--Nous serions responsables d’un si lointain passé! Est-ce là votre
justice?
--Je dis, messieurs, qu’éclairés par le procès d’un Urbain Grandier, vos
Parlements auraient dû comprendre, depuis plus d’un siècle, que les
démons, les Belzébut, Astaroth et leurs confrères, habitent les juges et
non les sorciers! Je dis encore qu’un autre Parlement, celui de Rouen, a
commis un acte démoniaque, dans l’affaire de Louviers, quand il a
ordonné que l’abbé Boullé fût brûlé,--étant lié au cadavre d’un autre
prêtre! Je dis que vous êtes à la fois des tortionnaires dignes de la
hart! et des sots, dignes de la risée publique!
La parole de Gaspard tombait maintenant dans un silence d’anxiété.
L’étrangeté de leur situation n’occupait plus l’esprit des
parlementaires. Le décor dans lequel se passait cette scène était
oublié. Il n’y avait plus de paradoxale comédie, mais seulement une
poignante réalité morale. De plus, habitués, par profession, à entendre
d’habiles discours, les juges se prenaient à trouver habile leur
accusateur... Gaspard se rendit compte de ce qui se passait dans leur
esprit; et, s’étant interrompu durant quelques minutes, il reprit:
--Messieurs du Parlement, vous vous étonnez de m’entendre parler
raisonnablement? Vous pensiez être les prisonniers d’un voleur; et vous
vous trouvez en présence d’un magistrat, de cœur et de bon sens
populaires, et qui prétend vous juger sans haine! Vous vous supposiez en
présence d’un ignorant, et vous comparaissez devant un homme qui a
beaucoup lu, beaucoup réfléchi, et qui a une excellente, une terrible
mémoire... Je me souviens par exemple de cette parole de d’Aguesseau:
«Le magistrat qui n’est pas un héros n’est pas même homme de bien».
Un murmure se fit, d’inquiétude à la fois et d’étonnement.
--Je dis, messieurs du Parlement, que, à la rigueur, peut-être
auriez-vous été excusables de croire aux maléfices des sorciers. Cette
sottise, vu l’étroitesse de votre esprit, vous était permise; mais ce
qui, du moins, ne vous était et n’est point permis à vous juristes, à
vous savants, à vous philosophes, c’est de croire à l’efficacité du
hideux et stupide moyen d’instruction juridique appelé la torture.
Lecor se leva:
--Je me permettrai de faire remarquer aux accusés que mon illustre
confrère, M. de Molière, a montré et démontré qu’on fait aisément, avec
des coups de bâton, d’un Sganarelle ignorant un médecin remarquable.
C’est ainsi que, par la torture, on amène un innocent à se proclamer
coupable.
Lecor se rassit; et Gaspard reprit:
--Oui! et il n’est pas admissible qu’en toute occasion vous ayez pu
croire à la sincérité d’aveux arrachés par la cruauté obstinée de vos
bourreaux! il n’est pas admissible que vous n’ayez pas compris que, pour
avoir un instant de paix avant le repos dans la mort, vos martyrs
mentaient souvent contre eux-mêmes, et que leur mensonge était votre
œuvre! Voilà ce qui ne peut vous être pardonné, car il est des sottises,
des incapacités, des aveuglements, qui, par leurs conséquences,
équivalent à des crimes! Quand on est au-dessous de sa mission, on n’a
pas le droit d’en garder l’honneur et les privilèges... Oh! je sais
qu’en parlant ainsi, je m’expose à subir tôt ou tard, aggravée pour moi,
cette torture que je dénonce comme le pire des crimes commis par vos
lois; et déjà vous vous demandez si les tourments me feront avouer que
j’ai des complices, et crier leurs noms. Eh bien, messieurs, ces noms,
je vous les dirai, sans qu’il soit besoin de m’appliquer la question
préalable. Mes complices, ligués contre vos lois, je les avoue
hautement: ils s’appellent Turgot, Voltaire, Beccaria... Ils se nomment
encore Bon Sens et Raison; et enfin, ils se nomment Jésus-Christ et
Charité!... Je n’ai entrepris d’être un bandit, je ne me suis jeté hors
la loi, que pour arriver à ce moment où nous voici, le moment de
proclamer deux choses: votre incapacité par sottise et votre indignité
par prévarication. Vous vous demandez encore avec insistance où je puise
mes assurances? Eh, messieurs, en des bibliothèques où, mieux que moi,
vous étiez à même de vous instruire. Ouvrez, par exemple, le livre du
docteur en théologie, Honoré Bouche![19]... Vous y apprendrez qu’en sa
jeunesse il avait vu, de ses yeux vu, brûler le pauvre Louis Gaufridy;
or, dans ce livre qui porte la date de 1664, il réprouve, il condamne
l’affreuse condamnation; cette condamnation est pour lui, dit-il,
«_imposture--illusion--aveuglement d’esprit_». Il y a donc, messieurs,
cent vingt années que cet historien parlait comme je le fais; et je n’ai
eu qu’à ouvrir son livre pour être éclairé... Quand vous n’êtes pas des
imposteurs, vous êtes des sots.
[19] _Histoire de Provence_, par Honoré BOUCHE, docteur en théologie,
Aix, 1664.
On entendit un rire clair. Marin, riant, murmurait:
--Cela peut se soutenir.
--N’est-ce pas, monsieur Marin?... Une assemblée telle que la vôtre,
messieurs, aurait dû être un foyer de lumières; vos arrêts devraient
être des leçons d’équité et de sens commun, des enseignements pour les
peuples, des leçons de sagesse, des assurances de sécurité; des exemples
de répression sans doute, mais aussi de bienveillance. Vous aviez
pourtant reçu des conseils de l’un des vôtres, de ce Montaigne qui a
écrit, tout en approuvant la peine de mort comme défense sociale: _tout
ce qui est au delà est cruauté; tout ce qui impose une souffrance
inutile est contraire à la vraie morale._ La torture, depuis longtemps,
aurait dû par vous être dénoncée comme un moyen scélérat autant
qu’absurde. Bien au contraire, elle vous a toujours paru un procédé
efficace par excellence, et respectable; et cela seul vous marque comme
indignes de parler au nom des lois humaines et divines. Vous dites:
«Nous ne sommes pas responsables du passé.» Pourquoi non? Je conviens
toutefois que vos crimes d’aujourd’hui sont moins effroyables que ceux
de jadis; mais, quand elle vient d’un juge, la moindre offense à la
justice égale son auteur au pire des criminels. Je dis que la justice
même est alors frappée; je dis que la justice se meurt de la moindre des
offenses, quand l’offenseur est le juge, le faux docteur de la loi!
Continuez à parcourir avec moi vos annales, messieurs; j’y trouve, après
les pages de l’horreur, celles du ridicule. N’est-ce pas dans votre
ville d’Aix (car elle est à vous, cette ville: vous y occupez toute la
place!), n’est-ce pas à Aix, dans le temps du bon Henri IV, qu’un
mécanicien, habile homme en son métier, vint montrer au peuple un
automate qui jouait innocemment de la flûte? Le peuple ignorant cria au
sortilège et brisa la machine... Vos prédécesseurs se sont-ils élevés
contre un acte si incroyable? Non, ils flattèrent l’erreur populaire, et
l’habile ouvrier fut sacrifié, dans la ville du Parlement! Pouvons-nous
croire que les Parlementaires ne surent pas distinguer une machine
savante d’un engin de sorcellerie? une poupée d’un envoyé de Satan?
Qu’ont-ils fait pour éclairer le peuple en cette occasion? rien; ils
n’éclairaient le peuple qu’à la clarté des bûchers où ils faisaient
brûler des hommes--et des livres! et ils étaient des hommes de loi, eux,
plus instruits que leurs dédaigneux confrères, les autres nobles... Je
vous accuse, messieurs, d’entretenir dans les peuples des superstitions
grotesques qui assurent provisoirement votre règne... Quand donc vous
apercevrez-vous que vous le faites détester? Et il y a plus comique que
cette tragédie bouffonne de l’automate. Un jour de 1611, on lisait au
Parlement d’Aix la procédure qui incriminait Gaufridy. On y assurait que
le malheureux n’avait qu’à se frotter d’une huile magique pour être
transporté au sabbat; et qu’après le sabbat il rentrait chez lui par la
cheminée. On en était là de la lecture, et les juges écoutaient
gravement ces imbécillités, lorsqu’un bruit étrange se fit dans la
cheminée de la salle. Tout à coup, apparaît, sous le manteau de cette
cheminée, une grande figure noire, une ténébreuse forme humaine qui,
secouant la tête, faisait voler, autour de soi, un puant nuage obscur.
Messieurs du Parlement, effrayés, prirent la fuite... croyant avoir vu
l’ange des ténèbres!... Et quand ils revinrent à eux, dûment informés,
ils furent forcés de reconnaître que le diable était un ramoneur! Après
avoir ramoné une cheminée, celle de la _Cour des Comptes_, qui
communiquait avec celle de la Tournelle, ce très pauvre diable s’était
mépris et était descendu dans la Chambre du Parlement[20]... Riez, riez,
messieurs, mais ceci vous condamne! L’aventure de ce noir ramoneur eût
été, pour des juges moins sots, un trait de lumière! Ainsi, vous qui
devriez être nos lumières mêmes, nos guides, vous êtes des aveugles!
Vous devriez être, tous, des exemples de probité, et beaucoup d’entre
vous sont des hommes à vendre, vous n’achetez plus vos charges, mais
vous vous laissez acheter vous-mêmes... Je n’en finirais pas, si je
voulais rappeler tous vos titres à la potence. Y a-t-il bien
longtemps?...--non, ma foi, c’était en 1774, il y a dix ans!--que
Beaumarchais (un auteur comique aux pièces duquel vous riez volontiers),
ayant à soutenir un procès contre un grand seigneur, offrit à la femme
du conseiller Goëzman, une somme qu’elle lui devait rendre honnêtement,
s’il n’obtenait pas gain de cause? Il perdit son procès, mais le couple
Goëzman prétendit pouvoir s’approprier une partie de la somme; et, parce
que le juge s’était vendu, le pauvre auteur fut blâmé solennellement, et
ses mémoires condamnés au feu! Seulement, Paris, la France, l’Europe,
acclamèrent l’auteur comique et honnirent le Parlement.
[20] _Histoire de Provence_, par P. PAPON, docteur en théologie, t.
VI, p. 430-431.
--Instruisez-vous, messieurs, dit Marin, se tournant, gouailleur, vers
ses confrères.
Cette apostrophe de Marin à ses collègues provoqua un tumulte. De hauts
cris s’élevèrent parmi des murmures. Ce fut un brouhaha de révolte.
Marin riait toujours:
--Monsieur Gaspard, dit-il, nous vous écouterons jusqu’au bout. La
patience est une vertu de notre profession.
--Et si vos collègues l’oubliaient, répliqua Gaspard, nous sommes gens à
la leur rappeler énergiquement.
Il désignait du doigt les bandits rangés derrière lui, escopette au
poing.
Le silence se rétablit.
Le marquis des Saquettes, incapable de se contenir plus longtemps, cria:
--C’est assez! assez de palinodies, de déclamations. C’est assez de
phrases! Je ne suis pas chargé, moi, Parlement, de discuter les lois
établies, mais seulement de les appliquer.
--Soit, répliqua Gaspard; mais vous vous gardez bien de les appliquer,
quand vous les redoutez pour vos fils. Les cruautés de vos lois
vieillies sont bonnes seulement pour nous, petites gens... Eh bien, nous
voici enfin dressés contre vous,--en justiciers, pour venger
l’assassinat de Teisseire, dont vous êtes responsables, car jamais vos
fils et neveux, qui ont pendu ce malheureux, ne seraient allés, même
étant ivres, au bout de leur criminelle folie, s’ils n’avaient pas eu en
habitude de considérer la puissance des Parlements comme intangible et
le Parlement comme au-dessus des lois qu’il a la charge de faire
respecter; et c’est pourquoi, aujourd’hui, les justiciers, c’est nous.
Des Saquettes se leva pour une cinglante réplique qu’il prononça comme
un arrêt:
--Des justiciers, vous?... Vous ne représentez que la haine et la
vengeance. Vous êtes la lie du peuple, le rebut des fanges populaires.
--J’admire votre énergie et votre courage, monsieur; mais votre cause
est mauvaise--et nous vous le ferons bien voir... Suis-je le seul à vous
condamner? non; et il me suffira de répéter, pour être compris de vous,
le nom de Beccaria; je l’ai lu, je le sais par cœur; je sais qu’en
appeler à votre justice, c’est vouloir son propre malheur... Un accusé
honnête homme, atteint par un simple soupçon, est un homme perdu. A
peine est-il amené dans ce qu’on a nommé l’antre de Thémis, que, poussé
par vos mains, il disparaît dans une trappe. Ce piège a un nom; il
s’appelle le secret. L’homme y tombe, éperdu, sans secours d’aucune
sorte; dès lors, aucun intermédiaire, aucun témoin entre lui et vous.
Vous le possédez. Vous êtes les maîtres de son honneur, de son
innocence, de sa vie. Dans vos lois, tout est contre lui, rien pour lui.
Dès qu’un homme est accusé (et l’accusation de la part d’un traître ou
d’un fou est toujours possible), vous lui refusez tout, implacablement:
témoins, conseils, estime! Et vous ignorez encore s’il n’est pas la
déplorable victime du fou, du traître--ou de l’erreur!... Pour vous, une
simple apparence prend valeur de réalité; un simple indice est une
preuve; le mensonge effronté vous apporte la triste certitude que vous
désirez, car vous désirez que l’innocent soit coupable, ne fût-ce que
pour établir que vous ne vous trompez jamais dans vos présomptions...
L’esprit joyeux d’un libelle sans grande malice, mène son auteur...
--Au bagne! acheva Sanplan.
--Il vous faut des coupables, car si vous n’en aviez plus, vous ne
seriez plus couverts d’honneurs, de titres et de robes écarlates! et
c’est pourquoi il vous suffit d’avoir des accusés: vous vous chargez
d’en faire des coupables. Un malheureux se trouve-t-il possesseur d’un
objet volé, vous concluez qu’il est le voleur; l’achat de bonne foi
devient l’acte d’un recéleur; a-t-on subi le vol? on a fraudé soi-même!
L’amitié favorable à l’accusé, c’est l’évidente complicité. La grossesse
qu’une pauvre fille a cachée, par pure et respectable honte, établira
l’infanticide à vos yeux; un accident est-il évident? il y a eu meurtre
quand même; la colique est l’effet certain d’un poison: le suicide avéré
vous fait découvrir un assassin... Et chaque jour, suppliciée par vos
mains, l’innocence, sur les chevalets, les ongles arrachés, les pieds
broyés, saignante par tous les membres, vomit sur vous son sang, parmi
les faux aveux que lui arrache la torture; et c’est de ce sang-là que
vos robes sont rouges.
A ce mot, toutes les robes rouges, comme si elles allaient se ruer sur
l’insulteur, se levèrent dans un élan de fureur et firent un pas en
avant; mais elles réfléchirent à l’inutilité et au danger de la révolte,
et la vague rouge s’immobilisa.
La violence, l’emportement de l’orateur stupéfiaient les juges, bons
connaisseurs en fait d’éloquence meurtrière.
Gaspard conclut:
--Et lorsqu’un condamné parvient, trop tard hélas! à se prouver
innocent, votre infâme honneur veut que vous étouffiez ses cris, pour
soutenir votre prestige! Eh bien, votre prestige tombe aujourd’hui. Moi
révolté; moi, bandit, je l’abats ici, en ce jour, en appelant l’heure
d’une plus entière et plus éclatante justice!
L’assemblée était, depuis le commencement de cette scène extraordinaire,
sous une impression double, tout à fait singulière. Se sentant parfois
brimée, «gabée», elle inclinait à rire; et aussitôt, sentant, sous la
brimade, la grande menace réelle, elle éprouvait une angoisse. La scène
était, en effet, souverainement bouffonne et tragique tout ensemble. Et
c’est bien là ce qu’avait voulu Gaspard.
M. Marin, seul, échappait à ce va-et-vient d’impressions contraires.
C’est qu’il comprenait merveilleusement son adversaire, ses intentions
de guerre frondeuse, la mordante élégance de son ironie, aussi bien que
sa magnanimité. Et, du reste, si tout devait aboutir à une conclusion
tragique, Marin était homme à saluer de la main, avec une familiarité
gouailleuse, la mort elle-même.
Quant à M. le procureur général, des Saquettes, celui-là prenait
toujours tout au sérieux, sans nuances. Héroïquement solennel,
incapable, en tout temps, de rire d’une gaminerie, d’un bon mot, il
incarnait la noblesse de robe, suffisante et gourmée, au point qu’on ne
pouvait imaginer sa haute figure dépouillée de son costume d’apparat.
Marin lui avait dit parfois: «N’êtes-vous donc jamais en chemise, même
la nuit?» Jamais cet homme-là n’avait souri. Il était né pompeux et
comme gonflé de la majesté parlementaire. Avec cela d’un courage
cornélien, lequel, ignorant la crainte, n’avait jamais eu à la dominer.
Ce Cornélien reprochait à Corneille de s’être compromis en collaborant
un jour avec Molière. En résumé, beau caractère, tout d’une pièce, et
qui se réclamait souvent de M. Mathieu Molé.
Lorsqu’un tel homme entendit Gaspard s’écrier: «Votre prestige tombe
aujourd’hui», il tressaillit tout entier, comme un édifice ébranlé par
un tremblement de terre.
Toutefois, il parvint à maîtriser son émotion. Il attendait l’événement
qu’il avait préparé à l’insu de ses collègues, et qui pouvait les
sauver... Pour le moment, il se contenta de dire:
--Nos personnes sont entre vos mains, mais nos traditions, monsieur,
sont au-dessus de vos atteintes.
--La tradition des Parlements? Osez-vous l’invoquer? Oui, vous aviez à
l’origine, messieurs, le beau privilège de présenter à nos rois des
remontrances et des conseils. Ce droit, vos ambitions l’ont perdu; vos
complaisances ont vainement essayé de reconquérir vos privilèges; et
vous avez fini par être les ennemis des rois et les ennemis des peuples.
Vous n’êtes qu’une justice vénale--dont la justice ne veut plus.
Gaspard, qui avait parlé tête nue, se couvrit et s’assit.
Sanplan se leva:
--Messieurs, nous étant constitués ici en Haute-Cour, pour vous juger,
nous n’avons pas omis de nous faire assister par un Évangéliste. Je prie
notre président Gaspard de lui donner la parole.
Gaspard acquiesça d’un geste.
Dom Pablo se leva, roide, dans sa robe de religieux:
--Nous devons, messieurs, établir fortement, à vos yeux, notre droit à
nous constituer en juges de votre institution et de vos personnes. Ce
droit, à la fois politique et religieux, vous ne le contesterez plus
quand je vous aurai rappelé une vénérable proposition émise autrefois
par la faculté théologique de Sorbonne. Cette proposition dit, comme
vous pouvez vous en assurer en consultant les archives sorboniques; je
cite: «Il est permis au peuple de désobéir aux magistrats... et de les
pendre[21].»
[21] Citée par Alfred de Vigny, en ces termes: «La faculté théologique
de la Sorbonne... sanctionna autrefois même les _hauts-gourdiers_ et
les _sorgueurs_... Il est permis au peuple de désobéir aux
magistrats et de les pendre.» _Cinq-Mars_, Charpentier éditeur,
1842, p. 337.
Ayant dit, le moine se rassit avec gravité, salué par une immense
clameur de haro.
Il s’inclina légèrement, comme un acteur applaudi en scène.
Alors Sanplan, se levant de nouveau:
--En conséquence, Messieurs du Parlement, pour vous livrer, dans les
siècles des siècles, à la risée de la bonne ville d’Aix et de tout le
pays de Provence, vous allez être pendus... en effigie.
Deux hommes apportaient un grand mannequin vêtu d’une robe rouge, par
dessus laquelle passait un large ruban en sautoir. Ce ruban portait,
écrit en grosses capitales, ce mot: PARLEMENT.
A cette vue, debout, très pâle, beau d’une colère maîtrisée, M. des
Saquettes prit la parole avec son autorité coutumière, qui imposait à
tous:
--Monsieur Bouis, votre partialité est criante... et, par-dessus tout,
il est intolérable que vous meniez jusqu’au bout notre procès comme une
plaisanterie qui serait indigne même de la verve d’un Antonius Aréna.
Celui-là fut des nôtres, et il eût refusé de vous trouver plaisant.
--Et pourquoi non? interrompit Marin. M. Gaspard a voulu s’égayer à nos
dépens. Ayons l’esprit de sourire; je n’y verrai pour ma part que des
avantages. Il convient de ne pas oublier, mon cher des Saquettes, que M.
Gaspard n’est point magistrat de carrière; et, en vérité, pour un
profane, il ne s’en tire pas trop mal. Pourquoi lui reprocher de vous
rendre amusante une situation qui, par elle-même, ne vous serait que
pénible? Il est partial, c’est entendu; et il veut oublier que nos
Parlements ont eu leurs moments de véritable grandeur morale; mais
songez, je vous prie, qu’il a pris devant nous le rôle d’accusateur,--un
rôle dont vous connaissez les finesses... Y fûtes-vous toujours
impartial? Ne consiste-t-il pas trop souvent, à négliger les mérites de
l’accusé pour ne jeter de lumière que sur ses fautes?... La gaîté est
partout de mise. Songez, mon cher collègue, que, dans le temple même des
Muses, c’est-à-dire au sein de notre royale Académie, l’ironie va
fréquemment jusqu’à fort amuser les malins aux dépens du confrère
nouveau venu. On y sait l’art de rendre plus piquant un éloge même, au
moyen d’une scintillante goutte de vinaigre doré. Or, réfléchissez que
si nous sommes venus ici, contraints et forcés, ce ne fut pas pour y
entendre notre panégyrique... loin de là!--Vous vous plaignez que M.
Gaspard s’exprime en toute franchise et avec passion? Vous n’êtes pas
raisonnable. C’est avec lui qu’est la raison. Et j’aime assez sa
manière... Amicus Plato... croyez-moi, des Saquettes, ne soyez pas trop
sérieux. Ce n’est pas ici le lieu ni le moment d’afficher par avance vos
prétentions à être admis parmi ces quarante qui ont de l’esprit comme
quatre. Évoquez, de grâce, l’ombre de Piron,--qui ne fut rien; et, ma
foi,... allez vous asseoir!
--Monsieur Marin, dit Gaspard, laissons parler M. des Saquettes. Il faut
que la défense soit libre pour que l’arrêt soit sans reproche.
Alors, des Saquettes se tournant vers Marin:
--Monsieur le président, dit-il, je ferai mon devoir jusqu’au bout.
Et, ce disant, il ne s’apercevait plus qu’il était en pleine forêt,
devant un aréopage de bandits. Il poursuivit donc:
--Je fais observer à M. Gaspard Bouis qu’il s’achemine délibérément vers
une mort infamante. Je n’hésite pas à la lui promettre, parce qu’il
usurpe des droits qui sont au seul Parlement. Je répète que ses attaques
partiales faussent toute vérité. Je ne lui ferai pas l’honneur
d’établir, en réponse à sa diatribe de bas pamphlétaire, le bilan des
gloires parlementaires. L’histoire est là, qui burinera nos grandeurs et
saura dire de quelle utilité nous fûmes dans l’État, malgré des
défaillances individuelles que je déplore--mais quelle institution
humaine peut se dire parfaite? Ce que j’ai le devoir de réclamer ici, au
péril de ma vie, c’est, de la part de bandits, destinés à subir, un
jour, toute l’inflexible rigueur de nos lois, une attitude de déférence
devant nous qui sommes et qui serons leurs juges. Nous n’acceptons pas
l’inconvenance de leurs moqueries. S’ils veulent nos têtes, qu’ils les
prennent sur-le-champ, puisqu’ils sont--en cette minute qui passe--les
plus forts; mais qu’ils n’attendent pas que nous acceptions d’être
bafoués. Notre prestige, qu’ils prétendent abattre, j’entends le
maintenir, avec l’aide de tous mes collègues, par l’attitude de fierté
et de gravité qui, seule, nous convient. Une fois de plus les armes
devront être abaissées devant la robe... Frappez-nous donc, monsieur,
frappez-moi. Ce sera la gloire de ma vie.
Entraînés par le mouvement qui emportait l’orateur, tous les
parlementaires, y compris La Trébourine et Leteur, applaudirent.