Gaspard, en prononçant son réquisitoire contre le Parlement, n’échappe
pas à ce défaut, chéri des orateurs, qui consiste à être prolixe, tandis
que Sanplan, au contraire, motive l’arrêt com-pen-di-eu-se-ment.
Quelque chose de plus haut que la raillerie annoncée par Gaspard,
commençait d’apparaître derrière la galégeade.
--Moi, maintenant, dit Gaspard, j’élèverai le débat, messieurs... C’est
votre juridiction, vos lois, vos procédures et vos procédés, qui sont
mauvais et qu’on peut dire scélérats. Le peuple en a assez. Il demande
d’abord l’abolition de la torture préalable et des tortures pénales...
Qu’en pensez-vous, vous, monsieur Marin?
--Je pense, répliqua paisiblement M. Marin, de la façon que pensait
notre grand aïeul Montaigne, à savoir que nulle justice humaine ne
saurait être parfaite. D’un pied ou de l’autre, dame justice boitera
toujours.
--J’entends, reprit Gaspard. Il y a parmi vous des hommes dont l’équité
ne saurait être mise en doute, et cependant les meilleurs d’entre eux ne
croient pas que la justice vraie soit réalisable... Faites-la donc, et
vous y croirez! mais, messieurs, je vous ai assemblés pour vous faire
entendre que nous ne nous sommes pas dressés seulement, en braves gens
irrités, contre le crime particulier qui vous est reproché, celui
d’avoir accordé l’impunité aux assassins de Teisseire, c’est-à-dire à
vos fils et neveux.
«Nous ne sommes pas seulement des parties mécontentes d’un arrêt. Nous
sommes des insurgents qui ont assez de votre institution, parce qu’elle
s’est prostituée à la politique et parce que vos privilèges sont votre
seul souci. Nous faisons le procès aux Parlements de France. A toutes
les époques, vous fûtes les lâches exécuteurs de quelque grande
injustice sciemment commise. Vous avez spolié et brûlé les Templiers.
Vous avez été les alliés des inquisiteurs féroces. Vous deviez être la
protection du peuple; vous êtes devenus son péril, son fléau! La
_question_, l’_ordinaire_ et l’_extraordinaire_, sont entre vos mains
une force plus diabolique que la prétendue puissance des sorciers et des
sorcières. Il se passe dans vos chambres de torture des horreurs telles
que le démon en personne n’aurait pu en imaginer de pires![16]
[16] Voici comment, à Aix, se donnait quelquefois la question.
On infligeait à l’accusé le supplice de l’_estiro_.
Le patient était élevé et suspendu aux solives du plafond, au moyen
de cordelettes qui entouraient ses poignets et qui étaient destinées
à se rompre bientôt sous son poids. Elles se rompaient en effet, vu
leur fragilité calculée; et le misérable retombait lourdement sur
les dalles; et on le hissait de nouveau pour le laisser de même
retomber à plusieurs reprises. On finissait par lui attacher aux
pieds de lourds pavés. Les cordelettes qui pendaient du plafond
étaient alors remplacées par des cordes solides; et de nouveau, au
moyen de poulies, on élevait au plafond le patient, dont les poids
terribles, attachés à ses pieds, _étiraient_ le corps jusqu’à le
disloquer. De là le nom provençal de ce supplice: l’_estiro_. Il fut
appliqué à Gaufridy qui résista longtemps... Souvent l’innocent
finissait par s’avouer criminel; et quelquefois c’était afin d’y
gagner seulement quelques instants de repos!...
Et il existe des gens pour nier que, malgré tout, les temps actuels
soient meilleurs! il est vrai qu’il y a encore des guerres... La
guerre, cette horrible folie, passera comme d’autres.
A des murmures, Gaspard répondit: «Mes mains à moi sont pures de sang»;
et continua:
--N’est-ce pas vous, Parlement d’Aix, qui, malgré le cri de quelques
hommes de raison, avez fait un martyr de ce pauvre niais de
Gaufridy[17], accusé de sorcellerie par une fille malade, folle de son
corps? Et, plus tard, fut-il, oui ou non, membre d’un Parlement, cet
horrible Laubardemont qui, s’étant chargé de martyriser Urbain
Grandier[18], lui fit présenter à baiser un crucifix de fer rougi au
feu, afin de prouver que cet innocent, étant repoussé par Dieu lui-même,
méritait le bûcher? N’est-ce pas ce même Laubardemont qui fit condamner
à mort les plus purs représentants de la raison et de la justice,
c’est-à-dire Cinq-Mars, coupable surtout d’avoir percé à jour la
scélératesse des juges, et de Thou, coupable d’être son ami? Eh oui,
messieurs, ce Laubardemont est un de vos illustres ancêtres! c’est un de
vos procureurs généraux! et il est digne de ce titre, puisque, sachant
innocent son accusé, il employa tous les moyens propres à lui donner
l’apparence d’un monstre vendu au démon, tandis que le monstre vendu au
démon, c’était au contraire lui, le juge! Ce renversement voulu des
situations est véritablement infernal. Croire aux sorciers serait, à la
rigueur, excusable de votre part; ce ne serait que sottise; mais
inventer, fabriquer de faux sorciers, afin de les brûler
cérémonieusement, triomphalement,--dites vous-même, en votre âme et
conscience, si ce n’est point là le plus abominable, le plus inexpiable
des forfaits? Et pourquoi cela fut-il accompli? Pour cette raison,
n’est-ce pas, qu’il faut terroriser pour régner.
[17] _Un grand procès de sorcellerie au XVIIe siècle. L’abbé Gaufridy
et Madeleine de Demandolx_ (d’après des documents inédits), par Jean
LORÉDAN, Perrin édit. Gaufridy fut brûlé en 1611.
[18] Urbain Grandier fut brûlé vif à Loudun, en 1634.