II

Le père Dugué avait soixante-douze ans, un âge qu’atteignent rarement

les paysans, harassés qu’ils sont par les fatigues, épuisés par les

nourritures insuffisantes en un climat presque toujours pluvieux et

froid, comme l’est celui de Normandie. Je le rencontrais quelquefois,

quand il allait chauffer son vieux dos, sur les routes, au soleil, ou

bien encore quand il descendait à la ville, le vendredi, pour se faire

raser, et acheter sa bouteille d’eau-de-vie. Il marchait péniblement, sa

haute taille courbée en arc vers le sol, se soutenant avec un long bâton

de cornouiller qu’il avait lui-même, il y a plus de vingt ans, coupé

dans une haie. Nos conversations étaient toujours les mêmes. «--Un beau

temps, père Dugué.--Heu! ça pourrait ben changer, l’vent n’a point viré

dans l’bon sens.» Ou bien: «Un chien de temps, père Dugué!--Heu! ça

pourrait ben s’l’ver, l’vent est haut.» Les jours de grande gaîté, quand

il avait son coup «de raide», il ne manquait jamais de me dire, non sans

une pointe de malice en ses petits yeux clignotants: «J’ons vu un gros

ieuvre à nuit... I s’a l’vé, là, dans la plante, tout cont’ la maison...

Ben sûr qu’vous l’trouverez dans les betteraves à maît’Pitaut.» Hormis

cette débauche rare de confidences, le père Dugué restait silencieux et

songeur, comme sont les vieux chiens, comme sont les vieux hommes des

campagnes.

* * * * *

Dans sa jeunesse, on lui proposa, sans qu’il lui en coûtât un sou, de

lui apprendre l’état de boucher, un bel état et qui rapporte gros. Il

refusa net: D’pè en fi, dit-il, j’ons été dans la tè; et mè, itout,

j’s’rons dans la tè. Son ambition eût été de louer une petite ferme,

mais il n’y fallait pas songer, car il manquait de _garanties_, et il ne

possédait point d’argent pour acquérir l’outillage nécessaire. Il se

résigna donc à être un simple ouvrier des champs. Laborieux, dur à la

fatigue, économe, honnête et sobre, l’ouvrage lui venait tout seul. Le

fléau en main, et battant le blé sur l’aire chantante des granges,

émondant les arbres, charroyant le fumier, labourant, semant, il se

trouvait heureux et ne demandait rien à Dieu, sinon que cela continuât

ainsi, toute la vie. Le bon temps surtout, c’était l’époque des

moissons, quand, la faux emmaillotée de paille et le javelier tout neuf

sur l’épaule, il partait «faire son août» dans la Beauce, d’où il

rapportait des poignées d’écus et de belles pistoles.

Après avoir longtemps réfléchi, hésité, pesé le pour et le contre, il se

maria. Bien sûr, ce n’était pas pour «la bêtise». Il s’était passé «des

femelles» jusqu’ici, il s’en passerait bien encore. Non, ça «l’embêtait»

plutôt. Mais il avait besoin d’une ménagère qui lavât son linge,

raccommodât ses affaires, préparât la soupe. Et puis, une femme, quand

elle sait s’arranger, qu’elle est vaillante et point gauche, au lieu de

coûter de l’argent, en rapporte au contraire. Le tout est d’avoir la

main heureuse et de ne pas tomber sur des mijaurées et des pas

grand’chose, comme il y en a tant au jour d’aujourd’hui. Il choisit une

grosse fille, vigoureuse et dégourdie, et franche ainsi qu’un cœur de

chêne, et il vint s’installer avec elle, au hameau de Freulemont, dans

une petite maison qu’il loua, jardin et verger compris, soixante-dix

francs par an. La maisonnette se composait de deux pièces et d’un

cellier; de beaux espaliers en garnissaient la façade; le jardin donnait

autant de légumes qu’il en fallait et les pommes du verger, dans les

bonnes années, suffisaient à la provision de cidre. Que pouvait-il rêver

de mieux? Il eut aussi deux enfants, un garçon et une fille, qu’il

envoya, l’âge venu, à l’école, parce qu’il comprenait que dans le temps

présent, il était indispensable de posséder de l’instruction.

Pendant qu’il travaillait d’un côté, sa femme allait en journée de

l’autre, faire la lessive, coudre, frotter, chez des particuliers, ou

bien aider à la cuisine, aux moments de presse, dans les auberges de la

ville. Elle acquit à cela une véritable célébrité de cuisinière, et

bientôt on ne parla plus d’une noce dans le pays, qu’elle ne fût chargée

d’en combiner et d’en exécuter les plantureux repas. Fameuse aubaine,

car, ces jours-là, c’était une pièce de quatre francs, en plus de la

bonne nourriture et des _rigolades_ que son corsage avenant et ses

grosses joues fermes et rieuses lui valaient de la part des jeunes gens.

Dugué était bien jaloux de ce que sa femme s’amusât dans les noces,

surtout de ce qu’elle se régalât de poules à l’huile et de veau à

l’oseille, alors que lui se contentait de soupe aux pommes de terre et

de fromage, mais il ne disait rien à cause des quatre francs.

L’homme et la femme ne se voyaient donc presque jamais, occupés qu’ils

étaient, chacun de son côté, et ils n’éprouvaient à cela aucun chagrin,

aucun besoin, tant cette situation leur semblait naturelle, tant ils

croyaient qu’elle était la règle commune de la vie. Le dimanche, ils se

trouvaient quelquefois réunis, mais, dès qu’ils avaient supputé les

gains de la semaine, ils ne se parlaient plus; non qu’ils se boudassent,

c’est qu’en vérité ils n’avaient rien à se dire. Dugué profitait de ce

repos pour tailler ses espaliers, bêcher son jardin, remettre une tuile

au toit, une planche neuve à la porte, casser du bois, et la Duguette

s’en allait commérer dans le village. En dehors du dimanche, elle se

réservait le jeudi, pour savonner ses affaires, celles de son homme et

des enfants qu’elle confiait, au retour de l’école, à la garde d’une

voisine.

L’existence eût coulé, pour Dugué, toujours pareille, et il eût vieilli

heureux, si une cruelle déception, «un grand malheux», n’était venu lui

mettre au cœur une amertume qui avait empoisonné toute sa vie.

Contes de la chaumière · 第 9 / 34 题