Le père Dugué avait soixante-douze ans, un âge qu’atteignent rarement
les paysans, harassés qu’ils sont par les fatigues, épuisés par les
nourritures insuffisantes en un climat presque toujours pluvieux et
froid, comme l’est celui de Normandie. Je le rencontrais quelquefois,
quand il allait chauffer son vieux dos, sur les routes, au soleil, ou
bien encore quand il descendait à la ville, le vendredi, pour se faire
raser, et acheter sa bouteille d’eau-de-vie. Il marchait péniblement, sa
haute taille courbée en arc vers le sol, se soutenant avec un long bâton
de cornouiller qu’il avait lui-même, il y a plus de vingt ans, coupé
dans une haie. Nos conversations étaient toujours les mêmes. «--Un beau
temps, père Dugué.--Heu! ça pourrait ben changer, l’vent n’a point viré
dans l’bon sens.» Ou bien: «Un chien de temps, père Dugué!--Heu! ça
pourrait ben s’l’ver, l’vent est haut.» Les jours de grande gaîté, quand
il avait son coup «de raide», il ne manquait jamais de me dire, non sans
une pointe de malice en ses petits yeux clignotants: «J’ons vu un gros
ieuvre à nuit... I s’a l’vé, là, dans la plante, tout cont’ la maison...
Ben sûr qu’vous l’trouverez dans les betteraves à maît’Pitaut.» Hormis
cette débauche rare de confidences, le père Dugué restait silencieux et
songeur, comme sont les vieux chiens, comme sont les vieux hommes des
campagnes.
* * * * *
Dans sa jeunesse, on lui proposa, sans qu’il lui en coûtât un sou, de
lui apprendre l’état de boucher, un bel état et qui rapporte gros. Il
refusa net: D’pè en fi, dit-il, j’ons été dans la tè; et mè, itout,
j’s’rons dans la tè. Son ambition eût été de louer une petite ferme,
mais il n’y fallait pas songer, car il manquait de _garanties_, et il ne
possédait point d’argent pour acquérir l’outillage nécessaire. Il se
résigna donc à être un simple ouvrier des champs. Laborieux, dur à la
fatigue, économe, honnête et sobre, l’ouvrage lui venait tout seul. Le
fléau en main, et battant le blé sur l’aire chantante des granges,
émondant les arbres, charroyant le fumier, labourant, semant, il se
trouvait heureux et ne demandait rien à Dieu, sinon que cela continuât
ainsi, toute la vie. Le bon temps surtout, c’était l’époque des
moissons, quand, la faux emmaillotée de paille et le javelier tout neuf
sur l’épaule, il partait «faire son août» dans la Beauce, d’où il
rapportait des poignées d’écus et de belles pistoles.
Après avoir longtemps réfléchi, hésité, pesé le pour et le contre, il se
maria. Bien sûr, ce n’était pas pour «la bêtise». Il s’était passé «des
femelles» jusqu’ici, il s’en passerait bien encore. Non, ça «l’embêtait»
plutôt. Mais il avait besoin d’une ménagère qui lavât son linge,
raccommodât ses affaires, préparât la soupe. Et puis, une femme, quand
elle sait s’arranger, qu’elle est vaillante et point gauche, au lieu de
coûter de l’argent, en rapporte au contraire. Le tout est d’avoir la
main heureuse et de ne pas tomber sur des mijaurées et des pas
grand’chose, comme il y en a tant au jour d’aujourd’hui. Il choisit une
grosse fille, vigoureuse et dégourdie, et franche ainsi qu’un cœur de
chêne, et il vint s’installer avec elle, au hameau de Freulemont, dans
une petite maison qu’il loua, jardin et verger compris, soixante-dix
francs par an. La maisonnette se composait de deux pièces et d’un
cellier; de beaux espaliers en garnissaient la façade; le jardin donnait
autant de légumes qu’il en fallait et les pommes du verger, dans les
bonnes années, suffisaient à la provision de cidre. Que pouvait-il rêver
de mieux? Il eut aussi deux enfants, un garçon et une fille, qu’il
envoya, l’âge venu, à l’école, parce qu’il comprenait que dans le temps
présent, il était indispensable de posséder de l’instruction.
Pendant qu’il travaillait d’un côté, sa femme allait en journée de
l’autre, faire la lessive, coudre, frotter, chez des particuliers, ou
bien aider à la cuisine, aux moments de presse, dans les auberges de la
ville. Elle acquit à cela une véritable célébrité de cuisinière, et
bientôt on ne parla plus d’une noce dans le pays, qu’elle ne fût chargée
d’en combiner et d’en exécuter les plantureux repas. Fameuse aubaine,
car, ces jours-là, c’était une pièce de quatre francs, en plus de la
bonne nourriture et des _rigolades_ que son corsage avenant et ses
grosses joues fermes et rieuses lui valaient de la part des jeunes gens.
Dugué était bien jaloux de ce que sa femme s’amusât dans les noces,
surtout de ce qu’elle se régalât de poules à l’huile et de veau à
l’oseille, alors que lui se contentait de soupe aux pommes de terre et
de fromage, mais il ne disait rien à cause des quatre francs.
L’homme et la femme ne se voyaient donc presque jamais, occupés qu’ils
étaient, chacun de son côté, et ils n’éprouvaient à cela aucun chagrin,
aucun besoin, tant cette situation leur semblait naturelle, tant ils
croyaient qu’elle était la règle commune de la vie. Le dimanche, ils se
trouvaient quelquefois réunis, mais, dès qu’ils avaient supputé les
gains de la semaine, ils ne se parlaient plus; non qu’ils se boudassent,
c’est qu’en vérité ils n’avaient rien à se dire. Dugué profitait de ce
repos pour tailler ses espaliers, bêcher son jardin, remettre une tuile
au toit, une planche neuve à la porte, casser du bois, et la Duguette
s’en allait commérer dans le village. En dehors du dimanche, elle se
réservait le jeudi, pour savonner ses affaires, celles de son homme et
des enfants qu’elle confiait, au retour de l’école, à la garde d’une
voisine.
L’existence eût coulé, pour Dugué, toujours pareille, et il eût vieilli
heureux, si une cruelle déception, «un grand malheux», n’était venu lui
mettre au cœur une amertume qui avait empoisonné toute sa vie.