L’autre, toujours criant, répétait: «C’est ma femme!»

--Vous ne saurez jamais, mon cher comte, à quel point je le regrette.

--Il est un peu sourd, fit observer quelqu’un.

--Et quand ce serait une Lisette pour de bon, cria Marin, faut-il que tu

sois vieilli pour ne te point contenir en public et pour nous montrer si

effrontément ta pauvre flamme de lanterne sourde? C’est égal, elle est

joliment bien déguisée, notre Lisette, hein? L’épreuve est faite et j’en

suis ravi, tout à fait ravi.

--Pas moi, s’écria Frontin. Cette fête commence assez mal.

--Que vous faut-il de plus? s’exclama le joyeux président... Ce qui est

drôle, mon cher, c’est que, grâce à nos déguisements, tu aies pu, nous

ayons pu, voir ce que tu n’aurais jamais vu si nous n’étions pas

déguisés.

--Comment l’entendez-vous? demanda Frontin vexé.

--Mieux que vous, Jocrisse! goguenarda Marin, au milieu de l’éclat de

rire général.

--Qu’a-t-il voulu dire? demanda le comte effaré.

--Que, si vous n’étiez pas déguisé, on ne tenterait pas de vous faire

cocu sous vos propres yeux.

--Oh!

--Vois-tu, mon cher comte, dit Marin, je n’aime pas qu’on soit sottement

sérieux, sans jamais se détendre dans la gaîté,--à la façon de Leteur et

La Trébourine, ici présents. Je prétends qu’un Français doit être

d’humeur gouailleuse, cavalière, impertinente; qu’il cite Rabelais;

qu’il rie avec Molière; et nous serons bien près d’être un peuple sur

ses fins, quand nous ne lirons plus les contes de La Fontaine et les

gaudrioles de Parny.

Là-dessus, Marin sortit.

--Moi, ce Marin m’enchante, assura quelqu’un.

--Oui, mais, insinua Leteur, si ce Paulac n’aime pas qu’on se moque de

lui, il pourrait bien faire tourner les choses au désavantage du

président galégeur. Eh! eh, si ce Paulac va se plaindre auprès du Roi...

--Faites attention, messieurs, acheva La Trébourine, qu’un président de

Parlement, ça se dépose... Et, pour ma part, je regrette d’être venu, et

d’être pour quelque chose dans cette vaste et stupide plaisanterie.

--Bah! vous êtes malin, et vous vous en tirerez toujours, La Trébourine!

et vous aussi, Leteur!... avec un peu de perfidie!...

--Quant à Marin, ne craignez rien pour lui! il désarmerait le roi

lui-même, avec un bon mot!

A ce moment, la voix retentissante du vicomte, portier, hallebardier,

valet de distinction, annonça:

--Madame la marquise de La Gaillarde.

La marquise entra; elle était loin de se douter qu’elle allait bientôt

voir apparaître, chez le président, son séducteur du parc de Vaulabelle.

--Et ce fameux Paulac, que personne ne connaît, n’est-il pas encore là?

demanda-t-elle.

--Pas encore.

Elle riait, éblouissante de beauté et de diamants.

--Comment, dit-elle à Lisette, c’est vous, comtesse! que vous êtes donc

jolie, en soubrette!--mais votre rôle ne comporte-t-il pas la nécessité

d’être dans l’antichambre?... et parfois un peu chiffonnée?

--Quand M. de Paulac sera parmi nous, je ne me montrerai, et mon mari de

même, qu’avec, entre les mains, quelque accessoire qui sera censé exiger

ma présence ici, comme, par exemple, un plateau chargé de boissons

rafraîchissantes.

Le comte, oubliant qu’il était un Frontin, s’avança vers la marquise,

avec des ronds de jambe:

--Votre grâce et votre beauté, madame, ne le cèdent en rien à celles de

cette fille d’atours. Vous êtes tout à fait délicieuse sans déguisement;

vous voici toute belle et séduisante au delà du possible, non pas en

soubrette ni en déesse, mais simplement en vous-même. On ne saurait donc

vous aimer, vous, que pour vous. Aucun travestissement n’ajouterait à

vos charmes; et rien ne saurait valoir mieux que vous, sinon vous

seulement.

Ceci dit, il fit un dernier rond de jambe et pirouetta.

--Insolent laquais, à l’office! dit la marquise en riant aux éclats, et

lui donnant de son éventail sur les doigts.

Le laquais ne se démonta point. Il répliqua:

--Et ce bon vieux marquis, votre époux, comment se porte-t-il, marquise?

Il a dû, je m’en doute, rester au logis, ce soir? Savez-vous que je suis

de ceux qui bénissent ses accès de goutte?

Ce disant, Frontin pinça le coude de la marquise, qui se contenta de le

dénoncer à Lisette:

--Lisette, votre mari s’égare... Frontin, votre femme est avertie.

--Ma foi, je m’en moque! dit Frontin.

Il pirouetta.

A ce moment, par les hautes fenêtres du balcon, un bruit monta de la

rue; et Marin, entrant, prévint ses invités:

--Je crois bien que voici M. de Paulac. A vos rôles, messieurs; à vos

rôles, mesdames. Rappelez-vous jusqu’aux détails les précisions que je

vous ai données...

Marin-Vatel s’était affublé d’un costume de chef cuisinier, mais

somptueux, et qui le faisait ressembler un peu au Pulcinella de Naples,

lequel est habillé de blanc, et ventru sans être bossu. Il portait un

pantalon de pure soie blanche; une sorte de camisole de même étoffe,

prise dans un ceinturon blanc en peau de chamois; il avait une épée à

poignée de nacre, dont le fourreau avait été recouvert de satin blanc.

Ce costume eût été le plus gracieux du monde sur un homme svelte; mais,

sous tant de souplesse et de blancheur qui éveillaient des idées de

grâce légère,--le ventre pesant, imposant, de Marin, semblait s’isoler,

devenait irrésistiblement plus balourd et plus comique, était tout le

personnage.

--Vous êtes beau, Marin!

--J’y ai pris peine, messieurs. J’entends représenter une sorte de

maître-d’hôtel gentilhomme, ami de la fantaisie, passionné pour l’art de

Vatel, et qui, un peu maniaque et plaisantin, serait chef de cuisine

comme un amiral est chef d’escadre, sans toucher de ses mains au timon

ni au goudron!

--Vous êtes magnifique!

Tout en écoutant ces propos, les prétendus clients de l’_Hôtel des

marins_ s’étaient, pour la plupart, assis autour des tables et s’étaient

mis à jouer au tric-trac ou aux échecs. D’autres causaient dans les

embrasures des fenêtres, ou prenaient l’air sur le balcon.

Frontin revint, d’un air affairé; et s’adressant à Marin:

--Monsieur, dit-il... et s’arrêta court.

--A la bonne heure! N’allez pas vous oublier jusqu’à prononcer mon

nom!...

--Monsieur, deux cavaliers, qui viennent de frapper à votre porte, ne

sont autres que l’intendant et le jeune secrétaire de M. de Paulac; ils

désirent vous parler, et tout d’abord demandent si vous avez bien reçu

par poste les ordres de leur maître?

--Il faut, dit Marin, que mes invités aient la joie des propos que je

vais échanger avec ces messieurs. Frontin, introduis-les jusqu’ici...

Puisque, par notre volonté, ils se croient dans une auberge, sois

obséquieux.

L’intendant de M. de Paulac--c’est-à-dire Sanplan--et le secrétaire de

M. de Paulac--c’est-à-dire Bernard,--firent leur entrée d’un air

important, sans gêne, comme des mal-appris envahissant quelque vulgaire

auberge. Ils s’attachaient même à forcer le ton de ces parvenus qui,

sous prétexte qu’ils sont dans une maison ouverte au public, n’ont aucun

égard pour les commodités des autres voyageurs installés dans la maison

avant eux, et les dérangent de leurs cris, de leurs gestes, à toute

heure du jour et de la nuit.

Sanplan avait pris son visage le plus renfrogné. D’énormes moustaches,

qui semblaient lui sortir du nez, barraient ses joues.

--Le terrible intendant! murmura La Trébourine à l’oreille de Leteur; au

coin d’un bois, j’en aurais peur.

--Rassurez-vous; n’oubliez pas que ce sont là des policiers, répondit

Leteur, également à voix basse.

Frontin, cherchant une contenance, feignait d’arranger des verres sur un

plateau.

Sanplan, le faux majordome, en faisant _pst!_ pour attirer l’attention

du faux Frontin, l’appela d’un signe du doigt. Et, Frontin ayant obéi:

--Qu’on donne un quadruple picotin à nos bêtes, commanda-t-il..., j’ai

oublié de faire en bas cette recommandation. Va vite... Mais, dis-moi

d’abord où est le patron?

--Le voici, monsieur, qui vous a vus et vient à vous.

Le faux majordome, se retournant alors vers Marin, et feignant une

inimitable surprise, s’écria, en reculant d’un pas:

--Mort de ma vie, monsieur! Je ne m’attendais pas à voir en vous un si

gros homme! J’en suis ravi d’ailleurs; et je pense que, dès lors, tout

ira pour le mieux, attendu que l’on peut compter sur des festins où rien

ne manque, dans une hôtellerie dont le maître-queux a pu prendre un

embonpoint si prodigieux qu’il en est prodigieusement burlesque!

Heureux de gaber ainsi le président du Parlement, Sanplan appuya sa

galégeade d’une maîtresse tape sur le ventre de Marin, président, à

double mortier, du Parlement d’Aix.

Les invités entouraient curieusement les deux protagonistes; ils

attendaient Marin à la réplique.

Un peu désarçonné d’abord, celui-ci, s’étant vite remis en selle,

répondit:

--Parbleu, maître intendant, c’est l’histoire de la bûche et de la

paille, car votre ventre à vous, auprès du mien, semble un vaste muid à

côté d’une outre.

Et, à son tour, sur le ventre rebondi de Sanplan, il donna une forte

tape, en ajoutant:

--Cela sonne son plein, compère!

--Bien répondu, compère! déclara Sanplan. Et maintenant que nous avons

fait connaissance, je désire, comme ma charge m’y oblige, examiner les

appartements destinés à mon maître, M. le marquis de Paulac...

Venez-vous, monsieur le secrétaire?

--Je vous suis, monsieur l’intendant, répliqua Bernard.

--Par ici, dit Marin; suivez-moi, messieurs.

Sanplan sortit à la suite de Marin, sans quitter son allure

d’importance; et, au bout d’une minute, il rentrait dans le salon d’un

air malcontent; et, interrompant les propos que tenait sur son compte la

joyeuse compagnie,--il déclara très haut à Marin, empressé sur ses pas:

--C’est petit, c’est étroit, mesquin! de véritables cages à poules,

monsieur! Songez que nous représentons un haut personnage qui lui-même

ne représente pas moins que Sa Majesté! Or, je soupçonne vos lits d’être

des nids à puces!

Bernard, jusque-là muet et hautain, parla à son tour; et prenant Marin

par un bouton de sa veste blanche:

--Je t’avais pourtant écrit, pour être sûr d’avoir, dans ta baraque,

qu’on nous avait vantée à tort, des logements dignes de notre maître et

de nous! Nous entendons être reçus selon notre rang et nos mérites.

Pour le coup, le président Marin fut estomaqué et faillit demeurer coi.

Ainsi, il s’était flatté d’éblouir ses hôtes avec les magnificences

d’une hôtellerie princière; et voilà qu’elle était traitée de vulgaire

auberge! et que lui-même était malmené comme un gargotier! Toutefois il

n’accusa que la fâcheuse éducation des domestiques de M. de Paulac; et

l’idée ne lui vint pas, ni à ses amis, qu’il était en présence

d’imposteurs, ni surtout qu’il avait pu être trahi par quelque mauvais

plaisant. A la vérité, comparées à ses riches salons, les chambres qu’il

venait de montrer au majordome n’étaient qu’ordinaires.

Philosophiquement, il se dit que, sans doute, M. de Paulac était

richissime, et ses gens, dans Paris, habitués aux somptuosités de

quelque admirable palais. Il répondit, dissimulant ainsi une réelle

déconvenue:

--Monsieur, si vous voulez rire, je suis votre homme, car j’aime à

oublier, gaîment et le verre en main, lorsque j’en ai le loisir, les

ennuis de la vie, qui sont nombreux et inévitables. Mais si ce n’est

point par esprit de badinage que vous traitez avec tant d’irrévérence

les meilleures chambres de ma maison, je vous prierai d’aller chercher

un gîte à la _Mule rouge_ ou au _Lapin inconvenant_. Au surplus, j’ai un

âge qui interdit aux plaisants les familiarités excessives; et tout

aubergiste que je sois, j’entends, après tout, demeurer le maître chez

moi. Si cela vous convient, attendez ici l’heure du souper. Sinon,

bonjour, bonsoir; personne ne vous retient; les portes ne sont même pas

encore fermées. Mon hôtel n’est pas une geôle; vous n’êtes pas ici au

bagne.

Sanplan, à ce mot, tressaillit involontairement.

--J’ai pourtant à mon service, poursuivit Marin, assez de

gardes-chiourmes pour bouter hors les fâcheux trop impertinents, et pour

forcer à être libres dans la rue ceux qui prétendent prendre trop de

libertés dans mon respectable intérieur. A bon entendeur salut, et qui a

des oreilles, les secoue! J’ai dit, monsieur le secrétaire.

--Monsieur, répliqua Bernard avec un grand sang-froid, j’aime les gens à

caractère; et vous en êtes... Nous ne voulions que rire, vous sachant

d’humeur aimable... Notre maître aime à rire aussi, et nous permet

certains badinages...

--Et, acheva Sanplan, votre hôtel est tel, qu’en vérité, dans ce monde

mortel, oncques je ne vis tel hôtel!

Marin ôta son bonnet ou sa toque; et, saluant bas, il fit voir son

crâne, nu au point de paraître indécent, et qui, luisant comme une boule

ivoirine, semblait avoir été moulé dans un mortier non de président du

Parlement, mais de cuisinier provençal authentique. Il resalua.

Les deux faux domestiques de Paulac lui rendirent cérémonieusement ses

saluts, et les assistants se sentirent tout réjouis par l’heureux

dénouement de l’altercation.

A ce moment, un coup de cloche se fit entendre; et tout le monde

attendit avec impatience l’entrée du visiteur nouveau, Paulac peut-être.

En effet, le hallebardier, au bout d’un instant, annonça:

--M. le marquis de Paulac.

Marin se précipita vers le marquis, s’inclina très bas, avec une

obséquiosité exagérée; puis, se redressant, il demeura dans une posture

de respect.

Sanplan et Bernard prirent une attitude conforme, et gardèrent le

silence.

* * * * *

Gaspard de Besse, devenu Monsieur de Paulac, promenait sur l’assemblée

un regard inquisiteur...

Le fameux chevalier Gaspard de Besse · 第 35 / 50 题