HOTEL DES MARINS

Les valets passèrent sur le balcon, y accrochèrent l’enseigne, et

mirent, derrière, deux ou trois lanternes toutes prêtes à être

allumées... La nuit se faisait... on les alluma sur-le-champ;--et

partout flamboyèrent bientôt lustres et candélabres.

Alors, Marin se tournant vers le comte:

--Voyons, Pasquin ou Frontin, essaie-toi dans ton nouvel office; donne

la main aux laquais.

Mais le comte, inhabitué à recevoir de tels ordres, n’était pas du tout

à son rôle.

--Mordieu, Frontin, fieffé Jocrisse! si tu montres pareille négligence,

je ne saurais te garder à mon service!... Mais voyez-moi ce dadais-là!

ce visage de «ravi de la crèche»! C’est à toi, mon cher comte, que ces

compliments s’adressent.

Le cher comte eut l’air d’un homme qu’on va pendre et qu’on réveille:

--Oh! pardon! fit-il, avec une mine si ahurie que tous les assistants

s’esclaffèrent.

--Vous voyez bien, dit Marin, que la situation est plaisante,--et que

vous vous en amuserez tout de bon... Ah! Ah! te voilà, Lescavène? tu es

un suisse superbe! Tiens donc ta hallebarde plus droite, et veille sur

la porte. Et vous, comtesse ou plutôt Lisette, apprêtez-vous, ou plutôt

apprête-toi, à séduire ce Paulac; et toi, Frontin, à ne point en

paraître jaloux.

--Soyez tranquille, Marin, affirma le comte; une fois dans le feu de la

comédie, je réponds que je saurai tenir mon rôle aussi exactement

qu’homme de France.

--Sur cette bonne assurance, je vais, sans délai, m’habiller en Vatel...

Eh mais! voici deux de nos grands juges... Mon cher Leteur, mon cher La

Trébourine, mes chers, très chers confrères, je vous salue avec toute la

déférence que je vous dois; ce me sera un spectacle bien nouveau de vous

voir rire un peu, car d’ordinaire--soit dit avec reproche--vous promenez

partout le nez d’une Thémis assez morose; et, tout raidis comme vous

êtes par l’habitude de vouloir paraître imposants, vous avez l’air

d’avoir avalé, par mégarde, le large glaive de la loi!

--Voyons, président, dit Leteur, nous avons revêtu la robe, à votre

demande. Montrez-lui, sinon à nous, quelque déférence, par respect pour

vous-même.

--La robe? hum! je vois de trop près ce que souvent elle cache! répondit

l’implacable président.

--Enfin, dit La Trébourine, quels sont nos emplois, à nous, dans la

comédie que vous nous avez annoncée? Puisqu’on ne peut y assister sans y

prendre un rôle, nous voici.

--Oui, oui, je sais, vous êtes de vrais amis... et vous êtes venus pour,

le cas échéant, témoigner contre moi, bonnes âmes! et si quelque

incident survenait qui me pût compromettre, vous serez là pour aider

votre bonne chance... Je vous entends, mes très chers amis; et je

n’ignore point que mes épigrammes, pas bien méchantes, irritent les

épidermes d’une moitié de nos chers collègues...

--Cela est assez vrai, président; mais nous, Leteur et moi, nous

admirons votre esprit, votre verve, vos sonnets, votre philosophie.

--Vous me le dites, mais il n’en est rien; et je vous remercie d’autant

plus que le compliment vous coûte davantage.

--Allons, Marin, épargnez-nous; et dites-nous quels rôles nous devons

tenir?

--Vous serez, pour vous reposer de vos allures magistraturales, deux

bons gros négociants en grains, très riches, riches énormément, mais un

peu sots... Il vous sera licite d’exagérer; c’est en cela que l’esprit

consiste, et c’est cela qui sera comique; le contraste!... Plus vous

aurez l’air de ne rien comprendre, plus vous serez drôles. Rien n’est

drôle, en effet, comme des gens d’esprit forcés de garder un air niais;

au fond, pour vous, ce sera facile... Vous me verrez tout à l’heure,

dans un instant, en cuisinier... J’aurai l’air plus bête que vous.

Et comme Marin s’éloignait d’eux, Leteur dit à La Trébourine:

--Il joue là un jeu dangereux, où nous trouverons peut-être l’occasion

de le faire déposer par le Roi, tout simplement. Vous ou moi, nous

pourrions briguer sa succession: je n’en connais pas de plus digne que

moi... ou vous.

Mais voyant Marin se retourner, ils eurent un mouvement de frayeur,

comme des écoliers pris en faute, ce qui n’échappa point à l’œil perçant

du président; il leur cria:

--Pas de complot, surtout; de l’obéissance; exécutez la consigne.

Un vieux gentilhomme, un peu sourd, et qui, arrivé à l’improviste,

n’avait pas encore été mis au courant de la situation, demeurait en

extase devant la prétendue Lisette; il interpella le président:

--Marin?

--Que veux-tu, Montvert?

--Depuis quand as-tu à ton service ce tendron-là? Vive Dieu! La seule

vue en réjouit mes vieux os; je les sens bondir comme s’ils étaient dans

la cuve de la sorcière Médée. Il est malséant, à toi qui n’as point de

femme, de prendre soubrette si alléchante! Et je t’enlèverai celle-ci,

moi qui n’ai pas encore la chance d’être veuf!

Lisette voulait s’échapper, mais le vieux Montvert, qui la tenait, la

lutinait ferme. Marin voulait répondre, mais Montvert n’entendait rien

et parlait comme on crie. Lisette et Marin riaient malgré eux...

--Je vous en prie, protestait la soubrette, toute à son rôle;--finissez

ce jeu, Monsieur le baron...

Puis:

--Vous ne me reconnaissez donc pas?

Mais l’autre, deux fois sourd, très enflammé, persistait avec tant

d’insolence que Marin, étouffant son rire, lui hurla dans l’oreille:

--Je te croyais dans ta maison de Cotignac, mon vieil ami! et, pour

cette raison, ne t’avais point prévenu, ne voulant pas te déranger...

Mon suisse ne t’a donc rien expliqué?

--A quel sujet?

--Mais... au sujet de nos déguisements.

--Quels déguisements?

Le vieux baron, derrière Lisette, la tenait toujours captive; il l’avait

enveloppée de ses longs bras un peu tremblotants; et ses deux mains

erraient sur la jeune poitrine. Lisette se débattait sans pouvoir se

dégager; on riait autour d’eux. On appela le comte son mari: «Frontin! à

la rescousse!»

--Tu ne reconnais donc pas la comtesse, morbleu? criait Marin...

Regarde-la bien.

--Où cela?

--Mais... au visage!

--Mais où est-elle?

--Pardieu! entre tes bras!

Le vieil égrillard abasourdi, ouvrit ses bras. Lisette se défripa.

--Oh! mille excuses, comtesse! vous me voyez confondu!

Son mari, Frontin, qu’on avait recherché et qu’on plaisantait,

accourait... bien tard!

Il cria au sourd:

--Saperjeu, baron! c’était ma femme!

--Mais, dit le baron, soyez sûr qu’elle l’est encore!

Le fameux chevalier Gaspard de Besse · 第 34 / 50 题