CHAPITRE XXVI

Gaspard, en prononçant son réquisitoire contre le Parlement, n’échappe

pas à ce défaut, chéri des orateurs, qui consiste à être prolixe, tandis

que Sanplan, au contraire, motive l’arrêt com-pen-di-eu-se-ment.

Quelque chose de plus haut que la raillerie annoncée par Gaspard,

commençait d’apparaître derrière la galégeade.

--Moi, maintenant, dit Gaspard, j’élèverai le débat, messieurs... C’est

votre juridiction, vos lois, vos procédures et vos procédés, qui sont

mauvais et qu’on peut dire scélérats. Le peuple en a assez. Il demande

d’abord l’abolition de la torture préalable et des tortures pénales...

Qu’en pensez-vous, vous, monsieur Marin?

--Je pense, répliqua paisiblement M. Marin, de la façon que pensait

notre grand aïeul Montaigne, à savoir que nulle justice humaine ne

saurait être parfaite. D’un pied ou de l’autre, dame justice boitera

toujours.

--J’entends, reprit Gaspard. Il y a parmi vous des hommes dont l’équité

ne saurait être mise en doute, et cependant les meilleurs d’entre eux ne

croient pas que la justice vraie soit réalisable... Faites-la donc, et

vous y croirez! mais, messieurs, je vous ai assemblés pour vous faire

entendre que nous ne nous sommes pas dressés seulement, en braves gens

irrités, contre le crime particulier qui vous est reproché, celui

d’avoir accordé l’impunité aux assassins de Teisseire, c’est-à-dire à

vos fils et neveux.

«Nous ne sommes pas seulement des parties mécontentes d’un arrêt. Nous

sommes des insurgents qui ont assez de votre institution, parce qu’elle

s’est prostituée à la politique et parce que vos privilèges sont votre

seul souci. Nous faisons le procès aux Parlements de France. A toutes

les époques, vous fûtes les lâches exécuteurs de quelque grande

injustice sciemment commise. Vous avez spolié et brûlé les Templiers.

Vous avez été les alliés des inquisiteurs féroces. Vous deviez être la

protection du peuple; vous êtes devenus son péril, son fléau! La

_question_, l’_ordinaire_ et l’_extraordinaire_, sont entre vos mains

une force plus diabolique que la prétendue puissance des sorciers et des

sorcières. Il se passe dans vos chambres de torture des horreurs telles

que le démon en personne n’aurait pu en imaginer de pires![16]

[16] Voici comment, à Aix, se donnait quelquefois la question.

On infligeait à l’accusé le supplice de l’_estiro_.

Le patient était élevé et suspendu aux solives du plafond, au moyen

de cordelettes qui entouraient ses poignets et qui étaient destinées

à se rompre bientôt sous son poids. Elles se rompaient en effet, vu

leur fragilité calculée; et le misérable retombait lourdement sur

les dalles; et on le hissait de nouveau pour le laisser de même

retomber à plusieurs reprises. On finissait par lui attacher aux

pieds de lourds pavés. Les cordelettes qui pendaient du plafond

étaient alors remplacées par des cordes solides; et de nouveau, au

moyen de poulies, on élevait au plafond le patient, dont les poids

terribles, attachés à ses pieds, _étiraient_ le corps jusqu’à le

disloquer. De là le nom provençal de ce supplice: l’_estiro_. Il fut

appliqué à Gaufridy qui résista longtemps... Souvent l’innocent

finissait par s’avouer criminel; et quelquefois c’était afin d’y

gagner seulement quelques instants de repos!...

Et il existe des gens pour nier que, malgré tout, les temps actuels

soient meilleurs! il est vrai qu’il y a encore des guerres... La

guerre, cette horrible folie, passera comme d’autres.

A des murmures, Gaspard répondit: «Mes mains à moi sont pures de sang»;

et continua:

--N’est-ce pas vous, Parlement d’Aix, qui, malgré le cri de quelques

hommes de raison, avez fait un martyr de ce pauvre niais de

Gaufridy[17], accusé de sorcellerie par une fille malade, folle de son

corps? Et, plus tard, fut-il, oui ou non, membre d’un Parlement, cet

horrible Laubardemont qui, s’étant chargé de martyriser Urbain

Grandier[18], lui fit présenter à baiser un crucifix de fer rougi au

feu, afin de prouver que cet innocent, étant repoussé par Dieu lui-même,

méritait le bûcher? N’est-ce pas ce même Laubardemont qui fit condamner

à mort les plus purs représentants de la raison et de la justice,

c’est-à-dire Cinq-Mars, coupable surtout d’avoir percé à jour la

scélératesse des juges, et de Thou, coupable d’être son ami? Eh oui,

messieurs, ce Laubardemont est un de vos illustres ancêtres! c’est un de

vos procureurs généraux! et il est digne de ce titre, puisque, sachant

innocent son accusé, il employa tous les moyens propres à lui donner

l’apparence d’un monstre vendu au démon, tandis que le monstre vendu au

démon, c’était au contraire lui, le juge! Ce renversement voulu des

situations est véritablement infernal. Croire aux sorciers serait, à la

rigueur, excusable de votre part; ce ne serait que sottise; mais

inventer, fabriquer de faux sorciers, afin de les brûler

cérémonieusement, triomphalement,--dites vous-même, en votre âme et

conscience, si ce n’est point là le plus abominable, le plus inexpiable

des forfaits? Et pourquoi cela fut-il accompli? Pour cette raison,

n’est-ce pas, qu’il faut terroriser pour régner.

[17] _Un grand procès de sorcellerie au XVIIe siècle. L’abbé Gaufridy

et Madeleine de Demandolx_ (d’après des documents inédits), par Jean

LORÉDAN, Perrin édit. Gaufridy fut brûlé en 1611.

[18] Urbain Grandier fut brûlé vif à Loudun, en 1634.

Le fameux chevalier Gaspard de Besse · 第 43 / 50 题