Turc a couru toute la journée, dansant affreusement sur ses trois
pattes, saignant, s’arrêtant parfois pour lécher sa plaie, repartant,
trébuchant; il a couru par les routes, par les champs, par les villages.
Mais partout la nouvelle l’a précédé, la terrifiante nouvelle du chien
enragé. Ses yeux sont hagards, son poil hérissé; de sa gueule coule une
bave pourprée. Et les villages sont en armes, les fermes se hérissent de
faux. Partout des coups de pierre, des coups de bâton, des coups de
fusil! Son corps n’est plus qu’une plaie, une plaie horrible de chair
vive et hachée qui laisse du sang sur la poussière des chemins, qui
rougit l’herbe, qui colore les ruisseaux où il se baigne. Et il fuit, il
fuit toujours, et il bute contre les pierres, contre les mottes de
terre, contre les touffes d’herbe, poursuivi sans cesse par les cris de
mort.
Vers le soir, il entre dans un champ de blés, de blés hauts et mûrs,
dont la brise balance mollement les beaux épis d’or. Les flancs
haletants, les membres raidis, il s’affaisse sur un lit de bluets et de
coquelicots, et là, tandis que les perdrix égaillées rappellent, tandis
que chante le grillon, au milieu des bruissements de la nature qui
s’assoupit, sans pousser une plainte, il meurt, en évoquant l’âme des
pauvres chiens,
Qui dorment dans la lune éclatante et magique.