IV

En un instant, la petite ville fut réveillée par cette nouvelle

affolante: un chien enragé! Des visages encore bouffis de sommeil

apparurent aux fenêtres; des groupes d’hommes, en bras de chemise, de

femmes en camisole et en bonnet de nuit, se formèrent, animés sur le bas

des portes. Les plus intrépides s’armaient de fourches, de pieux, de

bêches, de serpes et de râteaux; le menuisier gesticulait avec son

rabot, le boucher avec son couperet; le cordonnier, un petit bossu, au

sourire obscène, grand liseur de romans en livraisons, proposait des

supplices épouvantables et raffinés.

--Où est-il? où est-il?

Pendant que la petite ville se mettait en état de défense, et que

s’exaltaient les courages, M. Bernard avait réveillé le maire et lui

contait la terrible histoire:

--Il s’est jeté sur moi, monsieur le maire, la bave aux dents; il a

failli me mordre, monsieur le maire! s’écriait M. Bernard, en se tâtant

les cuisses, les mollets, le ventre. Oh! oh! j’ai vu bien des chiens

enragés dans ma vie, oui, bien des chiens enragés; mais, monsieur le

maire, jamais, jamais, je n’en vis de plus enragé, de plus terrible. Oh!

oh!

Le maire, très digne, mais aussi très perplexe, hochait la tête,

réfléchissait.

--C’est grave! très grave! murmurait-il. Mais êtes-vous sûr qu’il soit

si enragé que cela?

--Si enragé que cela! s’écria M. Bernard indigné, si vous l’aviez vu, si

vous aviez vu l’écume, et les yeux injectés, et les poils hérissés. Ce

n’était plus un chien, c’était un tigre, un tigre, un tigre!

Puis, devenant solennel, il regarda le maire bien en face et reprit

lentement:

--Écoutez, il ne s’agit plus de politique, ici, monsieur le maire; il

s’agit du salut des habitants, de la protection, du salut... je le

répète, des citoyens. Si vous vous dérobez aux responsabilités qui vous

incombent, si vous ne prenez pas, à l’instant, un parti énergique, vous

le regretterez bientôt, monsieur le maire, c’est moi qui vous le dis,

moi, Bernard, notaire!

M. Bernard était le chef de l’opposition radicale et l’ennemi du maire.

Celui-ci n’hésita plus et le garde champêtre fut mandé.

V

Turc, réfugié sur la place, où personne n’osait l’approcher, s’était

allongé tranquillement. Il grignotait un os de mouton qu’il tenait entre

ses deux pattes croisées.

Le garde-champêtre, armé d’un fusil que lui avait confié le maire, et

suivi d’un cortège nombreux, s’avança jusqu’à dix pas du chien.

Du balcon de l’hôtel de ville, le maire qui assistait au spectacle avec

M. Bernard, ne put s’empêcher de dire à celui-ci: «Et cependant, il

mange!» de la même voix que dut avoir Galilée en prononçant sa phrase

célèbre.

--Oui! il mange... l’horrible animal, le sournois! répondit M. Bernard;

et, s’adressant au garde champêtre, il commanda:

--N’approche pas, imprudent!

L’heure devint solennelle.

Le garde champêtre, le képi sur l’oreille, les manches de sa chemise

retroussées, le visage animé d’une fièvre héroïque, arma son fusil.

--Ne te presse pas! dit une voix.

--Ne le rate pas! dit une autre voix.

--Vise-le à la tête!

--Non, au défaut de l’épaule!

--Attention! fit le garde champêtre qui, sans doute gêné par son képi,

l’envoya, d’un geste brusque, rouler derrière lui, dans la poussière.

Attention!

Et il ajusta le chien, le pauvre chien, le lamentable chien qui avait

délaissé son os, regardait la foule de son œil doux et craintif et ne

paraissait pas se douter de ce que tout le monde voulait de lui.

Maintenant un grand silence succédait au tumulte; les femmes se

bouchaient les oreilles, pour ne pas entendre la détonation; les hommes

clignaient des yeux; on se serrait l’un contre l’autre. Une angoisse

étreignait cette foule, dans l’attente de quelque chose d’extraordinaire

et d’horrible.

Le garde champêtre ajustait toujours.

Pan! pan!

Et en même temps éclata un cri de douleur déchirant et prolongé, un

hurlement qui emplit la ville. Le chien s’était levé. Clopinant sur

trois pattes, il fuyait, laissant tomber derrière lui de petites gouttes

de sang.

Et pendant que le chien fuyait, fuyait, le garde champêtre, stupéfait,

regardait son fusil; la foule, hébétée, regardait le garde-champêtre, et

le maire, la bouche ouverte, regardait M. Bernard, saisi d’horreur et

d’indignation.

Contes de la chaumière · 第 23 / 34 题