I
--D’abord, ça l’a pris dans l’vent’e... y a pas tant seu’ment huit
jou’s. Mon Dieu, t’nez, c’tait l’jeudi d’l’aut’ semaine... des c’liques,
des c’liques, ça y tordait les bouyaux... Et il allait, il allait, y
n’arrêtait point d’aller... y n’mangeait quasiment ren... eune p’tite
poire l’matin, un morceau d’fromage l’soir... Alors y s’a couché... Et
il a eu eune fieuvre, Jésus Dieu! eune fieuvre... y guerdillait...
Le médecin tâtait le pouls du malade d’un air grave.
--Il ne s’est pas plaint de la tête? demanda-t-il.
--Ah! malheu!... si y en s’en plaint? Et fô...
--Pas de délire?
--S’y vous plaît?
--Il n’a pas eu de délire?
--J’crai pas... y n’en a ren dit... Vous v’lez p’tête voir son iau?
Sans réponse, le médecin souleva les couvertures du lit et, à plusieurs
reprises, appuya fortement sa main contre le ventre du père Dugué, qui,
couché sur le dos, la bouche ouverte, ne remuait pas et de temps en
temps poussait une plainte étouffée, puis il hocha la tête et se mit à
écrire une ordonnance.
--Vous lui donnerez une cuillerée à bouche de cette potion, toutes les
demi-heures, recommanda-t-il à la mère Dugué qui le reconduisait jusqu’à
la porte.
Pendant qu’il détachait la longe de son cheval et la roulait
soigneusement en paquet:
--Quoi qu’vous pensez? interrogea-t-elle.
--Je crains bien qu’il ne passe pas la nuit, répondit-il.
--C’te nuit même? Ainsi! voyez-vous ça!... si c’est Dieu possible!
--Allons, au revoir! dit le médecin en remontant dans son cabriolet...
les chemins sont rudement mauvais par chez vous.
Et la voiture s’éloigna, en dansant sur les ressauts de la route.
Demeurée seule, la mère Dugué, d’une main se grattant le nez, de l’autre
ramenant sur la hanche le bas de son tablier, réfléchit un instant, puis
elle se décida à traverser le petit verger qui attenait à la maison, à
l’extrémité duquel, derrière la haie, entre les pommiers, on apercevait
une masure couverte de chaume. Elle héla:
--La Garnière! hé! la Garnière!... Hééé...
Au bout de quelque temps, on entendit un claquement lent de sabots, et
une vieille femme se montra à travers les branches.
--C’est-y après mé qu’t’en as? cria-t-elle.
--Oui, c’est après tè, la Garnière. J’suis toute seule à la maison... Ma
fille n’est point cor arrivée d’la ville; mon fi est dans l’bois, à
qu’ri des champignons... Y faut qu’t’ailles cheuz l’formacien, porter
c’papier... et pis cheuz mossieu l’curé, pour y dire d’venir, ben vite,
à quant l’bon Dieu...
--C’est-y pour l’pè Dugué tout ça?
--Ben sûr qu’c’est pour li...
--Et qué qu’il a dit, l’médecin?
--Y n’a ren dit... il a dit seu’ment qu’y n’passerait point la nuit...
--Ah! Vierge Marie! en v’là eune histoire... J’ai eune idée qu’c’est les
mauvaises fieuvres, comme défunt moun homme... Et pis l’âge itout... Y
n’est point tant jeune, l’pè Dugué...
Et les deux femmes, que toutes les commères du hameau de Freulemont
étaient venues rejoindre, se mirent à causer et à se raconter des
aventures miraculeuses de maladies et de médecins.