Il n’avait pas été heureux, non plus, du côté d’z’éfants. Et pourtant il
avait dépensé «ben de l’argent, ben de l’argent pour leux instruction».
Ah! comme il s’en repentait maintenant! Oui, il aurait dû faire comme
tant d’autres, ne pas les envoyer à l’école, les «durcir» tout de suite
à l’ouvrage. Ils n’en seraient pas morts, bien sûr; et cela eût
peut-être mieux valu, car peut-être son garçon et sa fille n’eussent
point aussi mal tourné.
Dugué rêvait de faire de son garçon, «du p’tit gars Isidore», un
cultivateur, non pas un ouvrier comme lui, mais un fermier pour de bon.
D’ailleurs, il ne pouvait comprendre qu’on pût choisir un autre métier
que «la tè» quand on était né «d’pè en fi dans la tè». C’était un
testament d’honneur, un héritage de noblesse qu’il eût été criminel de
répudier. Il ne manquait pas de «feignants» pour les autres métiers.
Aussi son chagrin fut-il profond et grand son désappointement, quand
Isidore exprima sa volonté bien arrêtée d’entrer «en condition», d’être
domestique, comme mossieu Baptiste, le valet de pied du château, un
homme superbe qui éblouissait tout le monde avec ses beaux habits
galonnés, et sa culotte de nankin plus jaune que du beurre. Qui donc
avait bien pu fourrer dans la tête de son fils des idées pareilles? Il
commença d’abord par le sermonner, essaya de lui expliquer ce que
c’était que «la tè», promit qu’il aurait une ferme «conséquente» comme
les Touches à maît’Pitaut. Puis, Isidore, criant toujours qu’il voulait
«être comme mossieu Baptiste», il finit par lui administrer une volée de
coups de poing. Au bout d’une année de bourrades, entremêlées de
discussions théoriques et de promesses folles, devant une vocation qui
ne cédait pas aux raisonnements et s’exaltait aux coups, Dugué consentit
à ce que son fils entrât groom, au château, sous la direction du superbe
mossieu Baptiste. Domestique! son fils domestique! Elle était finie
cette longue file d’ancêtres aux mains calleuses, aux dos voûtés, qui
étaient nés de la terre, honorés des hommes qu’ils avaient nourris,
bénis de Dieu dont ils avaient continué l’œuvre de création!
Ce lui fut une blessure cruelle, mais son orgueil d’entêté terrien se
révolta, et il ordonna qu’on ne lui parlât plus jamais de son fils.
Cependant, peu à peu, son chagrin prit un caractère moins dramatique, et
la colère se changea en indifférence gouailleuse. En ricanant, il
appelait son fils «l’marquis» et, quand la Duguette recevait une lettre
de lui, c’était un thème à plaisanteries qui ne tarissaient pas.
Après dix ans d’absence, Isidore, ballotté d’une place dans l’autre,
paraissait s’être définitivement établi chez un banquier où les gages
étaient très forts, et les bonnes mains très grasses. Il était tout à
fait formé, portait la livrée avec une aisance supérieure, montrait, à
la ville, des élégances de dandy, se tenait soigneusement au courant de
toutes les anecdotes parisiennes, fréquentait ce qu’il y a de mieux dans
le grand monde des domestiques. Jugeant le nom d’Isidore trop commun
pour le valet de chambre d’un banquier, il avait prié son maître de lui
attribuer celui, beaucoup plus distingué, de Justin. A l’office, on
disait: «Monsieur Justin».
M. Justin éprouva le besoin de venir passer quelques jours au pays, afin
d’y étaler le luxe de ses jaquettes, de ses chaînes de montre, et de ses
souliers vernis. Il voulait jouir de l’étonnement de ses pauvres
compatriotes, de la curiosité et du respect que ne manquerait pas de
susciter, parmi tous ces paysans ahuris, la correction de sa tenue. Il
fit une malle de ce qu’il possédait de plus précieux en cravates,
gilets, pantalons, et partit pour Freulemont. Le père Dugué, ses outils
sur l’épaule, revenait de la besogne journalière, quand la voiture qui
amenait monsieur Justin de la gare, s’arrêta devant la maison. M. Justin
en descendit prestement et s’avança vers son père, en souriant. Mais
Dugué, d’un geste, empêcha l’effusion du retour. Il examina son fils des
pieds à la tête, avec un air de souverain mépris, puis il dit
froidement:
--J’avons point b’soin d’domestique, mon gars. J’vidons ben nout’pot
tout seul.
Il lui tourna les talons et lui ferma la porte au nez.
--Si ça ne fait pas pitié! disait plus tard le père Dugué...
F’gurez-vous qu’il avait des souliers pointus, l’marquis, pointus
quasiment comme la queue de nout’cochon, et un chapiau qui r’luisait pus
que l’saint-Sacrement.
* * * * *
Quant à sa fille, ça avait été une autre histoire! Et c’était à se
demander vraiment ce que le diable avait pu bien mettre dans le corps de
ces deux méchants enfants. La Fanchette passait, sans contredit, pour la
plus belle fille de la contrée. Un visage avenant, rouge comme une pomme
et toujours gai, des membres solides, des yeux hardis, et avec cela,
active au travail, dure au plaisir, elle n’avait point sa pareille pour
émoustiller les gars. Les galants ne lui manquaient point, et, parmi
eux, des lurons qui possédaient «du beau bien» au soleil. Aucune de
Freulemont, de la Boulaie-Blanche, des Pâtis, du Bois-Clair, des
Quatre-Fétus, de Boissy-Maugis, ne pouvait se vanter de voir à ses
trousses une telle procession d’yeux ronds, de bouches béantes, de bras
en extase. Il y avait surtout le garçon à maît’Pitaut qui ne quittait
pas Fanchette d’une semelle... et le garçon à maît’Pitaut voilà qui eût
été une fameuse affaire! Dugué ne se dissimulait pas toutes les
difficultés qui s’opposaient à ce mariage, mais il comptait sur
l’adresse de sa fille pour les surmonter. Il espérait secrètement
qu’elle saurait, au besoin, se faire faire un enfant par ce nigaud de
garçon à maît’Pitaut, et Fanchette «une fois emplie», le tour était bon,
il faudrait, de gré ou de force, en passer par mossieu le maire et par
mossieu le curé. Combinaison honnête après tout, puisqu’on devait se
marier et vivre ensuite entre braves cultivateurs. Certes, il n’eut
point admis que Fanchette fît «la bêtise» pour «la bêtise». Seulement,
puisqu’il s’agissait d’être sérieux et d’aller à l’église, personne ne
pouvait «trouver à r’dire à ça».
Un dimanche, la Fanchette déclara qu’elle voulait «s’accorder» avec
François Béhu. Dugué aurait reçu toute une charretée de foin sur la
tête, qu’il n’eût pas été plus dûment assommé.
--Ah! la sacrée femelle! s’écria-t-il à cette révélation inattendue...
Ainsi, c’est tout comme l’marquis... T’as hont’ d’être dans la tè... y
t’faut des gars d’la ville... François Béhu!... Non! mais r’gardez mé
ça... François Béhu!... un homme qui est seu’ment pas du pays... un
propre à ren qui n’sait seu’ment point r’connaître la vesce d’avé
l’chianve... Un feignant qui travaille dans eune fabrique... qu’a des
moustaches!... T’l’épouseras point, t’entends bien, t’l’épouseras point.
--J’vous dis, moi, répondit Fanchette, j’vous dis que j’l’épouserai... y
m’plaît, na!... C’est mon idée... j’l’épouserai... et pis
j’l’épouserai... Et pis, n’avez qu’faire d’gueuler comme ça... pasque
j’m’fous d’vous.
--Ah! tu t’fous d’mè, mâtine! Ah! tu t’fous d’mè... Eh ben! attends.
Dugué avait les deux bras levés pour frapper. Fanchette, les poings sur
les hanches, provocante, les yeux colères, regarda son père bien en
face.
--V’pouvez m’battre, espèce de grand brutal, dit-elle... v’n’empêcherez
ren... Et pis que vous v’lez tout savoir... j’suis enceinte, na!...
enceinte de li... oui, oui, enceinte d’François Béhu.
Et, s’avançant, le col tendu, elle lui crachait ce nom, tout près, dans
la figure.
Étourdi comme par un coup de massue, cinglé par ce nom comme par un
fouet à cent lanières, Dugué recula en chancelant, et laissa retomber
ses bras au long du corps, dans un grand geste d’accablement. Il ne
comprenait plus. Ses idées sur la justice, la morale, la religion,
étaient bouleversées, au point qu’il n’y démêlait plus rien. Pourtant,
dans son trouble, une espérance lui restait. Fanchette s’était peut-être
trompée. Il balbutia:
--T’es sûre que c’est d’li? rappelle-tè... T’es ben sûre que c’n’est pas
du garçon à maît’Pitaut?...
La Fanchette haussa les épaules.
--Vous me prenez donc pour eune sale?... Voudriez peut-être que j’couche
avé tout le monde?
Non certainement, il ne le voulait pas. Mais le garçon à maît’Pitaut
n’était pas tout le monde, sapristi! Puisqu’elle avait «tant fait de
coucher avec quelqu’un», pourquoi n’avoir pas choisi celui-là, un brave
et honnête homme, qui possédait de la religion et une ferme superbe?
Jamais, non, jamais on ne lui ferait admettre pareille chose. Ainsi,
c’était donc fini! Des beaux rêves qu’il avait formés pour
l’établissement de ses enfants, aucun ne devait se réaliser. Tous les
deux, le garçon et la fille déshonoraient son nom, l’un «en récurant les
pots de chambre des nobles», l’autre en s’amourachant d’un méchant gars,
venu on ne sait d’où, passant son temps, dans les fabriques, à faire on
ne sait quoi. Un joli monsieur qu’il aurait pour gendre! Ivrogne,
débauché, prodigue, républicain, cela va sans dire, comme sont les
ouvriers des usines. Ah! cela lui promettait de l’agrément! D’ailleurs,
n’avait-il pas des moustaches, ce François Béhu? Et, les moustaches,
tout était là! De même que les paysans de sa race, adorateurs des
habitudes anciennes, gardiens sévères des traditions, Dugué haïssait les
gens, cultivateurs et ouvriers, qui portaient moustache. La moustache,
pour lui, représentait la révolte, la paresse, le partage social, toutes
les aspirations sacrilèges qui soufflent des grandes villes sur les
campagnes, tout un ordre de choses effroyables et nouvelles, auxquelles
il ne pouvait penser sans que ses cheveux se dressassent d’horreur sur
sa tête dure et carrée. Le vice, le crime, les révolutions, ce qui
l’inquiétait, quand il avait le temps de songer, lui apparaissaient sous
la forme symbolique de moustaches hérissées terriblement. Et c’était
juste, car, depuis qu’il existait, ce qu’il avait vu, à Freulemont et
ailleurs, d’insoumis à la terre, de mauvais sujets, de braconniers
dangereux, de voleurs, et d’hommes vivant en concubinage, tous avaient
des moustaches, comme François Béhu.
Enfin, de même qu’il avait cédé aux fantaisies d’Isidore, il ne s’opposa
pas à ce que Fanchette épousât «l’moustachu», disant, pour se consoler,
que les coups qu’elle recevrait, ce ne serait pas lui, bien sûr, qui les
sentirait. La noce fut célébrée assez gaiement. Il y eut les violons, et
la Duguette confectionna un repas succulent où chacun se grisa de «cidre
bouché» et de poiré.
V
Maintenant, le bonhomme était vieux. Ses cheveux avaient blanchi sur sa
figure rouge et ravinée par les rides: son grand corps maigre, jadis si
robuste, se cassait en deux et s’inclinait, de plus en plus, vers la
terre, pareil aux vieilles trognes ébranchées des talus; la force
abandonnait ses membres qui tremblaient sous le moindre fardeau,
s’épuisaient à la moindre fatigue. Il dut se résigner à quitter le
travail.
Le soir qu’il revint, pour la dernière fois, avant de remiser, au fond
du cellier, ses outils désormais inutiles, le père Dugué alla dans le
jardin, d’où l’on apercevait, par-dessus la haie d’épines taillées, les
champs qui s’étendaient au loin. Sous le ciel crépusculaire, les champs
s’endormaient, toujours forts, toujours beaux. La sève battait en eux,
comme bat le sang aux veines des jeunes gens. Et longtemps il contempla
cette terre, la «tè» bien aimée, la «tè» triomphante, la «tè» que la
neige des hivers ne refroidit jamais, que ne dévore jamais l’incendie
des étés, qui renaît toujours plus splendide de ses éternels
enfantements, sur laquelle les hommes, les idées et les siècles passent
sans y laisser la trace de leurs querelles, de leurs avortements, de
leurs ruines, la «tè» où bientôt il reposerait ses bras, devenus trop
faibles pour l’étreindre, où il coucherait ses reins devenus trop vieux
pour la féconder. Les blés remuaient doucement, froissant leurs chaumes,
les avoines pâlissaient, ondulaient, pareilles à la brume légère qui
monte des prairies, les trèfles qu’un reste de lumière frisante
accrochait, saignaient par places, et dans la rougeur du couchant, les
pommiers vagabonds tordaient leurs chevelures fantastiques ou montraient
leurs profils grimaçants de sorcières. Une femme passa qui chassait sa
vache à coups de gaule; il entendit le piétinement d’un troupeau de
moutons qui rentrait à la bergerie, puis une voix lente qui s’éloignait,
chantonna:
Fauche à la pluie, camarade,
Fane au soleil, l’foin est bon.
Et pour la première fois de sa vie, le père Dugué pleura.