lui dit, en jetant négligemment sur une table le texte de la
résolution du Sénat, qu'il fallait s'en contenter, car le Sénat
viendrait le soir même recevoir la déclaration du Prince, et lui lire
son décret. M. de Vitrolles, retournant auprès du Prince, le trouva
cette fois moins accommodant que la veille. L'orgueilleuse netteté des
termes dans lesquels on lui déférait un pouvoir provisoire et
conditionnel, le remplit de courroux. Il repoussa violemment la pièce
qu'on lui avait remise, s'écria qu'il n'avait que faire de messieurs
les sénateurs, qu'il ne les connaissait point, qu'il ne les recevrait
pas, et qu'il serait lieutenant général du royaume en vertu de son
droit, et non en vertu de leur déclaration.--Ainsi, le Prince plus
raisonnable que ses amis le jour précédent, l'était beaucoup moins
aujourd'hui, et chacun délirait à son tour. Mais la nécessité qui
avait vaincu les amis de M. le comte d'Artois, devait le vaincre
lui-même. On n'était pas plus fort le 14 avril que le 13, on n'avait
pas l'armée qui obéissait à Napoléon, la garde nationale qui obéissait
au Sénat, les soldats étrangers qui obéissaient à l'empereur
Alexandre. On avait bien songé à se servir du Corps législatif, plus
populaire que le Sénat, mais moins autorisé. On avait sondé
quelques-uns des personnages influents qui le composaient, et ils
n'avaient fait que des réponses timides, et peu encourageantes. Ce
corps d'ailleurs comptait en ce moment si peu de ses membres à Paris,
qu'il était impossible de le réunir. Il était tard enfin, le Sénat
allait arriver, et il ne restait pas même le temps d'une esclandre. On
relut la déclaration exigée du Prince, on atténua autant que possible
les engagements, mais en laissant subsister le fond des choses, et ce
fond c'était la royauté rappelée à condition de donner les garanties
qui ont reçu depuis le titre de _Charte constitutionnelle_,
c'est-à-dire, à condition d'admettre la révolution française dans ce
qu'elle avait de plus légitime et de plus respectable.
[En marge: Le Sénat se transporte aux Tuileries, et confère la
lieutenance générale à M. le comte d'Artois.]
À huit heures du soir le Sénat se présenta aux Tuileries, ayant en
tête son président M. de Talleyrand.
Ce personnage, si bien fait pour les représentations où il fallait
tempérer la fermeté par une exquise politesse, s'approcha du Prince,
et, selon sa coutume s'appuyant sur une canne, la tête penchée sur
l'épaule, lut un discours à la fois fier et adroit, dans lequel il
expliquait la conduite du Sénat sans l'excuser, car elle n'avait pas
besoin d'excuse.
«Le Sénat, disait-il, a provoqué le retour de votre auguste maison au
trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire
avec la nation affermir pour jamais l'autorité royale sur une juste
division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du
bonheur et des intérêts de tous.
»Le Sénat persuadé que les principes de la Constitution nouvelle sont
dans votre coeur, vous défère, par le décret que j'ai l'honneur de
vous présenter, le titre de Lieutenant général du royaume, jusqu'à
l'arrivée du Roi votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne
peut mieux honorer l'antique loyauté qui vous fut transmise par vos
ancêtres.
»Monseigneur, le Sénat en ces moments d'allégresse publique, obligé de
rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n'en est
pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale lira
dans nos coeurs à travers la retenue même de notre langage......» M.
de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les
protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches,
il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans
presque toutes.
Le Prince répondit par le texte de la déclaration convenue.
«Messieurs, dit-il, j'ai pris connaissance de l'acte constitutionnel
qui rappelle au trône de France le Roi mon auguste frère. Je n'ai
point reçu de lui le pouvoir d'accepter la Constitution, mais je
connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d'être
désavoué _en assurant en son nom qu'il en admettra les bases_...»
Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases
elles-mêmes, c'est-à-dire, la division des pouvoirs, le partage du
gouvernement entre le Roi et les Chambres, la responsabilité des
ministres, le vote de l'impôt par la nation, la liberté de la presse,
la liberté individuelle, la liberté des cultes, l'inamovibilité des
juges, le maintien de la dette publique, des ventes dites nationales,
de la Légion d'honneur, des grades et dotations de l'armée, l'oubli
des votes et actes antérieurs, etc.--J'espère, ajouta le Prince, que
l'énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les
garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la
France.--Cette allocution ayant réussi, le Prince enhardi par le
succès, parla heureusement, d'abord au Sénat, puis à divers sénateurs
qu'il entretint familièrement.--L'un d'eux ne put même s'empêcher de
s'écrier: Oui, c'est bien le sang d'Henri IV qui coule dans vos
veines.--Son sang coule en effet dans mes veines, repartit le Prince;
je désirerais avoir ses talents, mais à défaut de ses talents, j'aurai
son coeur et son amour pour la France.--Ces paroles provoquèrent des
acclamations chaleureuses, et le Sénat et le Prince parurent deux
pouvoirs tout à fait réconciliés. Après le Sénat vint le Corps
législatif, pressé de donner son adhésion à l'acte qui se consommait
sous ses yeux. Le Prince lui adressa quelques paroles qui indiquaient
une certaine préférence, car il le complimentait d'avoir résisté à la
tyrannie, compliment qu'il ne pouvait adresser au Sénat. Cette petite
flatterie, vivement sentie par le Corps législatif, mais à peine
aperçue par le Sénat, disparut au milieu du contentement général.
[En marge: Succès personnel de M. le comte d'Artois.]
Le Prince avait obtenu un succès complet, et il en était extrêmement
satisfait. L'idée de paraître devant un grand corps, composé des
personnages les plus considérables de France, n'avait pas laissé de
lui inspirer une certaine timidité. Il était ravi de s'en être bien
tiré, et avec sa vivacité ordinaire il parut avoir oublié sa récente
colère.--Ma foi, dit-il à ses intimes, l'engagement est pris; il
faudra le tenir franchement, et puis, si après quelques années on
s'aperçoit que les choses ne peuvent pas marcher, on verra comment s'y
prendre pour les arranger autrement[2].--
[Note 2: C'est le propre récit de M. de Vitrolles, ami
dévoué du Prince.]
[En marge: Pour la première fois, M. le comte d'Artois songe à
recourir à l'autorité de Louis XVIII, afin d'obtenir l'approbation de
tout ce qui s'est fait depuis quinze jours.]
Dès ce moment le Prince pouvait se considérer comme légalement saisi
de l'autorité royale, et il avait traversé assez adroitement l'une des
plus graves difficultés de la situation. Tout à coup il se rappela que
depuis quinze jours, emporté par le torrent des choses, il avait
toujours agi à sa tête, ou d'après l'impulsion de ses amis, et qu'il
n'avait pas songé à Louis XVIII. Il n'était certes coupable ni de
négligence, ni d'usurpation, car il n'avait pas eu une heure de libre
pour la donner à l'obéissance envers le Roi, et en chaque occurrence
il n'avait fait que céder à la nécessité. Mais il craignait son frère,
spirituel, jaloux et caustique. S'apercevant donc que dans tout ce
qu'il avait fait depuis Nancy, il n'avait pas pensé une fois à
consulter ce frère, qui pour lui était roi sans condition, il en fut
presque épouvanté.--Et mon frère! s'écria-t-il, nous n'avons pas songé
à lui, nous ne lui avons rien mandé. Que va-t-il dire?--M. de
Vitrolles un peu surpris de ce remords si naïf et si peu fondé, lui
répondit que d'abord il avait, au milieu de ce chaos, saisi la
couronne, que c'était là un premier service dont Louis XVIII serait
bien obligé de lui tenir compte, que d'ailleurs le temps avait manqué
absolument pour en référer à Londres, qu'il y avait innocence
démontrée dans la conduite qu'on avait tenue, qu'au surplus le moment
était venu d'envoyer, et que Louis XVIII verrait bien que ce moment
était le premier dont on avait pu disposer.--Un peu remis de sa
frayeur, M. le comte d'Artois choisit le comte de Bruges pour
l'expédier en Angleterre, afin d'exposer à Louis XVIII ce qu'on avait
fait, de lui en donner les raisons, et de prendre ses ordres royaux
relativement à ce qui restait à faire, et aux préparatifs de son
voyage en France.
[En marge: Le gouvernement provisoire converti en conseil royal
délibérant avec le comte d'Artois.]
M. le comte d'Artois étant investi de l'autorité royale, il fallait
mettre un terme à l'existence du gouvernement provisoire, sans
toutefois éloigner ni les hommes qui l'avaient composé, ni leur
influence. Ingratitude à part, l'imprudence eût été trop grande de se
séparer d'eux si vite et si brusquement. Le moyen de satisfaire à
toutes les convenances était clairement indiqué, c'était de faire du
gouvernement provisoire le conseil de M. le comte d'Artois, car ce
prince, lors même qu'il eût été plus au courant des hommes et des
choses qu'il ne l'était, ne pouvait se passer d'un conseil. Le
gouvernement provisoire fut donc converti en conseil de gouvernement,
délibérant avec le Prince sur toutes les affaires de l'État. Les
ministres, déjà parfaitement choisis pour la plupart, et quelques-uns
dignes de gouverner la France en tout temps, devinrent ministres du
Roi, en attendant que Louis XVIII, rentré en France, les confirmât
dans leur poste.
[En marge: Quelques personnages ajoutés à ce conseil.]
[En marge: Impossibilité d'y adjoindre le maréchal Marmont.]
[En marge: Adjonction des maréchaux Oudinot et Moncey, et du général
Dessoles.]
Cependant le conseil du Prince, uniquement composé du gouvernement
provisoire, eût été trop incomplet sous plus d'un rapport. Il y
manquait des représentants de l'armée, car on ne pouvait prendre pour
tel le vieux Beurnonville, bon officier jadis, mais depuis si
complétement oublié, que les glorieuses phalanges qui avaient parcouru
l'Europe pendant vingt années ne pouvaient se reconnaître en lui. On
songea d'abord à deux personnages, au maréchal Suchet, à cause de ses
talents d'homme de guerre et d'homme de gouvernement, et au maréchal
Marmont, à cause du service signalé qu'il avait rendu à la royauté. M.
de Talleyrand ne voulut pas auprès de lui d'un personnage aussi
considérable que le maréchal Suchet, et personne n'eut ni le courage
ni le goût de s'adjoindre le maréchal Marmont. Cet infortuné qui avait
cru s'acquérir le premier rang en passant du côté du gouvernement
provisoire, était devenu odieux à ses anciens camarades, et importun à
ses nouveaux amis. Les militaires attribuant à la défection du 6e
corps plus d'influence qu'elle n'en avait eu sur le résultat de la
guerre, se plaisaient à penser, et surtout à dire, que la trahison
seule avait pu les vaincre, et au moment où ils abandonnaient
Napoléon pour les Bourbons, ils prenaient grand soin d'établir une
distinction bien tranchée entre l'acte de _trahir_ et celui de _se
rallier_. Aussi plus ils étaient ralliés, plus ils étaient sévères
pour Marmont, qui était ainsi devenu le traître par excellence. Le
malheureux, en s'apercevant de l'abîme où il était tombé sans s'en
douter, se révoltait de l'injustice du sort. Plus il souffrait, plus
il s'agitait, allait, venait, tantôt pour se donner de l'importance,
tantôt pour rendre à l'armée des services dont elle lui sût gré, ce
qui notamment lui avait inspiré tant d'ardeur pour défendre la cocarde
tricolore, et pour provoquer des mesures contre la désertion. Mais
sans réussir à se faire absoudre par ses anciens camarades, il s'était
déjà rendu singulièrement incommode à ceux qu'il avait servis, par les
mouvements auxquels il se livrait, par les prétentions excessives
qu'il affichait, par le reproche d'ingratitude toujours près de
s'échapper de sa bouche quand on ne faisait pas ce qu'il voulait. Sa
vanité, sa légèreté, son courage même, ajoutaient encore aux
inconvénients de son rôle, et il était devenu un pesant fardeau pour
le parti dont il avait assuré le triomphe: terrible exemple pour tous
ceux qui dans les révolutions sont tentés de sortir de la ligne des
devoirs clairs et simples découlant de leur position. Le choisir comme
membre du conseil suprême était réellement impossible, et on n'y
songea que pour se dire qu'il n'y fallait pas songer. On prit de
braves gens, justement estimés dans l'armée, mais incapables d'exercer
une influence politique, les maréchaux Moncey et Oudinot, qui avaient
été des premiers à se rallier. Ces nouveaux collègues convenaient à
M. de Talleyrand, auquel ils ne pouvaient porter ombrage. On fit
encore un choix d'une tout autre valeur, celui du général Dessoles,
qui n'affichait pas non plus de prétentions importunes. On savait
depuis longtemps que ce chef d'état-major de Moreau était un homme
distingué. On en fut convaincu bien davantage après quelques jours
passés avec lui. Il montrait un esprit fin, cultivé, étendu, un
caractère indépendant, et les convictions honnêtes de cette époque,
c'est-à-dire la persuasion très-sincère qu'il fallait chercher
désormais sous les Bourbons la paix et une sage liberté. De plus, le
général Dessoles avait su en quelques jours acquérir la faveur de la
garde nationale, qui, recrutée dans la bonne bourgeoisie de Paris,
ayant ses opinions saines et tempérées, allait être pour le nouveau
gouvernement une force des plus secourables, entre l'armée impériale
déjà dévorée de regrets, et l'armée des alliés obéissant à des
volontés étrangères. Le général Dessoles fut donc pour la garde
nationale et pour lui-même appelé à faire partie du conseil royal.
[En marge: Prétention de M. de Vitrolles de remplacer le duc de
Bassano.]
Il y avait un personnage qui, après avoir servi d'intermédiaire entre
les puissances du jour, et couru même pour la cause royale de
véritables dangers, avait la prétention de n'être pas mis de côté
comme un instrument désormais inutile; ce personnage était M. de
Vitrolles. Devenu l'agent spécial et presque l'ami de M. le comte
d'Artois, il aspirait à jouer sous la royauté des Bourbons le rôle de
M. de Bassano sous l'Empire. C'était se tromper étrangement, car le
rôle de M. de Bassano, recueillant les volontés d'un maître absolu, et
les signifiant à des ministres commis, avait disparu avec Napoléon.
Néanmoins M. de Vitrolles s'installa spontanément dans les fonctions
de secrétaire du Conseil royal, pour tenir note des délibérations de
ce conseil, ce qui déplut fort à M. de Talleyrand, lequel pensait avec
raison que ce qu'il faut enregistrer dans un conseil de gouvernement,
ce sont les volontés définitives, et non ces mille volontés fugitives,
souvent contradictoires, par lesquelles passent les hommes même les
plus fermes avant d'arriver à leurs dernières résolutions. M. de
Vitrolles prit donc ce rôle de tenir la plume dans le Conseil royal,
bien qu'on lui enjoignît plusieurs fois, non pas de s'en aller, mais
de ne pas écrire.
[En marge: L'abbé de Pradt nommé grand chancelier de la Légion
d'honneur.]
Cependant on n'avait pas satisfait ainsi toutes les ambitions qui
s'agitaient autour du nouveau gouvernement. Restait par exemple l'abbé
de Pradt, qui s'imaginait être aussi utile qu'il était pétulant, dont
personne n'aurait songé à faire un ministre, ni aimé à faire un
collègue, et que par ce motif on plaça dans un brillant isolement, en
le nommant grand chancelier de la Légion d'honneur. Il était un autre
personnage, longtemps familier de Napoléon, dont il avait été
condisciple, et qui ayant perdu sa confiance depuis plusieurs années,
lui payait par une haine furieuse la disgrâce qu'il avait encourue,
c'était M. de Bourrienne, qu'on avait dans le premier moment appelé à
l'administration des postes. On l'y laissa, parce qu'il y était, et
qu'on aurait été embarrassé de lui trouver un autre emploi.
[En marge: Conseil particulier de M. le comte d'Artois.]
[En marge: Faiblesse de M. le comte d'Artois à l'égard des agents
subalternes du royalisme.]
Au milieu de tous ces choix on ne voyait pas encore figurer beaucoup
de membres de cette émigration qui, rentrée à des époques anciennes ou
récentes, regardait le règne des Bourbons non-seulement comme son
triomphe, mais comme son patrimoine. Déjà quelques-unes étaient
arrivés d'Angleterre ou des provinces, et se pressaient autour du
comte d'Artois, qui, ne pouvant leur donner place dans le gouvernement
de l'État, se réduisait à en composer son gouvernement particulier, et
en quelque sorte sa clientèle personnelle. Nous avons parlé de MM. de
Montciel et de la Maisonfort, venus, l'un de Franche-Comté, l'autre
d'Angleterre, gens de mérite, et de savoir, ne devant pas être
confondus avec la tourbe des empressés qui cherchent à profiter de
toutes les révolutions. M. le comte d'Artois les établit aux
Tuileries, pour former près de lui une espèce de conseil secret, qui
aurait toute sa confiance. Si M. le comte d'Artois n'eût admis auprès
de lui que des hommes pareils, bien que les doubles influences soient
toujours dangereuses dans un gouvernement, le mal eût été en partie
corrigé par la qualité des choix. Mais tandis que son frère Louis
XVIII, par prudence, paresse, dédain, avait constamment tenu à
distance les agents du royalisme, qui venaient sans cesse de la Vendée
ou de Paris en Angleterre, apportant de fausses informations et de
fausses espérances, M. le comte d'Artois, par besoin de se mêler de
tout, et par facilité d'humeur, s'en était toujours entouré, et déjà
il en était assailli, autant du moins que le temps l'avait permis. Les
Tuileries commençaient en effet à se remplir d'hommes lui rappelant
qu'ils avaient fait ceci ou cela, qu'ils avaient été chargés de telle
ou telle commission, fort périlleuse à les entendre, et s'offrant à
rendre de nouveaux services de quelque genre qu'ils fussent. Les uns
proposaient d'aller dans les départements pour mettre hors de fonction
les préfets ou sous-préfets récalcitrants de l'Empire, ou de courir
après les membres de la famille Bonaparte pour leur arracher les
richesses qu'ils emportaient, disait-on. D'autres offraient même, si
on voulait, de débarrasser la France du tyran, qui, bien que détrôné,
ne la laisserait jamais en repos si on le laissait en vie. M. le comte
d'Artois, sans écouter, sans examiner surtout ce qu'on lui proposait,
accueillait ces officieux, prenait la main à tous, ne contestait à
aucun ses prétendus services, ne disait à aucun qu'il ne se souvenait
pas de l'avoir vu, recevait les offres des uns et des autres, leur
prodiguait en retour les promesses avec une abondance de coeur et de
paroles qui tenait à sa bonté autant qu'à sa légèreté, n'avait qu'un
souci, c'était de les renvoyer contents, traitait exactement de même
d'honorables royalistes, fidèles à leur foi sans l'avoir jamais
souillée d'aucun méfait, et des hommes couverts de crimes pendant la
guerre civile. À tous sans exception il disait qu'il fallait prendre
patience, que chacun aurait la récompense de ses oeuvres, pourvu qu'il
ne fût pas trop pressé, qu'on avait été obligé dans les premiers
moments de s'entourer des _gens de Bonaparte_, lesquels d'ailleurs
avaient rendu des services dont il convenait de tenir compte, mais que
le tour des purs royalistes viendrait, et qu'ils n'auraient pas en
vain souffert, aimé, attendu pendant vingt-cinq années.
Incapable de vouloir sciemment ce qui était mauvais, mais très-capable
de le laisser faire, M. le comte d'Artois était donc, dès les premiers
jours, devenu le centre de deux gouvernements, l'un régulier, composé
d'anciens fonctionnaires de l'Empire qui lui avaient mis le pouvoir
dans la main, l'autre, irrégulier et on dirait clandestin, s'il n'eût
été universellement connu, composé des royalistes opprimés sous la
révolution, annulés sous l'Empire, les uns ayant traversé honnêtement
la guerre civile, les autres ayant contracté les vices qu'elle
engendre. Il s'agitait entre l'un et l'autre, faisant bon visage à
tous deux, rêvant de les concilier, et d'en tirer utilité pour sa
cause, double rôle auquel aurait succombé l'homme le plus ferme et le
plus sage.
[En marge: Situation déplorable dans laquelle la guerre avait laissé
la France, et nécessité d'y pourvoir d'urgence.]
Pourtant l'état de la France était lamentable, et il était urgent d'y
porter remède. Dans la Franche-Comté, l'Alsace, la Lorraine, la
Champagne, la Bourgogne, la Flandre, régnaient la désolation et la
stupeur. Les troupes ennemies, et particulièrement les troupes
prussiennes, commettaient des atrocités dont les armées françaises,
quoique ayant souvent commis de déplorables excès en pays conquis, ne
s'étaient jamais rendues coupables, du moins au même degré. Leurs
monarques, à Paris, prescrivaient de bonne foi la discipline et
l'humanité, mais leurs officiers, croyant qu'on pouvait désobéir à de
tels ordres, et qu'en tout cas cette désobéissance resterait inconnue
ou impunie, ne se refusaient rien, ni à eux-mêmes ni à leurs soldats.
Ils prenaient ce qui leur convenait, et laissaient détruire encore
davantage. En Champagne notamment, où la guerre avait été des plus
actives, les villages étaient en cendres, les populations en fuite,
les communications interrompues, les ponts coupés, les routes
défoncées et infectées de cadavres. Les paysans pleins de rage
égorgeaient sans pitié les soldats étrangers qui leur tombaient sous
la main. Les autorités impériales avaient été remplacées par les
individus qui s'étaient offerts, ou qu'on avait pris sur les lieux, et
qui servaient à lever sur le pays ce dont l'ennemi avait besoin, genre
d'extorsion préférable cependant au pillage. À ce spectacle désolant
s'en ajoutait un autre, qui était de nature à exciter de vives
inquiétudes. Les armées françaises, surtout celles qui avaient été le
plus fortement engagées, étaient en face et très-près des armées
coalisées. Leur premier sentiment avait été une sorte de satisfaction
de voir finir une guerre horriblement meurtrière; le second avait été
le regret, et ce regret s'était bientôt converti en une colère
furieuse contre les _traîtres_, auxquels elles imputaient le malheur
de nos armes. Dans leur effervescence, elles n'étaient pas loin de se
jeter de nouveau sur l'ennemi, et elles n'échappaient à cette
disposition que par la désertion, devenue, avons-nous dit, une
contagion générale. Aussi les routes étaient-elles couvertes de
militaires s'en allant en troupes, avec armes, bagages et chevaux, de
manière qu'on était menacé ou de n'avoir plus de soldats, ou d'en
avoir de trop fidèles, tout prêts à recommencer spontanément la
guerre.
[En marge: Incertitude et trouble des autorités dans les provinces.]
[En marge: Refus d'acquitter les impôts indirects dans le Midi.]
[En marge: Invasion des produits étrangers à la suite des armées
ennemies.]
Dans les provinces où l'invasion n'avait pas pénétré, les autorités,
incertaines, inquiètes, craignant à la fois ou de quitter Napoléon
trop tôt, ou de rejoindre les Bourbons trop tard, avaient une conduite
équivoque, et n'étaient pas capables de contenir les populations
émues. Dans le centre de la France, pays ordinairement paisible,
l'inconvénient n'était pas grand, et on en était quitte pour des
hésitations dont s'amusait la malice publique. Mais dans la Vendée,
dans le Midi, partout où les royalistes et les révolutionnaires se
trouvaient en présence, la faiblesse des autorités devenait un
véritable péril. Enfin l'impôt était aussi réprouvé que la
conscription. À l'exemple de M. le comte d'Artois, MM. les ducs
d'Angoulême et de Berry avaient paru, l'un en Gascogne, l'autre en
Normandie, au cri: _Plus de conscription, plus de droits réunis!_--On
voulait que la seconde de ces promesses se réalisât sur-le-champ, et
de Marseille à Bordeaux on refusait d'acquitter les impôts indirects.
Pour compléter ce triste tableau, il faut ajouter que les Anglais,
fidèles à la coutume d'introduire leurs marchandises à la suite de
leurs armées, avaient couvert le littoral de la Manche, de l'Océan et
de la Méditerranée, de sucres, cafés, tissus de coton, fers, offerts à
vil prix, ce qui menaçait de ruiner nos négociants et nos
manufacturiers, car les uns n'avaient en magasin que des denrées
coloniales ayant subi le tarif de 50 pour cent, et les autres ne
pouvaient livrer aux consommateurs que des produits fabriqués avec des
matières premières d'une excessive cherté. Une catastrophe commerciale
pouvait donc se joindre à toutes les calamités d'une affreuse guerre.
Enfin le Trésor n'avait pas un million disponible. Dans les provinces
envahies les caisses avaient été vidées par l'ennemi, et dans les
provinces où les troupes étrangères n'avaient pas pénétré, l'impôt
avait cessé d'être perçu.