Enfermé dans Hambourg au mois de septembre 1813, et dès le m

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

TOME XVIII

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en

Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,

Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la

Librairie) le 3 décembre 1860.

PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME DIX-HUITIÈME

PARIS

PAULIN, LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

60, RUE RICHELIEU

1860

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE.

LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.

RESTAURATION DES BOURBONS.

Dernières opérations des Français demeurés dans les diverses

parties de l'Europe. -- Campagne du général Maison en Flandre, et

défense d'Anvers par le général Carnot. -- Reddition d'Anvers, et

conditions de cette reddition. -- La désertion s'introduit parmi

les troupes françaises. -- Fermeté du général Maison en présence

d'un mal qui menace de laisser la France sans armée. -- Longue et

mémorable résistance du maréchal Davout à Hambourg. -- Conditions

auxquelles il se rend après avoir sauvé une nombreuse armée et un

riche matériel. -- Noble conduite du prince Eugène en Italie. --

L'armée française ramenée d'Italie par le général Grenier. --

Événements aux Pyrénées. -- Les nouvelles de Paris étant arrivées

trop tard pour arrêter les hostilités, les Anglais et les

Français en viennent aux mains une dernière fois. -- Sanglante

bataille de Toulouse. -- Armistice sur toutes les frontières. --

Situation du comte d'Artois après son entrée à Paris. -- Question

de savoir à quel titre il administrera provisoirement le royaume.

-- Le Sénat ne veut reconnaître sa qualité de lieutenant général

qu'à la condition d'un engagement formel à l'égard de la

Constitution. -- Irritation de M. le comte d'Artois et de ses

amis. -- Le duc d'Otrante imagine un moyen de transaction qui est

adopté. -- Le Sénat se rend aux Tuileries, et investit le comte

d'Artois de la lieutenance générale, à la suite d'une déclaration

par laquelle le prince, se portant fort pour Louis XVIII, promet

l'adoption des principales bases de la Constitution sénatoriale.

-- Premiers actes de l'administration du comte d'Artois. -- Le

gouvernement provisoire converti en conseil du Prince. --

Composition du ministère. -- Envoi de commissaires

extraordinaires dans les diverses parties de la France. --

Souffrances des provinces occupées, et soulagements qu'on

s'efforce de leur procurer. -- Nouveaux cantonnements assignés

aux armées françaises. -- La conscription de 1815 libérée. --

Mesures financières de M. Louis. -- Sa ferme résolution de payer

toutes les dettes de l'État, de maintenir les impôts, et

spécialement les droits réunis. -- Rapidité avec laquelle le

crédit commence à s'établir, sous la double influence de ce

ministre et de la paix. -- Changements transitoires apportés à

nos tarifs commerciaux. -- La souffrance des provinces occupées

va croissant. -- On entame précipitamment une négociation pour

obtenir l'évacuation du territoire par les armées coalisées. --

On ne peut parler de l'évacuation des provinces françaises sans

provoquer une demande semblable à l'égard des provinces

étrangères occupées par nos troupes. -- Dans l'impossibilité de

refuser la réciprocité, on consent par la convention du 23 avril

à évacuer Hambourg, Anvers, Flessingue, Berg-op-Zoom, Mons,

Luxembourg, Mayence, et en général les places les plus

importantes de l'Europe. -- On ne s'aperçoit pas d'abord de

l'imprudence de cette convention, qui devient bientôt un sujet

d'amers reproches. -- Mouvement rapide qui s'opère dans les

esprits depuis l'entrée de M. le comte d'Artois. -- La masse de

la population familiarisée avec l'idée du retour des Bourbons se

donne bientôt à eux sans réserve, mais les emportements du parti

royaliste irritent les révolutionnaires et les bonapartistes, et

provoquent de la part des uns et des autres de vives

récriminations. -- M. le comte d'Artois commet certaines

imprudences qui font désirer à ses amis éclairés la prompte

arrivée du Roi. -- Divers messages adressés à Louis XVIII, et

peinture qu'on lui fait de l'état de la France. -- Sur ce qu'on

lui dit que son adhésion à la Constitution du Sénat n'est pas

indispensable, il diffère de se prononcer, et s'achemine

lentement vers la France. -- Son séjour à Londres. --

Enthousiasme que sa présence provoque chez les Anglais. --

Imprudente allocution par laquelle il déclare qu'après Dieu c'est

à l'Angleterre qu'il a le plus d'obligations. -- Débarquement de

Louis XVIII à Calais. -- Son voyage à travers les départements du

nord, et son arrivée à Compiègne. -- Empressements dont il est

l'objet surtout de la part des maréchaux, auxquels il fait

l'accueil le plus flatteur. -- Impatience qu'on a de le

connaître. -- Caractère de Louis XVIII et du comte d'Artois, et

différences remarquables entre les deux frères. -- Entrevue de M.

de Talleyrand avec le Roi. -- Soins de ce dernier à éluder tous

les engagements. -- Visite de l'empereur Alexandre à Compiègne,

et inutilité de ses efforts pour faire écouter quelques conseils.

-- Louis XVIII n'est pas contraire à l'idée d'une constitution,

même très-libérale, mais il veut la donner lui-même, afin de

maintenir entier le principe de son autorité. -- Il est convenu

qu'avant d'entrer à Paris il s'arrêtera à Saint-Ouen, et fera une

déclaration générale, confirmative de celle du comte d'Artois,

et destinée à consacrer les bases de la Constitution sénatoriale.

-- Séjour à Saint-Ouen, et déclaration de Saint-Ouen datée du 2

mai 1814. -- Entrée de Louis XVIII à Paris le 3 mai. -- La

population parisienne lui fait l'accueil le plus cordial. --

Louis XVIII se saisit du pouvoir, et constitue le Conseil royal.

-- Première séance de ce conseil, dans laquelle on touche

sommairement à toutes les questions. -- Vues générales sur

l'armée, la marine, les finances. -- M. Louis persiste dans ses

deux principes: respect des dettes contractées, et maintien des

impôts nécessaires. -- Proclamation royale relativement aux

droits réunis. -- Ajournement de la question de la conscription.

-- Louis XVIII se montre décidé à rétablir l'ancienne maison

militaire du Roi, et même à l'augmenter considérablement. --

Aucun membre du Conseil n'ose résister à cette imprudente

résolution. -- Nouveaux efforts pour faire cesser les souffrances

des provinces occupées. -- On s'aperçoit que la convention du 23

avril en nous privant de gages précieux, n'a pas avancé d'un jour

le départ des armées coalisées. -- Les monarques alliés

promettent de donner de nouveaux ordres à leurs armées, et Louis

XVIII fait une proclamation pour ordonner aux autorités locales

de désobéir aux réquisitions des généraux étrangers. --

Impatience de conclure la paix. -- M. de Talleyrand reçoit

mission de la négocier. -- Nouvelle faute de précipitation

semblable à celle qu'on a commise en signant la convention du 23

avril. -- Il vaudrait mieux que le sort de la France ne fût réglé

qu'à Vienne en même temps que celui de toutes les puissances,

parce qu'on les trouverait divisées et qu'on pourrait espérer de

l'appui. -- M. de Metternich comprend au contraire l'intérêt

qu'ont les puissances coalisées à traiter tout de suite avec la

France, et à remettre la solution des questions européennes au

congrès général qui doit se réunir à Vienne. -- Le gouvernement

royal ne devine pas ce calcul profond, et par impatience de se

faire un mérite de la paix, s'attache à la conclure

immédiatement. -- Le retour aux frontières de 1790 posé en

principe irrévocable. -- Cette frontière adoptée, avec quelques

additions. -- L'île de France exceptée de la restitution de nos

colonies. -- Noble résistance du Roi à toute contribution de

guerre. -- Il l'emporte, grâce à la fermeté que lui et le

gouvernement déploient en cette circonstance. -- Conservation des

musées. -- Traité de Paris du 30 mai 1814. -- Tandis qu'on

négocie la paix, on s'occupe aussi de la Constitution. -- Le Roi

ne veut pas en confier le travail au Conseil royal, et la prépare

avec MM. de Montesquiou, Dambray, Ferrand, Beugnot. -- Ses vues

libérales, dues à son séjour en Angleterre, mais toutes

subordonnées à une condition, c'est que la nouvelle Constitution

émanera exclusivement de l'autorité royale. -- Diverses questions

élevées. -- Facilité du Roi sur toutes choses, le principe auquel

il tient étant accordé. -- Le projet de Constitution soumis à

deux commissions, l'une du Sénat, l'autre du Corps législatif. --

Titre de CHARTE CONSTITUTIONNELLE donné à la nouvelle

Constitution. -- Les souverains étrangers ne voulant pas quitter

Paris avant l'entier accomplissement des promesses de Saint-Ouen,

on fixe au 4 juin la séance royale où doit être proclamée la

Charte. -- Séance royale du 4 juin; effet heureux de cette

séance. -- Proclamation de la Charte, départ des souverains

étrangers, constitution définitive du gouvernement des Bourbons.

[Date en marge: Avril 1814.]

[En marge: Dernières opérations des troupes françaises répandues en

Europe.]

Le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe avait débarrassé les Bourbons

de la présence d'un redoutable ennemi, qui, bien qu'abattu, effrayait

encore les puissances victorieuses. Mais si la tête avait été enlevée

au monstre, ainsi qu'on appelait alors le gouvernement impérial, le

corps restait, et ses fragments épars agitaient l'Europe de leurs

mouvements convulsifs. De nombreux détachements de troupes, qui

n'avaient point encore reçu les nouvelles de Paris ou qui refusaient

d'y croire, se trouvaient répandus en Flandre, en Hollande, en

Westphalie, en Italie, en Dauphiné, en Languedoc, en Espagne. Le

premier soin du gouvernement provisoire avait été de leur dépêcher des

agents pour les informer de l'entrée des coalisés dans Paris, de

l'abdication de Napoléon, et du rétablissement des Bourbons sur le

trône de France. On attendait leurs réponses avec une certaine

anxiété, car le gouvernement provisoire n'aurait pas voulu ordonner,

et les alliés n'auraient pas voulu être obligés d'exécuter des siéges

tels que ceux de Strasbourg, de Mayence, de Lille, d'Anvers, de

Flessingue, du Texel, de Hambourg, de Magdebourg, de Wurzbourg, de

Palma-Nova, de Venise, de Mantoue, d'Alexandrie, de Gênes, de Lérida,

de Tortose, etc... Ce ne fut pas en effet sans peine qu'on fit

entendre la voix de la raison aux vieux soldats qui gardaient ces

postes lointains, et à la tête desquels Napoléon avait placé des chefs

énergiques, dévoués à sa cause et à celle de la France. Leurs derniers

actes en 1814 méritent l'attention de l'histoire, et caractérisent

parfaitement la situation que laissait Napoléon, et que venaient

recueillir les Bourbons. Nous allons les retracer rapidement.

[En marge: Défense d'Anvers par le général Carnot.]

L'illustre Carnot défendait Anvers, tandis que le brave et habile

général Maison remplissait de son activité et de son audace l'étendue

de pays comprise entre Anvers, Lille et Valenciennes. On se souvient

sans doute que Carnot, resté volontairement étranger à l'Empire et à

l'Empereur, dès qu'il avait vu nos frontières envahies, avait discerné

avec son coeur plus encore qu'avec son esprit le danger qui menaçait

la cause de la révolution et de la France, et avait écrit à Napoléon

pour lui offrir _son bras sexagénaire_, disait-il, non comme secours,

mais comme exemple. Napoléon avait dignement accueilli cette offre

patriotique, et avait confié à Carnot la tâche dont il était le plus

capable, celle de défendre Anvers, Anvers la plus magnifique création

de l'Empire, le dépôt de nos richesses maritimes, le boulevard de

notre frontière sur l'Escaut. Carnot avait établi l'ordre dans la

place, inspiré à la garnison un sentiment de dévouement absolu, et ôté

à l'ennemi tout espoir d'enlever autrement que par un siége régulier

et fort long cet objet de toutes les haines de l'Angleterre. Restait

aux assiégeants le moyen barbare du bombardement. Carnot, de concert

avec l'amiral Missiessy, s'y était préparé. On avait couvert l'escadre

de terre et de fumier, blindé les magasins et les ouvrages les plus

menacés, puis, avec une impassibilité héroïque, on avait supporté

pendant plusieurs jours une pluie continue de bombes et d'obus, en

ayant soin d'éteindre à l'instant même les flammes qui s'élevaient çà

et là. Les assaillants, après avoir épuisé leurs munitions, s'étaient

vus réduits à un simple blocus, et Carnot, muni de vivres suffisants,

leur avait montré clairement qu'on ne lasserait pas plus sa patience

que son courage.

Les troupes actives enfermées dans Anvers par le mouvement des armées

envahissantes faisaient faute au général Maison, qui n'avait pas plus

de 6 mille hommes pour occuper la Flandre. Dans le nombre des troupes

demeurées à Anvers était comprise une excellente division de jeune

garde, forte de quatre mille hommes et de quelques centaines de

chevaux, laquelle eût été d'un grand secours pour la défense de la

frontière. Aussi Carnot et Maison s'étudiaient-ils à trouver, l'un le

moyen de s'en priver, l'autre le moyen de la rallier à lui à travers

une nuée d'ennemis.

[En marge: Campagne du général Maison en Flandre.]

Le général Maison après avoir jeté à la hâte quelques bataillons de

dépôt et quelques vivres dans les places de Berg-op-Zoom, d'Ostende,

de Dunkerque, de Valenciennes, de Maubeuge, de Condé, de Lille,

courait avec cinq à six mille hommes de l'une à l'autre de ces places,

dégageant tantôt celle-ci, tantôt celle-là, détruisant de temps en

temps de gros détachements ennemis, et occupant par une guerre

d'embuscades le prince de Saxe-Weimar, qui, avec quarante à cinquante

mille hommes, n'était pas parvenu à nous déloger du labyrinthe de nos

forteresses[1]. Tandis que le général Maison exécutait ainsi de

véritables prodiges de hardiesse et d'activité, plusieurs de nos

commandants se couvraient de gloire, en résistant avec une poignée

d'hommes à des attaques formidables. Le général Bizanet, réduit à

défendre avec 2,700 hommes la place de Berg-op-Zoom, qui aurait exigé

une garnison de douze mille hommes, n'avait pu empêcher les soldats de

Graham, favorisés par un mouvement populaire, de s'élancer à

l'escalade, et d'entrer victorieux dans la ville. Mais, sans se

troubler, il avait fondu sur les colonnes anglaises, les avait

culbutées l'une après l'autre, leur avait tué 1500 hommes, et leur en

avait pris 2,500. Le prince de Saxe-Weimar ayant fait une semblable

tentative sur Maubeuge, défendue par le colonel d'artillerie Schouller

à la tête d'un millier de gardes nationaux et de douaniers, avait vu

son artillerie démontée, ses soldats rejetés hors des ouvrages, et son

entreprise déjouée de la manière la plus humiliante.

[Note 1: Napoléon qui n'avait appris que les commencements

de la campagne de Belgique, et qui avait connu seulement la

retraite de Bruxelles sur Lille, s'était plaint souvent dans

sa correspondance du général Maison. Il en aurait parlé

autrement s'il avait eu le temps d'apprécier la partie

importante de cette campagne, qui, à cette époque, excita

l'admiration de tous les militaires.]

[En marge: Belle opération de ce général pour tirer d'Anvers la

division Roguet.]

[En marge: L'armée de Flandre, en apprenant les événements de Paris,

accepte le gouvernement des Bourbons.]

[En marge: La désertion s'introduit dans les rangs de l'armée.]

[En marge: Efforts du général Maison pour arrêter un mal qui menace

l'armée de dissolution.]

Le général Maison qui cherchait le moyen d'attirer à lui la division

Roguet, saisit l'occasion que lui offrait la tentative manquée contre

Maubeuge, pour se porter sur Anvers à travers les masses ennemies.

Réunissant les deux divisions Barrois et Solignac fortes de 6 mille

fantassins, la division de cavalerie Castex comprenant 1100 chevaux,

il sortit de Lille sous le prétexte d'aller au secours de Maubeuge,

culbuta les détachements qui occupaient Courtray, feignit de les

poursuivre sur Oudenarde et Bruxelles, puis se dirigea brusquement sur

Gand qu'il enleva, et s'arrêta en avant de cette ville pour attendre

le général Roguet qu'il avait fait prévenir de son approche. Carnot,

informé à temps, fit sortir d'Anvers la division Roguet, laquelle

rejoignit le général Maison à Gand, et lui amena près de cinq mille

hommes de toutes armes. Le général Maison disposant alors de douze

mille combattants, vit les nombreuses colonnes de l'ennemi se

détourner du blocus des places pour marcher sur lui, et notamment le

prince de Saxe-Weimar qui s'apprêtait à lui fermer la retraite avec

une masse de trente mille hommes. Il ne perdit pas un instant, revint

sur Courtray, passa sur le corps de Thielmann, auquel il tua ou prit

environ 1,200 hommes, et à la suite d'une expédition de six jours

rentra victorieux dans Lille, après s'être formé une petite armée,

toute pleine de son esprit, et prête à recommencer les courses qui lui

avaient si bien réussi. C'est dans cette position que le général

Maison reçut les nouvelles de Paris, mandées officiellement par le

gouvernement provisoire. Ce général, ancien aide de camp de

Bernadotte, vieux soldat de l'armée du Rhin, avait peu d'attachement

pour Napoléon; mais exempt d'intrigue, bien que fort actif de

caractère et d'esprit, il était incapable de se prêter à de sourdes

menées. Aussi, quoique entouré par les agents de Bernadotte, il les

écarta en menaçant de les faire fusiller s'ils revenaient. Cependant

le destin ayant prononcé, il accepta ses arrêts, fit connaître à ses

troupes les événements désormais irrésistibles qui s'étaient accomplis

en France, et leur proposa d'y adhérer. Ses généraux partagèrent

unanimement son avis, mais ce ne fut bientôt qu'un cri dans les rangs

inférieurs de l'armée contre les traîtres qui, disait-on, avaient

livré la capitale. Les soldats ne pouvaient se persuader que Paris eût

succombé naturellement, par le seul effet des événements de la guerre,

et la nouvelle vaguement répandue d'une grande défection venait encore

exciter leur folle défiance. Ils étaient persuadés que la France et

Napoléon avaient été les victimes de la trahison la plus noire. Les

vieux soldats par colère, les nouveaux par indiscipline, s'ameutèrent,

en disant qu'il fallait quitter des drapeaux souillés par la trahison.

Ce mot imprudent: _Plus de conscription, plus de droits réunis_,

prononcé par M. le comte d'Artois, avait pénétré jusqu'au fond des

provinces.--Allons-nous-en, rentrons chez nous, était le langage qu'on

entendait dans la bouche de tous les soldats. On vit en effet des

centaines d'hommes quitter les drapeaux en quelques heures. Le général

Maison sentait que, quel que fût le gouvernement, il fallait une

armée. Il assembla ses soldats, qui d'abord parurent sensibles à ses

énergiques représentations, mais qui bientôt recommencèrent à s'en

aller par bandes. Alors il convoqua ses officiers, et fit appel à leur

patriotisme. Ceux-ci entendirent sa voix, et s'adressant à leur tour

aux sous-officiers et aux vieux soldats, parvinrent à s'en faire

écouter. On forma ainsi un noyau d'hommes fidèles, et avec leur

secours le général Maison braquant son artillerie aux principales

portes de Lille, annonça qu'il tirerait à mitraille sur la première

bande qui se présenterait pour déserter. Cette démonstration

vigoureuse imposa aux mutins, qui rentrèrent dans l'ordre. L'armée de

Flandre avait perdu environ deux mille hommes sur douze mille, mais le

reste était ferme, et on pouvait y compter.

L'exemple donné par le général Maison était nécessaire, car la

désertion devenait une sorte de contagion. Profitant de l'irritation

des anciens soldats contre ce qu'ils appelaient les traîtres, et

cherchant à l'augmenter pour en profiter, les conscrits s'en allaient

en masse, en disant qu'on n'avait plus rien à faire au drapeau, et

finissaient par entraîner leurs vieux camarades, qui commençaient à

être atteints du désir de revoir leur village. Dans la grande armée

que Napoléon avait laissée à Fontainebleau, cette contagion de

désertion s'était propagée d'une manière désastreuse, et on courait le

risque de se trouver sans autres soldats que les soldats étrangers, ce

qui était une déplorable situation pour traiter de la paix. Beaucoup

de gens autour de M. le comte d'Artois regardaient la dispersion des

troupes impériales comme un bonheur, mais les maréchaux lui firent

sentir le danger de n'avoir bientôt plus de force publique. Marmont,

le principal auteur de cette débandade, voulant faire excuser sa

conduite par son zèle pour les intérêts de l'armée, se montra des plus

ardents à adresser au gouvernement d'utiles représentations, et on

décida M. le comte d'Artois à une manifestation significative. Il

écrivit en effet au général Maison une lettre qu'on publia à l'instant

même, et dans laquelle le remerciant de sa noble conduite, il lui

annonçait qu'il allait la signaler à Louis XVIII comme un titre à

l'estime et à la confiance du souverain.

[En marge: Reddition d'Anvers.]

Tandis que l'armée de Flandre se ralliait ainsi au nouveau

gouvernement, Carnot, quelque répugnance qu'il éprouvât pour les

Bourbons, ne pouvait tenir que la conduite d'un bon citoyen. Il

sentait qu'il fallait subir la loi des événements, et accepter les

Bourbons, puisque leur gouvernement était le seul possible. Mais les

Bourbons acceptés et reconnus, il restait les devoirs envers la

France, et de ce qu'on ouvrait les portes d'Anvers aux envoyés de

l'ancienne dynastie, ce n'était pas une raison pour les livrer à

l'ennemi. Bernadotte s'étant adressé à Carnot pour lui faire part des

événements de Paris, et l'engager à rendre Anvers aux alliés, Carnot

répondit que les faits n'étaient pas encore assez démontrés pour que

le fidèle commandant d'une ville assiégée dût les considérer comme

certains, et que du reste en les tenant pour vrais, il ne remettrait

les clefs de la place dont il était dépositaire qu'aux envoyés du Roi

de France. Quelques jours s'étant écoulés, et les événements ne

présentant plus de doute, Carnot en donna connaissance à la garnison,

lui fit prendre la cocarde blanche, et continua de tenir ses portes

fermées jusqu'à la réception des ordres de Louis XVIII.

[En marge: Établissement du maréchal Davout à Hambourg.]

Pendant que les généraux français placés sur l'Escaut et sur le Rhin

se distinguaient par une conduite aussi sage que patriotique, un

homme de guerre illustre s'honorait en Westphalie par des prodiges de

constance et de fermeté, afin de conserver intact le dépôt qui lui

était confié. On doit se rappeler comment le maréchal Davout s'était

trouvé investi dans Hambourg, à la tête du corps d'armée qu'il

commandait. Chargé de ramener à la soumission les provinces insurgées

du nord de l'Allemagne, et d'assurer la défense de l'Elbe, il n'avait

exercé contre les personnes aucune des rigueurs prescrites par

Napoléon, s'était borné à convertir les peines encourues en

contributions de guerre, avait envoyé à la grande armée sous Dresde

les ressources en vivres et argent dont elle avait vécu, et, après la

désastreuse bataille de Leipzig, ne voyant venir à lui ni la garnison

de Dresde, ni aucune autre, s'était solidement établi dans Hambourg,

déterminé à s'y défendre contre les soldats de toute l'Europe, et à

sauvegarder ce poste important, qui était un précieux objet de

compensation dans les négociations de la paix future, le lien avec le

Danemark, et le dépôt d'un immense matériel créé par la France.

[En marge: Mesures qu'il prend pour s'y maintenir, malgré tous les

efforts des armées européennes.]

Enfermé dans Hambourg au mois de septembre 1813, et dès le mois de

novembre privé de toute communication avec la France, le maréchal

Davout était demeuré inébranlable, résolu à tenir, tant qu'il aurait

des soldats, des munitions et des vivres. Vers la fin de novembre une

communication obscure, moitié en lettres ordinaires, moitié en

chiffres, lui avait prescrit d'aller au secours de la Hollande, s'il

le pouvait, sinon de rester à Hambourg, d'y garder cette place, et

d'y occuper le plus d'ennemis qu'il pourrait. Toutes les routes de la

Hollande et de la France étant interceptées, c'est le dernier parti

qu'il avait pris.

[En marge: Sept à huit mille Russes succombent devant Hambourg sans

pouvoir l'enlever.]

Le maréchal avait près de 40 mille hommes de toutes armes, devenus

dans ses mains des soldats excellents, mais desquels il fallait

défalquer sept à huit mille malades. Il s'était procuré des munitions

de bouche et de guerre, et, conformément aux ordres de Napoléon, il

avait, au moyen d'ouvrages en terre, de palissades, de bastions

rapidement restaurés, embrassé Hambourg, Harbourg et les îles de

l'Elbe dans un vaste système de défense, où il aurait fallu cent mille

hommes et d'habiles ingénieurs pour le forcer. Ne reculant point

devant le mal nécessaire, mais n'allant jamais au delà, il avait

ajourné jusqu'à l'investissement de la place la destruction des

bâtiments nuisibles à la défense, avait averti les habitants de la

terrible lutte qu'il s'apprêtait à soutenir, les avait invités à se

pourvoir de vivres, et leur avait annoncé que toute famille dépourvue

de moyens de subsistance serait inexorablement renvoyée de Hambourg.

L'ennemi s'étant enfin montré, il avait fait évaluer les maisons à

démolir, les avait immédiatement sacrifiées à la sûreté de la place,

et de plus avait renvoyé vingt mille habitants sur quatre-vingt mille,

pour ne s'être pas munis de vivres. Du reste ces malheureux n'avaient

qu'une porte à franchir pour se trouver dans Altona, ville danoise et

neutre, à moitié hambourgeoise, où de nombreux secours leur étaient

assurés. Le maréchal s'était ensuite mis en défense, et dans divers

combats avait tué sept à huit mille hommes au général Benningsen, qui

avait fini par le laisser en repos. Il avait passé ainsi tout l'hiver

de 1813 à 1814, n'ayant aucune nouvelle du gouvernement français, mais

en recevant de nombreuses par l'ennemi, les unes fausses, les autres

vraies et désastreuses, ne tenant compte ni des unes ni des autres, et

résolu à résister jusqu'à ce que l'Europe se tournât tout entière

contre lui pour l'accabler.

[En marge: Le maréchal Davout s'empare des fonds de la banque de

Hambourg pour payer les frais de la défense.]

Toujours rigoureux, mais exact et probe, il avait résolu de payer les

vivres qu'il prenait, les travaux qu'il ordonnait, les démolitions

qu'il faisait exécuter, et de les payer sur la contribution de guerre

à laquelle la ville de Hambourg avait été condamnée pour sa rébellion

de 1813. Ayant la force en main, il aurait pu sans doute, à l'exemple

de tant d'autres commandants de places assiégées, se dispenser de

payer les dommages qu'il causait en prenant des vivres, en abattant

des maisons, en requérant des bras. Quelques individus auraient ainsi

supporté pour tous les malheurs de la guerre. Mais il répugnait à sa

probité de faire peser sur quelques-uns des charges qui devaient être

le fardeau de tous, et une contribution de guerre ayant été

régulièrement frappée l'année précédente, il trouvait plus juste de

l'employer à dédommager ceux dont on prenait les bras ou le bien. Les

Hambourgeois refusant d'acquitter la contribution de guerre depuis les

revers de l'armée française, il assembla le commerce, lui déclara

qu'il avait besoin de fonds pour acquitter les services exigés des

habitants, et que si on ne payait pas ce qu'on devait, il s'emparerait

des valeurs métalliques de la Banque sur laquelle étaient tirées les

traites représentatives de la contribution de guerre. Cette

déclaration n'ayant point reçu de réponse, il tint parole, prit la

réserve de la Banque sur procès-verbal en règle, consacra les 13

millions qu'il y trouva à tous les services publics, sans en détourner

un centime pour aucun emploi obscur ou équivoque, et continua de se

maintenir avec une ténacité indomptable au milieu des boulets de

l'ennemi et des calomnies des Hambourgeois, qui s'indignaient contre

ce qu'ils appelaient les crimes des Français, oubliant ce que

faisaient en Portugal les Anglais qui brûlaient les moissons, les

arbres, les maisons, et forçaient les Portugais, sous peine de mort, à

les brûler eux-mêmes.

[En marge: Négociations entamées pour amener la reddition de Hambourg,

en faisant connaître au maréchal Davout la révolution opérée à Paris.]

[En marge: Le maréchal ne se rend qu'à un ordre du nouveau

gouvernement français.]

Dans cette formidable attitude, le maréchal Davout, assailli par les

armées russes et allemandes, tint huit mois entiers sans recevoir ni

un ordre ni une nouvelle de son pays. Vers les premiers jours d'avril

le général Benningsen lui fit savoir par l'intermédiaire des Danois

les événements de Paris, et le somma d'ouvrir ses portes. Le maréchal

répondit par l'article du décret relatif aux places assiégées, article

qui défend de croire aux bruits répandus par l'ennemi, et ajouta que

son souverain pouvait avoir essuyé des revers, mais que les revers ne

dégageaient pas un homme d'honneur de ses devoirs. Le général

Benningsen ordonna alors une nouvelle attaque, qui fut exécutée au nom

des Bourbons et avec le drapeau blanc. Le maréchal tira sur le drapeau

blanc comme sur le drapeau russe, et culbuta les assaillants après

leur avoir fait essuyer une perte considérable. Battu, le général

Benningsen eut de nouveau recours aux négociations, toujours par

l'intermédiaire des Danois, nos anciens alliés. Le maréchal ne refusa

pas de s'y prêter, et offrit d'envoyer le général Delcambre en France,

pour aller y chercher des nouvelles authentiques, promettant de les

tenir pour vraies, et de s'y conformer lorsqu'elles proviendraient

d'une source française. Le général Benningsen y consentit, mais à

condition qu'on lui livrerait un des ouvrages importants de Hambourg.

Le maréchal s'y refusa de nouveau. Enfin un envoyé appartenant à sa

famille étant arrivé avec des communications officielles du

gouvernement provisoire, il assembla le 28 avril son armée qui était

encore de 30 mille hommes valides, bien armés, bien vêtus, bien

disposés, lui annonça la restauration des Bourbons, lui fit prendre la

cocarde blanche, et lui déclara, ce qui fut approuvé et applaudi,

qu'il ne rendrait la place que sur un ordre de Louis XVIII. Le

maréchal Davout, par cette défense mémorable, avait conservé à nos

négociateurs un précieux objet de compensation, et il avait sauvé à la

France trente mille hommes, un immense matériel, et l'honneur du

drapeau. Les calomnies que des intéressés allaient répandre dans toute

l'Europe, et notamment en France, ne pouvaient obscurcir de tels

services. En tout cas, c'est à l'histoire à les consacrer dans son

impartiale justice.

[En marge: Résistance du prince Eugène en Italie.]

[En marge: Ce prince ne se rend qu'après la certitude acquise des

événements de Paris.]

En Italie, le prince Eugène avait vaillamment tenu tête au maréchal

Bellegarde, et persisté à refuser toutes les propositions que lui

faisaient parvenir les puissances alliées par le roi de Bavière, son

beau-père. Napoléon, comme on l'a vu, après lui avoir ordonné de

ramener l'armée en France, ordre qui, exécuté à temps, aurait pu

changer le destin de la guerre, lui avait malheureusement prescrit,

après les succès de Montmirail, de Champaubert, de Montereau, de

rester en Italie, et le prince s'y était maintenu avec succès jusqu'au

moment où Murat était venu le prendre à revers. Il avait alors détaché

la division Maucune pour arrêter les Napolitains au passage du Pô. Le

brave Maucune les avait en effet culbutés toutes les fois qu'ils

s'étaient présentés, seuls ou en compagnie des Autrichiens, et était

occupé à les contenir, lorsque la connaissance certaine des événements

de Paris parvint à Milan. Le prince Eugène consentit dès ce moment à

entrer en pourparlers avec le maréchal Bellegarde, et le 16 avril

signa un armistice dont les bases étaient les suivantes. Les troupes

françaises disséminées dans les diverses parties de l'Italie devaient

rentrer en France avec les honneurs de la guerre, et en emportant leur

matériel. L'armée italienne, sous les ordres du prince Eugène, devait

rester sur le Pô, et continuer de garder les places fortes jusqu'à ce

que les puissances alliées eussent décidé du sort de l'Italie.

[En marge: Évacuation de l'Italie par les Français.]

Après la signature de cet armistice, le noble prince devenu, grâce aux

événements extraordinaires du siècle, prince étranger, sans cesser

d'être soldat français, adressa de touchants adieux à l'armée dont il

allait se séparer pour toujours, et en reçut les témoignages les plus

expressifs d'attachement et de regret. L'armée française s'achemina

ensuite vers les Alpes sous les ordres du général Grenier, recueillant

en route les garnisons qui évacuaient les places d'Italie, et

éprouvant une patriotique tristesse en quittant cette contrée où elle

avait répandu tant de sang, acquis tant de gloire, et fondé si peu de

chose.

[En marge: Reddition de Gênes.]

À Gênes quelques mille conscrits sous les ordres du général Frezia,

avaient disputé la place aux Anglais, et au peuple génois lui-même qui

se flattait follement de recouvrer son indépendance en s'insurgeant

contre nous. Obligés de céder, ils abandonnaient également l'Italie en

longeant le pied des Alpes maritimes.

En Dauphiné le maréchal Augereau, qui n'avait su défendre ni la

Franche-Comté, ni Lyon, ni sa dignité, s'était replié sur l'Isère,

pendant que le général Marchand, après avoir beaucoup mieux défendu

Genève et Chambéry, s'était retiré à Grenoble. La nouvelle de la

capitulation de Paris, bientôt parvenue dans cette partie de la

France, y avait fait cesser les hostilités en vertu d'un armistice

local. Il en devait être autrement au pied des Pyrénées, à cause de la

distance et des forces engagées, et même après que le canon s'était tu

partout, une sanglante bataille allait signaler dans cette région les

derniers jours de la guerre.

[En marge: Le maréchal Suchet rentre en France, après avoir rendu

Ferdinand VII aux Espagnols, et se dispose à rejoindre le maréchal

Soult.]

Le maréchal Suchet, comme on l'a vu, s'était privé de la meilleure

partie de son armée au profit d'Augereau qui n'en avait rien su faire.

Réduit à quelques mille hommes, il s'était tenu d'abord en avant de

Figuières, essayant de recouvrer ses garnisons de la Catalogne

moyennant la remise de Ferdinand VII qu'il offrait en échange. N'ayant

pu obtenir que les Espagnols écoutassent ses propositions, il avait

fini par se dessaisir de Ferdinand VII, sur l'ordre exprès de

Napoléon, et avait été obligé de s'en fier pour la fidèle exécution du

traité de Valençay à la parole peu sûre du nouveau roi d'Espagne, et à

la générosité des Espagnols fort altérée par la haine qu'ils nous

portaient. Le maréchal était ensuite rentré en France, décidé à

rejoindre le maréchal Soult, si les événements lui en laissaient le

temps et le moyen.

[En marge: Retraite du maréchal Soult sur Toulouse.]

Ce dernier après la bataille d'Orthez, à laquelle il n'avait manqué

qu'un peu de ténacité pour être une bataille gagnée, s'était retiré

sur Toulouse, se flattant d'attirer lord Wellington à sa suite, et de

couvrir ainsi Bordeaux par une simple manoeuvre. Lord Wellington ne

s'était guère soucié de suivre un adversaire qu'il était sûr de

retrouver, avait pris Bordeaux, ouvert cette ville aux Bourbons, et

cela fait, s'était remis à la poursuite du maréchal Soult, en

remontant la rive gauche de la Garonne.

[En marge: Sa résolution de s'y défendre.]

Le général anglais avait 60 mille hommes, parmi lesquels beaucoup

d'Espagnols et de Portugais animés par la victoire, et, sous

l'influence de l'exemple et du succès, s'approchant du mérite des

troupes anglaises quoique ne leur ressemblant en aucune manière. Le

maréchal Soult ne comptait que 36 mille soldats, mais de la première

qualité, et remplis en ce moment d'une véritable fureur patriotique.

Malheureusement le maréchal, affecté par les événements, n'avait plus

confiance ni en lui-même ni dans la fortune. Il s'était replié sur

Toulouse, et s'y était savamment fortifié.

[En marge: Efforts du duc de Wellington pour franchir la Garonne.]

Cette ville considérable, qui partage avec Bordeaux et Marseille

l'influence morale dans le midi de la France, était précieuse à

conserver sous tous les rapports, militaires et politiques. Elle est

située en entier, sauf le faubourg Saint-Cyprien, sur la rive droite

de la Garonne, et il fallait, pour qu'elle fût attaquée, que le

général anglais, opérant actuellement sur la rive gauche, exécutât

devant nous le passage d'une rivière forte et rapide. Circonspect dans

ses mouvements, ayant des soldats peu marcheurs, et chargé d'un

immense convoi de vivres, lord Wellington ne pouvait guère déjouer par

de promptes manoeuvres la vigilance d'un adversaire qui aurait voulu

l'empêcher de franchir la Garonne. Néanmoins le maréchal Soult,

mettant exclusivement sa confiance dans la position qu'il avait

choisie autour de Toulouse, ne songea point à lui disputer le passage

de la rivière qui les séparait, et lui laissa la liberté d'en

parcourir les bords au-dessous et au-dessus de Toulouse afin d'y jeter

un pont. Lord Wellington poussa ses recherches jusqu'au-dessus du

confluent de l'Ariége et de la Garonne, entra même à Cinte-Gabelle,

soit qu'il espérât trouver à cette hauteur un passage plus facile,

soit qu'il se flattât, en menaçant les communications du maréchal

Soult avec le maréchal Suchet, de décider les Français à quitter leur

position. Cependant lord Wellington se sentant un peu hasardé à cette

distance, redescendit le cours de la Garonne, et résolut de la

traverser au-dessous de Toulouse, c'est-à-dire à Grenade.

[En marge: Il la passe à Grenade.]

Le 4 avril, jour de la première abdication de Napoléon, le général

anglais réussit, malgré le courant, à jeter un pont de bateaux près de

Grenade, et transporta sur la rive droite le corps du maréchal

Béresford. Ce corps était à peine au delà de la Garonne, qu'une crue

subite et violente, comme on en voit souvent en cette saison,

assaillit le pont et l'eut bientôt emporté. Quinze mille Anglais,

composant la meilleure partie de l'armée ennemie, étaient donc livrés

à nos coups, et une fois détruits l'armée anglaise tout entière était

exposée à un véritable désastre. La cavalerie du général Soult, frère

du maréchal, fut témoin de cet heureux accident; le général comte

d'Erlon en eut aussi connaissance, et ils firent part, l'un et

l'autre, au général en chef de cette faveur inattendue de la fortune,

si rigoureuse pour nous depuis deux années. Le maréchal, déconcerté

par ses revers, ne voyant sa sûreté que dans la forte position

défensive de Toulouse, n'osa pas la quitter pour aller chercher les

Anglais, qu'il aurait pu atteindre en vingt-quatre heures et

précipiter dans la Garonne. Les Anglais restèrent quatre jours dans

cette fausse position, mais les eaux ayant baissé, lord Wellington

rétablit le passage, et réunit toutes ses forces sur la rive droite.

Le 9 il parut devant Toulouse, et résolut d'attaquer les Français le

lendemain, ayant soin de se faire suivre par son pont de bateaux à

mesure qu'il remontait le cours de la Garonne, pour s'assurer en cas

de revers un moyen de retraite.

[En marge: Description de la position de Toulouse.]

La position adoptée par le maréchal Soult présentait de grands

avantages. La Garonne qui descend d'abord perpendiculairement des

Pyrénées, tourne brusquement à droite en arrivant à Toulouse, et,

formant là un coude, coule ensuite presque parallèlement aux montagnes

jusqu'à la mer. Quoique l'ennemi ayant passé la Garonne, menaçât la

rive droite plus que la gauche, le maréchal Soult avait naturellement

songé à défendre Toulouse sur les deux rives. À la rive gauche,

c'est-à-dire dans le coude intérieur que forme la Garonne et que

remplit le faubourg Saint-Cyprien, il avait élevé des bastions en

terre, et une forte rangée de palissades, qui s'appuyait par ses deux

extrémités au cours de la rivière. En arrière de cette première ligne

d'ouvrages, le mur du faubourg, crénelé, flanqué de tours et hérissé

d'artillerie, formait un second obstacle presque impossible à vaincre.

Enfin, en supposant qu'on fût forcé dans le faubourg Saint-Cyprien, on

n'avait qu'à passer le pont de pierre qui joint ce faubourg à la ville

elle-même, et, en faisant sauter ce pont, on réduisait l'ennemi à

rester confiné sur la rive gauche, après avoir perdu beaucoup de monde

dans une attaque inutile. Une bonne division suffisait pour nous

protéger de ce côté, et pour y rendre vains tous les efforts de

l'armée britannique.

Il n'était donc pas probable que la principale attaque se dirigeât sur

la rive gauche, où il y avait uniquement un faubourg à conquérir, et

elle était bien plus à craindre sur la rive droite, où la proie qui

s'offrait était la ville elle-même. Mais de ce côté l'abord n'était

guère plus facile. Le canal du Midi, enveloppant Toulouse, et venant

rejoindre la Garonne au-dessous de la ville, présentait une première

ligne de défense qu'on pouvait vivement disputer, en ayant la

ressource du mur d'enceinte pour prolonger la résistance. Tous les

bords du canal avaient été soigneusement fortifiés; ses ponts avaient

été couverts d'ouvrages et minés. Le canal couvrait ainsi tout le nord

de Toulouse. En tournant à l'est, et se portant au sud, la position

devenait encore plus forte, parce qu'en avant du canal se trouvait une

ligne de hauteurs, s'étendant de la Pujade au Calvinet, et partout

hérissée de redoutes et d'artillerie. C'était là que le maréchal Soult

avait établi la masse de ses forces, et il n'était pas possible en

effet que l'ennemi songeât à attaquer sérieusement une partie

quelconque de l'enceinte, tant qu'il n'aurait pas délogé l'armée

française des hauteurs. Il aurait fallu qu'il descendît au sud,

prêtant le flanc à l'armée française pendant ce mouvement, et que

passant le canal sur sa droite et ses derrières, il vînt attaquer la

ville par le faubourg Saint-Michel. Mais de ce côté encore les

précautions du maréchal étaient prises, et il avait couvert ce

faubourg d'ouvrages et d'artillerie.

Le maréchal Soult avait établi la division Maransin, détachée du corps

du général Reille, à la rive gauche, dans le faubourg Saint-Cyprien.

C'était assez, comme on vient de le voir, pour cette partie de la

défense. Il avait rangé le gros de son armée sur la rive droite. La

division Darricau, du corps de Drouet d'Erlon, logée derrière le

canal, au pont de Matabiau, défendait le nord de la ville. La division

Darmagnac, du même corps, occupait l'intervalle entre le canal et les

hauteurs. Les divisions Harispe et Villatte, du corps de Clausel,

occupaient les hauteurs mêmes. Et enfin, en arrière des hauteurs et en

réserve, se trouvait la division Taupin formant le reste du corps du

général Reille.

Lord Wellington résolut de livrer bataille le 10 avril au matin. Il

chargea le général Hill, avec les divisions Murray, Stewart et

Morillo, d'attaquer les Français sur la rive gauche de la Garonne,

devant le faubourg Saint-Cyprien, et c'était plus qu'il n'en fallait

pour une opération qui ne pouvait être que secondaire. Il porta le

reste de son armée sur la rive droite. Le général Picton, avec la

division écossaise, avait mission de forcer le canal au nord de la

ville, tandis que la division légère Alton lierait cette attaque avec

celle que les Espagnols devaient tenter contre les hauteurs de la

Pujade. Enfin le maréchal Béresford, avec les divisions Clinton et

Cole, devait longer le pied des hauteurs, en se dirigeant du nord au

sud, tâcher d'enlever la position du Calvinet, et puis se présenter

par le sud devant le faubourg Saint-Michel. Il avait avec lui une

notable partie de la cavalerie britannique.

[En marge: Bataille de Toulouse.]

Dès le matin du 10 le général Hill, sur la rive gauche, attaqua la

division Maransin en avant du faubourg Saint-Cyprien, mais avec

circonspection, l'effort décisif ne devant pas s'opérer de ce côté. Il

y rencontra une forte résistance, et comprit que ce serait chose

sérieuse que de vouloir pousser plus loin sa tentative. À la rive

droite, sur le véritable théâtre de la bataille, le général Picton

aborda le canal avec audace. Le brave Darricau, l'ancien colonel du

32e, qui s'était illustré à Diernstein, à Hall, et récemment en

Espagne, défendait avec sa division les bords du canal. Disposant

habilement ses soldats derrière cette ligne de défense, et leur

donnant lui-même l'exemple, il repoussa tous les efforts des Anglais

pendant plusieurs heures, et couvrit la ligne du canal d'Écossais

morts ou blessés. Pendant ce temps le général Freyre essaya d'enlever

avec ses Espagnols les hauteurs de la Pujade, qui se liaient à la

partie du canal défendue par le général Darricau. Les Espagnols,

accueillis par un feu violent d'artillerie et de mousqueterie,

s'avancèrent hardiment jusqu'au pied des retranchements. Mais arrivés

là ils furent assaillis dans leur flanc gauche par le général Harispe,

dans leur flanc droit par le général Darmagnac, ne purent tenir contre

cette double attaque, et laissèrent sur le terrain un nombre

considérable d'entre eux. Ils auraient même été complétement détruits

sans la division légère Alton accourue à leur secours. À midi les

Anglais avaient perdu près de trois mille hommes, sans avoir obtenu

d'autre résultat que d'être partout repoussés, soit sur la rive

gauche, soit sur la rive droite, le long du canal, comme devant les

hauteurs de la Pujade.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 18/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 48 段