--Vous avez manqué de mesure, monsieur Bouis: si vous vous en étiez tenu
à rappeler la mort de Teisseire et les compromis dont elle fut la
malheureuse occasion, peut-être aurait-on pu trouver votre attitude
digne du rôle historique auquel vous aspirez, celui de Censeur; mais,
loin de là, vous vous êtes lancé dans des critiques générales contre les
Parlements. Je répète que nous ne vous faisons pas l’honneur d’y
répondre; nous nous contentons de vous faire observer que vous
entreprenez sur la tâche des historiens--et que vous n’êtes pas de
taille. Vous prétendez nous vouer au ridicule? Nous nous garderons bien
d’y prêter en vous suivant sur le terrain qu’il vous a plu de choisir.
Vous voulez nous traîner sur les tréteaux d’une parade foraine?
N’espérez pas y réussir. Nous vous échapperons. Vous me demandez
comment?... Je vais vous le dire.
L’orateur se tut. Et, durant quelques secondes, il pesa la décision
qu’il avait prise... non qu’il hésitât, mais il espérait toujours le
secours qu’il avait eu l’adresse d’appeler secrètement et qui n’arrivait
point. Il songea tout à coup que la déclaration qu’il allait en faire ne
prendrait toute son prix d’héroïque audace, que si, devançant
l’événement espéré, elle les mettait tous en réel danger.
--Comment nous vous échapperons? Si je n’avais pas le devoir de vous
braver, j’aurais préféré garder un dédaigneux silence. Voici, monsieur.
Quand vos gens nous ont tout à l’heure enveloppés, j’ai eu le temps
d’expédier à Aix, avec des ordres précis, un cavalier dont je connais la
fidélité et l’intelligence. Depuis ce moment, j’ai compté les minutes.
Et je vous annonce qu’avant un quart d’heure votre troupe sera attaquée
par de telles forces que vous n’y sauriez résister. Nous connaissons vos
sentiers secrets. Hâtez-vous donc, monsieur, de choisir parmi nous vos
condamnés à mort, dont il me plaira d’être; hâtez-vous, car, dans moins
d’un quart d’heure c’est vous qui serez à notre merci; hâtez-vous; nous
attendons, tête haute, le crime qui braquera contre nos poitrines vos
mousquets d’assassins. Je crois, Monsieur, qu’il n’y a plus lieu de se
moquer ici de personne. Pour vous parler ainsi, je n’ai pas eu à prendre
l’avis de mes collègues; mais je suis sûr de leur approbation, et que,
lorsqu’on attaque bassement, dans ses hautes traditions, notre corps
entier, on est assuré de trouver en lui, debout et prêt au défi, le
vieil esprit de France, le vrai... Nous attendons votre bon plaisir,
monsieur Gaspard.
Gaspard fronçait le sourcil. Des Saquettes, délibérément, avait joué
gros jeu.
Tous les parlementaires avaient relevé la tête. Beaucoup, des moins
hardis, se sentaient résolus et souriaient à leur victoire morale. Le
Parlement se replaçait trop haut pour que les Gaspard parvinssent à
l’atteindre dans sa dignité comme ils s’étaient flattés de le faire.
Leur chef sentit que le beau rôle lui échappait: il sentit que déjà sa
défaite était commencée; elle allait se consommer, à moins qu’il sût
répondre à l’héroïsme par de l’héroïsme. Dès lors, il se décida à bien
mourir, en soldat.
--Monsieur, dit-il s’adressant à M. des Saquettes, j’attends vos
troupes; et les armes sanglantes décideront entre nous. J’aurais préféré
que ma victoire sur le Parlement eût un autre caractère, et fût annoncée
à mon peuple comme un succès de comédie. Vous désirez qu’il en soit
autrement. Je ne saurais vous refuser une grâce plus dangereuse pour moi
que pour vous.
Il fit un signe. Le mannequin qui représentait le Parlement fut
précipité dans le ravin.
Les parlementaires comprirent qu’ils auraient la vie sauve. Ils avaient
cru un moment avoir devant eux la vengeance assoiffée de sang, la colère
aveugle d’un peuple ignorant; ils ne rencontraient qu’un blâme
intelligent et avertisseur. Gaspard inventait ce que notre législation
actuelle appelle le «sursis». Le Parlement connut néanmoins que, tombé
sous le coup de ces puissantes galégeades populaires, son prestige ne se
relèverait pas.