IV

Il n’avait pas été heureux, non plus, du côté d’z’éfants. Et pourtant il

avait dépensé «ben de l’argent, ben de l’argent pour leux instruction».

Ah! comme il s’en repentait maintenant! Oui, il aurait dû faire comme

tant d’autres, ne pas les envoyer à l’école, les «durcir» tout de suite

à l’ouvrage. Ils n’en seraient pas morts, bien sûr; et cela eût

peut-être mieux valu, car peut-être son garçon et sa fille n’eussent

point aussi mal tourné.

Dugué rêvait de faire de son garçon, «du p’tit gars Isidore», un

cultivateur, non pas un ouvrier comme lui, mais un fermier pour de bon.

D’ailleurs, il ne pouvait comprendre qu’on pût choisir un autre métier

que «la tè» quand on était né «d’pè en fi dans la tè». C’était un

testament d’honneur, un héritage de noblesse qu’il eût été criminel de

répudier. Il ne manquait pas de «feignants» pour les autres métiers.

Aussi son chagrin fut-il profond et grand son désappointement, quand

Isidore exprima sa volonté bien arrêtée d’entrer «en condition», d’être

domestique, comme mossieu Baptiste, le valet de pied du château, un

homme superbe qui éblouissait tout le monde avec ses beaux habits

galonnés, et sa culotte de nankin plus jaune que du beurre. Qui donc

avait bien pu fourrer dans la tête de son fils des idées pareilles? Il

commença d’abord par le sermonner, essaya de lui expliquer ce que

c’était que «la tè», promit qu’il aurait une ferme «conséquente» comme

les Touches à maît’Pitaut. Puis, Isidore, criant toujours qu’il voulait

«être comme mossieu Baptiste», il finit par lui administrer une volée de

coups de poing. Au bout d’une année de bourrades, entremêlées de

discussions théoriques et de promesses folles, devant une vocation qui

ne cédait pas aux raisonnements et s’exaltait aux coups, Dugué consentit

à ce que son fils entrât groom, au château, sous la direction du superbe

mossieu Baptiste. Domestique! son fils domestique! Elle était finie

cette longue file d’ancêtres aux mains calleuses, aux dos voûtés, qui

étaient nés de la terre, honorés des hommes qu’ils avaient nourris,

bénis de Dieu dont ils avaient continué l’œuvre de création!

Ce lui fut une blessure cruelle, mais son orgueil d’entêté terrien se

révolta, et il ordonna qu’on ne lui parlât plus jamais de son fils.

Cependant, peu à peu, son chagrin prit un caractère moins dramatique, et

la colère se changea en indifférence gouailleuse. En ricanant, il

appelait son fils «l’marquis» et, quand la Duguette recevait une lettre

de lui, c’était un thème à plaisanteries qui ne tarissaient pas.

Après dix ans d’absence, Isidore, ballotté d’une place dans l’autre,

paraissait s’être définitivement établi chez un banquier où les gages

étaient très forts, et les bonnes mains très grasses. Il était tout à

fait formé, portait la livrée avec une aisance supérieure, montrait, à

la ville, des élégances de dandy, se tenait soigneusement au courant de

toutes les anecdotes parisiennes, fréquentait ce qu’il y a de mieux dans

le grand monde des domestiques. Jugeant le nom d’Isidore trop commun

pour le valet de chambre d’un banquier, il avait prié son maître de lui

attribuer celui, beaucoup plus distingué, de Justin. A l’office, on

disait: «Monsieur Justin».

M. Justin éprouva le besoin de venir passer quelques jours au pays, afin

d’y étaler le luxe de ses jaquettes, de ses chaînes de montre, et de ses

souliers vernis. Il voulait jouir de l’étonnement de ses pauvres

compatriotes, de la curiosité et du respect que ne manquerait pas de

susciter, parmi tous ces paysans ahuris, la correction de sa tenue. Il

fit une malle de ce qu’il possédait de plus précieux en cravates,

gilets, pantalons, et partit pour Freulemont. Le père Dugué, ses outils

sur l’épaule, revenait de la besogne journalière, quand la voiture qui

amenait monsieur Justin de la gare, s’arrêta devant la maison. M. Justin

en descendit prestement et s’avança vers son père, en souriant. Mais

Dugué, d’un geste, empêcha l’effusion du retour. Il examina son fils des

pieds à la tête, avec un air de souverain mépris, puis il dit

froidement:

--J’avons point b’soin d’domestique, mon gars. J’vidons ben nout’pot

tout seul.

Il lui tourna les talons et lui ferma la porte au nez.

--Si ça ne fait pas pitié! disait plus tard le père Dugué...

F’gurez-vous qu’il avait des souliers pointus, l’marquis, pointus

quasiment comme la queue de nout’cochon, et un chapiau qui r’luisait pus

que l’saint-Sacrement.

* * * * *

Quant à sa fille, ça avait été une autre histoire! Et c’était à se

demander vraiment ce que le diable avait pu bien mettre dans le corps de

ces deux méchants enfants. La Fanchette passait, sans contredit, pour la

plus belle fille de la contrée. Un visage avenant, rouge comme une pomme

et toujours gai, des membres solides, des yeux hardis, et avec cela,

active au travail, dure au plaisir, elle n’avait point sa pareille pour

émoustiller les gars. Les galants ne lui manquaient point, et, parmi

eux, des lurons qui possédaient «du beau bien» au soleil. Aucune de

Freulemont, de la Boulaie-Blanche, des Pâtis, du Bois-Clair, des

Quatre-Fétus, de Boissy-Maugis, ne pouvait se vanter de voir à ses

trousses une telle procession d’yeux ronds, de bouches béantes, de bras

en extase. Il y avait surtout le garçon à maît’Pitaut qui ne quittait

pas Fanchette d’une semelle... et le garçon à maît’Pitaut voilà qui eût

été une fameuse affaire! Dugué ne se dissimulait pas toutes les

difficultés qui s’opposaient à ce mariage, mais il comptait sur

l’adresse de sa fille pour les surmonter. Il espérait secrètement

qu’elle saurait, au besoin, se faire faire un enfant par ce nigaud de

garçon à maît’Pitaut, et Fanchette «une fois emplie», le tour était bon,

il faudrait, de gré ou de force, en passer par mossieu le maire et par

mossieu le curé. Combinaison honnête après tout, puisqu’on devait se

marier et vivre ensuite entre braves cultivateurs. Certes, il n’eut

point admis que Fanchette fît «la bêtise» pour «la bêtise». Seulement,

puisqu’il s’agissait d’être sérieux et d’aller à l’église, personne ne

pouvait «trouver à r’dire à ça».

Un dimanche, la Fanchette déclara qu’elle voulait «s’accorder» avec

François Béhu. Dugué aurait reçu toute une charretée de foin sur la

tête, qu’il n’eût pas été plus dûment assommé.

--Ah! la sacrée femelle! s’écria-t-il à cette révélation inattendue...

Ainsi, c’est tout comme l’marquis... T’as hont’ d’être dans la tè... y

t’faut des gars d’la ville... François Béhu!... Non! mais r’gardez mé

ça... François Béhu!... un homme qui est seu’ment pas du pays... un

propre à ren qui n’sait seu’ment point r’connaître la vesce d’avé

l’chianve... Un feignant qui travaille dans eune fabrique... qu’a des

moustaches!... T’l’épouseras point, t’entends bien, t’l’épouseras point.

--J’vous dis, moi, répondit Fanchette, j’vous dis que j’l’épouserai... y

m’plaît, na!... C’est mon idée... j’l’épouserai... et pis

j’l’épouserai... Et pis, n’avez qu’faire d’gueuler comme ça... pasque

j’m’fous d’vous.

--Ah! tu t’fous d’mè, mâtine! Ah! tu t’fous d’mè... Eh ben! attends.

Dugué avait les deux bras levés pour frapper. Fanchette, les poings sur

les hanches, provocante, les yeux colères, regarda son père bien en

face.

--V’pouvez m’battre, espèce de grand brutal, dit-elle... v’n’empêcherez

ren... Et pis que vous v’lez tout savoir... j’suis enceinte, na!...

enceinte de li... oui, oui, enceinte d’François Béhu.

Et, s’avançant, le col tendu, elle lui crachait ce nom, tout près, dans

la figure.

Étourdi comme par un coup de massue, cinglé par ce nom comme par un

fouet à cent lanières, Dugué recula en chancelant, et laissa retomber

ses bras au long du corps, dans un grand geste d’accablement. Il ne

comprenait plus. Ses idées sur la justice, la morale, la religion,

étaient bouleversées, au point qu’il n’y démêlait plus rien. Pourtant,

dans son trouble, une espérance lui restait. Fanchette s’était peut-être

trompée. Il balbutia:

--T’es sûre que c’est d’li? rappelle-tè... T’es ben sûre que c’n’est pas

du garçon à maît’Pitaut?...

La Fanchette haussa les épaules.

--Vous me prenez donc pour eune sale?... Voudriez peut-être que j’couche

avé tout le monde?

Non certainement, il ne le voulait pas. Mais le garçon à maît’Pitaut

n’était pas tout le monde, sapristi! Puisqu’elle avait «tant fait de

coucher avec quelqu’un», pourquoi n’avoir pas choisi celui-là, un brave

et honnête homme, qui possédait de la religion et une ferme superbe?

Jamais, non, jamais on ne lui ferait admettre pareille chose. Ainsi,

c’était donc fini! Des beaux rêves qu’il avait formés pour

l’établissement de ses enfants, aucun ne devait se réaliser. Tous les

deux, le garçon et la fille déshonoraient son nom, l’un «en récurant les

pots de chambre des nobles», l’autre en s’amourachant d’un méchant gars,

venu on ne sait d’où, passant son temps, dans les fabriques, à faire on

ne sait quoi. Un joli monsieur qu’il aurait pour gendre! Ivrogne,

débauché, prodigue, républicain, cela va sans dire, comme sont les

ouvriers des usines. Ah! cela lui promettait de l’agrément! D’ailleurs,

n’avait-il pas des moustaches, ce François Béhu? Et, les moustaches,

tout était là! De même que les paysans de sa race, adorateurs des

habitudes anciennes, gardiens sévères des traditions, Dugué haïssait les

gens, cultivateurs et ouvriers, qui portaient moustache. La moustache,

pour lui, représentait la révolte, la paresse, le partage social, toutes

les aspirations sacrilèges qui soufflent des grandes villes sur les

campagnes, tout un ordre de choses effroyables et nouvelles, auxquelles

il ne pouvait penser sans que ses cheveux se dressassent d’horreur sur

sa tête dure et carrée. Le vice, le crime, les révolutions, ce qui

l’inquiétait, quand il avait le temps de songer, lui apparaissaient sous

la forme symbolique de moustaches hérissées terriblement. Et c’était

juste, car, depuis qu’il existait, ce qu’il avait vu, à Freulemont et

ailleurs, d’insoumis à la terre, de mauvais sujets, de braconniers

dangereux, de voleurs, et d’hommes vivant en concubinage, tous avaient

des moustaches, comme François Béhu.

Enfin, de même qu’il avait cédé aux fantaisies d’Isidore, il ne s’opposa

pas à ce que Fanchette épousât «l’moustachu», disant, pour se consoler,

que les coups qu’elle recevrait, ce ne serait pas lui, bien sûr, qui les

sentirait. La noce fut célébrée assez gaiement. Il y eut les violons, et

la Duguette confectionna un repas succulent où chacun se grisa de «cidre

bouché» et de poiré.

V

Maintenant, le bonhomme était vieux. Ses cheveux avaient blanchi sur sa

figure rouge et ravinée par les rides: son grand corps maigre, jadis si

robuste, se cassait en deux et s’inclinait, de plus en plus, vers la

terre, pareil aux vieilles trognes ébranchées des talus; la force

abandonnait ses membres qui tremblaient sous le moindre fardeau,

s’épuisaient à la moindre fatigue. Il dut se résigner à quitter le

travail.

Le soir qu’il revint, pour la dernière fois, avant de remiser, au fond

du cellier, ses outils désormais inutiles, le père Dugué alla dans le

jardin, d’où l’on apercevait, par-dessus la haie d’épines taillées, les

champs qui s’étendaient au loin. Sous le ciel crépusculaire, les champs

s’endormaient, toujours forts, toujours beaux. La sève battait en eux,

comme bat le sang aux veines des jeunes gens. Et longtemps il contempla

cette terre, la «tè» bien aimée, la «tè» triomphante, la «tè» que la

neige des hivers ne refroidit jamais, que ne dévore jamais l’incendie

des étés, qui renaît toujours plus splendide de ses éternels

enfantements, sur laquelle les hommes, les idées et les siècles passent

sans y laisser la trace de leurs querelles, de leurs avortements, de

leurs ruines, la «tè» où bientôt il reposerait ses bras, devenus trop

faibles pour l’étreindre, où il coucherait ses reins devenus trop vieux

pour la féconder. Les blés remuaient doucement, froissant leurs chaumes,

les avoines pâlissaient, ondulaient, pareilles à la brume légère qui

monte des prairies, les trèfles qu’un reste de lumière frisante

accrochait, saignaient par places, et dans la rougeur du couchant, les

pommiers vagabonds tordaient leurs chevelures fantastiques ou montraient

leurs profils grimaçants de sorcières. Une femme passa qui chassait sa

vache à coups de gaule; il entendit le piétinement d’un troupeau de

moutons qui rentrait à la bergerie, puis une voix lente qui s’éloignait,

chantonna:

Fauche à la pluie, camarade,

Fane au soleil, l’foin est bon.

Et pour la première fois de sa vie, le père Dugué pleura.

Contes de la chaumière · 第 11 / 34 题