pas disposé à

rendre à Napoléon, à en juger du moins par sa récente proclamation.

Enfin, à l'égard des maréchaux Soult et Suchet, on se décida sous

l'impression des rapports qu'on venait de recevoir. D'après ces

rapports, le maréchal Suchet avait paru calme et modéré, le maréchal

Soult, récalcitrant, hostile, attaché à l'Empire au delà de toute

mesure. On prescrivit à ce dernier de céder son commandement au

maréchal Suchet, qui réunit ainsi dans sa main les anciennes armées

d'Aragon et de Castille.

[En marge: Libération de la classe de 1815, et ajournement de la

question de la conscription.]

Après ces mesures d'urgence il restait, relativement à l'armée, une

résolution grave à prendre. Il s'agissait de prononcer sur la

conscription, institution nécessaire, mais alors universellement

détestée. On adopta la sage détermination, malgré les imprudentes

promesses des Princes, de ne rien statuer quant à présent, et

d'ajourner ainsi, sous prétexte de les réserver respectueusement à la

royauté encore absente, toutes les questions d'une haute importance.

Seulement, comme il fallait faire à la désertion sa part nécessaire,

on décida que les conscrits de 1815, levés en 1814, selon la coutume

impériale de devancer les conscriptions d'une année, pourraient rester

chez eux, s'ils n'avaient pas encore rejoint les drapeaux, ou y

retourner s'ils avaient déjà quitté leurs communes. Ce n'était que

légaliser en quelque sorte un fait accompli presque partout. On

comptait avec raison que les hommes qui rentraient en grand nombre

d'Italie, d'Espagne, d'Allemagne, de Russie, d'Angleterre, à titre de

garnisons rendues ou de prisonniers élargis, procureraient à l'armée

une masse de soldats excellents, et en fourniraient même beaucoup

plus qu'on ne pourrait en payer.

[En marge: Les finances constituent la principale difficulté du

nouveau gouvernement.]

Payer allait devenir en effet une des principales difficultés du

nouveau gouvernement. Napoléon, dans les derniers jours de son règne,

avait fait vivre le Trésor en lui prêtant de l'argent, qu'il prenait

dans les économies de sa liste civile, depuis que le domaine

extraordinaire était épuisé. Des 150 millions environ qu'il avait

économisés sur ses diverses listes civiles, il lui restait, comme on

l'a vu, 18 millions en janvier 1814, et on en avait trouvé encore 10 à

Orléans, avec sa propre vaisselle, qu'on avait arrachés des mains de

Marie-Louise. Les auteurs de cette expédition avaient voulu conduire

aux Tuileries les fourgons contenant les 10 millions, comme une

portion recouvrée du domaine public, dont ils désiraient faire hommage

à M. le comte d'Artois. Et, effectivement, le dépôt avait été conduit

intact jusqu'à la porte du Prince.

[En marge: Fermeté que le ministre, M. Louis, met à faire rentrer les

10 millions trouvés à Orléans.]

Lorsque le baron Louis, ministre des finances, connut le fait, il en

fut irrité au plus haut point. C'était, avons-nous dit, un esprit

ardent, mais supérieur, imbu des principes financiers les plus sains,

connaissant toutes les ressources qu'on pouvait tirer du crédit, et

seul capable dans les circonstances où l'on se trouvait, d'en faire

l'essai, et d'y réussir. À la hauteur, à la profondeur des vues, il

joignait un amour de la règle poussé jusqu'à la passion. Il avait

épousé la cause des Bourbons avec chaleur, non par conformité de

sentiments avec l'émigration, mais par désir sincère d'une sage

liberté qu'il n'espérait que des Bourbons. Néanmoins, malgré son

dévouement au gouvernement nouveau, en apprenant qu'on avait

transporté aux Tuileries les dix millions dont il avait un besoin

indispensable, il fut courroucé de la privation et de l'irrégularité.

Il assembla les principaux personnages composant le ministère et le

conseil du Prince, leur dénonça le fait, et déclara que si les dix

millions n'étaient à l'instant renvoyés au Trésor, il donnerait sa

démission motivée. On s'efforça de le calmer, on lui conseilla d'aller

chez le Prince, de lui faire connaître avec modération et convenance

les règles établies depuis 1789 dans la gestion de la fortune

publique, et on lui promit qu'il aurait satisfaction.

Le ministre un peu apaisé se rendit chez le comte d'Artois, le

surprit, sans lui déplaire, par la vigueur de son langage, et le

trouva facile à rendre un bien qu'il ne songeait nullement à

s'approprier, et dont il aurait usé tout au plus en faveur de ses amis

malheureux, si on ne lui avait pas dit que c'était le bien de l'État,

indispensable d'ailleurs à l'acquittement des services publics. Les 10

millions furent rendus à 500 mille francs près, qui étaient

nécessaires pour l'entretien de la maison du Prince.

[En marge: Ferme résolution du ministre des finances de payer toutes

les dettes de l'État, et de maintenir les impôts existants.]

[En marge: Le conseil royal appuie le ministre, et le comte d'Artois

le laisse faire.]

Ce secours arrivait fort à propos, et, obtenu en valeurs métalliques,

il n'en avait que plus de prix. Aucun homme peut-être n'a aussi bien

compris que M. Louis, que le secret du crédit est dans la ponctuelle

exactitude à tenir ses engagements. Le penchant des partis, presque à

toutes les époques, est d'attacher peu d'importance aux engagements de

leurs prédécesseurs, et il ne manquait pas alors de royalistes qui

étaient tout prêts à traiter comme peu respectables les dettes de

l'Empire et de la Révolution. Mais M. Louis dit hautement, que tout

disposé qu'il était à défendre les deniers du Trésor, il ne les

défendrait pas jusqu'à frustrer les créanciers de l'État de ce qui

leur était dû, que par conséquent les dettes antérieures, quelle qu'en

fût la cause ou l'origine, seraient rigoureusement acquittées, et il

ajouta, ce qui pouvait seul rendre sa déclaration sérieuse, qu'il

était résolu à maintenir les impôts existants, malgré les clameurs des

partis et des masses populaires. Quelques mots irréfléchis, proférés

par les Princes dans un premier moment, ne devaient pas être, selon

lui, une raison de s'écarter des véritables principes financiers. Les

droits réunis et la conscription étaient nécessaires, car à tout

gouvernement il fallait des hommes et de l'argent, et on devait par

conséquent avoir le courage de les maintenir.--La présence du comte

d'Artois, qui avait été le plus prodigue des princes en fait de

promesses imprudentes, n'imposa nullement au courageux ministre, et il

déclara que si on ne prononçait pas sur-le-champ le maintien de toutes

les contributions ordinaires et extraordinaires déjà votées pour 1814,

il serait impossible de faire le service, et que quant à lui il ne

s'en chargerait pas. On lui donna satisfaction, en ajoutant que

lorsque le Roi serait arrivé, on procéderait à un examen approfondi et

définitif des impôts existants. M. Louis fit donc maintenir

provisoirement les droits réunis, sauf quelques changements de forme

concédés à la passion du jour. Ainsi le droit dit _de détail_, établi

sur les boissons spiritueuses, a toujours été le plus odieux aux

masses populaires, parce qu'il est perçu au cabaret. M. Louis en le

maintenant accorda que pour les villes qui avaient un octroi, ce droit

_de détail_ pouvait être converti en une augmentation sur le droit

_d'entrée_. Il accorda également quelques simplifications dans le

droit dit _de mouvement_, qui se perçoit au moment du déplacement des

boissons. Sauf ces légères concessions, M. Louis resta inébranlable

sur le principe même de l'impôt, et mit tout le Conseil de son avis.

M. de Talleyrand et ses collègues souriaient de la fougue du ministre

des finances, mais tout en souriant, ils donnaient à M. le comte

d'Artois l'exemple de respecter cette passion si rare du bien public,

et d'y condescendre. M. le comte d'Artois, à la fois ignorant et

facile, oublieux d'ailleurs de ses promesses, laissa faire le conseil

et le ministre, étant encore très-disposé à écouter des hommes qui

passaient pour savoir ce que lui et ses compagnons d'infortune

ignoraient absolument.

[En marge: Rapide confiance inspirée par M. Louis, et prompte

naissance du crédit.]

Les intérêts ont le tact fin et prompt, et ils donnent rapidement leur

confiance à qui la mérite. On sut bientôt qu'on avait un ministre des

finances qui voulait payer sans exception les dettes légitimement

constatées, et qui, pour y suffire, ne craignait pas de maintenir les

impôts nécessaires, se souciant peu d'être impopulaire, pourvu qu'il

établît le crédit de l'État. Ce crédit en effet fut créé comme par

enchantement, grâce à la paix désormais assurée, grâce à un ministre

dont les principes étaient si fermes et si hautement professés. Les

gens d'affaires, premiers organes de la confiance publique, se

montrèrent empressés à seconder M. Louis, et celui-ci put tout de

suite recourir à une mesure qui auparavant eût été impossible, celle

de créer des effets à courte échéance, c'est-à-dire des bons royaux.

[En marge: Création de dix millions de bons royaux.]

[En marge: Marche régulière de tous les services.]

L'usage a consacré dans les États modernes deux sortes de dette, la

dette fondée dont les effets sont sans échéance, ou à échéance

très-éloignée, et la dette flottante dont les effets sont à échéance

rapprochée, et dont l'intérêt varie selon la situation du crédit.

Ainsi en Angleterre et en France, il existe les titres de la rente

perpétuelle, et les bons de _l'Échiquier_ ou du _Trésor_. Le

discrédit, résultat de la banqueroute, avait été si grand après le

Directoire, que pendant l'Empire Napoléon n'avait jamais pu émettre

des bons du Trésor, et qu'il lui avait fallu dissimuler le principal

engagé, c'est-à-dire le Trésor lui-même. Ainsi on avait eu recours

d'abord aux bons des receveurs généraux, puis, M. Mollien ayant

sagement créé la Caisse de service, on avait converti les bons des

receveurs généraux en bons de la Caisse de service. C'étaient en

réalité des bons du Trésor, sauf qu'on n'osait pas leur donner leur

nom véritable. En 1814 la Caisse de service était tellement obérée,

qu'on n'aurait pu ajouter un seul effet à ceux qu'elle avait déjà en

circulation. M. Louis n'hésita pas à créer une nouvelle dette

flottante, en émettant 10 millions de bons royaux, à courte échéance,

et à intérêt proportionné aux circonstances. Ces dix millions, grâce à

la confiance que le ministre inspirait, furent accueillis sans

répugnance. On avait reçu d'Orléans dix millions en espèces

métalliques; les impôts maintenus, quoique non acquittés dans

certaines provinces, avaient procuré quelques ressources, et on put,

pour le premier mois, distribuer aux divers ministères 50 millions,

acquittés comptant, ce qui permit de mettre au courant tous les

services. Les affaires en reçurent sur-le-champ une heureuse

impulsion, qui contribua beaucoup à ranimer le crédit dont l'État

allait vivre désormais. Tandis que M. Louis commençait ainsi à fonder

le crédit, il apporta une égale fermeté à maintenir l'ordre, qui avait

été le principal mérite des finances impériales, et il fit continuer

la coutume de présenter tous les mois au Conseil le tableau des

besoins du mois suivant, pour les connaître et y adapter les

ressources nécessaires.

[En marge: État commercial de la France.]

[En marge: Changements provisoires apportés à nos tarifs commerciaux.]

Les finances, qui étaient la tâche la plus difficile du nouveau

gouvernement, étaient donc tirées de leur premier embarras, grâce au

ministre habile et vigoureux qui en avait assumé le fardeau. Il

fallait encore dans cette partie de l'administration pourvoir à la

grave difficulté qui naissait de la situation extraordinaire du

commerce, et que nous avons déjà sommairement indiquée. Si par le

blocus continental Napoléon, faute de patience, n'avait pas réussi à

vaincre l'Angleterre, il avait au moins jeté les fondements de notre

industrie. La filature et le tissage soit du coton, soit de la laine,

le traitement et les emplois nombreux du fer, avaient fait des progrès

remarquables. L'extraction du sucre des matières végétales propres à

l'Europe, la coloration des étoffes au moyen des agents chimiques,

avaient fait des progrès non moins étonnants. Nos produits pouvaient

déjà se présenter sur tous les marchés, en état d'infériorité quant au

prix, mais d'égalité et quelquefois de supériorité quant à la

perfection, comparativement aux produits britanniques. Seulement

Napoléon en voulant porter coup au commerce aussi bien qu'à

l'industrie de la Grande-Bretagne, ne s'était pas borné à repousser

les produits manufacturés des Anglais, il avait également prohibé les

matières premières apportées par le pavillon britannique, telles que

les cotons bruts, les indigos, les bois de teinture, les sucres, les

cafés, etc. Puis à la prohibition il avait substitué en 1810 le fameux

tarif de 50 pour cent, que toutes ces matières avaient payé. Néanmoins

nos manufactures avaient pu supporter cette charge, garanties qu'elles

étaient contre la concurrence anglaise par des prohibitions absolues.

On comprend, sans qu'il soit besoin d'explications, quelle

perturbation devait apporter dans une situation semblable la brusque

invasion des produits britanniques. Ainsi les sucres, les cafés, les

tissus de coton, etc., si ardemment désirés par les populations du

continent, répandus en abondance dans toute l'Allemagne dès l'année

1813, avaient fait irruption en France en 1814, à la suite des armées

coalisées. Ils avaient passé le Rhin, l'Escaut, la Meuse, et suivi pas

à pas les soldats de la coalition, ou bien débarqué tout simplement

sur le littoral, car nos ports s'étaient hâtés, avant tout ordre de

Paris, d'admettre le pavillon britannique. Il en résultait que nos

toiles de coton étaient obligées de lutter avec les toiles anglaises,

qui à l'avantage de leur fabrication économique joignaient celui de

n'avoir pas acquitté le droit de 50 pour cent sur les matières

premières; que le café anglais coûtant à Londres 28 sous, et revenant

dans nos ports à 38, se trouvait en présence du café français, qui à

ce prix devait ajouter un droit de 44 sous payé au Trésor, et devenait

dès lors invendable, puisqu'il aurait fallu exiger de l'acheteur plus

de 4 francs. Il en était de même pour le sucre, et pour toutes les

denrées coloniales. Si on avait eu la paix sans l'invasion étrangère,

la manière de procéder la plus naturelle eût été de supprimer ces

droits graduellement, afin de laisser aux marchandises qui en étaient

chargées le temps de s'écouler. Mais la double invasion des soldats et

des produits étrangers s'étant accomplie simultanément, il fallait

subir la conséquence de ce double fait, et ne pas prolonger le mal en

prolongeant l'existence de tarifs désormais inapplicables. Il fallait

par exemple affranchir les cotons bruts de tout droit, pour que nos

manufactures eussent cette charge de moins à supporter dans leur lutte

contre les produits britanniques. Sur le café, le sucre et les

matières coloniales en général, il fallait diminuer sensiblement les

droits, pour que le commerce français pût les fournir en concurrence

avec le commerce anglais. Ainsi les cafés coûtant 28 sous la livre à

Londres, pouvaient bien supporter un droit de 6 sous qui les élevait à

34 sous, et permettait au commerce de les donner à 38, prix courant à

Paris depuis l'entrée des étrangers. Sans ces mesures nos marchés

auraient été exclusivement approvisionnés par les fraudeurs, qui

vendaient aux prix les plus bas les marchandises introduites en France

à la suite de l'ennemi.

Ces motifs clairement exposés servirent de préambule à une ordonnance

qui modifia provisoirement les tarifs. Par cette ordonnance le

ministre supprima les droits sur les cotons et diverses matières

premières, réduisit des sept huitièmes environ les droits sur les

sucres et les cafés, promit de rétablir les lignes de douanes aussitôt

que les armées coalisées auraient évacué le territoire, et annonça

pour cette époque l'établissement de nouveaux tarifs, qui

protégeraient suffisamment nos manufacturiers contre les

manufacturiers étrangers, sans leur faire payer trop cher les matières

premières, et ne grèveraient les denrées coloniales, cotons, sucres,

cafés, etc., que des droits dont le Trésor avait un besoin

indispensable.

Sans doute ces mesures, quoique fort sages, ne rassurèrent pas

complétement nos villes manufacturières, qui redoutaient sous des

princes venus d'Angleterre une extrême faveur pour le commerce

britannique, mais elles atténuèrent les souffrances présentes,

diminuèrent aussi les inquiétudes, et donnèrent lieu d'espérer un

régime prudemment calculé, dès que les circonstances permettraient

d'appliquer au commerce et à l'industrie une législation définitive.

[En marge: Rétablissement des ponts, des routes, et de l'ordre

matériel dans les provinces.]

À ces mesures d'intérêt général s'ajoutèrent des mesures de détail

dans les provinces ravagées par la guerre. On envoya des agents pour

relever les ponts détruits, réparer les routes impraticables, faire

enterrer les cadavres, réorganiser le service des postes, rétablir

l'ordre en un mot dans les choses usuelles et matérielles. De toutes

parts les populations, affligées des malheurs du pays, mais consolées

par la paix, commençant à espérer dans les Bourbons, se prêtaient à ce

qu'on leur demandait, et fournissaient même leurs bras pour

l'exécution des ordres venus de Paris. Cependant si on parvenait à

triompher des principales difficultés du moins dans les provinces qui

avaient cessé d'être occupées, il en était autrement dans celles où

l'ennemi séjournait encore. Dans celles-là on trouvait l'obstacle des

troupes étrangères, entendant exercer une autorité absolue, et

commettant des excès de toutes sortes. Elles ne se bornaient pas à

piller les châteaux, à ravager les chaumières, à outrager les femmes,

elles s'emparaient des propriétés de l'État, et essayaient de vendre à

leur profit les bois, les magasins de sel, les métaux contenus dans

nos arsenaux. C'était une spoliation universelle, privée et publique,

qui, outre qu'elle ruinait le pays, exaspérait les populations, et les

rendait peu favorables au nouveau gouvernement, considéré injustement

comme allié et complice de l'étranger.

Aussi demandait-on à grands cris la retraite des armées coalisées.

Elles étaient venues, avaient dit leurs généraux en passant le Rhin,

non pour humilier la France, mais pour la délivrer. Napoléon étant

vaincu, désarmé et parti, les Bourbons étant universellement acceptés,

quelle raison avaient-elles de rester en France?--

[En marge: La souffrance des provinces occupées par l'ennemi, fait

naître le désir ardent de l'évacuation du territoire.]

[En marge: Imprudence et danger de ce désir.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 48 段