II

Une fois, vers le tard, s’en revenant d’une de ces foires lointaines,

avec son maître, arrêté à un cabaret de village, il le perdit. Pendant

que le maître buvait des petits verres de trois-six, le chien s’était

mis à rôder dans les environs, fouillant avidement les tas d’ordures,

sans doute pour y déterrer un os ou quelque régal de ce genre. Quand il

rentra dans le cabaret, tout honteux de son escapade et les reins prêts

déjà aux bourrades, il ne trouva plus que deux paysans, à moitié ivres,

qui lui étaient tout à fait inconnus et qui le chassèrent à coups de

pied. Turc s’en alla.

Le village était bâti sur un carrefour. Six routes y aboutissaient.

Laquelle prendre? Le pauvre chien parut d’abord très embarrassé. Il

dressa l’oreille, comme pour saisir dans le vent un bruit de pas connu

et familier, flaira la terre comme pour y découvrir l’odeur encore

chaude d’une piste; puis poussant deux petits soupirs, prestement il

partit. Mais bientôt il s’arrêta, inquiet et tout frissonnant. Il

marchait maintenant de biais, avec prudence, le nez au ras du sol. Il

s’engageait quelques mètres seulement dans les chemins de traverse qui

débouchent sur la grande route, grimpait aux talus, sentait les ivrognes

étendus le long des fossés, tournait, virait, revenait sur ses pas,

sondait le moindre bouquet d’arbres, la moindre touffe d’ajoncs.

La nuit se faisait; à droite, à gauche de la route, les champs se

noyaient d’ombre violette. Comme la lune se levait, montait dans le

ciel, rose et triste, Turc s’assit sur son derrière, et le col étiré, la

tête droite vers le ciel, longtemps, longtemps, il cria au perdu:

--Houou! Houou! Houou!

Il y avait partout un grand silence épandu.

--Houou! Houou! Houou!

Seuls les chiens des fermes voisines répondirent des profondeurs de la

nuit aux sanglots du pauvre animal.

La lune montait toujours, éclatante et magique et l’ombre du chien

s’allongeait sur la route blanchâtre.

Contes de la chaumière · 第 21 / 34 题