Où l’on verra M. Marin devenu président à deux mortiers, le mortier
populaire étant l’ustensile sans lequel on ne saurait confectionner l’un
des plats nationaux de Provence: l’aïoli.
M. le président Marin[15] organisait la comédie qu’il prétendait jouer
aux dépens de M. de Paulac, simplement parce que plaisanter, gaber,
était un besoin de sa nature. Son nom est resté dans les annales de la
ville d’Aix-en-Provence, comme celui d’un roi de la galégeade.
[15] M. Marin descendait d’un aubergiste très renommé qui avait fait
fortune «à l’aide de la casserole et du tourne-broche». Le spirituel
président ne s’en cachait pas; et, un jour, dans un grand dîner de
corps, il fit appeler le cuisinier et lui dit gaîment: «Tu
travailles comme un Vatel; continue, et je ferai de ton fils un
président à mortier!»
* * * * *
M. Marin, vers la fin du jour, dans son noble hôtel, aux vastes
escaliers, aux vastes pièces, aux riches ameublements, se démenait,
expliquait pour la dixième fois à ses amis, déjà déguisés, ce qu’il
attendait d’eux.
--Toi, mon cher comte, tu seras un valet de la meilleure mine, et tu ne
peux t’appeler que Frontin.
--Va pour Frontin.
--Vous, comtesse, vous serez, sous les atours d’une soubrette, la plus
délicieuse de toutes les Martons ou des Lisettes, à votre choix.
--Va pour Lisette.
Marin se tourna vers son vieil ami, le marquis de Lescavène, homme petit
et tout rond, et qui respirait avec quelque difficulté.
--Toi, marquis, avec ton asthme et ton ventre de Mirabeau-tonneau, tu
seras mon suisse; tu prendras une hallebarde; va t’accoutrer.
--Mais!... souffla le vieux marquis.
--Quand tu bêlerais, je n’y changerais rien. Il faut que tout le monde
s’accorde pour s’égayer. Ceux que cette comédie n’amuse pas s’amuseront
à s’ennuyer, voilà tout. Va t’accoutrer.
--Mais!... bêla de nouveau le vieux marquis, ne puis-je jouer un autre
rôle que celui de portier?
--Sois portier quand ce Paulac entrera, et portier quand il sortira.
C’est tout ce que l’on te demande. Le reste du temps... eh bien, au
fait, sois le portier du salon d’honneur... mais tu redresseras ce torse
affaissé et te tiendras rigide comme ta hallebarde; va t’accoutrer.
Le vieux Lescavène, obéissant, disparut.
--Qui de vous, mes amis, reprit Marin, pourrait refuser un rôle dans
cette farce innocente, quand moi-même, dépouillant toute dignité avec ma
robe présidentielle, je ne serai ce soir que le maître de l’hôtellerie
et mon propre cuisinier en chef, au service de mes nobles clients? J’ai
désormais deux mortiers, messieurs, celui de président et celui de
cuisinier,--et de tous deux je m’honore; j’entends que Vatel soit, pour
ce soir, un de mes oncles; messieurs, il avait une épée, ne l’oublions
pas; il en fit même un triste usage; mais il est resté le martyr et le
héros de l’art culinaire! Gloire à lui!
De jeunes beautés, de jeunes seigneurs, nouveaux venus, demandèrent:
--Et nous, quels seront nos rôles?
--Vous serez des passants toujours bien reçus chez moi, dès l’instant
qu’ils sont gens de qualité et le prouvent. C’est bien simple. Voici la
fable dont nous bernerons ce Paulac: _l’Hôtel des marins_ est une
hôtellerie princière, sans pareille, où tous les soirs sont soirs de
fêtes, de jeu et de bal. Vous improviserez le texte de vos rôles. C’est
ce que les acteurs du théâtre italien appellent la _comedia dell’ arte_.
--Et s’il vous arrivait des gens non prévenus?
--Mon hallebardier les préviendrait. Du reste personne d’inattendu ne
viendra. J’ai vu tous nos amis.
--Mais, dit le gros marquis asthmatique, si l’archevêque lui-même
arrivait?
--Il est homme à rire d’un jeu si parfaitement innocent.
--Mais, insista un gentilhomme d’esprit critique, je comprends bien que
nous jouons la comédie aux dépens de ce Paulac;... seulement je ne vois
pas où se tiendra le public?
--Le public c’est nous, les acteurs; nous sommes notre propre public.
Chacun de nous rira de tous les autres; il y aura des répliques et des
incidents pleins d’imprévus; je ne les connais donc pas. Ils
embarrasseront les sots qui ne peuvent manquer de se trouver parmi...
vous... J’ai d’ailleurs pris soin d’inviter mes honorables conseillers
Leteur et La Trébourine.
--Et ce Paulac, le connaissez-vous, au moins un peu?
--Mais saperjeu! si je le connaissais, il me connaîtrait, et il n’y
aurait plus de farce possible! j’ignore son caractère, et c’est bien ce
qu’il y a de plus intéressant dans l’affaire. Est-ce un esprit badin ou
un mélancolique? Et, lorsqu’il saura qu’on l’a si impertinemment joué,
comment prendra-t-il la chose? Pour des sédentaires tels que nous, cela
fleure l’aventure sur place, la bonne aventure, ô gai!... Ce personnage
vient prendre des informations sur les agissements du Parlement? Eh
bien, messieurs, nous lui donnons le sujet d’un joli rapport, et qui
fera comprendre à Sa Majesté combien ses agents savent mal garder un
secret, car enfin nous devrions ignorer, nous, l’_Hôtel des marins_,
que ce Paulac arrive avec une mission de son Excellence le
lieutenant-général de police. Comment sauvera-t-il l’honneur de sa
corporation? Ces questions m’amusent au delà de toute idée; et je vous
prie, chers amis, de partager mon contentement. Vous n’en éprouverez
jamais de mieux motivé.
--J’entends bien, j’entends bien! grogna le critique; mais, dans le
fond, je ne comprends rien à un excès de gaîté motivé par ceci: qu’au
moyen d’un déguisement on se fera passer pour ce qu’on n’est point! Il
n’y a pas là si grande nouveauté, et je souhaite, ami Marin, que votre
pièce ait plus de succès que je n’en prévois.
--Vous m’ennuyez! dit Marin... Si vous faites une comédie meilleure, je
m’engage à la jouer;--ce disant, je ne cours aucun risque. Vous
trouveriez des puces dans la perruque de feu Poquelin. Parlons d’autre
chose... Çà, l’enseigne?... l’enseigne est-elle peinte?
Deux grands laquais entrèrent, portant un vaste cadre de bois, armature
d’une grande enseigne. On avait peint sur toile ces mots, en majuscules
énormes: