M. Bernard, notaire, sortait de chez lui, à pointe d’aube et se
disposait à faire sa promenade accoutumée. Il était entièrement vêtu de
casimir noir, ainsi qu’il convient à un notaire. Mais, comme on se
trouvait au plus fort de l’été, M. Bernard avait cru pouvoir égayer sa
tenue sévère d’une ombrelle d’alpaga blanc. Tout dormait encore dans la
petite ville; à peine si quelques débits de boissons ouvraient leurs
portes, si quelques terrassiers, leurs pioches sur l’épaule, se
rendaient, d’un pas gourd, à l’ouvrage.
--Toujours matinal, donc, mossieu Bernard! dit l’un d’eux, en saluant
avec respect.
M. Bernard allait répondre--car il n’était pas fier--quand il vit venir,
du bout de la Promenade, un chien si jaune, si maigre, si triste, si
crotté et qui semblait si fatigué, que M. Bernard, instinctivement, se
gara contre un platane. Ce chien, c’était Turc, le pauvre, lamentable
Turc.
--Oh! oh! se dit M. Bernard, voilà un chien que je ne connais pas! oh!
oh!
Dans les petites villes, on connaît tous les chiens, de même qu’on
connaît tous les citoyens, et l’apparition d’un chien inconnu est un
événement aussi important, aussi troublant que celle d’un étranger.
Le chien passa devant la fontaine qui se dresse au centre de la
Promenade, et ne s’arrêta pas.
--Oh! oh! se dit M. Bernard, ce chien, que je ne connais pas, ne
s’arrête point à la fontaine. Oh! oh! ce chien est enragé, évidemment
enragé...
Tremblant, il se munit d’une grosse pierre. Le chien avançait,
trottinant doucement, la tête basse.
--Oh! oh! s’écria M. Bernard, devenu tout pâle, je vois l’écume. Oh! oh!
au secours... l’écume!... au secours!
En se faisant un rempart du platane, il lança la pierre. Mais le chien
ne fut pas atteint. Il regarda le notaire de ses yeux doux, rebroussa
chemin, et s’éloigna.