III

Son beau-père habitait, à une quinzaine de lieues de Freulemont, un

village qu’on appelait Le Jarrier. Depuis son mariage, Dugué ne l’avait

pas revu, et il ne s’inquiétait pas du bonhomme. Il apprit même avec une

suprême indifférence que le vieux était souvent malade, et qu’il avait

parfois des attaques si terribles--«des coups de sang»--que le curé

jugea à plusieurs reprises qu’il devait l’administrer. Dugué disait à ce

propos: «Y peut ben trépasser, si ça y fait plaisi; j’l’empêchons

point...» Il avait décidé qu’il n’irait pas à l’enterrement, ni lui, ni

sa femme, parce que «quinze ieues, c’est loin et qu’ça coût’ gros

d’voitures». La vérité, c’est que le gendre était parfaitement convaincu

que le beau-père ne possédait pas «tant seu’ment un radis», par

conséquent peu lui importait qu’il vécût ou qu’il mourût.

Un matin, Dugué reçut une lettre du notaire qui lui annonçait que l’état

du beau-père était désespéré et l’engageait à arriver au plus vite. Son

étonnement fut profond. Comment! il se serait trompé à ce point-là?

Comment! le beau-père qui passait pour être plus pauvre que Job serait

maintenant plus riche que défunt Crésus? Ah! ça, par exemple, c’était

trop fort! Pourtant il ne pouvait y avoir de doutes là-dessus. Si un

personnage aussi considérable qu’un notaire daignait lui écrire, à lui,

simple Dugué, ça n’était pas pour des prunes, et l’héritage devait être

quelque chose d’extraordinaire. Il se fit lire et relire la lettre.

--S’y avait ren, se dit-il, voyons, s’y avait ren... l’notaire

n’écrirait ren... C’est clair, c’est vident... Faut parti...

Il loua une carriole et un cheval, car il s’agissait d’aller bon train

et de ne pas flâner. Durant la route, il s’affermissait davantage dans

son raisonnement, et comptait par avance les écus du bonhomme.

Y a ben sûr très cents écus, p’tête pus, se répétait-il en tapant sur le

cheval avec le manche du fouet; p’tête quat’cents... sans ça, l’notaire

ne m’aurait point marqué ça dans eune lett’e... p’tête cinq cents...

Quand il eut dépassé les premières maisons du Jarrier, quelqu’un qui

serait venu lui dire que le beau-père laissait moins de mille écus

aurait probablement été reçu à coups de trique.

En descendant de la carriole, le cœur lui battait bien fort, et la

maison du beau-père--chaumière misérable et croulante--lui apparut plus

splendide que tous les palais des contes de fées. Dugué en demeura,

quelques instants, ébloui. Un noyer qui secouait ses feuilles jaunies

dans la brise, lui donna la sensation délicieuse de beaux louis d’or

carillonnant, s’entrechoquant, et s’éparpillant sur lui en averse

magnifique. Il entra. Mais sur le seuil, il faillit tomber à la

renverse... Le beau-père était là, debout, vivant, et qui mangeait de la

soupe dans une terrine de grès!... La surprise, l’indignation retenaient

Dugué cloué à cette place. Il ne pouvait plus ni entrer, ni sortir...

Anéanti, il était semblable à l’avare, à qui l’on vient de voler un

trésor... Il bégaya:

--Comment! v’n’êtes point mô? v’n’êtes point mô?

--Point cor, mon gars, point cor, répondit le beau-père, sans se

déranger et en continuant de manger sa soupe avec une majestueuse

lenteur.

--C’est ben!... J’m’en vas...

Dugué remonta dans la carriole.

--Hue! sacrée rosse! Hue! sacrée carne!

Il fouettait le cheval à bras raccourcis, jurait, sacrait, tempêtait.

--Ah! la sacrée rosse! Ah! la sacrée carne!

On ne savait si c’était au cheval que ses épithètes s’adressaient ou

bien au beau-père; vraisemblablement, dans l’état de fureur où se

trouvait Dugué, elles s’adressaient aux deux.

Le cheval arriva fourbu à Freulemont, et creva le lendemain.

--En v’là pour eune couple d’dix pistoles! se dit Dugué.

Et il se consola, en pensant que le beau-père finirait bien par crever,

lui aussi.

Cet incident n’avait pas ébranlé sa confiance, au contraire. Chaque jour

qui s’écoulait voyait s’augmenter l’héritage de cent écus.

--Qu’t’es bête, moun homme, disait la Duguette, et t’as tô, oui, t’as

tô, d’te monter la tête comme ça... J’crai ben qu’c’est meilleu

qu’j’avions cru... mais des deux mille écus comme tu dis... ous qu’il

aurait pris c’t’argent-là, l’vieux grigou?

--On n’sait point, on n’sait point, répondait l’obstiné Dugué.

Il en était à trois mille écus, quand il reçut une seconde lettre du

notaire.

--C’coup-ci, c’est l’bon, s’écria le gendre joyeux... Enfin, c’est point

malheureux, il est mô, ben mô!

En effet, la lettre annonçait que le beau-père était bien définitivement

mort et qu’il n’y avait à craindre aucune résurrection.

Dugué loua un nouveau cheval, une nouvelle carriole, et partit de

nouveau pour Le Jarrier, sans se presser, s’arrêtant à tous les bouchons

de la route, interpellant drôlement tous les gens qu’il rencontrait.

--Na! ma cocotte; oh! oh! ma biche, disait-il à son cheval, d’une voix

attendrie.

Puis il s’adressait directement à son beau-père, le tutoyait. Il se

sentait pour lui une immense affection.

--C’sacré biau-pé; c’était point un mauvais homme tout d’même! Ah!

l’pauv’bounhomme!

En ce moment, il n’eût point donné l’héritage pour cinq mille écus.

Quand le père Dugué vous contait cette terrible aventure, il avait

coutume de s’interrompre à cette partie de son récit. Et, les yeux

hagards, la bouche frémissante de colère, il vous demandait:

--Sav’vous ben c’qu’y avait à l’héritage? L’sav’vous ben?... Ah!

malheux! Y avait... y avait, en tout, cinquante-huit francs et des

sous... et là-dessus fallait payer l’enterrement, l’notaire,

l’enrégitrement, l’diable sait quoi!

--Mais comment cela s’est-il terminé?

--Eh ben! j’ons eu la fieuvre, deux mois durant... et pis j’on voulu

faire un procès à c’menteux d’notaire... et pis, la fin des fins, j’ons

refusé l’héritage... pour faire eune niche au bounhomme... Et pis... ça

m’a coûté pus de très cents francs... oui, pus de très cents francs, bon

sens d’bon sens!...

Contes de la chaumière · 第 10 / 34 题