MA CHAUMIÈRE

C’est, dans un département lointain, une petite propriété que ne décore

aucune boule en verre, ni le moindre kiosque japonais, ni ni

l’inévitable bassin de rocailles avec son amour nu en plâtre crasseux et

son impudique jet d’eau qui retombe sur des arums de zinc. Simple et

rustique, elle est située, ma chaumière, comme une habitation de garde,

à l’orée d’un joli bois de hêtres, dont les verdures moutonnent au

soleil, et devant elle s’étendent, fermant l’horizon, des champs, tout

verts, coupés de haies hautes.

Une vigne l’encadre de gais festons et de délicates broderies; des

jasmins, parmi lesquels se mêlent quelques roses grimpantes, tapissent

sa façade de briques sombres. Le jardin, clos de planches ajourées et

moussues, est si petit que, dans les allées bordées de buis et de thym,

deux escargots pourraient difficilement ramper, coque à coque. Mais que

m’importent la pauvreté et l’étroitesse de ce domaine? Ces champs ne

sont-ils pas à moi, et ces bois chanteurs, et ce ciel que raye

continuellement le vol fantaisiste des martinets? Qu’ai-je besoin de

demander aux choses d’autre jouissance que celle de leur présence,

c’est-à-dire leur beauté et leur parfum?

Tout près de là, dans un lit profond et pierreux, un ruisseau roule son

eau verdie sous l’épaisse voûte des aulnes entrelacés. J’aperçois les

toits roses de la ferme voisine à travers les charmes, au tronc difforme

et trapu; et les vaches paissent, le mufle enfoui dans l’herbe, et les

troupeaux de moutons s’égaillent au long de la route proche, grimpent

aux talus abroutis, sous la garde du chien pasteur.

Ah! comme je vais être bien là, en ce petit coin perdu, tout embaumé des

odeurs de la terre reverdissante! Plus de luttes avec les hommes, plus

de haine, la haine qui broie les cœurs; rien que l’amour, ce grand amour

apaisant qui tombe des nuits tranquilles et que berce comme une

maternelle chanson, la chanson du vent dans les arbres. «Pourquoi haïr?

dit la chanson. Ne sais-tu donc pas ce que c’est que les hommes, quelles

douleurs les rongent et les font saigner, les riches et les pauvres, le

vagabond qui, le ventre affamé, s’est endormi sur le bord de la route,

ou le voluptueux qui se vautre, repu, sous les courtines parfumées! Ne

hais personne, pas même le méchant. Plains-le, car il ne connaîtra

jamais la seule jouissance qui console de vivre: faire le bien.»

Donc, je suis installé dans ma chaumière, mélancolique villégiateur.

Pour compagnons, je n’ai qu’un chien, hargneux et crotté, les oiseaux du

bois, et un vieux paysan. Un jour, je le vis qui rôdait autour de la

maison, en coulant vers moi un regard oblique. Il passa. Le lendemain,

il revint et recommença son manège; le troisième jour, il se hasarda à

pénétrer dans le clos.

--Alors, ça va? me dit-il en enlevant de dessus son crâne sa casquette

de drap roussi par plus de vingt soleils.

--Mais oui, mon brave, répondis-je.

--Allons, c’est biè, c’est biè!

Il redressa sur le treillage une brindille de jasmin qui pendait.

--Et comme ça, l’on dit que vous v’nez d’Paris?

--Mais oui.

--Allons, c’est biè, c’est biè!

Il s’en retourna de son pas gourd et de sa démarche pesante de vieux

terrien _finissant_.

Tous les soirs, quand le soleil baisse derrière le coteau, il vient

s’asseoir sur le banc, devant ma porte, et tandis que, rêveur, je laisse

errer ma pensée à travers «la sérénité dolente du couchant», lui

dodeline de la tête, sans jamais prononcer une parole.

* * * * *

Depuis quelques semaines, je me suis adjoint un autre compagnon: le père

Ravenel, qui vient biner le jardin, surveiller les arbres, planter les

légumes.

Le père Ravenel a soixante-deux ans. De taille moyenne, un peu courbé,

il marche lentement, du pas mesuré des vieux semeurs. Sa tête est

superbe, tout en accents, tout en angles, tout en gerçures, puissante et

carrée, et couronnée de cheveux rudes, dont les touffes inégales et

grisonnantes lui recouvrent le front jusqu’aux sourcils. Son corps est

tordu ainsi qu’un très ancien tronc de chêne, contre lequel, toujours,

le vent s’est acharné. Sous son vêtement rapiécé l’on voit pointer les

apophyses de ses os, se bossuer les nœuds de ses muscles, comme s’il

allait lui pousser des branches. Ses yeux ne reflètent que le nuage qui

passe; aucune douleur, aucune déception, aucune pensée n’affleurent à

ses énigmatiques prunelles, que la résignation et le silence ont rendu

pareilles à celles des animaux domestiques. Ses gestes sont lents,

graves, larges comme l’horizon, hauts comme le ciel, religieux et sacrés

comme un mystère de création.

C’est un pochard.

Presque toujours ivre, il va tout de même, trimant de ci, bricolant de

là. Mais ce n’est point commode de mener de front l’ouvrage et la

boisson. S’il ne buvait pas, il eût acquis un petit pécule et serait

aujourd’hui à son aise. Comme bien d’autres, moins adroits que lui à

toutes sortes de choses, il aurait une maison, un jardin devant sa

maison, un champ derrière, des poules, des canards, des lapins,

peut-être une vache, et il engraisserait chaque année un cochon.

Maintenant, il pourrait se reposer, s’amusant à donner un coup de main

aux voisins, quand viendrait la saison du cidre. Au lieu de tout cela,

il ne possède ni maison, ni champ, ni poules, ni rien de rien. Il faut

qu’il aille en journée, chez les uns, chez les autres, jardinant,

menuisant, terrassant, maçonnant et gagnant péniblement ses vingt sous

par jour, sa soupe de lard et son pot de cidre. Il sait tout cela, n’en

souffre pas. D’ailleurs, ce n’est point de sa faute. C’est de la faute à

sa seconde femme. Car le père Ravenel, veuf à quarante-huit ans, et

s’ennuyant de s’occuper lui-même de son petit ménage, s’est remarié un

beau jour.

--Oui, bête, bête, bête! fait-il, en rappelant ses souvenirs de jadis,

du temps de sa première femme.

* * * * *

Tous les matins, à six heures, il arrive, ayant déjà bu et sentant

l’eau-de-vie.

--Eh bien, père Ravenel, vous êtes encore saoul donc?

--Ben oui!... ben oui!... répond le bonhomme, en se grattant le chef...

Un p’tit coup! Ben oui, j’ai un p’tit coup!

Il trébuche, et sa lèvre pend, molle et gluante de salive. Même en ces

moments-là, ses yeux restent impassibles, sans une lueur d’excitation

cérébrale, sans un reflet de l’ivresse.

--A votre âge, père Ravenel... vous n’êtes pas honteux?

--Ben oui!... ben oui!... J’vas vous dire... C’est ma femme..., ma

seconde femme... Ah! la mâtine! ah! la garce!... Parce que ma première

femme, qui était une sainte, une sainte... Faudrait que vous l’auriez

connue... Une sainte quoi!... une sainte du bon Dieu!

Et il pleure en s’arrachant les cheveux.

--Une sainte!... une vraie sainte!... All’ est morte, rapport à un

cochon qui tombait du haut mal...

--Oui, je sais, je connais l’histoire... Allez vous coucher... Vous

feriez mieux de dormir.

--Non! non! Faut que je vous dise... J’ai un petit coup, c’est vrai...

mais faut que je vous dise... J’avions un cochon, un beau cochon!... Y

v’nait bien, y mangeait bien... Alors, que j’m’étouffe si je mens! V’à

qu’il tombe du haut mal... comme une personne, comme un bourgeois...

quasiment comme... comme un chrétien... Y s’roulait, y s’tordait, il

écumait... Enfin, c’était pus un cochon... c’était... c’était... c’était

pus ren de ren!... Et pis, il a crevé... Ma première femme dit:

«J’allons l’manger, faut point perdre c’te carne-là.» Moi j’dis: «Un

cochon qui tombe du haut mal, c’est d’la poison, pour sûr; faut

l’enterrer ben profond, ben profond»... Ça lui faisait du deuil, à ma

première femme, d’enterrer de la belle viande comme ça... «Pourquoi

qu’ce s’rait de la poison?» què m’dit... J’dis: «Il aura p’tête mangé on

ne sait quoi, et ça lui aura porté sur l’ventre, et pis sur la tête...

C’est point naturel qu’un cochon tombe du haut mal.» Ma première femme

dit: «J’vas tout d’même fricasser le mou.» J’dis: «Fricasse l’mou, si tu

veux, moi j’en mange point... Hou! hou! hou!»

Et le père Ravenel, à ces pénibles souvenirs, sanglote, se démène et

reprend:

--Que j’m’étrangle avec une fourche, avec une pelle, avec un

vilebrequin, si je mens!... V’là ma première qui mange l’mou avec des

pommes de terre, et pis j’enterrons l’cochon dans l’pré à

maît’Bottereau, au pied d’un tremble... Sur l’moment, ça n’lui fait

rien... Elle allait comme vous, comme moi, comme tout le monde... Mais

v’là qu’au bout de dix ans, jour pour jour, all’tombe du haut mal, comme

l’cochon... All’ s’tord, all’ écume, all’ gueule, et pis all’

trépasse... Seulement pas l’temps d’s’retourner, et de lui jeter une

seille d’eau sur la figure!... Aussi vrai que le bon Dieu existe, et

saint Joseph, et la bonne Vierge, au bout d’dix ans, l’cochon lui était

remonté sur l’ventre et sur la tête... Ça l’a étouffée, quoi!... Hou!

hou!

--Alors, vous vous êtes remarié, vieux polisson?

--Ben oui!... Ben oui!... J’ai pris une seconde femme... C’est pus le

même blot!... Ah! la mâtine!... Ah! la garce! Il lui faut du mâle...

C’est pire qu’une chatte, qu’une chienne, qu’un moigneau!... Moi, j’ai

d’l’âge, vous comprenez ben... et pis j’ai jamais été porté sur la

malice... Mais il lui en faut, à elle, n’importe comment!... J’voudrais

qu’vous voyiez ça!... Des fois, j’suis ben tranquille, j’pense à ren,

ben sûr... ou bien j’rentre, fatigué d’la journée: «Père Ravenel, qué

m’dit, j’ai le feu dans l’corps...» Et la v’là qui m’regarde avec des

yeux qui brillent comme des chandelles. «J’peux point, que j’dis, j’ai

d’l’âge, et ça n’est point mon idée, à c’t’heure...» Mais all’

m’taquine, all’ m’pousse, all’ m’embrasse: «J’peux point», que j’dis

encore... «Eh ben, bois un coup», qué m’dit... J’bois un coup, deux

coups, trois coups: «Ça y est-il!» qué m’demande. «Non, ça n’y est

point», que j’réponds. «Tu n’es qu’une chiffe!» qué me dit: «Tu n’es

qu’une sale», que j’réponds... Et une gifle par ci, et une gifle par

là..., ça finit toujours par des batteries... Alors je r’bois un coup,

deux coups, trois coups... Hou! hou! Hou!... Ça m’tue, vous pensez ben,

ça m’tue, ces choses-là!

* * * * *

Au lendemain de ses ivresses, le père Ravenel marche comme dans un rêve.

Il ne comprend rien à ce qu’on lui demande. Ses yeux élargis et plus

ronds semblent s’ouvrir sur d’insondables profondeurs.

--Dites donc, père Ravenel, il faudrait bien mettre une lisse à la haie.

--Ah! oui!... une lisse!...

--Vous avez compris?

--Non!... une lisse!... une lisse!...

--Mais vous savez bien ce que c’est qu’une lisse?

--Une lisse!... Oui...

--Alors vous allez en remettre une à la haie?

--La haie?

--Vous avez compris?

--Non...

D’un pas lent, il s’en va au jardin, prend sa bêche, croise ses bras sur

la bêche, regarde voler les oiseaux, et frissonner les feuilles dans la

brise... Il répète:

--Une lisse!... La haie!...

Aucune idée n’entre dans son vieux crâne obstiné et durci, et son visage

dont les angles s’accentuent prend un aspect de sévérité implacable, une

beauté plastique, une sculpturale noblesse, qui feraient dire à un poète

passant: «Voilà le Dieu de la terre!»

Contes de la chaumière · 第 7 / 34 题