M. de Paulac, ayant pris des libertés avec les soubrettes, et aussi avec
les conseillers au Parlement, proteste contre l’engoûment que montrent
les femmes du beau monde en faveur du bandit Gaspard.
Depuis que le valet de chambre, à Lizerolles, l’avait accommodé une
première fois, Gaspard ne portait plus moustache; et il était coiffé
d’une élégante perruque. Le Parlement ne possédait de lui qu’un
signalement de vieille date.
De plus, M. de Paulac étant un homme de trente-cinq ans environ, et bien
qu’il parût, d’après les lettres interceptées, ne pas être connu à Aix,
Gaspard, en bon acteur, et conseillé par son comédien Jean Lecor, avait
pris la précaution de se vieillir légèrement. Au moyen du crayon, il
avait indiqué, aux coins des lèvres et du nez, l’ombre d’une ombre de
ride.
Par-dessus tout, il se donnait l’air autoritaire d’un chef de police qui
connaît son importance; et il avait adopté une façon tout à fait
déconcertante de fermer les yeux à demi pour regarder les gens, ne
laissant glisser, entre ses paupières rapprochées, qu’une partie de son
regard aigu et ainsi masqué.
Il regarda tout d’abord de cette manière Marin, en fronçant le sourcil,
puis fit circuler sur toute l’assemblée ce même regard gênant,
soupçonneux, trop pénétrant.
Enfin, reportant toute son attention sur le président-hôtelier, il parut
étonné et satisfait; tout le monde attendait ses premiers mots... Son
front se dérida enfin; et il prononça, d’un ton grave qui contrastait
avec ses paroles et en augmentait le comique:
--Par tous les Saints! Que voilà donc, monsieur, un ventre merveilleux!
C’est d’abord ce qui m’enchante et m’étonne; n’en soyez pas surpris
vous-même. En vérité, monsieur, lorsqu’il est ainsi fait, un maître
d’auberge prouve, rien qu’en se montrant, l’excellence de sa cuisine.
Nul doute que vous vous en pourléchiez volontiers les babouines, avec
autant d’avidité que de délicatesse. Et, parole d’honneur! vous devriez,
pour vous servir d’enseigne à vous-même, vous pendre à la lanterne de
votre hôtellerie.
Ce discours terminé, Gaspard donna, sur le ventre présidentiel, une tape
discrète.
A ce coup, qui était le second frappé au même endroit, Marin demeura un
instant sans voix. Quelqu’un, derrière lui, souffla:
--Tu l’as voulu, Marin!
Un autre:
--Répliquez donc! Hardi!
Les dames, assises, cachaient leur petit rire sous l’éventail.
Bien entendu, les parties d’échecs elles-mêmes étaient interrompues.
Marin retrouva la parole:
--Monsieur, dit-il enfin; monsieur, s’il me fallait pendre à mon auvent
une enseigne vivante, je ne trouverais pas mieux que votre gros
intendant, qui d’ailleurs a l’air fait pour être pendu.
--Mon intendant, monsieur l’hôte, aura sans doute mérité, par quelque
facétie inconsidérée, ce traitement sévère,--car il n’est pas très
spirituel, vous avez pu, je pense, vous en apercevoir; ni très rompu aux
belles manières.
Sanplan allait répliquer, mais Gaspard:
--Allons, Benoît, et vous Baptiste, laissez-moi et gagnez vos logements
personnels... Quant à vous, Benoît, soyez particulièrement attentif à
mon service, et tâchez d’éviter les écarts de langage.
Sanplan et Bernard sortirent avec dignité.
On présenta cérémonieusement à M. de Paulac l’un des gentilshommes
présents, lequel, à son tour, présenta deux ou trois des jeunes beautés
qui s’approchaient, toutes pimpantes.
La marquise de La Gaillarde, occupée à quelque bavardage, n’avait pas
reconnu Gaspard; mais, lui, l’avait déjà aperçue.
On lui nomma ensuite quelques gentilshommes; puis on lui désigna, avec
un affecté dédain, La Trébourine et Leteur comme gros négociants en
grains, à qui leur fortune donnait accès dans une si fastueuse maison.
--C’est un singulier maître d’hôtel que celui-ci, vint lui dire Montvert
à qui on avait fait la leçon. C’est une sorte de maniaque qui se fait un
amusement de sa profession. Il entend ne pas la quitter, malgré
l’étendue de sa fortune qu’il a, dit-on, faite aux Indes, en sa
jeunesse. On le soupçonne, avec raison, je crois, d’être né, de
s’appeler La Galinière, et de voiler décemment ses titres de haute
noblesse qui sont des plus authentiques; il doit être le descendant,
dégénéré en quelque manière, spirituel pourtant, d’un hobereau
distingué; et finalement il a su faire de sa maison un lieu de réunion
aimable et facile, pour la meilleure noblesse d’Aix. Nous tolérons de sa
part une certaine familiarité qui ne dépasse jamais les limites
supportables...
--On m’avait conté tout cela, affirma Gaspard; et c’est pourquoi, vous
me voyez ici, et ravi d’y être en si belle et bonne compagnie.
On ne sait ce qu’entendit le sourd, mais, à la grande stupéfaction de
Gaspard il répliqua:
--Je ne suis pas veuf.
L’aimable soirée avait un air de fête. La présence d’un personnage aussi
considérable que M. de Paulac mettait un éclat inaccoutumé dans les yeux
des femmes, car elles aiment plaire aux puissants, et exciter les hommes
à la lutte contre le rival de passage. Tous reconnaissaient que
l’étranger était beau, élégant, spirituel, séduisant.
Beaucoup, hommes ou femmes, regrettaient tout bas qu’on se fût engagé
dans une galégeade qui, lorsqu’elle lui serait dénoncée, pourrait
déplaire à un tel homme, si charmant! Il était en vérité dommage de le
«gaber» si insolemment! Bah! il était homme à imaginer une réplique qui
serait drôle sans être méchante; et la farce continuait. Il le fallait
bien, et ne plus se préoccuper de savoir si elle était ou non de bon
goût.
Marin disait à Gaspard, c’est-à-dire à M. de Paulac:
--Oui, monsieur, je suis petit neveu de Vatel; et j’ai hérité son épée.
La voici à mon côté, telle qu’on la retira du corps de ce gentilhomme
qui, n’étant pas responsable du retard de la marée, aurait dû dire comme
François Ier après Pavie: «Tout est perdu, c’est-à-dire l’ordonnance du
repas, mais non pas mon honneur, ni celui de la France.» Il mourut
victime d’un scrupule absurde autant que respectable!
Et ce disant, Marin, tirant son épée, en faisait remarquer à Gaspard, la
finesse, la souplesse et, en un mot, la beauté.
--Comme petit neveu de Vatel, monsieur, j’ai hérité, outre son épée, sa
passion de la bonne cuisine, art éminemment français. J’ai parcouru
l’Italie et l’Espagne, qui sont pays d’une sobriété savante et vraiment
gracieuse. L’Angleterre, au contraire, comprend la nécessité d’une
cuisine plantureuse, vu son climat, et c’est la patrie des rôtisseurs;
de même la Hollande et la Flandre; mais l’Allemagne, mais la Prusse,
monsieur! la Prusse est à proprement parler, la patrie du porc. Ah!
monsieur! pour comble d’inconscience, on y appelle _délicatesses_ toutes
les lourdes bagatelles de la cochonnerie. Lourdes bagatelles, pesante
nourriture, indigeste boisson. Ces gens-là mangent comme la bête fauve
qui, au fond des bois, se gorge et se gonfle de proie sanguinolente. Il
faut se méfier d’un pareil peuple, monsieur; il voudra quelque jour
dévorer l’Europe, engloutir le monde, digérer l’univers. Ah! monsieur,
on sait manger dans les autres pays; en Prusse on engloutit, on dévore,
on absorbe, on goinfre, on avale, on engouffre, on bâfre, on gloutonne,
on se gave, on se bourre, on se gonfle, on s’empiffre, résultat: un
empâtement charnel, qui étouffe l’esprit cérébral sous la violence des
appétits ou esprits gastriques, et qui anéantit tout sentiment élevé ou
charitable; en sorte qu’un peuple si affamé ne cultive son intelligence
qu’en vue seulement de fabriquer des cochonailles; ou bien des engins de
mort, c’est-à-dire des pièges destinés à duper la proie, à la prendre et
à l’enfourner toute vive dans le gaster pantagruélique d’un Pantagruel
sans ironie ni gaîté, qui s’en crèvera... ouf!... Nous seuls, monsieur,
savons exécuter une omelette élégante, crémeuse, dorée et légère; nous
seuls avons le secret d’une odorante grillade obtenue sur un feu de
vigne aromatisé de romarin. En cela, monsieur, nous sommes inimitables!
Marin venait d’achever son essoufflant discours, lorsque la petite
comtesse, toute gentille dans son rôle de Lisette, s’approcha de
Gaspard, superbe dans son rôle de Paulac, et lui présenta coquettement
un plateau sur lequel étincelaient un flacon de cristal empli de vin
d’Espagne, et des verres de Venise, en forme de lys.
Gaspard, ayant regardé le plateau, le flacon de cristal ciselé, et les
verres pareils à des fleurs, leva les yeux sur la comtesse et, devinant
sans peine la femme de qualité sous un costume de chambrière, il lui
prit le menton..., ce geste étant selon la tradition des gentilshommes
en séjour dans les hôtelleries.
Puis, ayant bu, il dit, verre en main:
--Que voilà, malepeste, un minois de mon goût! Vertubleu! monsieur
l’hôte! rien que pour voir cette frimousse-là, on deviendrait volontiers
le client de votre maison, surtout la nuit!
Mais le mari de la prétendue Lisette, oubliant de rester à son rang de
Frontin, s’était approché, poussé par la jalousie; et, ayant entendu ces
paroles qui le mirent en colère:
--Monsieur, dit-il à Gaspard, c’est ma femme!
Gaspard, se retournant et flairant le gentilhomme et le mari sous
l’habit du valet:
--Que me veut ce maraud? fit-il avec rudesse.
Insulté, le comte, trop bien déguisé, s’oublia, et faisant le geste
involontaire de chercher son épée absente, il mit de la hauteur offensée
dans ce simple mot:
--Marquis!
Gaspard répliqua:
--Jocrisse?
Et lui donna du pied au bas du dos, avec une grâce inimitable.
Frontin allait éclater en cris de rage, quand Marin lui saisissant le
bras:
--Chut! et patience!... C’est si drôle!
--Un peu trop! grinça Frontin qui s’éloigna en se frottant les fesses.
Gaspard s’amusait fort, songeant qu’il n’était pas venu pour faire
autrement ni mieux que donner du pied aux parlementaires et à leurs
amis.
Lisette attendait que Gaspard remît le verre sur le plateau. La joie
courait dans l’assistance.
--Ne vous étonnez pas trop de... l’insistance de ce valet, monsieur, dit
Marin; il est très véritablement, comme il l’assure, le mari de Lisette;
il n’est pas bête au fond; et, s’il a pris le ton d’un gentilhomme
offensé, c’est par badinage, et pour faire passer, non sans esprit, sa
protestation conjugale.
--Monsieur mon hôte, dit Gaspard, la vanité d’un chef de police va
jusqu’à prétendre qu’il sait comprendre ces choses simples, sans qu’il
soit besoin qu’un sot les lui explique.
A ce mot, la gaîté des assistants fut portée au comble; Leteur, et La
Trébourine surtout, exultaient.
--Il faut que vous sachiez, monsieur, déclara Marin d’un air hautain,
que les plus grands noms de l’armorial de Provence forment la liste de
mes invités, et que nul de ces gentilshommes, familiers de ma maison, ne
me traite sans quelque courtoisie. J’aime à croire que vous vous
rangerez à suivre un si galant exemple, dès que vous aurez jeté un coup
d’œil sur ma liste de ce soir.
Il la montra. Gaspard l’examina:
--Grands noms, en effet... Ah! Ah?... Un Cocarel? Sera-ce le père ou le
fils? ou tous les deux?
--Le père, s’est fait excuser. Nous n’aurons que le fils.
--Bien; j’ai à lui faire une communication secrète.
--Pour être tout à lui, dit Marin, vous pourrez vous retirer dans les
appartements qu’on vous a désignés à votre arrivée, et dont monsieur
votre intendant... s’est montré satisfait... mais vous ne paraissez pas
remarquer, sur ma liste, ce nom-ci, le plus beau peut-être: Mirabeau!
--Le fils?
--Non, le père... Et, ici, voyez un beau nom encore: La marquise de la
Gaillarde, dont le mari est un... débris de Fontenoy.
--Je sais, je sais, fit Gaspard.
--La voici qui s’approche.
--Je suis déjà charmé.
--En ce cas, mon devoir, monsieur, est de vous laisser en sa délicieuse
compagnie.
Il s’inclina et s’éloigna; et la marquise:
--Ai-je mal entendu? dit-elle à Gaspard sans le reconnaître; et ne
parliez-vous pas de Fontenoy,--c’est-à-dire de moi, monsieur de Paulac?
--Si vous aviez vu Fontenoy, madame, les flammes de vos yeux seraient à
demi-éteintes, les lys et les roses de votre visage seraient à demi
fanés,--et monsieur votre époux n’aurait plus besoin de soigner
l’heureuse goutte qui nous permet de vous voir sans lui.
Elle le regarda attentivement. Le son de cette voix lui était connu...
Elle éprouva un léger frisson: crainte? ou volupté?... Elle ne pouvait
admettre qu’une singulière ressemblance...
--Madame, murmura alors Gaspard d’un air mystérieux, _l’homme est
d’étoupe; la femme est de feu... le diable souffle_.
--Ah! mon Dieu! fit-elle.
--Vous brûlez!...
Elle chuchota:
--Quoi! Vous? C’est vous!... Quelle imprudence! mais alors..., le vrai
monsieur de Paulac?
--... est en sûreté; j’ai appris qu’on lui préparait une mystification,
et j’ai désiré lui en épargner le ridicule... J’arrête le courrier de
temps en temps, comme vous savez.
--Hélas! fit-elle; puis, éclatant de rire:
--Mais c’est charmant!
Aussi insolent qu’un valet véritable, Frontin, de nouveau, s’était
approché,--et il cherchait à entendre.
Gaspard, se retournant brusquement vers lui:
--Que me veut encore ce maroufle?
Et, pour la seconde fois, son pied visita les chausses de M. le comte,
qui se jugea décidément trop bien camouflé.
Et comme, en s’éloignant, le faux valet lui montrait le dos:
--Voilà, dit Gaspard, un derrière fort amoureux de ma botte!
Marin était accouru:
--Décidément, Frontin..., je vous chasserai! Tenez-vous mieux.
Lisette, indulgente à son mari, et surtout prompte à se rapprocher du
gentil Paulac, accourut aussi:
--Pardonnez-lui, monsieur! dit-elle au prétendu chef de police.
--Soit, pour amour de tes beaux yeux, friponne! mais je veux te baiser
dix fois, afin qu’il enrage!
Frontin revint, comme attiré par la botte de Gaspard, et ne put
s’empêcher de dire en frappant du pied:
--Ah! c’est assez, à la fin, monsieur!
--Assez? Non, ma foi! En voici encore! dit Gaspard.
Et, pour la troisième fois, son pied atteignit au bas des reins le
gémissant et soi-disant valet.
Marin prit la main du comte, et, la lui serrant:
--C’est fini! du courage, Frontin, mon ami!
--Vertubleu! s’exclamait Gaspard, voilà bien l’esprit nouveau! Le
dernier des laquais affiche son impertinence, et ne sait plus souffrir
qu’un bon gentilhomme lutine sa femme! C’est intolérable! Il est donc
vrai qu’une abominable révolte couve au cœur des peuples! Je vois avec
chagrin grandir ce mal incroyable!
Et comme on l’entourait pour le mieux écouter:
--Vous rappelez-vous qu’un Voltaire, par trop... libertin, voyait dans
Mandrin... un héros! Est-il étonnant, après cela, que votre peuple de
Provence aime et favorise un Gaspard de Besse!
--C’est bien vrai! approuva La Trébourine.
Alors Marin, penché à l’oreille de M. de Paulac:
--Entre nous, tout à fait entre nous, M. de Voltaire n’avait pas tort,
et notre Gaspard a du bon.
A ce mot, Gaspard, feignant l’indignation, se retourna contre Marin,
avec un mouvement de jambe qui menaçait le président-cuisinier d’un
châtiment pareil à celui dont gémissait Frontin.
--Tu dis, coquin? s’exclama Gaspard.
Marin insista, courageusement:
--Je vous en demande pardon, mais...
Et il chuchota, un peu haut, à l’oreille de Gaspard:
--Notre parlement a des torts; et, sur les fautes du Parlement, le
président Marin partage l’opinion du fameux Gaspard.
--Qu’entends-je, confia tout bas Leteur à La Trébourine,--le président
nous trahit!
La marquise de la Gaillarde intervenant:
--Sachez, monsieur, que ce Gaspard est adoré des femmes.
--Et pourquoi donc, marquise?
Ce fut alors à qui raconterait un trait de galanterie attribué à Gaspard
de Besse; et, bien entendu, on cita tout d’abord l’histoire du bandit
qui, voulant couper un doigt de femme pour s’assurer la possession d’une
bague de prix, fut tué par Gaspard d’un coup de pistolet...
D’une manière inattendue, M. de Paulac répondit à cela, d’un ton froid
et sévère:
--Je connais cette histoire; et vous feriez mieux, messieurs, et vous,
mesdames, de n’en jamais parler, car des traits pareils sont de nature à
faire aimer ce héros de potence!
Mademoiselle de Malherbe osa protester:
--Songez, monsieur, qu’il n’a aucun meurtre à se reprocher, car l’acte
qu’on vient de narrer est celui d’un justicier, protecteur des femmes.
--Ce Gaspard, ajouta madame de La Gaillarde, est un aventurier hardi,
nullement un voleur vulgaire. Ses entreprises ont un caractère, comment
dirai-je? politique.
--Oui-dà! ricana le faux Paulac; eh bien, même s’il en est ainsi,
surtout s’il en est ainsi, nous agirons contre lui avec la plus grande
énergie.
--Oh! monsieur, supplia Mlle de Malherbe, dites-nous que, dans vos
rapports à Sa Majesté, vous serez clément à notre bandit préféré?
Et toutes les femmes en chœur:
--Promettez, de grâce, qu’on ne le pendra point.
--Ce que j’entends est inouï, invraisemblable! gronda le pseudo-envoyé
du lieutenant général de police... Votre bandit préféré mérite la roue,
mesdames! Il y arrivera.
--Quoi! dit encore Mlle de Malherbe en voilant ses beaux yeux d’une main
tremblante,--on lui romprait les bras?
--Et les jambes! affirma Paulac brutalement.
--Monsieur, dit Leteur, n’écoutez point les femmes. Elles raffolent de
ce gredin qui est un danger d’autant plus grand qu’il paraît être un
ensorceleur. Un bon bûcher serait bien son affaire; mais la mode en est
presque passée, par malheur.
--Je suis du même avis que Leteur, insista La Trébourine.
Les femmes, découragées par le ton menaçant du prétendu Paulac, et
voyant Leteur lui parler d’un air mystérieux, s’étaient éloignées.
Marin observait tout, était tout à tous.
--Messieurs, dit Gaspard à Leteur et à La Trébourine, qui êtes-vous
donc, pour me donner des conseils sans en être priés? Car enfin, nous
sommes ici dans une hôtellerie, dans un lieu public?
--Mais, monsieur, nous avons eu l’honneur de vous être présentés tout à
l’heure. L’avez-vous oublié?
--Complètement.
--Nous sommes, monsieur, nous sommes des juges... avoua étourdiment
Leteur.
--Des juges?
--De bons juges en grains, orge, blés et avoine, monsieur, se hâta
d’ajouter La Trébourine, c’est-à-dire que nous sommes de riches
marchands... de très riches marchands. Et nous prenons la liberté de
vous apprendre qu’il y a, dans Aix, un homme plus dangereux peut-être
que Gaspard de Besse... un certain homme qui a la langue et la dent
empoisonnées!... une vipère!
--Et cet homme... Quel est-il? Est-il ici?
--Il n’est pas ici..., dit Leteur tout bas; c’est le président du
Parlement, monsieur Marin.
--Le président lui-même! confirma La Trébourine.
Les deux juges parlaient ensemble et ils n’avaient pas achevé, l’un
placé à la droite, l’autre à la gauche de Gaspard, que celui-ci,
écartant largement tout à coup et rejetant ses bras en arrière,
souffleta les deux juges du dos de ses mains ouvertes.
Cela fit un double claquement semblable à un appel.
--Voilà, voilà! cria Marin qui, ayant vu le geste, accourait gaîment.
Que se passe-t-il donc, monsieur?
--Monsieur, dit Gaspard, votre auberge serait-elle un foyer de sédition,
un centre de conjuration? Voilà deux marchands d’avoine qui se
permettent de parler, à moi, Paulac, du président Marin et par
conséquent du Parlement même, en termes insupportables! Les Parlements,
messieurs, sont à la fois les soutiens, les avertisseurs et les
frondeurs du trône. Le président Marin l’a compris, et vous n’êtes que
des lourdauds. S’il arrive que les Parlements se trompent parfois, nous
les couvrirons envers et contre tous; car le principe auquel nous sommes
attachés, et que nous défendrons jusqu’à la mort, entendez-vous, c’est
le principe d’autorité; la justice ne vient qu’ensuite... lorsqu’elle
vient... Traiter le président, devant moi, de vipère! cela confine au
crime de lèse-majesté!
--Ils ne le feront plus, n’est-ce pas, chers confrères? dit Marin, qui,
décidément, se félicitait du succès de sa soirée.
Et dans tout l’_Hôtel des marins_ ce ne fut qu’un cri: «Quelle énergie,
ce Paulac! Que de décision!...»
--Tout de même, murmuraient les femmes entre elles, il faudra lui faire
entendre que notre Gaspard est un bon diable!