CHAPITRE XX

Où l’on verra M. Marin devenu président à deux mortiers, le mortier

populaire étant l’ustensile sans lequel on ne saurait confectionner l’un

des plats nationaux de Provence: l’aïoli.

M. le président Marin[15] organisait la comédie qu’il prétendait jouer

aux dépens de M. de Paulac, simplement parce que plaisanter, gaber,

était un besoin de sa nature. Son nom est resté dans les annales de la

ville d’Aix-en-Provence, comme celui d’un roi de la galégeade.

[15] M. Marin descendait d’un aubergiste très renommé qui avait fait

fortune «à l’aide de la casserole et du tourne-broche». Le spirituel

président ne s’en cachait pas; et, un jour, dans un grand dîner de

corps, il fit appeler le cuisinier et lui dit gaîment: «Tu

travailles comme un Vatel; continue, et je ferai de ton fils un

président à mortier!»

* * * * *

M. Marin, vers la fin du jour, dans son noble hôtel, aux vastes

escaliers, aux vastes pièces, aux riches ameublements, se démenait,

expliquait pour la dixième fois à ses amis, déjà déguisés, ce qu’il

attendait d’eux.

--Toi, mon cher comte, tu seras un valet de la meilleure mine, et tu ne

peux t’appeler que Frontin.

--Va pour Frontin.

--Vous, comtesse, vous serez, sous les atours d’une soubrette, la plus

délicieuse de toutes les Martons ou des Lisettes, à votre choix.

--Va pour Lisette.

Marin se tourna vers son vieil ami, le marquis de Lescavène, homme petit

et tout rond, et qui respirait avec quelque difficulté.

--Toi, marquis, avec ton asthme et ton ventre de Mirabeau-tonneau, tu

seras mon suisse; tu prendras une hallebarde; va t’accoutrer.

--Mais!... souffla le vieux marquis.

--Quand tu bêlerais, je n’y changerais rien. Il faut que tout le monde

s’accorde pour s’égayer. Ceux que cette comédie n’amuse pas s’amuseront

à s’ennuyer, voilà tout. Va t’accoutrer.

--Mais!... bêla de nouveau le vieux marquis, ne puis-je jouer un autre

rôle que celui de portier?

--Sois portier quand ce Paulac entrera, et portier quand il sortira.

C’est tout ce que l’on te demande. Le reste du temps... eh bien, au

fait, sois le portier du salon d’honneur... mais tu redresseras ce torse

affaissé et te tiendras rigide comme ta hallebarde; va t’accoutrer.

Le vieux Lescavène, obéissant, disparut.

--Qui de vous, mes amis, reprit Marin, pourrait refuser un rôle dans

cette farce innocente, quand moi-même, dépouillant toute dignité avec ma

robe présidentielle, je ne serai ce soir que le maître de l’hôtellerie

et mon propre cuisinier en chef, au service de mes nobles clients? J’ai

désormais deux mortiers, messieurs, celui de président et celui de

cuisinier,--et de tous deux je m’honore; j’entends que Vatel soit, pour

ce soir, un de mes oncles; messieurs, il avait une épée, ne l’oublions

pas; il en fit même un triste usage; mais il est resté le martyr et le

héros de l’art culinaire! Gloire à lui!

De jeunes beautés, de jeunes seigneurs, nouveaux venus, demandèrent:

--Et nous, quels seront nos rôles?

--Vous serez des passants toujours bien reçus chez moi, dès l’instant

qu’ils sont gens de qualité et le prouvent. C’est bien simple. Voici la

fable dont nous bernerons ce Paulac: _l’Hôtel des marins_ est une

hôtellerie princière, sans pareille, où tous les soirs sont soirs de

fêtes, de jeu et de bal. Vous improviserez le texte de vos rôles. C’est

ce que les acteurs du théâtre italien appellent la _comedia dell’ arte_.

--Et s’il vous arrivait des gens non prévenus?

--Mon hallebardier les préviendrait. Du reste personne d’inattendu ne

viendra. J’ai vu tous nos amis.

--Mais, dit le gros marquis asthmatique, si l’archevêque lui-même

arrivait?

--Il est homme à rire d’un jeu si parfaitement innocent.

--Mais, insista un gentilhomme d’esprit critique, je comprends bien que

nous jouons la comédie aux dépens de ce Paulac;... seulement je ne vois

pas où se tiendra le public?

--Le public c’est nous, les acteurs; nous sommes notre propre public.

Chacun de nous rira de tous les autres; il y aura des répliques et des

incidents pleins d’imprévus; je ne les connais donc pas. Ils

embarrasseront les sots qui ne peuvent manquer de se trouver parmi...

vous... J’ai d’ailleurs pris soin d’inviter mes honorables conseillers

Leteur et La Trébourine.

--Et ce Paulac, le connaissez-vous, au moins un peu?

--Mais saperjeu! si je le connaissais, il me connaîtrait, et il n’y

aurait plus de farce possible! j’ignore son caractère, et c’est bien ce

qu’il y a de plus intéressant dans l’affaire. Est-ce un esprit badin ou

un mélancolique? Et, lorsqu’il saura qu’on l’a si impertinemment joué,

comment prendra-t-il la chose? Pour des sédentaires tels que nous, cela

fleure l’aventure sur place, la bonne aventure, ô gai!... Ce personnage

vient prendre des informations sur les agissements du Parlement? Eh

bien, messieurs, nous lui donnons le sujet d’un joli rapport, et qui

fera comprendre à Sa Majesté combien ses agents savent mal garder un

secret, car enfin nous devrions ignorer, nous, l’_Hôtel des marins_,

que ce Paulac arrive avec une mission de son Excellence le

lieutenant-général de police. Comment sauvera-t-il l’honneur de sa

corporation? Ces questions m’amusent au delà de toute idée; et je vous

prie, chers amis, de partager mon contentement. Vous n’en éprouverez

jamais de mieux motivé.

--J’entends bien, j’entends bien! grogna le critique; mais, dans le

fond, je ne comprends rien à un excès de gaîté motivé par ceci: qu’au

moyen d’un déguisement on se fera passer pour ce qu’on n’est point! Il

n’y a pas là si grande nouveauté, et je souhaite, ami Marin, que votre

pièce ait plus de succès que je n’en prévois.

--Vous m’ennuyez! dit Marin... Si vous faites une comédie meilleure, je

m’engage à la jouer;--ce disant, je ne cours aucun risque. Vous

trouveriez des puces dans la perruque de feu Poquelin. Parlons d’autre

chose... Çà, l’enseigne?... l’enseigne est-elle peinte?

Deux grands laquais entrèrent, portant un vaste cadre de bois, armature

d’une grande enseigne. On avait peint sur toile ces mots, en majuscules

énormes:

Le fameux chevalier Gaspard de Besse · 第 33 / 50 题