Jean Lecor, prince des poètes, prince des conteurs, prince des
acteurs,--conquiert le droit d’être proclamé prince des avocats.
Quel était ce renseignement que Gaspard n’avait pas voulu confier à
madame de Lizerolles?
Au cours de la soirée chez Marin, il avait appris que le Parlement, en
corps, était invité, par Sa Grandeur l’archevêque d’Aix, à un festin de
cérémonie, dans sa résidence des champs, non loin de la ville, au pied
de la montagne Sainte-Victoire. Le jour en était fixé, et Gaspard ne
l’oubliait pas. Il allait réaliser son projet grandiose d’enlever le
Parlement tout entier, et de le faire juger, en formes, par un tribunal
de bandits... Teisseire n’avait-il pas été jugé par une bande qui
parodiait le Parlement?
* * * * *
Au jour dit, tous les parlementaires, en tenue de gala, en robes rouges,
avaient pris place dans plusieurs carrosses.
Ils n’avaient pas usé de minutieuses précautions. Toutefois, ils se
firent escorter par un gros de dragons à cheval.
Quant à Gaspard, qui connaissait bien son terrain, il plaça une moitié
de sa troupe au-dessous de Saint-Antonin, au pied de la montagne, sur un
plateau de colline. Ce plateau dominait, par un à-pic de trente coudées,
le chemin particulier par où devaient passer les nobles invités de Sa
Grandeur. En face, de l’autre côté du chemin, l’autre moitié de la
troupe se dissimula dans les bois de pins et les roches éboulées; le
Parlement et son escorte allaient s’engager dans un véritable couloir et
dans une embuscade.
Le colonel Lecor commandait une escouade de mannequins qu’on avait
amenés sur le plateau à dos de mulet. Il les rangea au bord de l’à-pic,
mal cachés à dessein dans les broussailles légères; et ces mannequins,
le feutre baissé sur les yeux, un genou en terre, ou assis, tous armés
de tromblons terribles, menaçaient d’un tir plongeant le chemin que
devaient suivre, n’en ayant point d’autre, Messieurs du Parlement.
L’affaire fut rapidement conduite, grâce à la maladresse ou plus
vraisemblablement à la duplicité des dragons. Il était fort exact
d’ailleurs, comme on disait dans le peuple, que le Parlement n’était pas
très décidé à arrêter Gaspard. Le bandit savait trop de choses! On
craignait, de cette arrestation, plus d’inconvénients, par le scandale,
que de sérieux avantages. Et sans qu’on eût donné des ordres précis pour
que le bandit ne fût pas capturé, les archers et les dragons
comprenaient parfaitement qu’en aucune occasion on ne leur avait tenu
rigueur de l’avoir laissé échapper. Ils s’en tiraient avec quelques
reproches de forme. S’ils le laissaient en repos, s’ils feignaient
souvent d’ignorer ses retraites, c’est que, en vérité, ils croyaient
obéir à une consigne tacite, en accord avec leurs sympathies. Cette
consigne tacite, un ordre, rappelé avec rigueur, l’eût levée; un pareil
ordre, donné une fois, après le complot de la procession aixoise,
n’avait pas été renouvelé.
Or donc, l’affaire fut rapidement terminée.
Un dragon ayant eu son cheval tué sous lui, les soldats qui formaient
l’avant-garde s’enfuirent droit devant eux, tandis que ceux de
l’arrière-garde s’enfuyaient en rebroussant chemin.
Les magistrats, tête à la portière des carrosses, aperçurent là-haut les
mannequins menaçants, escopette en joue, et se résignèrent. Il fallait
se rendre. Entourés de bandits, ils furent acheminés vers le plateau où
les attendait Gaspard.
Partageant le goût de ses hommes pour la comédie, et instruit par celle
que Jean Lecor avait écrite et fait représenter par eux, Gaspard avait
préparé au drame final des épisodes facétieux. De là ces mannequins, qui
d’ailleurs furent utiles. D’autre part, il avait été convenu que Sanplan
tiendrait, cette fois, le rôle de l’avocat-général accusateur; Jean
Lecor, celui de l’avocat défenseur; et Pablo, naturellement, le rôle de
l’évangéliste.
Quant à Bernard, marié depuis deux jours, Gaspard (qui avait cru pouvoir
le faire paraître innocemment, plutôt comme assistant que comme acteur,
à la soirée de Marin), s’arrangea pour l’éloigner. Depuis la promesse
qu’il avait faite à l’évêque, de n’engager Bernard dans aucune
entreprise qui pût offenser la conscience du prélat, il avait ainsi
éloigné de lui le jeune homme en plus d’une occasion. Et Bernard,
enchanté, s’en allait alors à Cotignac, où, pour échapper à Cabasse, et
en attendant l’heure de se marier, Thérèse avait fini par se réfugier
chez une petite parente, bonne et pieuse.
Quand les parlementaires prisonniers, superbes dans leur robe rouge,
arrivèrent sur le plateau, ils furent, les uns, saisis de crainte; les
autres, d’étonnement.
Des troncs d’arbre étaient là, disposés en manière de bancs circulaires;
on y fit asseoir les vingt-quatre juges.
En face d’eux, sur des rochers qui semblaient arrangés à cet effet,
devaient siéger ceux qui s’arrogeaient le droit de juger les juges.
Les parlementaires, en attendant, prirent leur place, les uns maugréant,
les autres en silence.
Le baron de Saquettes, avocat général, se faisait remarquer par la
hauteur dédaigneuse de son attitude. Pâle, les sourcils froncés, il
gardait le silence. Au moment de l’arrestation, sans même que cela eût
été remarqué au milieu du brouhaha,--il avait eu le temps et la présence
d’esprit de donner un ordre énergique à un brigadier des dragons; et
maintenant, soucieux, il en attendait l’effet. Viendrait-on à leur
secours? Homme rigide, sans nuances ni souplesse, blâmant les torts de
ses confrères, mais incapable pourtant d’admettre la légèreté et
l’ironique sourire du président Marin, des Saquettes représentait bien
la loi dans son inflexibilité, la loi selon la lettre.
Marin, lui,--goguenardait.
Cocarel, le père de Séraphin, tenait les yeux obstinément fixés dans le
vague, droit devant lui; il sentait les responsabilités les plus lourdes
peser sur son nom, sur sa famille.
Leteur, la Trébourine surtout, tremblotaient d’épouvante.
Tout à coup Lagriffe, jouant l’huissier, sortit d’un fourré, et annonça:
--Messieurs, la Cour!
Messieurs de la Cour parurent. C’étaient,--outre Gaspard, Sanplan et
Pablo,--deux douzaines de bandits de choix, mine terrible, feutre en
bataille, pistolets à la ceinture.
D’un mouvement machinal, toutes les robes rouges se mirent debout, non
certes pour faire honneur à leurs juges occasionnels, mais parce qu’ils
avaient l’habitude d’être solennellement en marche, lorsque retentissait
dans le prétoire l’annonce de leur entrée: «la Cour!»
Seul, M. des Saquettes ne se leva point. S’apercevant de leur méprise,
tous les juges firent mine de se rasseoir, mais des fusils furent
braqués sur eux aussitôt.
--Restez debout! Messieurs! dit Gaspard qui s’arrêta un instant et
promena son regard perçant sur les juges-accusés.
Cette fois, des Saquettes lui-même se leva.
De bon cœur l’incorrigible Marin riait toujours et poussait tout bas ses
pointes.
--C’est une parodie infâme! grogna Leteur.
--Et, ajouta La Trébourine, vous, notre président, vous avez le courage
d’en rire?
--Arrêtés et jugés en robe de gala! répliqua Marin, c’est trop drôle! et
vrai, mon cher, pour n’en pas rire, il faut n’avoir jamais eu le sens du
ridicule!
--Silence! grogna l’huissier Lagriffe d’un air solennel.
Pablo pontifiait, dans sa robe de moine; Jean Lecor s’était procuré une
robe d’avocat.
A ce moment, La Trébourine jeta un cri de détresse qui fit frémir ses
collègues! Le malheureux venait d’apercevoir, à travers les branches des
genêts épineux, un brigand qui, le fusil en joue, le visait, à n’en pas
douter.
--Là!... là!!! Voyez! gémissait ce malheureux juge, le bras tendu,
l’index tremblotant.
Sanplan, trouvant cette épouvante justifiée, commanda au bandit
menaçant:
--Bas les armes, coquin!
Mais le commandement ne fut pas obéi; alors, l’inexorable Sanplan saisit
le pistolet accroché à sa ceinture. Son coup de feu retentit dans les
échos.
Un frémissement courut sur le banc des accusés. L’homme, le soldat
désobéissant, était tombé sans un cri, et sans même lâcher son fusil,
tant la mort avait été foudroyante! il gisait à présent dans la
broussaille.
--J’en suis fâché, déclara Sanplan froidement, c’était un de nos
meilleurs soldats.
--_Requiescat in pace_, marmonna Pablo.
Deux hommes, sur un signe de Sanplan, accoururent; et, à travers
l’enchevêtrement des buissons, on les vit prendre le mort, l’un par les
pieds, l’autre par les épaules, et l’emporter rapidement.
Sanplan, venait de tuer... sans pitié... un des mannequins dont Jean
Lecor était le grand chef. Satisfait de l’impression produite, il éleva
la voix:
--Vous comprenez, messieurs, que, si je traite ainsi mes hommes pour
vous protéger, je saurai, au besoin, vous traiter de même, pour vous
contraindre à la soumission. L’acte d’énergie que je viens d’accomplir,
non sans regret,--prouve, remarquez-le bien--notre impartialité, et que
nous n’avons en vue que la justice.
A ces mots, Gaspard se remit en marche, et la Cour, ayant atteint les
blocs de roche qui devaient lui servir de sièges, se trouva placée dans
l’ordre suivant: Gaspard présidait, ayant à sa droite Sanplan; à sa
gauche, dom Pablo; plus à droite, l’avocat Lecor. Les bandits-juges
siégeaient en arrière du président.
--Monsieur Marin, je vous salue, dit Gaspard.
--Monsieur... de Paulac, je vous salue, dit Marin gaîment.
Gaspard lui fit un sourire. En reconnaissant dans Gaspard le faux
Paulac, tous ceux des juges qui l’avaient vu chez le faux aubergiste,
c’est-à-dire chez leur président, chuchotaient entre eux, chacun
gémissant ou riant, selon les complexions personnelles.
--Messieurs, reprit Gaspard, nos formes de justice vous étonneront sans
doute un peu; mais si vous réfléchissez que nous faisons de notre mieux,
vous excuserez la pauvreté de nos moyens. Messieurs, je dis que certains
détails, dans nos procédés, vous paraîtront plaisants; c’est que nous ne
voulons pas être, comme vous, un tribunal d’ennui ni de terreur. Nous ne
prétendons qu’à être un tribunal frondeur et sévère, narquois et juste.
--Assez, monsieur! cria M. des Saquettes d’une voix impérieuse. Nous ne
souffrirons pas la moindre insolence!
--Il le faudra bien pourtant, monsieur des Saquettes, dit Gaspard; et
j’ai le regret de vous annoncer que tout interrupteur sera appréhendé
par nos gardes, et mis dans nos prisons. J’estime que vous aurez quelque
avantage, les uns et les autres, à discuter l’accusation avec nous, pour
obtenir une justice calme et raisonnée. Sinon, vous nous contraindrez à
adopter une justice sommaire. Nous sommes armés; vous ne l’êtes pas; et
les branches sont nombreuses autour de nous, où plusieurs d’entre vous,
les plus méritants, pourraient être suspendus par le col, comme fut le
malheureux Teisseire, et comme mérite de l’être M. de Cocarel, dont, à
des degrés différents, vous êtes tous les complices.
Un silence de mort se fit sur ce plateau de forêt. On n’entendait plus
que le bruissement éolien des pinèdes.
--Je voulais donc vous dire qu’en dépit de l’insuffisance de nos moyens
de justice, en dépit de ce que peuvent présenter de plaisant, à vos
regards, certains détails de notre mise en scène--ou, à vos oreilles,
certaines paroles de vos juges,--ce qui va se passer ici n’est pas un
jeu. Paroles gouailleuses et ironiques, détails ridicules, dont on vous
permet de sourire, auront contre vous une portée grave, et auront, je
pense, un grave résultat, celui de vous atteindre dans votre prestige,
de vous faire déchoir; de vous livrer à la risée publique, car tout se
saura, et j’ai ici un historiographe habile.
Lecor s’inclina.
--D’autre part, nous saurons infliger au principal coupable une punition
à la mesure du crime, celle que vous lui auriez infligée vous-même, si
vous n’étiez pas, en grande majorité, des prévaricateurs... Assis,
messieurs.
Tous obéirent, comme des automates de Vaucanson.
--Ce diable d’homme a bien du talent, murmura M. Marin à ses voisins; on
ne saurait être plus clair!
Gaspard reprit:
--M. le juge Cocarel est là?... Je le reconnais.
--Je suis là, fit une voix.
--J’espérais que votre fils vous aurait accompagné, monsieur. C’est lui
le principal accusé; lui, le meurtrier de Teisseire; lui qui fut
l’organisateur d’un tribunal pour rire, qui a fini par être un tribunal
de deuil, ce qui nous autorise à être, ce soir, à notre tour, un
tribunal de rire et de mort. Messieurs, voulant respecter autant que
possible les formes qui vous sont chères, nous avons désigné un avocat
qui, d’office, en l’absence de l’accusé, le défendra, comme il se doit.
A ce moment, un coup de feu retentit assez proche, et aussitôt un homme
accourut:
--Des deux officiers de dragons que nous avions faits prisonniers, le
plus jeune vient de se brûler la cervelle.
--Debout, messieurs! commanda rudement Gaspard.
Tous se levèrent, dominés.
--Découvrez-vous, messieurs! dit Gaspard, se découvrant lui-même; c’est
pour vous que meurt cet homme; et c’est là encore une conséquence du
crime des Cocarel.
Gaspard remarqua que dom Pablo se signait furtivement et que ses lèvres
remuaient comme pour une prière.
Sanplan, en présence de tout ce cérémonial, se sentit ému:
--Sacré Gaspard! murmura-t-il.
--Nous honorons la loyauté partout, dit Gaspard. Reprenez vos sièges,
messieurs...
Les parlementaires obéirent.
--L’avocat Jean Lecor, qui présentera tout à l’heure votre défense, a
été chargé par nous de plaider d’abord pour l’accusé Séraphin Cocarel;
ensuite, le Parlement aura à s’expliquer lui-même; mais, avant tout,
reconnaissez-vous,--oui ou non, messieurs,--que, tel jour, à telle
heure, Séraphin Cocarel, ayant organisé une parodie de jugement, fit
pendre réellement le paysan Teisseire?
--Que servirait de nier un fait qui est aujourd’hui de notoriété
publique? dit Marin nettement.
--Avocat, prononça Gaspard, vous avez la parole sur l’affaire Cocarel.
Lecor se leva, fit quelques effets de manche, et parla comme il suit:
--Par une belle nuit d’été, aux environs d’Aix, des jeunes gens, fils et
neveux de parlementaires, reviennent d’une partie de campagne. Des
valets, porteurs de flambeaux, précèdent leur marche chancelante, car
ils sont ivres à moitié. Des femmes, jeunes, des femmes de qualité, mais
un peu troublées par les fumées d’un repas arrosé de vins généreux, font
partie de la troupe joyeuse...
«Aux abords de la ville, on s’assied en cercle. Comment se résigner à
rentrer chez soi, à se retrouver chacun seul devant sa chandelle et son
lit, avant de s’amuser, quelques instants encore, en si aimable
compagnie?... Or, voilà qu’un paysan passe par là, sur son âne, quittant
la ville où il a terminé tard ses affaires; il rentre paisiblement chez
lui... Une idée traverse le cerveau nuageux de M. Séraphin Cocarel, fils
du juge ici présent.
«--Brave homme, dit-il au paysan, si tu consens à t’égayer avec nous,
nous te donnerons un bel écu tout neuf.
«--A quel jeu jouez-vous? dit l’homme.
«--Nous allons jouer au Parlement, et imiter une des séances de ce haut
tribunal.
«L’homme accepte. Alors, s’improvisant avocat général, Séraphin Cocarel
l’accuse plaisamment d’un crime imaginaire. Et, plaisamment aussi, le
tribunal le condamne à mort. On feint de le pendre au moyen du licol de
son âne, avec l’aide des valets qui font office de bourreaux; et--comme
l’excitation du jeu... et l’ivresse... troublent le cerveau des
bourreaux et aussi celui des juges,--on poussera la plaisanterie à ses
extrêmes et inattendues limites. L’homme s’est prêté à badinage pour
gagner comiquement son écu... mais le voilà tout à coup bien
tragiquement pendu; il est mort. Tel est, messieurs, le fait abominable.
Ce que j’en pense personnellement--il n’importe guère; j’entends me
mettre, pour les défendre, dans la disposition d’esprit des meurtriers à
demi-involontaires. Ils sont gais, je le répète; passablement ivres,
excités par les rires et applaudissements des femmes. Ils sont
gentilshommes, fiers de leurs noms,--les vôtres, messieurs, puisqu’ils
sont vos fils et neveux; ils sont d’une race au-dessus du commun, et à
peu près sûrs de l’impunité que vous leur réservez. Voilà les causes de
leur acte; voilà leur excuse, et pourquoi vous êtes responsables du
crime de vos fils et de vos neveux. Le pendu, qu’est-il? un rustre, un
manant, un vilain qui gratte la terre avec ses ongles, et que, vous,
Parlement, vous méprisez et, à l’occasion, rançonnez. Un rustre qui
rompt la terre dure, un roturier, qu’est cela? Est-ce que cela compte?
Ce rustre, qui le défendra jamais? Qui le plaindra? Qui le pleurera?
S’il a un fils, ce sera un rustre comme lui, race négligeable et
méprisable. Ses ancêtres (car les rustres en ont aussi, mais d’infimes)
ses ancêtres, parlant des puissants tels que vous, chantaient:
Nous sommes hommes comme ils sont,
Comme eux nous souffrons et mourons;
mais, chansons que tout cela! et,--je suis de votre avis, messieurs,--la
mort de ce ciron ne vaut pas tant de tapage. Ce crime est une
peccadille, puisqu’il a un moment distrait de belles dames dont l’une
pourtant, à l’heure même où je parle, prosterne son repentir sur les
dalles de l’église des Dominicains, à Aix; chaque soir, qui veut peut
l’entendre crier sa douleur. Et cependant ce crime ne saurait être
appelé crime, vu l’importance sociale des assassins et l’insignifiance
du pendu! Je conclus donc à l’acquittement de Séraphin Cocarel.
Un silence pénible accueillit la fin de ce discours.
--Voilà, dit des Saquettes, la plus perfide des plaidoiries.
--Quelqu’un de vous a-t-il quelque chose à ajouter? demanda Gaspard.
Le juge Cocarel déclara:
--Ces jeunes gens, parmi lesquels se trouvait mon fils, ne savaient plus
ce qu’ils faisaient. C’est à juste raison qu’on leur accorde l’excuse
définitive. L’ivresse, à elle seule, est une excuse.
--En ce cas, dit Sanplan, c’est-à-dire si ce genre d’excuse est admis
par le tribunal, qu’on nous apporte promptement du vin et du meilleur!
Une fois ivres, nous vous pendrons, assurés d’être, par vous-mêmes,
excusés d’avance... Je demande la mort du coupable!
La stupeur et aussi le sentiment de leur impuissance, rendirent muets
les parlementaires; ils se taisaient devant la force en armes.
Et puis leur confrère, l’avocat général des Saquettes, dont ils
connaissaient le sérieux et l’énergie, venait de passer un mot d’ordre:
«Patientez; attendez la fin que je leur prépare;... Nous allons être
secourus.»
--On pourrait du moins se ranger, dit timidement La Trébourine, au parti
de l’indulgence?
--Opinons, messieurs, à mains levées; la main levée demande la mort.
--Les mains de tous les bandits se levèrent.
--En conséquence, prononça Gaspard, Séraphin Cocarel est condamné, par
contumace, à être pendu. Nous y pourvoirons.
Il se fit une vive agitation parmi les robes rouges.
Sanplan se mit debout:
--Voici ce que j’ai à dire, en ma qualité temporaire d’avocat général:
Séraphin Cocarel, dont le compte est réglé, a voulu acheter la
conscience du fils de Teisseire et son silence. Il lui a fait offrir une
somme considérable. Le fils de Teisseire a refusé le prix du sang. Donc
Cocarel s’est avoué coupable. Et maintenant, à votre tour, messieurs.
J’accuse le Parlement d’avoir manqué à ses devoirs en corrompant les
témoins du crime. Ces témoins, nous les connaissons et vous les
connaissez. On les surprit, assistant d’assez près, dans l’ombre, au
supplice de Teisseire. Le crime eut ainsi pour témoins deux hommes et
une femme. Et ce qui prouve que Séraphin--j’aime ce nom!--que Séraphin
Cocarel n’était point aussi inconscient de son acte qu’on voudrait nous
le faire croire, c’est qu’il eut la présence d’esprit de suivre les
dangereux témoins chez eux; puis, instruit du lieu de leur habitation,
il revint, cette nuit-là même, amenant M. son père dans leur maison, et
leur apportant, en beaux écus, la récompense de leur silence escompté.
Ne niez pas, M. Cocarel; nous avons fait notre enquête... Ne niez pas...
ou nous vous appliquerons l’estiro! Ces agissements, le Parlement les a
approuvés. Vous êtes donc accusés, tous, de prévarication. Vous avez
acheté le silence de trois témoins; ce qui signifie, messieurs, que,
selon vous, un riche homme a le droit de pendre un pauvre diable. Vous
le pensez, vous n’oseriez pourtant pas le soutenir. C’est que, vous
aussi, vous êtes conscients du forfait commis par Cocarel et de celui
que vous avez commis vous-mêmes en innocentant le coupable.
Lecor se leva:
--On ne peut, dit-il, contraindre un juge à condamner un accusé qui est
un membre de la famille; et nous l’avons bien vu quand monsieur le
président Marin, poursuivi, à sa demande, pour avoir tué un âne, vous
récusa tous, comme parents de la victime!
Lecor se rassit.
Mais personne ne souriait plus et personne ne soufflait mot.
La comédie, décidément, tournait au drame.