VI

Turc a couru toute la journée, dansant affreusement sur ses trois

pattes, saignant, s’arrêtant parfois pour lécher sa plaie, repartant,

trébuchant; il a couru par les routes, par les champs, par les villages.

Mais partout la nouvelle l’a précédé, la terrifiante nouvelle du chien

enragé. Ses yeux sont hagards, son poil hérissé; de sa gueule coule une

bave pourprée. Et les villages sont en armes, les fermes se hérissent de

faux. Partout des coups de pierre, des coups de bâton, des coups de

fusil! Son corps n’est plus qu’une plaie, une plaie horrible de chair

vive et hachée qui laisse du sang sur la poussière des chemins, qui

rougit l’herbe, qui colore les ruisseaux où il se baigne. Et il fuit, il

fuit toujours, et il bute contre les pierres, contre les mottes de

terre, contre les touffes d’herbe, poursuivi sans cesse par les cris de

mort.

Vers le soir, il entre dans un champ de blés, de blés hauts et mûrs,

dont la brise balance mollement les beaux épis d’or. Les flancs

haletants, les membres raidis, il s’affaisse sur un lit de bluets et de

coquelicots, et là, tandis que les perdrix égaillées rappellent, tandis

que chante le grillon, au milieu des bruissements de la nature qui

s’assoupit, sans pousser une plainte, il meurt, en évoquant l’âme des

pauvres chiens,

Qui dorment dans la lune éclatante et magique.

Contes de la chaumière · 第 24 / 34 题