À cette heure le maréchal Béresford offrait au général français une

heureuse occasion de terminer la journée par un succès décisif. Ce

maréchal, se portant du nord au sud, le long des hauteurs qui

couvraient l'est de notre position, opérait devant nous un mouvement

de flanc, périlleux mais nécessaire, car il fallait indispensablement

qu'il descendît au sud pour s'approcher de Toulouse. Le danger de son

mouvement était d'autant plus grand, que si, dans ce moment, on se fût

jeté en masse sur lui, on l'aurait précipité dans le lit fangeux d'une

petite rivière, celle de l'Ers, qui coule parallèlement à la ligne des

hauteurs. La fortune nous souriait une seconde fois depuis huit jours,

mais c'était sa dernière faveur. Les généraux Clausel, Harispe,

Taupin, réunis autour du général en chef, le pressèrent de saisir

l'à-propos, et de jeter la masse de ses forces dans le flanc du

téméraire Béresford, qui, sentant le péril de sa position, se hâtait

de terminer son mouvement. Le maréchal Soult, plein du souvenir des

fautes qu'on avait commises devant les Anglais, en quittant mal à

propos des positions défensives pour aller à leur rencontre, craignit

d'en commettre une semblable en cette occasion, hésita plus de deux

heures, et ne prit le parti d'arrêter la marche de Béresford que

lorsque déjà celui-ci avait cessé de prêter le flanc, et que bien

formé il marchait de front, contre l'extrême droite de nos positions,

vers le point du Calvinet. La division Taupin, lancée trop tard,

perdit inutilement l'appui d'un village où elle aurait pu se défendre

longtemps, aborda l'ennemi impétueusement, fut reçue avec la vigueur

ordinaire aux Anglais, et malheureusement vit tomber son général au

moment le plus important. Elle demeura quelques instants sans chef et

sans direction, et les Anglais profitèrent de son embarras pour

s'emparer des redoutes du Calvinet. On voulut en vain les leur

reprendre. Le général Harispe y fut mis hors de combat, et le

maréchal Béresford franchissant alors la ligne des hauteurs sur notre

extrême droite, vint se présenter au sud de la ville. Il y eut un peu

de désordre dans la retraite, ce qui mit un moment Toulouse en péril.

Par bonheur un capitaine de grenadiers du 118e, nommé Larouzière,

réunissant sa compagnie derrière le remblai du canal, surprit les

Anglais par un feu à bout portant, les arrêta, et donna à la division

Darmagnac le temps de se rallier. L'ennemi fut contraint de borner là

ses entreprises. Bien que sur tout le reste de la ligne on eût

repoussé les Anglais aussi vaillamment que le matin, la position étant

tournée par le sud n'était plus tenable.

[En marge: Résultats de la bataille de Toulouse.]

Il aurait fallu se replier sur les murs de Toulouse avec toute

l'armée, et prendre le parti de s'y défendre à outrance. Les

trente-deux mille hommes qui restaient au maréchal Soult auraient été

difficilement forcés dans cette position. Mais c'était une situation

sans issue, et on aurait d'ailleurs exposé la ville de Toulouse aux

plus cruelles extrémités. En se repliant au contraire sur Carcassonne,

le maréchal Soult avait la certitude d'être rejoint par le maréchal

Suchet, et tous deux ils devaient présenter au prudent Wellington une

masse de forces devant laquelle celui-ci ne pouvait plus rien tenter.

Il prit donc le parti fort sage de traverser Toulouse pour se retirer

sur Villefranche. Il avait tué ou blessé environ 5 mille hommes aux

Anglais, et en avait perdu 3 mille cinq cents. Comme toujours l'armée

d'Espagne avait été malheureuse mais héroïque.

[En marge: Tardive arrivée de M. de Saint-Simon au camp des armées

françaises.]

[En marge: Armistice sur cette frontière comme sur toutes les autres.]

Enfin la nouvelle des événements de Paris arriva sur les lieux. Avec

plus d'activité le gouvernement provisoire aurait pu épargner la vie

de huit mille braves gens, sacrifiés sans utilité pour une question

déjà résolue ailleurs. C'est le 8 avril seulement que le gouvernement

provisoire avait songé à envoyer un émissaire aux deux armées qui

luttaient au pied des Pyrénées, et c'est à elles qu'il aurait dû

songer d'abord, car c'étaient celles qui offraient le plus de chances

d'une rencontre sanglante. M. de Talleyrand avait fait choix pour

cette mission de M. de Saint-Simon, qui était parti accompagné d'un

officier anglais, afin de pouvoir traverser les rangs de l'armée

ennemie. Cet officier, destiné à le servir auprès des troupes

anglaises, le rendit suspect aux troupes françaises, qui s'obstinaient

à voir des traîtres partout. Retardé à Orléans, puis à Montauban par

les Français, et enfin à Toulouse par les Anglais, M. de Saint-Simon

n'arriva que le 14 au camp du maréchal Soult. Ce maréchal avait choisi

à Villefranche une position inexpugnable; il y attendait les troupes

de l'armée de Catalogne, et se flattait de prendre bientôt une

revanche sur les Anglais. M. de Saint-Simon lui causa donc en arrivant

tous les genres de déplaisir, car outre les affreuses nouvelles qu'il

lui apportait, il l'arrêtait au moment où une victoire n'était pas

impossible. La présence de M. de Saint-Simon produisit de plus une

vive émotion parmi les troupes, qui ressentaient plus encore que les

autres armées l'exaspération des vieux militaires. Inspiré par tous

ces motifs, le maréchal Soult se défendit tant qu'il put contre les

communications qu'on lui apportait de Paris. Se figurant même que ces

communications pouvaient être un piége de l'ennemi, il voulut retenir

M. de Saint-Simon. Mais celui-ci parvint à se dérober, et se rendit au

camp du maréchal Suchet. Ce maréchal reconnut bientôt la véracité de

M. de Saint-Simon, et se montra disposé à obéir aux ordres du

gouvernement provisoire, mais à condition d'en attendre la

confirmation définitive. Cette confirmation arriva bientôt, et un

armistice, tout local, comme on l'avait fait ailleurs, suspendit les

hostilités entre les maréchaux français et les forces ennemies qui

avaient envahi la frontière des Pyrénées.

[En marge: Fin de la longue résistance opposée par les armées

françaises.]

Tandis que dans les régions les plus éloignées nos armées défendaient

encore l'Empire dont elles ignoraient la chute, sur nos frontières, et

aux portes mêmes de Paris de braves gens combattaient pour le pays

jusqu'au dernier moment. Le comte Marmier, quoiqu'il n'eût jamais

servi, avait formé et équipé à ses frais une légion de gardes

nationaux mobiles, s'était établi dans Huningue, et avait héroïquement

défendu la place pendant cinq mois entiers. De son côté le brave

Daumesnil, si célèbre sous le nom de la _jambe de bois_, s'était

enfermé dans Vincennes, résolu de soustraire à l'ennemi l'immense

matériel qui s'y trouvait. Menacé des rigueurs de la guerre s'il

n'ouvrait ses portes, il avait répondu par la menace de se faire

sauter si on insistait, et on n'avait pas osé l'attaquer. Comme tous

les autres il ne s'était rendu qu'à l'évidence de la révolution opérée

à Paris, et au gouvernement régulier qui en était sorti. Ainsi avait

fini depuis Anvers jusqu'à Hambourg, depuis Hambourg jusqu'à Milan,

depuis Milan jusqu'à Toulouse, depuis Toulouse jusqu'à Vincennes, la

résistance obstinée que nos soldats, dispersés en cent lieux,

n'avaient cessé d'opposer à l'Europe coalisée. Dès lors le nouveau

gouvernement, débarrassé de la présence de Napoléon, l'était aussi de

la résistance de ses lieutenants, tous disposés maintenant à

reconnaître les Bourbons.

Mais si la résistance des armées avait cessé, celle des passions

allait commencer, et à celle-là il n'y avait qu'une force efficace à

opposer, la sagesse. Pouvait-on l'attendre des princes de Bourbon et

de leurs amis, les uns et les autres rentrant dans leur pays après

vingt-cinq ans de proscription et de malheurs? Telle était la

redoutable question qui naissait de la chute même de l'Empire.

[En marge: Situation et manière d'être de M. le comte d'Artois depuis

son entrée à Paris.]

[En marge: Choix de ses aides de camp.]

[En marge: Nécessité de recourir au Sénat pour donner un titre légal à

son autorité.]

[En marge: Le Sénat ne veut conférer la lieutenance générale du

royaume à M. le comte d'Artois qu'à la condition que ce Prince prendra

un engagement envers la Constitution.]

M. le comte d'Artois, introduit dans Paris depuis deux ou trois jours

(il y était entré le 12 avril), était comme emporté par un tourbillon

qui aurait troublé une tête beaucoup plus ferme que la sienne. Établi

aux Tuileries, ne se tenant pas de joie en se voyant dans un tel

séjour, il aurait voulu communiquer à tout le monde le contentement

qu'il éprouvait, et il cherchait à persuader aux partisans de l'Empire

que rien ne serait changé, aux émigrés au contraire qui rentraient

avec lui après vingt-cinq ans de souffrances, qu'ils auraient pleine

satisfaction, pourvu qu'ils sussent attendre. Mais dès le premier jour

il put s'apercevoir que les paroles bienveillantes ne suffiraient pas

pour vaincre les difficultés d'une telle situation. Il lui fallait des

aides de camp, et il s'agissait de savoir où on les choisirait. Les

amis qui étaient venus de l'étranger avec le Prince, ou qui de

l'intérieur avaient couru à sa rencontre, auraient désiré qu'en

laissant les hautes fonctions politiques aux hommes de l'Empire, on

leur réservât au moins à eux-mêmes les places auprès des personnes

royales. Mais comment prendre des aides de camp ailleurs que parmi les

militaires, et comment prendre des militaires ailleurs que dans les

armées impériales? C'était difficile, et M. de Vitrolles, appréciant

mieux l'état vrai des choses, conseilla à M. le comte d'Artois de

choisir quelques-uns de ses aides de camp parmi les officiers

distingués de l'Empire. Le prince suivit ce conseil, et nomma MM. de

Nansouty et de Lauriston, qui convenaient parfaitement, car, honorés

dans l'armée, ils avaient de l'affinité avec l'ancienne noblesse. Ces

choix causèrent une vive rumeur parmi les amis du Prince, valurent de

grands reproches à M. de Vitrolles, et révélèrent tout de suite les

dispositions que les hommes de l'ancien et du nouveau régime

apporteraient les uns envers les autres en se réunissant autour des

Bourbons. M. le comte d'Artois, tout entier aux félicitations, aux

visites, aux entrevues avec les souverains, ne donna pas beaucoup

d'attention à cet incident, et continua de manifester sa joie en

prodiguant les serrements de main et les promesses. Pourtant il

fallait s'occuper d'une affaire grave et qu'on ne pouvait arranger

avec de la facilité de caractère, celle du titre que le Prince

prendrait pour gouverner. Le titre de lieutenant général du royaume,

exerçant l'autorité royale en l'absence du Roi, était naturellement

indiqué. Mais comment oser se revêtir de ce titre en présence du

Sénat, seule autorité reconnue en ce moment, se tenant à part depuis

qu'il avait déposé Napoléon, n'ayant voulu figurer dans aucune des

dernières cérémonies, et indiquant par son attitude ainsi que par le

langage individuel de ses membres, qu'il n'investirait ni M. le comte

d'Artois, ni le Roi lui-même du pouvoir royal, sans un engagement

formel envers la Constitution décrétée? On avait peine à faire

comprendre cette difficulté, soit à M. le comte d'Artois, soit à ses

amis, tant il leur semblait qu'à la seule présence du souverain

légitime, ou de son représentant, toute autorité devait disparaître

devant la sienne, et tant ils étaient peu élevés à croire qu'en dehors

du droit royal il pût y avoir un droit quelconque dérivant de la

nation, ou remontant à elle. M. de Vitrolles, qui leur servait

d'intermédiaire auprès du gouvernement provisoire, averti de la

difficulté, et sachant qu'on ne pouvait la traiter légèrement, en

informa le Prince, qui lui laissa le soin de la résoudre le mieux

possible, en s'entendant avec ceux qui étaient chargés des affaires

sérieuses.

[En marge: Impossibilité actuelle de se passer du Sénat, et en même

temps danger pour ce corps d'être universellement abandonné.]

[En marge: Il résulte de cette double situation le besoin réciproque

de transiger.]

Bien que le public continuât de poursuivre le Sénat de ses railleries,

il le considérait néanmoins comme la seule autorité actuellement

existante, et s'il avait supposé que les Bourbons ne voulaient pas

recevoir de lui l'investiture, afin de rentrer en princes absolus, il

se serait mis derrière le Sénat, l'armée aurait suivi son exemple, et

les souverains alliés se seraient joints au public et à l'armée, par

fidélité à leur parole, par bon sens, même par conviction, car

l'empereur Alexandre en particulier approuvait hautement l'intention

de ne rappeler l'ancienne dynastie qu'au prix d'une constitution

libérale. On ne pouvait donc sans folie songer à contester l'autorité

du Sénat. Le Sénat, de son côté, ne laissait pas d'avoir d'assez

grands embarras. L'opinion publique une fois convaincue de la

convenance et de la nécessité du rappel des Bourbons, se portait vers

eux avec une sorte d'entraînement. Ce mouvement, produit de la raison

et d'une sensibilité vraie chez les masses, de l'ambition, et parfois

de la bassesse chez les individus, allait toujours croissant. Le

succès personnel de M. le comte d'Artois y contribuait aussi, et le

Sénat était exposé à se trouver seul sous peu de jours. Il était donc

sage de transiger pour les uns autant que pour les autres. Mais,

suivant l'usage, avant de transiger, on se plaçait aux termes

extrêmes, et ce n'était pas M. de Talleyrand, éludant sans cesse les

difficultés par paresse et ennui de la controverse, qui pouvait amener

à une conciliation nécessaire les parties opposées. Il les laissait

disputer, attendant tranquillement de leur fatigue réciproque une

solution quelle qu'elle fût.

[En marge: Le duc d'Otrante prend occasion des difficultés survenues

pour se donner un rôle dont il avait été privé par son absence.]

Il y avait un personnage dont nous avons déjà mentionné l'arrivée à

Paris, le duc d'Otrante, qui cherchait la peine au lieu de la fuir,

qui aimait par-dessus tout le mouvement, l'intrigue, l'importance, et

regrettait amèrement d'avoir, par suite de son absence, laissé

échapper le premier rôle. Depuis son retour, il avait manifesté sa

présence en jetant les hauts cris contre le traité du 11 avril, et il

avait vu avec une véritable joie, dans la question actuellement

soulevée, un champ tout trouvé pour son activité brouillonne et

hardie. Il était bien d'avis que le Sénat s'appliquât à lier les

Bourbons, car en sa qualité de régicide il en avait plus besoin qu'un

autre, mais il sentait l'embarras de ce corps, voulait l'en tirer, et

rendre en même temps aux Bourbons un service dont il pût se prévaloir

auprès d'eux. Il était d'ailleurs plus propre que M. de Talleyrand à

surmonter la présente difficulté, parce qu'il était plus fertile en

expédients, parce qu'il craignait moins de se mettre en avant, et

qu'il maniait mieux l'intrigue au sein du Sénat. S'introduisant

partout, il s'était presque établi au sein du gouvernement provisoire

comme un de ses membres, et M. de Talleyrand, pour le ménager et s'en

servir, n'avait eu garde de s'y opposer.

[En marge: Discussion au sein du gouvernement provisoire sur la

manière de conférer une autorité régulière à M. le comte d'Artois.]

[En marge: M. Fouché propose un moyen de transaction, c'est de

conférer la lieutenance au compte d'Artois, pourvu qu'il prenne des

engagements au nom de son frère.]

Le gouvernement provisoire s'était transporté de la rue

Saint-Florentin aux Tuileries, à la suite du comte d'Artois, sans

avoir beaucoup mieux fermé ses portes, et en continuant à les laisser

ouvertes aux officieux, aux donneurs de conseils, aux solliciteurs,

même aux oisifs. Il était occupé à discuter avec un certain nombre de

sénateurs la question importante du moment, celle du titre à donner à

M. le comte d'Artois, et M. de Vitrolles, pour le compte du Prince,

faisait valoir les droits de la royauté légitime, lorsque M. Fouché,

avec un mélange de vulgarité, d'assurance et de bon sens, se leva

brusquement, et, disant assez clairement à M. de Vitrolles qu'il ne

comprenait guère ce dont il s'agissait, déclara qu'il fallait en effet

que M. le comte d'Artois fût revêtu du titre de lieutenant général,

mais qu'il le reçût du Sénat, qui le lui décernerait lorsque ce

Prince aurait contracté un engagement quelconque envers la

Constitution sénatoriale. M. de Vitrolles objecta le défaut de

pouvoirs, car M. le comte d'Artois n'avait pas eu le temps de se faire

autoriser à accepter la Constitution. M. Fouché traita cette objection

fort légèrement. Il dit que la difficulté dont M. de Vitrolles se

montrait embarrassé n'était pas sérieuse, que M. le comte d'Artois

connaissait sans douta son frère Louis XVIII, et sa manière de penser,

qu'il pouvait dès lors se porter fort pour lui, et déclarer

qu'instruit de ses intentions, il était certain qu'il accepterait la

Constitution, sinon dans tous ses termes, du moins dans ses bases

principales. M. Fouché ne s'en tint pas là, il imagina sur-le-champ

une rédaction qui, sauf les termes qu'on était libre de modifier plus

ou moins, contenait un véritable engagement moral à l'égard de la

Constitution, sans soulever la difficulté du défaut d'autorisation

royale. D'après son plan, le Sénat se transporterait aux Tuileries, le

comte d'Artois lui lirait la déclaration convenue, et après cette

lecture le Sénat investirait le Prince de la lieutenance

générale.--Mais, dit M. de Vitrolles, qui peut affirmer que le Sénat

acceptera cet arrangement?--Moi, répondit M. Fouché avec son assurance

accoutumée.--M. de Vitrolles qui n'avait jamais vu M. Fouché, semblait

demander des yeux à tous les assistants quel était le personnage si

sûr de lui-même et des autres avec lequel il discutait. L'ayant appris

de ses voisins, il s'expliqua la présomption de son interlocuteur, et

ne douta plus du résultat, sans paraître trop effrayé pour son Prince

de devenir l'obligé d'un régicide. On tomba d'accord sur l'expédient

proposé, et on alla chacun de son côté y préparer les parties

intéressées. M. de Talleyrand laissa faire M. Fouché, selon l'usage

ordinaire de la paresse de se laisser dépouiller par l'activité.

[En marge: M. le comte d'Artois n'est pas d'abord contraire à ce

moyen, qui est peu goûté de ses amis.]

M. de Vitrolles étant retourné auprès du comte d'Artois, fit part

à lui et à ses amis de l'arrangement imaginé par M. Fouché. Le

plus irrité ne fut pas le Prince. Enivré de ses succès, des

applaudissements qui accueillaient partout sa présence, il était

disposé à considérer les difficultés qu'on lui suscitait comme des

subtilités de peu d'importance, dont le temps ferait justice, et il

était prêt à consentir à tout, pourvu qu'on lui conférât immédiatement

le titre de lieutenant général. Mais ses amis, moins distraits de

leurs préjugés par la satisfaction personnelle, étaient révoltés de ne

pas voir l'autorité légitime reconnue, et adorée en quelque sorte, dès

qu'elle se montrait, de la voir au contraire marchandée par un pouvoir

qui semblait se considérer comme supérieur à elle, sous le prétexte

qu'il représentait la nation. Ces prétentions du Sénat les

indignaient, et ils étaient d'avis de ne les souffrir à aucun prix.

Comme ils avaient triomphé des _couleurs tricolores_, ils se

flattaient de triompher aussi facilement de ce qu'ils appelaient les

_principes révolutionnaires_. M. de Vitrolles, après avoir soulagé son

coeur avec eux, ne voulait cependant pas les pousser à des imprudences

dont il sentait la folie, et il comprenait qu'il fallait conclure. Or,

que faire en cette occurrence? Rester à Paris sans autorité légale

n'était pas possible; en prendre en face du Sénat, et malgré lui, ne

l'était pas davantage, à moins de briser ce corps, en prononçant sa

dissolution, et en fermant la salle de ses séances. Mais une telle

résolution, comment l'exécuter? On était huit ou dix tout au plus dans

Paris, on n'y connaissait personne, pas même un agent de

l'administration à qui donner un ordre. On ne disposait d'aucune force

organisée, car les soldats de Marmont, les seuls qui se fussent

détachés de Napoléon, appartenaient au gouvernement provisoire. La

garde nationale avait adopté la cocarde blanche avec une répugnance

visible, et les soldats alliés étaient dans la main du trop libéral

Alexandre. Dans un pareil dénûment, essayer de briser le Sénat et le

gouvernement provisoire, eût été de la démence, et on se serait exposé

à un immense ridicule, probablement à un désaveu de Louis XVIII,

peut-être même à un retour universel des esprits vers la régence de

Marie-Louise, si cette tentative contre-révolutionnaire fût devenue

sérieuse.

[En marge: M. le comte d'Artois amène ses amis à accepter la

transaction proposée.]

Le comte d'Artois, disposé actuellement à bien prendre les choses, dit

qu'il ne pouvait pas sans ordre de son frère, sans son approbation

formelle, exposer à des chances si périlleuses la cause de la royauté

miraculeusement gagnée; qu'il fallait accepter l'investiture des mains

du Sénat, aux conditions les moins mauvaises qu'on pourrait, se saisir

de l'autorité royale le plus tôt possible, et puis quand on l'aurait,

l'exercer de son mieux jusqu'à l'arrivée de Louis XVIII, qui, une fois

assis sur son trône, jugerait de ce qu'il aurait à faire. Les

conseillers improvisés de M. le comte d'Artois, le voyant enclin à se

soumettre, n'osèrent pas résister davantage, et ils furent d'avis de

céder, en modifiant toutefois la déclaration dont M. Fouché avait

donné l'idée, en atténuant surtout l'engagement exigé du Prince, et en

ne mentionnant que les bases les plus générales de la constitution

future. Ce travail achevé, M. de Vitrolles revint auprès de M. Fouché,

qui se montra peu inquiet de ces changements de forme, pourvu que le

fond restât, et qui alla ensuite préparer le Sénat à l'adoption de

l'arrangement convenu.

[En marge: L'empereur Alexandre fait signifier à M. de Vitrolles qu'il

la faut accepter.]

Tandis qu'on était occupé de ces soins, l'empereur Alexandre, informé

des difficultés qu'opposait le conseil du comte d'Artois aux

conditions du Sénat, chargea M. de Nesselrode de voir M. de Vitrolles,

et de lui faire connaître les intentions des souverains alliés. Dans

la matinée du 14, pendant que le Sénat allait s'assembler, M. de

Nesselrode eut avec M. de Vitrolles un entretien clair et concluant.

Le ministre russe, dont en général le langage était simple, modéré,

mais positif, déclara à M. de Vitrolles, au nom de son maître et des

souverains alliés, qu'on devait tout au Sénat, et la déchéance de

Napoléon, et le rappel des Bourbons; que sans ce corps on n'aurait pas

trouvé une seule autorité avec laquelle on pût traiter; que, tout

attaqué qu'il était, le Sénat contenait les hommes les plus éclairés,

les plus expérimentés qui existassent dans le pays; que ce n'était pas

avec quelques émigrés, ignorant la France, l'Europe et le siècle,

qu'on parviendrait à dominer une nation aussi redoutable que la nation

française; qu'il fallait donc se soumettre aux conditions du Sénat,

lesquelles, après tout, n'avaient rien de déraisonnable; qu'au

surplus, il n'existait que deux forces véritables dans le moment,

l'armée de Napoléon, et les deux cent mille baïonnettes des souverains

alliés; que l'armée de Napoléon ne voulait que le Roi de Rome, et que

les deux cent mille baïonnettes des alliés ne serviraient pas à faire

un dix-huit brumaire contre le Sénat, qu'elles serviraient plutôt à

l'empêcher; que c'était là une résolution arrêtée, qu'il n'était pas

chargé de discuter, mais de signifier.--

M. de Vitrolles, ainsi qu'il l'avait déjà fait, se retira indigné

contre l'influence étrangère qu'il était cependant allé chercher à

Troyes, et vint porter au Prince les communications dont on l'avait

chargé. On se récria fort contre _ce fou d'Alexandre_, comme on

appelait alors l'empereur de Russie, et on attendit avec une

résignation forcée la résolution du Sénat.

Ce corps assemblé dans la journée même, écouta les propositions de M.

Fouché, appuyées de toute l'influence de M. de Talleyrand. Ce n'était

pas au moyen de bonnes raisons produites en séance publique qu'on

dirigeait le Sénat, mais au moyen de paroles dites à l'oreille de

chaque membre par des meneurs actifs et adroits. En fait de meneurs il

n'y en avait pas de plus remuant que M. Fouché. Il dit aux sénateurs

qu'il fallait sortir de cette impasse, et investir M. le comte

d'Artois de la lieutenance générale, en maintenant toutefois les

conditions précédemment stipulées, c'est-à-dire la Constitution

sénatoriale, et le serment du Roi à cette Constitution.

Décidé par ce que lui dirent MM. Fouché et de Talleyrand, le Sénat

vota séance tenante la résolution qui suit, laquelle cette fois

faisait honneur à sa fermeté, et ne donnait aucune prise au ridicule.

[En marge: Le Sénat adopte la résolution imaginée par M. Fouché.]

«Sur la proposition du gouvernement provisoire, et le rapport d'une

commission spéciale de sept membres.

»Le Sénat défère le gouvernement provisoire de la France à S. A. R.

Mgr le comte d'Artois, sous le titre de Lieutenant général du Royaume,

en attendant que Louis-Stanislas-Xavier, appelé au trône des Français,

ait accepté la Charte constitutionnelle.

»Le Sénat arrête que le décret de ce jour sera présenté ce soir par le

Sénat en corps à S. A. R. Mgr le comte d'Artois.

»Délibéré à Paris le 14 avril.»

[En marge: M. le comte d'Artois, blessé par les termes de la

déclaration du Sénat, veut d'abord résister, et finit par se rendre.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 48 段